LETTRE CXXXIX
M. TOMMASIIVI A M. DE LISIEDX.
Caro cd nmttto cavalivre , je suis tout rouge de honte, non par remords de ma faute, niais pour avoir été surpris flagmnic delicto. Ma Cateau est une étourdie d'avoir laissé sa lettre sur la rhrminée. Je ne sais si la Prtividence s'est mêlée de cette affaire, comme de celle de l'empereur (Commode, et de la conjuration des poudres; mais je suis fâché que la mine ait été sitôt éventée. Au surplus , je vous ai rendu service ; votre commerce épistolaire n'aurait pas duré long-temps, si mademoiselle Césarine eût été reconnue Aujourd'hui je serai aussi discret pour vous que je l'ai été pour elle. Cette Cé.sarine, qu'à peine vous regardiez , qui balbutie à peine l'italien , le sait tout aussi bien que vous, et de plus entend assez de latin pour lire \'irgile et Cicéron , ce dont vous ne vous doutiez pas. Elle cache ses talens sous le voile de la modeslie; elle ne vous parle si pertinemment de la .Sui.s.se, que parce qu'elle y a fait un voyage avec son père, il y a environ deux ails ; elle est simple dans ses gortts, contente
dans sa pauvreté; elle lit, étudie sans désir de briller, /n somma c una (amiullamaraiigtiosa. Il faut convenir que l'éducation de sou père, hoinine d'esprit , de grand jugement , a bien fructifié. Ma santé est entièrement rétablie; ma femme prétend que je dois la cessation de la fièvre à une relique qn elle ma appliquée sur la poitrine , pendant mon .sommeil. Bravo, lui ai-je dit, grand remède , mais je ne te conseille pas de publier ton secret , caria Faculté médicante t'ùitenterait un procès. Au reste, caro sigiwrc , je jouis de la vie comme un homme qui a failli la perdre ; ce qui me persuade que les morts lessusciteraient avec très grand plaisir.
Qriam vtllent aetlicre in alto.
Nunc el paupericm et dures perferre labores !
Je vais reprendre ma besace et mon collier de misère.
'V'ous avez prononcé YabsoUo de mon pèche , sans exiger l'acte de contrition. Je vous en remercie, car le repentir n'est pas dans ma puissance : il est de ces péchés pour lesquels il n'entre pas facilement dans lame.
Madame d'Ârly et sa fille ont eu la charité de venir visiter le pauvre malade, le ciel les bénira. Adieu, mon cher seigneur.
Tccum viverc amen , tecum nioriani libens.
LETTRE CXL
MADEMOISELLE d'ARLY A M. TOMMASINI.
Grand merci, caro maestro , de vos beaux présens. Maman est en possession du chapelet, et en a déjà fait usage; sa venue de Lorette en a augmenté le prix à .ses yeux. Votre flacon d'essence de roses m'a causé autant de plaisir que le chapelet en a fait à maman. Vous m'avez pris par mon faible; j'aime les fleurs odorantes et fais peu de cas des inodores, ainsi que des vers sans poésie et des comédies sans gailé.
Je vous ai anno»"é le mariage deSuzètte, la fille du fermier; la fétc a été célébrée hier. Maman et moi nous sommes rendues à l'église, précédées de deux violons, et suivies de plusieurs jeunes filles, todtesen blanc, et parées d'un grand bouquet : les jeunes gens venaient ensuite , ayant à leur tète le père de Suzelte, et les parens âgés. Suzetle a prononcé son nui d'un aii' iremblant , comme je le prononcerai, si je tombe jamais dans les filets du mariage; il y a, eu effet, de quoi liembler. Le oui de l'époux a été plus ferme; mais les hommes sont impiidens. Après la cérémonie, on nous a reconduites en procession ; le papa donnait le bras à la maman , et le nouvel époux me donnait le sien. A midi , le père et le gendre sont venus nous prendre pour nous mener à la salle du festin ; il a été bruyant , abondant , très gai , mais décent : maman , le curé, le père de Snzettèét moi, occupions Une table séparée. Le vin a échauffé quelques jeUnès tètes , mais sans occasioner aucun désoidi-e, comme les Lapithes en occasionèrent aux noces de l'irilhoiis. Ce repas a duré près de trois heures: j'avoue que le plaisir m'a paru filé longuement. L'après-dinée, j'ai ouvert le bal par le menuet , avec le nouvel époux , qui n'a pas oublié, selon l'usage , de m'enibrasser. Croiriez-vous que j'ai dansé trois conliedanses. Ah! si le chevalier m'avait vue, il aurait pris sa revanche et m'aurait raillée, du moins tacitement ; mais vous comprenez, monsieur mon mailrc . que je n'ai dansé que par complaisatice. Au surplus , je suis bien aise
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
de TOUS dire que je sais quelque chose , que vous ignorez sans doule, c'est que le mot de contredanse est d'origine anglaise, et signifie danse de village. Cette jonrnée de joie et de plaisir a fini par des larmes ; je me suis avisée de lire la mort de Clarisse. Quelle est belle et touchanle ! oui, j'ai pleuré celle Inforiunée et intéressante Clarisse.
II y a huit joiirs que le chevalier n'a paru dans nos climats; a-t-il enlevé la belle Augélif|ue!' Ce pauvre chevalier ! je ne sais pourquoi , toute la nuit je l'ai vu en rêve.
ylddio ^ signor cariaimo.
M. DE BELFOIVT A. MADEMOISELLE D'ARLY.
A quoi ne conduit pas l'amour sacré de l'or, puisque mademoiselle de P.... consent à se donner au Vulcain parisien. Les poètes, faiseurs d'épilhalames, seront bien embarrassé-s pour chanter cet hymen. Ce Vulcain possédera ce qu'il aime ; mais sera-t-il aime ? Je ne voudrais pas de son bonheur.
Je vous ai souvent parlé du luxe , de la dissolution des mœurs de Rome , oii cependant aujourd'hui règne plus de décence et de régularité. Je viens de lire avec mon maître, un petit conte relatif aux mœurs dissolues du temps passé; il est d'un auteur fameux, qui était indigné de voir les vices, les mœurs de Babylone transplantés dans la capitale du monde chrétien '.
Le nommé Matthieu Lambert, citoyen de Paris, entreprit de convertir le juif nommé Abiaham ; il déploya tout son savoir, toute son éloquence pour le convaincre de la vérité de la religion chrétienne et des erreurs et de la fausseté du judaisme. Abraham résistait, la grâce n'opérait pas. Enfin pourtant, sollicité vivement par son ami, il lui dit qu'il voulait aller à Rome, à la source de la religion et des lumières, pour éclairer ses doutes et connaître la vérité. Lambert, instruit des désordres de la cour papale, le détournait de ce voyage autant qu'il pouvait, craignant que frappé du luxe et des inœurs de Rome, il n'en revint plus juif qu'auparavant; mais l'opiniâtre Abraham partit, vit Rome, observa les mœurs, la conduite lies papes, le fasle, l'irréligion des chefs de l'égli\e, et frappé d'étonnement et d'indignation, il retourna à Paris. • Mon ami, s'écria-l-il en revoyant l,amberl, je sors de INinive; quelle dépravation! quel scandale! — Tu n'embrasseras donc pas le christianisme? lui dit Lambert d'un air confus —Au contraire, je vais me faire chrétien; car une religion qui se soutient au milieu des plaisirs et de l'impiété, ne peut éire qu'une religion doimée et protégée par Dieu même. » Et bientôt Abraham abjura le judaisme. Cet Hébreu raisonnait conséquemment. En effet, cette série de mauvais papes, ce grand schisme de l'égli.se, qui a duré plus de quarante ans-, aurait dû porter des atieinles mortelles à notre religion si elle n'était l'ouvrage de Dieu.
Saint- Pierre de Rome, celte merveille du monde, mérite d'être encore le sujet de notre entretien. Je revois ce superbe monument à peu près tous les matins, et toujours il m'étonne davantage. Jules II en posa la première pierre le 18 avril lô06: ce pape donnait des coups de bâton aux artistes qu'il faisait Iravailler. Il fut élevé sur les jardins de Kéron. Constantin y avait fait bâtir, eu 323,
' Bocaic.
Depuis 1378jusqu'cu 1429.
une grande église, dont on voyait encore les restes en 1505. Ce fut Nicolas V qui forma le premier le projet de la reconstruire; mais sa mort en empêcha l'exécution. On peut appliquer à cette basilique ces deux vers que l'Arioste a faits pour un temple imaginaire.
Siede un teinpio il più bello tlie vcgga il sol , frà quanlo gira intorno.
On voit dans Saint-Pierre une statue eu bronze de ce saint. Mon cicérone prétend qu'elle fait encore des miracles; mais, à coup sur, il ne s'en opère point sur le tombeau de Christine. Je ne crois pas cette reine dans le martyrologe romain, quoiqu'elle ait abjuré le luthéranisme en faveur de notre religion.
Mon cicérone m'a montré avec enthousiasme le tombeau de la comtesse Mathilde, si attachée â Grégoire VIL ou au saint siège, auquel elle fit donation de tous ses biens et de ceux qui ne lui appartenaient pas, cause des guerres si fréquentes entre l'empire et la papauté; il était juste que celte bienfaitrice eilt une place distinguée dans celte église Sa statue est dans une niche; elle tient un sceptre de la main droite, et la tiare et les clefs sont sur son bras gauche.
La chaire de bois où saint Pierre officiait ponlificalenienl est renfermée dans une autre chaire de bronze doré soutenue par quatre docteurs, saint Augustin, saint Ambroise, saint Athanase et saint Jean Chrysoslôme. Mon cicérone assure (|ue la chaire de bois de saint Pierre faisait jadis beaucoup de miracles. Je lui ai demandé |Joiirquoi elle n'en faisait plus. Perché gli uomini sono troppo callici... Voilà sa réponse.
Vous savez sans doute, mademoiselle, que la coupole de Saint-Pierre est une vaste église, superposée sur une église beaucoup plus vaste encore, à la hauteur décent soixante pieds : huit cents ouvriers, sous le pontificat de Sixte-(Juint, achevèrent cet ouvrage en vingt-deux mois. La longueur intérieure de Saint-Pierre est de cinq cent soixante-quinze pieds, et sa hauteur de quatre cent huit, compris la croix qui en a treize.
J'ai visité la bibliothèque du Vatican; elle contient soixaute-dix mille volumes, dans lesquels sont compris quarante mille manuscrits : il faut convenir que la science est effrayante. On y voit beaucoup de bibles grecques, hébraïques et syriaques. On m'a montré un manuscrit de Pline, avec des figures d'animaux; nu Virgile du cinquième siècle, orné de miiiialures qui représentent les Troyens et les Latins, avec les costumes du temps; un Térence de la même année; un très beau manuscrit du Ta.sse; le Dante, décoré de belles miniatures, et ce qui m'a paru le plus curieux, un Traité des Sacrcmens , ouvrage de Henri VIII, et envoyé par lui à Léon X|, avec ces deux vers écrits de .sa main :
Angloruiii rei Flenricus Léo decimo miltit Hoc opus , et lidei tcstein et amicitiie.
Il faut convenir que ce monument est très singulier : on y trouve encore des lettres originales de ce prince hérétique â Anne de Boulen ; plusieurs écrits de la main de Luther; mai» ce qui a le plus fixé mon attention, et nra fait parfois sourire, ce sont les peintures des salles, qui représentent les donations, dont les titres sont perdus, ou peut-être n'ont jamais existé. D'abord celles de Constantin et de Charlemagne; celle de Pépin, qui donne l'exarcat de Ravenue; un Casimir, qui rend la Pologne
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
frilnilaire du saint siège. On voil Jean, roi ti'Anf;lctcrre qui le nomme suzerain de ses royaumes; la donalion de la comtesse Mathilde. On y voit le royaume de Dalmatie, tributaire de saint Pierre; saint Etienne, roi de Hongrie, qui donne son royaume à l'église; le Portugal, érigé eu royaume par le pape ; le comte Royer, créé par lui roi de Sicile, et le royaume d'Arragon, tributaire de l'église. J'abrège cette liste des donations, dont les peintures, en s'effaçant. en effacent aussi les titres.
Vous ne soupçonneriez pas, mademoiselle, qu'il y a dans le palais du vicaire de Jésus-Christ un' armeria, un arsenal pourvu d'armes pour armer di\-liuit mille hommes; mais l'armure quej'y ai vue avec le plus d'intérêt est celle du connétable de Bourbon, tué au pied des murs de Rome en 1527.
Je ne me lasserais pas, aimable Césarine, de causer avec vous; mais je lasseiais votre patience : il faut donc se résoudre à vous quitter. Si j'avais la foi des anciens troubadours , qui faisaient dire des messes pour obtenir le cœur d'une belle, j'en ferais célébrer au moins deux tons les jours; mais le bonheur de vous plaire est un bienfait du ciel , que l'on n'obtient ni par des messes ni par des prières.
L'autre jour je versai des larmes devant le lombrau de la jeune et aimable Cérilia, construit par son père, l'insatiable Crassus, sur la voie Appia ; je croyais pleurer son infortune, et peut-être je pleurais la mienne. Veuillez agréer mes respects et mes tendres sentimens.
LETTRE CXLM.
M. TOUUISINI A MAOEUOISELLE D'ARLT.
La noce de la fermière Suzette .semble annoncer la vôtre. Vous allez dire que j'ai toujours ma monlagne dans la tête , si signora; mais loin de me causer quel(|ue douleur, elle me lient l'ime en gaité. Vous .seriez fâchée que le chevalier vous eût vu danser, et moi, j'en serais fort aise. A votre âge, avec votre jolie taille, quand on danse avec légèreté, on dan.se toujours bien. 11 est allé faire un voyage avec son oncle dans ses terres de Kormandie.
Je ne suis pas étonné que la mo:t louchante de Clarisse ait coûté des larmes à une aussi belle âme que la vôtre. Vous savez l'anecdote de Chapelle : il était eu tête à tête avec mademoiselle Chouars, fille d'esprit, son amie; la femme de chambre de cette demoiselle, entrant dans la chambre où ils étaient, les surprit pleurant à chaudes larmes; elle en demanda la cau.se. «Hélas! dit Chapelle, nous pleurons la mort de ce pauvre Pindare, tué par les médecins. »
Voilà huit heures qui .sonnent, je vais faire un déjeuner frugal, d'après le conseil de .Sénèque, qui conseille de déjeuner légèrement pour pouvoir mieux diner; les écoliers m'attendent, allons tourner la meule.
La riverisco e l'amo di tutlo il mio core.
LETTRE CXLin.
MADEMOISELLE d'arlY A M. TOMMASI^I.
Le voilà revenu, ce chevalier, plus brillant que jamais; nous l'zvons trouvé chez madame de Germeuil , où nous étions invitées à diner de la veille. J'ai soupçonné qu'il serait de la fête, et je n'ai pas négligé ma toilette. M. de
Buifon la regarde couiuio partie estentielie de l'homme; jugez si c'est une partie net essaime de la fcuuiie. Dès que le chevalier m'a apeicue , il est venu à moi et m'a demandé d'un air riant, mêlé, à ce qu'il m'a semblé, d'un peu d'ironie , si j'étais toujours restée dans la vallée , si je n'avais pas fait quelque petit voyage. ■ Non, mon.sieur, ai-je aussi répondu en riant, on voulez-vous que j'aille? Il ne m'est pas permis de courir le monde comme la belle Angélique; les chevalières errantes ne sont plus de mode. (C'est malignement que je lui ai cité la belle .Angélique'.— Les dames voyagent sans être des chevalières errantes; je connais une demoiselle fort aimable qui, dans ce moment, parcourt la Suisse et qui daigne ni'écrire des lettres charmantes; si vous la connaissiez, je suis persuadé que vous l'aimeriez; elle a beaucoup d'esprit, elle sait trois langues, l'italien , le latin et le français, sa langue naturelle. — .Madame de. Sév igné en savait quatre, l'italien, le latin , l'espagnol et la sienne. — Au surplus, celte demoiselle joint à ces divers lalens une modestie rare; le seul défaut que je pourrais lui soupçonner, c'est un peu de fausselé dans le caractère. — On appelle souvent fausseté dans notre sexe une dissimulalion né<e,ssaire. Cetle demoiselle estelle jolie?— Elle assure que non; mais si je vnus faisais la même question, vous me feriez la même réponse, et vous auriez tort. — Ou raison. — Aimeriez-vous à voyager en Suisse? — Oui, monsieur, je verrais avec plaisir .ses montagnes, ses glaciers, ses habiiaus; je me plairais dans les vallons les plus sauvages. — J'ai envie d'apporter ici un jour les lettres de cetle singulière Suzette; car \ous saurez que c'est le nom qu'elle prend ; nous les lirons en petit comité. Qu'en pensez -vous, mademoiselle? : Je crois qu'à ces mois j'ai changé de couleur;. — Cette proposition vous fait rêver? — Oui , il me .semble qu'il y a un peu d'indiscrétion à fai:c lire des lettres écrites dans la confiance de l'amilié. — Mais je ne suis ni son ami ni son aujant. —Et qu'êtes-vous donc? — Je n'en sais rien. — Monsieur, ni moi non plus; quand vous le saurez, je vous prierai de vouloir me le dire. » Je l'ai quitté soudain; carcellecouversation counnençaità m'embarrasser beaucoup. A table nous avons été séparés; mais après le diner, d est encore venu à moi pour me demander si je faisais des progrès dans lidii me italien. « Non , monsieur, je ne l'éludie pas. — Connaissez-vous le.signor Tommasmi, un excellent maître? — Jeu ai oui parler. — C'est un galant homme; il a formé cette demoiselle Suzette dont je vous parle; il lui a enseigné le lalin. — Je l'en félicite. ^Vous l'ignorez, \ous? mademoiselle. — Je n'ai nulle envie de l'apprendre. » Dans ce moment on l'a appelé pour une partie de wisk, et il m'a dit, en me quittant: «Je voudrais bien que cette demoLselie Suzette dont je vous parle eût votre véracité et votre aimable figure. »
Que diles-vous, mon cher maître , de cette conversation ? elle a quelque chose de singulier. Le chevalier avait un air de tendresse, d'ironie, de gaité indéfinissable. Cependant je ne présume pas qu'il soupçonne que la tranquille, l'ignorante Césarine, .soit la savante, la voyageuse Suzelte. Voyez-le, je vous prie, faites-le parler, et lâchez de deviner sa pensée ; on dit qu'il est de la secte d'Épicure. J'cu suis fâchée pour lui ; c'est une école d'immoralité. Adieu , mon cher maître.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
UADEStOISELlE SUZETTE A SI. DE LISIEDX.
Il y a long-temps , monsieur, que ma plume se repose : Vous en accusez sans doute ma sainte paresse; mais la journée du voyageur est courte et faliganle. En arrivant à l'auberge , on a besoin de repos , de sommeil ; une plume alors devient une massue qu'on ne peut soulever ; on soupe , on se couche à la limite , pour se retrouver debout le lendemain avec l'aurore. Je voudrais avoir le pinceau du ciloyen de Genève, pour vous peindre les tableaux qu'offrent les montagnes du Valais, leur en tassement :ces vallées profondes, élevées; ces sites piltore.sques, romantiques; ces climats variés; tantôt la clialeur du linllanl été ; bientôt après , sur la liauleur, les rigueurs de l'hiver. Ici, de riches vignables; IJ, de beaux pâturages et de nombreux troupeaux: non loin, des champs couverts de lin et de blé , richesses du laboureur ; sur le sonnnet des montagnes , des neiges éternelles et des glaciers immenses.
Nous avons visité la cabane de Philémon etfiaucis; nous avons trouvé la même simplicité, les mêmes mœurs: ces heureux paysans, exempts d'ambition et d'impôts, jouissent du nécessaire sans désir pour le superflu: continuellement occupés , iU ne sentent ni le poids de l'oisivelé , ni les langueurs de l'ennui ; le repos après le Iravail, est leur plus douce jouissance , et le Iravail , après un long sommeil, est pour eux un nouveau plaisir. En général, le paysan suis.^e est industrieux; il est .serrurier, nieimisier, mécanicien , jardinier, agriculteur : il bâtit sa cabane , creuse des arbres pour conduire les eaux , élève des digues, creuse des ruisseaux et Inlte sans cesse contre la nalure. Je ne sais si mon imagination trop vive m'égare, mais il me semble que la situalion de ces bons Helvétiens est la plus heureuse de la terre , et que j'aimerais mieux être bergère ici que princesse à Paris. Un des grands malheurs du BasValais, c'est que le Rhône, à la fonte des neiges , s'enfle , s'élève , et submerge toute la plaine. Le fleuve n'a plus alors pour rives que les montagnes mêmes; la plaine devient un vaste lac. C'est le tableau du déluge et de la désolation ; forêts , vallons , villages, lout^ est submergé. On dit que cette mer iumiense , vue de l'élévation des mon'agnes , offre un tableau magnifique; on pourrait le comparer à l'inondation de l'Égyple , lors de la crue du Kil, avec la différence que celui-ci, dieu bienfaisant, fertilise les champs, et que le Rhône détruit, ravage, cl ne laisse que des traces funestes de son passage.
J'ai oublié , m; nsieur, de vous parler de la fameuse légion Thébaine, massacrée auprès de Saint-Maurice par l'ordre de l'empereur Maxiniien; elle était de six mille hommes, et saint Maurice en était le chef. Pourquoi .se laissèrent-ils égorger comme des moutons? Pourquoi l'empereur les tit-il égorger? Je n'en sais rien ; d'autres plus instruits que moi vous le diront. Ce n'est pas la peine de vous parler de Villeneuve, où nous avons fait un mauvais diuer et bu de très mauvais vin, ce que mou oncle et notre Anglais ne lui pardonnent pas. Tput ce qu'on peut observer dans ce villaggetlo, c'est (jue le Rhône fait auprès de cette ville son entrée pompeuse dans le lac Léman , et qu'il va sortir à Genève , après quatorze lieues de nu.uhe, à travers ce petit océan.
Chillon , que nous avons traversé sans daigner n ms y arrêter, est un château gothique, b;Mi sur un groupe de
rochers, où les eaux du lac viennent expirer avec un murmure lugubre et fatigant. A peine y a-t-il un chemin tracé entre le lac et le château; et si notre Englisman avait été galant , il m'aurait dit que les eaux s'approchaient pour me baiser les pieds.
Après une heure de marche, nous sommes arrivés à Clareus, village qui doit son nom, son immorlalilé à la plume éloquente de Rousseau. J'ai demandé à voir le château de M. de Wolniar, ou ses ruines ; on s'est moqué de moi. « Du moins, ai-je dit, vous avez des bosquets « charmans, arrosés par de pelils ruisseaux , des allées « fraîches, des prairies émaillées de fleurs, des sources « qui bouillonnent et sortent de la terre , et un petit bois « habité par un nombre infini d'oi-seaux , au milifu duquel « est un bassin bordé d'herbe et de joues, on ils venaient «boire et se baigner. — Non, notre terrain est sec et brûlé. — Avez-vous connu M. de Wolmar , Julie sa femme, et l'inforlnué .Saint-Preux ? — Nullement ; on dit qu'ils sont dans un livre, ils n'ont jamais paru que là.» Ainsi me parlait un hounéle ciloyen de la ville; et puis fiez-vous à messieurs les auleurs !
J'ai attaché long-temps mes regards sur les rochers de la Meillerie, fameux par la leltre de Rous.seau. Puissance de l'imagination ! je croyais voir encore Saint-Preux sur cette hauteur, écrivant sur un quartier déglace, allumant des branches de bois sec pour se garantir de la rigueur du froid. Cette fiction, par la magie de l'éloquence , se changeait en réalilé.
Pendant le reste du voyage jusqu'à Vcvay, nous avons toujours suivi le lac Celle journée a été très agréable , mais a épuisé mes forces.
Je suis fâchée de vous voir si peu occupé de la parure et de l'ajustement des femmes; ce qui m'embarrasserait beaucoup, si le hasard nous faisait rencontrer, car je ne saurais quelle mode je devrais adopter pour vous plaii'ç. La marquise m a.ssure que vous vous piquez d'élégance, et que vous éles presque toujours en habit de noces, Elle me fait de vous un porlraitsi frappant, que je vous reconnailrais au premier aspect.
Adieu , monsieur , je vous souhaite beaucoup de succès dans vos amours.
M. TOMJlASlm A ;tfA.pElUOI^EltE D'AKIV,
Vous avez donc trouvé, amablle signoNna, quelque chose de singulier et d'ironique dans l'air et les discours du chevalier? Je n'eu suis pas surpris; il est galant, tendre , enjoué , et l'enjouement a souvent un petit air railleur. Je ne l'ai pas vu depuis plusieurs jours ; je le crois (X'cupé d'une traduction anglaise, car il travaille depuis six heures du malin, jusqu'à deux heures : alors il s'habille, et va se promener jusqu'à l'heure du diuer. Il regreite beaucoup l'usage des Romaius et des Anglais, de ne diner qu'à la chute du jour. Lorsqu'il est sorti de son cabinet, il dit comme ce Thèbain : à demain les affaires sérieuses. Alors il est tout au monde et aux plaisirs. Il aime beaucoup la société et la conversation des femmes; il dit que les grâces de leur esprit, leur aimable scnsibililé, la douceur de leur voix, cuivrent son âme du ihaiine le plus doux ; que l'homme insensible h leurs grâces, à leur aimable douceur, est un êlre, à coup srtr, mal organisé. .Te lui ai ouï dire : Métastase , avant de composer, lisait quelques stances du Tasse, ou une ode d'Ho-
CORRESPONnANCE DE SUZETTE D'ARLY.
rare, son auleur favori, qu'il savait par cœiir. Moi, si j'élais écrivain, je ne prendrais la plume qu'au sortir d'un entretien avec une fennne aiinahle. Je erois que ce galant chevalier finira par faire une intidclilé à sa chère Suzetle, en faveur de Césarine. Quel triomphe pour elle !
In nobil coro Fralli sol di virlil producc aniore.
Je TOUS envoie le portrait à copier d'une jeune dame , mon écolière, femme d'un maître aux conques. Elle étudie l'italien et l'histoire, pour les enstlyner à son tour h deux de ses filles jumelles, àjjées de quaire ans, toutes les deux d'une jolie figure. Vous aimeriez infiniment cette jeune dame. Elle est toujours le\ée à sept heures du malin; elle s'occupe d'abord de ses enfans, de son ménage, et elle donne ensuite plusieurs heures à ses études; elle a une philo.sophie douce et raisonnable. Elle disait un jour, que loin de blâmer Eve d'avoir niangé le fruit défendu de la science, du bien et du mal, nous devions lui en rendre d'humbles actions de grâces, sans quoi nous serions restés dans un état de .so/i'«/(V7if zzrt, de sauvagerie, où nous n'aurions eu, ni l'instinct des bêles, ni la raison de l'honinie. Elle n'aime pas les romans historiques, et prétend qu'ils sont nés de la paresse ou de l'impuissance. Elle se moque de la maxime de Rousseau , qui dit que tous les liomiiies étant frères, doivent tous être amis : elle se regarde, dit-elle, au milieu de ses frères, comme la brebis au milieu des loups.
Voici . à ce sujet, une de ses maximes ; car elle s'amuse à en faire. • La jeunesse est tout cœur, tout amitié poinles hommes; l'âge viril s'en méfie; la vieillesse les craint et les méprise. » Cette dame ne va jamais au sermon ; elle prétend que l'on y court par curiosité ou oisiveté, et que ce sont paroles perdues. Une dévole lui disait un jour, qu'elle n'obligeait les hommes que par rapport à Dieu ; «Madame, répondit-elle, j'aurais le malheur d'être athée que je n'en serais pas moins charitable. •
Je vois que vous êtes prévenue contre Épicure et sa philosophie, que vous croyez une école d'immoralité; je veux vous guérir de ce préjugé. Épicure était un philosophe sobre, studieux, ennemi de la volupté; il avait un grand nombre de disciples qui vivaient en communauté avec lui. Il n'y eut jama'S de monastère plus réglé, où il régna plus d'amitié et d'harmonie. Il disait que la sagesse n'avait rien imaginé de plus beau , de plus agréable que l'amitié, et qui rendit la vie plus heureuse. C'est un des philosophes qui a le plus écrit; il a laissé trois cents volumes. On l'a injustement taxé d'impiété. 11 affirmait , il est vrai, que les dieux, au sein d'un doux repos , ne s'immisçaient pas dans les affaires delà terre, mais qu'ils n'en méritent pas moins noire culle, à cause de l'excellence de leur nature et de leur divinité; il était a.ssidu aux temples , aux fêles des dieux. Ce grand philosphe a été calomnié, parce qu'il a dit, comme Mallebranche après lui, que le plaisir était un bien et constituait le bonheur de l'homme; mais c'était dans la vertu , ajoutait il , qu'il fallait chercher la volupté. On l'a accusé de gourmandise , et il vivait de pain et d'eau; il affichait dans sou jardin : • Nous n'irritons pas la faim , nous l'apaisons. » Ses disciples ont multiplié sou portrait. On célébrait encore le jour de sa naissance du temps de Pline.
Voici une nouvelle qui va peut-être un peu vous occuper; on annonce l'arrivée prochaine de M. deWalter, père de la belle Angélique. Il faudra que le chevalier se
décide entre Césarine, Suzette et Angélique ; il deviendra peut-être bigame , il épousera Césarine et Suzette.
La dame des deux portraits n'a pas marchandé, vous en aurez cifjq louis.
Le augura un felicc matrimonio al par del suo merito.
MADEUOISELLE D'iVRLT â. 11. DE BGLFO^NT.
Vous me promenez, monsieur, très agréablement dans Rome; vous m'épargnez bien des détails scientifiques, et que je n'aime pas davantage que les détails nautiques des voyageurs marins. H me parait que la basilique de Saint- Pierre a coûté pres(|ne autant que la grande pyramide d'ÉgypIe. Je suis fâchée que la chaire de bois de ce saint n'opèie plus de miracles; j'aurais fait le voyage de Rome pour demander de mourir le même jour que maman.
Je vous prie de ne pas parler de moi , quand vous entrerez dans Saint-Pierre, â la comtesse Malhilde; c'est une espèce de folle qui n'a pu vivre avec sou mari, qui a souffert , renfermée avec son pape , que l'empereur Henri IV restât trois jours, pieds nus et revêtu d'un cilicc, dans la coui- d'une forteresse, au milieu de la neige, (pii de plus a permis f|ue ce pape excommuniât deux fois cet empereur, .son cousin.
Pour la reine Christine, je causerais volontiers avec elle, non eu huit langues , mais en français , ou en italien. Cependant elle a un petit assassinat sur sou compte, que j'ai sur le cœur.
Je n'aime pas à voir Jules 11 donner des coups de bâton aux ouvriers et aux artistes; je le pardonnerais tout au plus à un officier de dragons. Il est vrai que ce serviteur des .serviteurs de Dieu était un vrai pandoure; à l'âge de soixante-dix ans, il assiégeait la Mirandole, le casque en tête et la cuirasse sur le dos. Ou raconte que ce pontife ayant commandé sa statue à Michel Ange, celui-ci lui demanda s'il voulait qu'il lui mit un livre dans la main gauche; » INon, dit-il, une épce,'je sais mieux la manier. »
Si je mets jamais les pieds dans la bibliothèque du Vatican, je verrai certainement les lettres de Henri Vlll et de l'infortunée Aune de Boulen.» Mais, direz-vous, vous ne savez pas l'anglais. — N'importe ? je verrai l'écriture et le papier. » Vous devriez vous informer si, dans cette bibliothèque ou trouve les lettres de l'empereur Auguste. J'ai OUI dire à mon père que, pendant loug-lemps, le recueil de ses lettres avait existé. Voyez aussi, si l'on a conservé les billets doux de César, écrits sur des tablettes de cornaline, ou de saphir.
^otre village est calme; nous n'avons ici d'oisifs que les oiseaux , et encore sont-ils occupé.? de leurs amours et de leur nourriture. Les beaux jours ont été troul)lés par les vents et les pluies; Jupiter se fondait en eau, mais ce n'était pas une (iluied'or.
Votre maître de langue vous a-t-il fait lire, dans Métastase, la Clcmenza di Tïfo P avez - vous retenu ces beaux ters que prononce Titus?
Odinii 0 Seslo!
Siam soli; il lue sovrano Non È présente , apri il tuo corc a Tito, Confidali ail' amico , io ti promello
Che Augusto noi saprâ.