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CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
Adieu, monsieur; conlinucz, je vous prie, ù me donner de vos nouvelles, et des détails de votre voyage.
H. DE LISIECX A MADEUOISELLE SOZETTE.
Combien , mademoiselle, ma reconnaissance doit augmenter, en raison de la peiueque \ous prenez de m'écrirc au milieu des fatifiues du voyage ! Vous êtes un prodige d'activité et de bonté. J'avais quelque crainte sur votre santé ; mais l'excellence de votre constitution me rassure. Vous graiissez les montagnes, traversez les vallons, aussi tranquillement qu'un autre traverse les rues de Paris, ou son jardin. Je ne sais .si mon imagination ou mes désirs m'égarent, mais je nourris toujours l'espérance de vous rencontrer, de vous connaître un jour. V^ous devez avoir des jouissances bien vives dans vos courses au Valais; c'est une région romantique qui doit vous plaire. Vous dites que vous aimeriez mieux être bergère en Suisse que princesse à Paris ; j'ose dire que vous n'êtes pas dégoûtée. Bien des reines et princesses ont pensé comme vous. Madame de Maintenon disait à d'Aubigné , son frère ; « Je n'y peux plus tenir , je voudrais être morte. » Vous savez la réponse de son frère.
Je ne suis tmllement étonné de l'impression que vous a faite la vue de Chilloii et des rochers de la Meillerie , et que vous aviez cherché le château de Julie, dans ce pays imaginaire. L'éloquence magitjue de Rousseau vous a persuadée de l'existence de tous ces objets. Vous avez oublié que c'était un roman; peut-être même, en parcourant ces lieux, votre vive imagi.iation en composait un autre. 11 y a bien du romanesque dans la vie des hommes. Votre enthousiasme m'a rappelé mon voyage à la fontaine de Vauduse, pour voir des lieux habités par Pétrarque et Laure. Celte fontaine, ses eaux , tout m'atlachait au rivage. J'étais dans un ravissement extatique, et mon extase était aussi bizarre , au.ssi imajjinaire que la vôtre à Chilien , car des êtres morts depuis trois siècles sont aussi chiméri |uesi que Saint-Preux et Julie. Une réflexion que fait naître ce sujet , c'est que la prose de Jean-Jacquees égale en verve et en intérêt les vers de Pétrarque; le pro.sateur a immortalisé ses héros, comme le poète a immortalisé Laure. Cependant je n'aime pas le roman à'Hcluisc:\\ est trop dogmatique, trop guindé; les caractères y sont faux et exagérés.
Je veux un jour aller au Paraclet. où reposent les cendres d'Abélard et d'Hèloise', amans, époux, rendus célèbres par leurs amours et leurs malheurs. Les anciens ont peint les plaisirs de l'amour , mais aucun ne nous a retracé le modèle d'une passion aussi touchante : celle d'Abélard ne s'éteignit qu'avec sa vie. Il écrivait dans la solitude, au pied des aulels; «Je pousse des soupirs, je ^ cr.se des larmes de sang ; le nom d'Hèloise m'échappe malgré moi. » Non, l'amour de Pétrarque et de Laure n'a ni l'énergie, ni le feu de celui d'Hèloise et d'Abélard. De plus, Hèloïse, bien .supérieure à Laure, était la première de son siècle en esprit , en connaissance , et même en beauté, et les malheurs de ces deux époux les ont rendus encore plus célèbres, plus intéressans que leurs amours. Vous ne savez si vous de\ ez vous parer pour moi , si
• Leurs ossemcne ont été tran.sporlés en 1800, au Musée des iiioDuniens français, puis au cimetière du Pêrc-Lacbaisc , quand un a détruit ce Musée. I
jamais j'ai le bonheur de vous rencontrer. Je vous dirai à cela : l'art n'est pas fait pour loi. Je vous ai vue, en imagination, tantôt parée, tantôt en habit négligé, et j'ai vu que vous pariez le négligé; une rose ne perd ni de sa beauté ni de son parfum dans un vase de terre.
Vous ne me parlez plus de voire marquise; peut-être imitez-vous ces grands charlatans, Sertorius avait sa biche , Numa son Égérie , Mahomet sa colombe , et vous voire marquise. A Londres, quand les purilains sont réunis au nombre de sept, ils se croient inspirés par le Saint-Esprit ; mais comme la marquise et vous ne faites que deux, je ne crois pas que le Saint-Esprit l'inspire, et vous me permettrez de ne pas ajouter foi à ses oracles. Croyez-vous aux rêves? J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'avais le bonheur de vous voir, de causer avec vous. Ce songe me rappelle une idée qui m'a souvent occupé. Si un homme pouvait rêver , douze heures par jour , qu'il est roi , heureux , victorieux , tandis qu'il ne serait , en réalité , qu'un esclave attaché à la glèbe ; ou bien que ce roi fortuné frtt sujet à rêver pendant douze heures qu'il est esclave, laquelle des deux conditions serait à préférer? Le choix serait embarrassant , ou plutôt tout serait égal. Je vous donne ce problème à résoudre ; mais je suis décidé à rêver que j'ai le bonheur de vous voir de temps en temps.
LETTRE CXLVllL
MADEMOISELLE D'ABLÏ A M. TOUMASINI.
Caro Ici, amico fedele , je commence à vous remercier de l'ouvrage que vous m'envoyez à faire. A la joie que j'ai ressentie de ce petit bénéfice, j'ai jugé que l'artisie, l'ouvrier qui vit de son travail, est plus heureux que le riche qui , sans désir, sans le moindre .souci, sans mouvement, jouit d'un revenu assuré. Cette petite somme, le fruit de mes peines, vient d'autant plus à propos , que nous touchons à la fêle de maman ; je voudrais lui donner une petiiechocolalière d'argent, et un petit déjeuner en porcelaine, pourvu que la dépense n'excède pas les cinq louis du portrait. Quel plaisir, quelle joie j'aurai si , le jour de sa fêle , après l'avoir embrassée , en lui présentant mon petit bouquet, je lui sers son chocolat dans une belle chocolatière ! Cette pensée me Iransporle d'avance. Vous avez l'âme bien sèche et bien dure, si vous ne jouissez pas de ma félicité prochaine.
Je vous remercie de m'avoir ouvert les yeux sur la doctrine et les mœurs d'Épicure. INous naissons et vivons au milieu des préjugés, et nous respirons, dès le berceau, les opinions de nos parens et de la société.
La lettre du chevalier, que vous m'avez envoyée, est 1res aimable. Il est toujours tourmenté du désir de me connaître; mais l'heure n'est pas encore venue, il n'est pas encore temps de nie démasquer. Je ne suis ni aise ni attristée do l'arrivée prochaine de M. de Walter. Je n'aspire pas à la main du chevalier, et leplai.sir que je trouve â lui écrire ne ressemble pas plus à une passion , qu'un empereur de comédie ressemble â l'empereur Auguste.
Si vous pouviez m'avoir encore quelque portrait à copier, cette petite source s'ouvrirait à propos. Voici l'hiver qui nous menace; pour le braver, je voudrais faire une petite provision de bois. L'hiver dernier, maman et moi nous nous chauffions au même feu; j'étais obligée de travailler dans sa chambre, ce qui nous gênait réciproquement. Ah ! qu'il me sera doux d'avoir bon feu à part ,
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
de lisoiiner , de souffler au pré de niini caprice ! c'est la volupté de l'hiver. Gooil iiight, ni}' ilcar. Vous voyez que je sais l'anglais, sans l'avoir jamais appris; ce qui donne gain de cause à Descartes , et à son système de la science et des idées iiniées.
Le chevalier est-il bien joyeux de l'arrivée de son futur beau-père ?
A propos, je relis Métastase, que j'avais un peu négligé : son style coule délicieusement; mais je suis mécontente de l'échafaudage de ses opéras, la plupart de ses situations sont mal amenées et invraisemblables : je ne sais où il prend tant de fadeurs, tout ce langage erotique qui remplissent ses scènes.
KADAUE ADÈLE DE DAHAIVCOliRT IVÉE DE ILAINTONCE A aiADEHOISELLE d'ARLY.
Il y a, ma chère cousine, près de trois mois que je suis mariée, et peut-être vous me croyez heureuse. Ah ! désabusez-vous ! le mariage est un bouquet d'épines. Les premiers jours , mes chevaux, mes diamans , les fêtes , la jouissance prétendue de ma liberté m'avaient jetée dans une espèce d'ivresse. Comme tout est changé! Mon mari, qui m'avait paru jeune, me .semble plus vieux de dix ans. Je le croyais généreux , el il ne parle que d'économie. J'avais grande euvie d'une superbe berline, que vend une princesse polonai.se; il me l'a refu.sée, en me disant qu'il ne voulait pas faire de moi une princesse, qu'il n'oubliait pas que son père avait été marchand drapier. Ouelle horreur! il remplit sa maison et ma société des hommes de son âge et de son élal , et éloigne tous les jeunes gens de qualité. !l ne veut pas même que je voie la comles.se ma tante , sous prétexte qu'elle est très répaudue , qu'elle est citée, et qu'elle a des amans; comme si c'était là nos affaires. A sa place, il m'oblige de voir sa .sœur et son beau-frère, le conseiller au Châteict. La belle charge! et remarquez que madame Perrin ne marche jamais sans M. le eon.seiller Perrin. Jugez de l'ennui. Je complais, une fois mariée , me dédominager de la prohibilion des romans. Point du tout ; M. Daraucourt , aussi .sévère que maman , me les défend aussi. » Que ^ oulez-vous donc que je li.se? lui dis-je un jour. —De bons livres, me répouditil brusquement, ou vos Heures. ■ Je voulais prendre une livrée; il n'en veut pas, m'objeclant toujours qu'il n'est qu'un bourgeois de la rue Saint-Ilouoré. J'ai de beaux chevaux, mais je ne m'en sers qu'avec lui. Mon appartement est meublé avec goût et élégance , niais je n'y suis presque jamais seule ; mon mari est toujours là. Enfin, ma chère cousine, je n'y liens pas; je crois que je mourrai de consomption. J'aimerais autant être entrée dans un couvent. Gardez-vous bien, ma chère Cèsarine, de vous marier avec un financier. Si j'avais épousé un gentilliounne, mon égal, je serais beaucoup plus heureuse. Adieu, chère cousine, plaignez-mo[. Voilà M. Darancourt qui entre; écoutez ce beau discours; • Madame, l'on dine de bonne heure chez ma sœur Perrin , où nous sonuncs invités, ainsi tâchez d'abréger votre loilelle d'une couple d'heures. Oh ! oui, je l'abrégerai , ai-je pensé tout bas , ce n'est pas la peiue de se parer pour diner avec la cour du Châtelet, des avocats; et je ne serais pas étonnée de me trouver à lableà coté de quelque procureur.
MADEMOISELLE d'ABLY A JIADAIIE DE DARA^COIRT.
Eh quoi, ma chère cousine, au milieu de l'opulence, vous voulez que je vous plaigne.' Vous avouerai-je que je vous ai plainte d'avance, à la nouvelle d'un hymen si disparate d'une demoiselle de dix-huit aus avec un homme de quarante-sepi , et contracté .seulement par l'amour du faste et de la fortune? Vos goùls , votre manière de vivre devaient être si différents , si opposés , qu'il était impossible qu'il ne s'élevât entre vous des discussions, et que \ous ne fussiez souvent contrariée. Je ne vois plus qu'ini moyen de rendre votre situation plus heiu'euse, c'est de briser votre \ olonté , et de conformer vo:- goûts à ceux de M. Darancourt, que Tondit un homme très raisonnable, et d'un caractère doux ; de vous plaire dans la société de ses amis, qui ont de la raison et des connaissances; de faire beaucoup d'amitié à sa S(eur et à son mari, quoique siusple conseiller au Châtelet : les honnnes de mérite font valoir les places. Failes à voire mari le sacrifice de votre tante , la comtesse ; elle est effectiveuieiil trop connue dans le monde pour une jetme persotrne connue vous. Je crois que vous perdez peu de chose en perdant la fréquentation des jeunes gens de qualité; vous perdez quelques fadeurs, de mauvaises plaisanteries , et l'étalage de leur faluilé. A l'égard des romans , je crois que voire mari vous rend service en vous interdisant leiu-leclure insipide, inutile et dangereuse. Les livres d'histoire, ou les ouvrages sérieux vous ennuient? mais accoutumez-vous peu à peu à les lire, et , avec l'esprit que vous avez , vous finirez par les goi'Uer. Pardonnez à M. Darancourt de vous avoir refusé une superbe berline , si vous en avez une commode et modeste; vous serez moins regardée, moins enviée des passans , et vous épargnerez à loti-e époux bien des traits satiriques. Pardoimez-lui aussi d'êlre Irop souvent avec vous, de vous aimer, et d'êlre le fils d'un marchand drapier. Il serait fils de roi .si cela avait dépendu de lui ; mais être honnêle, vertueux et riche, est aux yeux de la raison un grand titre de noblesse.
Adieu , ma chère cousine ; ou se plaint souvent du mariage , d'aboril , parce qu'on l'avait envisagé d'un œil irop prévenu, et en second lieu nous le traitons Irop légèrement , et le chargeons de nos torts et de nos caprices.
Tâchez de prendre du goût pour la lecture : ce goût est un spécifique délicieux contre l'ennui. M. Darancourt dit-on, est in.îtruit; instruisez-vous à voire lour, vous vous communiquerez vos idées, vos leelures; autrement, vous n'aurez jamais grand'chose à vous dire.
LETTRE CLL
M. TOMMASINI A MADEMOISELLE D'AKLY.
Vous me permettrez bien , cara eil amahilc atunna , de vous faire les avances de votre empletie. J'ai trou\é une occasion d'avoir la chocolatière et le déjeuner en porcelaine à meilleur Cl. mple, et j'en ai profité; demain vous recevrez ce pelit envoi.
Vous ne\oulez donc pas aimer le chevalier? Vous avez lort, deux torts, trois tons, car lui vous aime. En voici la preuve : J'étais dans sa chambre , il avait l'air rêveur ; je lui ai demandé s'il faisait des châlcaux en Espagne. « ÎVou , en Suisse , m'a-t-il répondu ; je i-uis auprès de l'ainiablc Siizelic. »
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
Le jour de la fête de votie maman , nous dinons en Srand i;ala : c'est aussi la fêle de notre chère voisine l'épicière. Il y aura des corbeilles de fleurs, des chansons, où seront célébrés les appas , les vertus de la sainte qui donne le repas; des cliorusà faire trembler les vitres, des toasts sans nombre , de grands éclats de rire. N'imaginez pas que j'aiUi! faire le saf;e au milieu de cette orgie. Sénèque a dit que la folie, loin de mourir, renaissait sans ces.se ; mol j'ajoute : point de vraie sagesse sans un peu de folie. Je ne veux pas dire comme Titus : mes amis, j'ai perdu lin jour; mais comme Horace : tliilce est dcsipere in loco. Vous savez qn'Hippocrate permet un excès par mois ; je suis fâché qu'il n'ait pas dit par semaine.
J'espère vous envoyer im nouveau portrait à copier, qui vous fouinira du bois pour entretenir , cet hiver, le feu sacré de votre cheminée. La rweriseo.
M. DE BEI.FONT A MADZJIOISEILE D'AREY.
J'ai reçu, mademoiselle, lu, relu avec transport voire charmante lettre. Ah! mademoiselle, quel bien et quel mal vous me faites ! 11 y a des jours que je désire la mort ; mais quand \otre lettre arrive , ma vie perd de son amertume , et la consolation rentre dans mon âme. J'avais passé hier la journée solitaire, taciturne, me promenant le long du Tibre; c'est là , disai.s-je, où taut de Romains .sont ensevelis. Pourquoi, ne suis-je pas né deux mille ans plus tôt, je dormirais d'un éternel sommeil ? Mais votre lettre a dissipé ces sombres nuages. Peut-être désirez-vous connaître ce Tibre, si fameux ; ccelû gratissimus amnis, a dit Virgile. Vous vous en faites, .sans doute, une inaguifîque idée. Sachez qu'il roule des eaux troubles , et qu'il n'a pas au-delà de trois cents pieds de largeur ; mais il arrose la capitale du raoude, et il roule avec sa bourbe des choses d'un très grand prix.
J'ai demandé, au Vatican , si l'on avait les lettres de César et d'Auguste, son petit-neveu. Les bibliothécaires n'en oiit jamais oui parler ; c'est dommage qu'elles se soient perdues. Une chose qui frapjie , c'est le contraste de la magnificence des palais des empereurs romains et des papes, et de la maison modeste qu'habitait Octave Auguste, qui lançait, dit-on , des éclairs par les yeux. Elle était sur le mont Palatin; il l'a habitée quarante ans, occupant toujours la même chambre. Tibère, Caligula , Claude, agrandirent cet humble palais. iSéron, après un incendie, le rebâtit avec une telle magnificence, qu'on l'appela la maison dorée doinus aurea). C'est là que furent rassemblées les dépouilles de tout l'empire; les marbres, l'ivoire, les diamans brillaient de toutes parts. J'ai cherché ce superbe monument; il n'est plus.
J'aime mieux vous parler d'une petite église, nommée Saiitù Nicolô in carcere , que de vous faire la pompeuse description de tant d'églises de Rome, dont je me tirerais fort mal. Dans cette église de Saint-Nicolas, une des prisons de l'antique Rome, les Romains avaient fait enfermer une fennne du peuple , condamnée à mourir de faim ; sa fille, nouvelle accouchée, avait la permission de la\oir; les gardes la fouillaient, de peur qu'elle n'apportât des vivres à sa mère. Mais un joui' on la surprit lui donnant de son lait. Les juges, instruits de cette piété filiale , accordèrent à la fille le pardon de la mère; toutes les deux furent nourries aux dépens du publie, et ou
éleva sur cette prison un temple à la Piété. J'ai cru qui l'aimable Césarine , qui a pour .'a mère tant de respect el d'amour, serait touchée d'un pareil trait. Du haut de celt( prison , dont je viens de parler, dans le temps qu'il n'j avait à Rome ni horloges, ni cadrans, uii homme observait le soleil à son lever, et annonçait la première heure ensuite , à midi , le milieu du jour, et le soir, la dernier* heure. Dans les maisons opulentes, un esclave était préposé pour annoncer à ses maîtres chaque nouvelle heure: qu'il mesurait avec un clepsydre.
J'ai eu plusieurs l'ois le Iwnheur de rencontrer le pape Partout où il passe on sonne les cloches, on se met à genoux pour recevoir sa bénédiction, el l'on y reste jusqu'i ce qu'il soit éloigné. Ceux qui sont en voiture, et qui m veulent pas en descendre, se détournent dans une auln rue. Sa sainteté sort ordinairement en petit cortège ; deuî chevaux la précèdent pour faire détourner les carrosses et six valets de pied, fêle nue, marcheiït aussi devant I; voiture, traînée par six chevaux. Le postillon et le cochei sont en labat; un ecclé-iastique, monté sur une muU blanche , porte la croix. Le pape est vêtu du camail rouge sur lequel est une étoile brodée en or ; ordinairement i: porte un chapeau brodé en or.
J'avais toujours entendu parler de Y Index sans le connaître; on m'a appris que c'était un livre bien épais, qui contient le catalogue de quinze à vingt mille ouvrage; dont la lecture est prohibée , et dont le nombre augmenta tous les jours.
Un bel ange comme vous ne connaît pas Pavocat du diable ; il y en a un à Rome. Void ses fonctions ; lorsqu'il s'agit dans une congrégation, béatifier ou de canoniseï un saint , c'est lui qui est chargé de plaider contre le proposé, de nier ou d'atténuer les miracle*.
J'ai cherché le pont où Horatius Coclès , après avoif arrêté Porsenua , se jeta tout armé dans le Tibre; mais il ne subsiste plus. Il était hors de la ville.
Les grands seigneurs de Rome ont un singulier usage ; ils habitent en été le dernier étage de lem's palais , et le rez-de-chaussée en hiver. Le premier étage, qu'ils appellent Vapparlcmento nobile, est destiné aux fêtes, aux assemblées extraordinaires. En France, nous sommes plus raisonnables , nous n'allons pas nous hucher dans le grenier, nous aimons à jouir.
J'ai été présenté dans une conversation chez le prince de **', et j'y ai passé une soirée agréable ; elle commença a deux heures de nuit. Je fus introduit dans un très beau salon , de niveau à un très grand jardin , le tout très bien illuminé. On allait, on venait, on se promenait du salon au jardin , du jardin au salon , les dames avec leurs sigisbés , et moi souvent seul , et par fois avec quelque étranger aussi isolé que moi. Il y avait de la musique dans le jardin, qui se taisait ou retentissait par intervafles. On taisait circuler continuellement des confilnres, des biscuits, des glaces. Je n'ai pas vu de fête plus brillante; on y respirait une fraîcheur délicieuse. Vous saurez que les premières conver.sations commencent à l'entrée de la nuit , les secondes à neuf heures, et les troisièmes à onze. C'est bien du temps pour s'anuiser ou s'ennirj-er.
Voilà , aimable Césariue , ce (|ue je trouve aujourd'hui dans mes notes. Le désir de vous rendre compte de ce que je vois et entends, redouble et fixe mon attention ; mais tous ces objets divers, toules ces nouveautés peuvent me distraire un moment , sans me rendre la vie plus douce : an milieu de ce ttinuillc . de ce fracas , je me crois souvent
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
au milieu des rochers de la Tliélwule. Je n'e\isle réelleineiUque dans la vallée de Monliiiorency; c'est là où mon âmeselroiive, elle est auprès de \ous, elle suit lous^03 pas. Je ne sais quelle espèce d'âme ont ceux qui voyagent conlitiuellemeiit ; ils ne tiennent à rien, et n'ont aucun attachement. Je les plains. Changer tous les jours d'habitation , de connaissances , faire incessamment des liaisons nouvelles , c'est rouler sur la teriT , et végéter en tous lieui. J'aime, doue je \is: Toilù ma maxime, qui vaut celle de De.scarles.
Ilaccio con sommo riipetto le sue belle iiiani.
MADEMOISELLE D'AKLY A M. TOUMASL'VI.
Vous recevrez, caro maestro, avec cette lettre, la copie des poriraits commandés. J'ai travaillé avec beaucoup d'ardem-, car j'aime les cnfans, et ces deux-ci sont charmans. Je me flalle d'avoir réussi. Mais quel pelit-tils d'Adam, quel descendant de INoè, quel homme enfin peut avoir l'idée du plaisir ineffable que j'ai eu le jour de la fêle de maman, lorsque je lui apporté son chocolat dans une chocolatière d'ar,nent, et que je l'ai versé dans une belle lasse de porcelaine ! La veille j'avais brisé à dessein une vieille tasse fort commune , qui lui servait depuis dix ans. Elle me gronda de mon élourderie , et rej;rella sa tasse. Je lui dis froidement que la per;e était aisée à réparer. Hier donc, le jour de sa fête, j'allai l'embrasser dans son lit, cl l'aider à s'habiller pour aller entendre la messe; elle me recommanda, eu sortant, son chocolat, et n;e pria de lui chercher une lasse un peu grande. Dès que je la vis revenir, je portai sur la table de notre pelit salon , la chocolatière toule reluisante, la belle tasse, le pot au lait et la théière, dans lesquels j'avais mis deux grands bouquets. Je ne pourrais vous peindre son élonnement à cette vue , et le bonheur de ma situation. • Ouest donc cela, Césarine? — C'est votre déjeuner. — D'où vient cette belle tasse? cette chocolalière est-elle d'argent? — Oui,
maman. — Comment se peut-il ? qui a pu nous faire
un tel présent? — Ce sont ces deux petits enfans, ai-je répondu , en lui monirant leurs porirail.s. » Aloi-s elle m'a sauté au cou, en m'appelant sa chère enfant, et nous avons pleuré ensemble de joie et de tendresse.
Mais voici un autre iiicidenl : nous avons entendu un cheval dans notre cour ; j'ai cornu voir qui arrivait. Jugez de ma surprise, c'était le chevalier. Je suis vile rentrée, sans lui parler , pour l'annoncer à maman ; il m'a suivie, et a dit en entrant : «J'ai effrayé, sans doute, mademoiselle Césarine , elle m'a pris pour un centaine. » 11 a ajouté qu'il venait nous prier à diner de la part de madame de Germeuil , qui s'est rappelée que c'élait la fêle de maman. "Je viendrai vous chercher dans ma voilure, et je vous ramènerai ce soir. " Maman a refusé. Alors il m'a priée de plaider en leur faveur. «Nous ne serons, a-t-il dit, que huit à table, et i ous jouirons beaucoup mieux de voire société. » Celle partie m'a paru agréable. Le chevalier avait un air plus doux , plus intéressant qu'à l'ordinaire, et j'ai engagé maman à accepter la proposition. Elle lui a offert une tasse de chocolat, ajoutant ; « Ce sera Césarine qui le fera , car noire Jeamielon n'y entend rien. . Le chevaiier a, sans doute , admiré noire magnificence, à l'aspect de celte brillante chocolatière. Quoi , devait-il penser, un meuble d'argent dans la cabane de Baucis! Maman n'a pas jugé a propos de lui dire que c'était le Ijouquet que je
lui avais donné pour sa fêle; il aurait fallu expliquer que c'élait le fruit de mon travail , cet aveu lui aurait trop coûté : on attache de la gloire à l'oùsiveté, et de la honte à retirer un salaire de ses lalens. Le chevalier, après avoir pris son chocolat, qu'il a trouvé délicieux apprélé de ma main, nous a quittées, di,sant qu'il reviendrait nous chercher à deux heures pour nous mènera Moulinorency. Au moment de montera cheval, il m'a pris la main, me l'a baisée, et je crois même qu'il me l'a serrée un peu ; je n'en suis pas assurée. Après son départ, en nous promenant dans le jardin , maman m'a dit : «Je trouve M. de Lisieux plus aimable, plus gracieux qu'autrefois, qu'en penses- lu? — Oui, sa politesse est moins froide; c'est qu'il nous connail davantage. — Cependant , si j'étais jeune et à marier , je ne le prendrais pas pour mon époux. — Pourquoi cela ? — Parce que ces hommes aimables sont toujours des maris insouciaus , plus occupés de plaire à d'autres fennnes qu'à la leur.» Je n'ai rien répondu, mais je pensais qu'elle pouvait avoir raison, ^'ous sommes moulées pour faire notre loilelte. Adieu, livres, pinceaux, musique, tout a élé oublié. J'avoue que je n'ai pensé qu'à ma parure, et que je me suis regardée au miroir un peu plus souvent qu'à l'ordinaire. Vous allez vous éirier que je suis coquette ; oui , l'on peut dire de moi, comme de cerlains braves : « Elle fut coquette un tel jour. » Nous étions sous les armes lor.sque le chevalier a reparu , et nous sommes aussitôt moulées dans sa voilure. Je croyais voir , dans la route , au chevalier un air d'hilarité et de contentement, ef dans ses regards quelque chose de tendre, qui m'embarrassait beaucoup ; je n'osais presque lever les yeux sur lui. Nous avons trouvé peu de monde chez madame de Germeuil , ce dont j'ai été fort aise. Chose étrange! les hommes ,se cherchent, ont besoin les uns des autres , et plus ils sont réunis en grand nombre et plus ils s'ennuient et se déplaisent.
L'après-dinée , madame de Firmin est arrivée inalteudue; ,sa vue ne m'a fait nul plaisir. Cependant , j'ai remarqué que le chevalier n'a pas déployé auprès d'elle toute sa galanterie ordinaire. Il est revenu souvent à moi, et comme je lui faisais l'éloge de madame de Firmin, il m'a dit quelle avait, à ses yeux, une dangereuse rivale :« C'est une demoiselle Suzclle, dont je vous ai parlé, qui est en Suisse, et de qui je reçois des lettres charmantes. Cette demoiselle est un êlre bien singulier ; je vous trouve avec elle beaucoup d'analogie : comme vous, elle n'aime pas la danse ; comme vous, elle aime la retraite et la campagne. — Mais elle a beaucoup plus d'esprit que moi. — Si je voyais vos lettres, je pourrais en juger. — Elle est, à coup srtr, bien plus jolie. — Je n'en crois rien, et je pense qu'elle serait fort heureuse de vous ressembler.
— Vous me flallez ; à coup sur , elle n'enviera pas ce bonheur. — Le seul avantage qu'elle a sur vous est celui de savoir le lalin, que vous ignorez. — Ce n'est pas la langue des femmes. — De plus, elle possède lilalien, que vous négligez un peu trop. Elle entend parfaitement le Dante.
— Je l'en félicite. 11 parait que cette demoiselle vous occupe beaucoup. — Elle m'intéresse Infiniment. — J'imagine qu'elle ne vous fait pas oublier mademoiselle Angélique. — Non , ni mademoiselle d'Ai-ly. — Ce nom est de trop. — Point du tout. Le seul reproche que je puis faire à mademoiselle Suzetle c'est d'être trop dis.simulée, trop m.ystérieuse ; mais les femmes, dit M. de La Rochefoucauld, gardent mieux leuis secrets que celui des auires; et
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CORRESPO-NDAiNCE DE SL'ZETTE D'ARLV-
1m hommes beaucoup mieux celui des autres que le Ipur. » ici fiait notre dialoj^tie. On a joué, et la nuit s'approcliant avec ses belles étoiles, nous avons songé h la retraite- Le cuevalier a quitté le jeu pour nous accompagner jusqu'à sa voiture, qu'il nous a prêtée ; il m'a baisé la main pour la seconde fois; c'est beaucou|) dans un jour. Serait-il capable de faire une infidélité à madeuioiselle Suzette? je ne le lui pardonnerais pas.
J'esiiére que vous serez échappé sain et sauf de votre orgie chez l'épicière , ou du moins si votre raison a un peu vacillé à la fin de ce repas , elle se sera raffermie pendant votre sommeil.
Je me suis amusée, un jour de pluie, i compter les sonnets et chansons que Pétrarque a conqiosés pour sa divine Laure, et j'ai compté cent quatre-vingt-huit sonnets, et quatre-vingt-dix-huit chan ons; et raoi,/>oie- /etta , personne encore ne m'a fait un seul petit sonnet ! Je crois que c'est le cavalier Marini qui disait à sa maitresse : " Quand toute la terre serait un parchemin , toute l'eau de la mer de l'encre, et que j'aurais pour plumes celles de tous les oiseaux, tout cela ne me suffirait pas pour décrire toutes vos. beau tés. » Il faut convenir qu'il n'y a que les Italiens qui sachent louer leurs maîtresses.
Je vous aurai bien de l'obligation si vous me faites avoir du bois pour cet hiver ; je neconnais pas de plaisir plus doux que celui d'être seul , devant .son feu , un livre à la main. Cependant celui d'être sous un arbre touffu , non loin d'un ruisseau murmurant , avec Racine ou le Tasse, me parait encore plus vif. l'Iutarque dit quelque part ; ■• Oui est-ce qui ayant faim ou soif prendrait plus de plaisir à se trouver an festiu des Fhéacieiis . qu'à lire la fable des erreurs d'L lysse. ■■ Je lui réponds : Tomraasini.
Mais dites-moi ce que v ous pensez du chevalier ; pour moi je le trouve indéfinissal)le./'a/e. Si \ ous aviez seulement dix ans de plus, j'ajouterais : te amplcctor.
SIADEMOISELIE S12ETTE A M. DE LISIECX.
En cheminant toujours, on arrive; nous voilà, monsieur,à Vverdun, ou nous venons prendre des bains, et à la fin de notre voyage. Il en est temps, j'aspire à la retraite. Un besoin d'action , une certaine inquiétude de corps et d'esprit , encore plus que la curiosité, nous arrachent à nos foyers et au repos: mais, comme la colombe égarée pendant quelque temps, on rentre \oiontiers dans .son colombier, trainiinl l'aile et tirant le pied.
Il me semble que je vous ai quitté à Ve\ay. où nous .sommes restés deux jours. Cette ville est dans une situalion très riante; de ma fenêtre, je voyais le lac de Genève ; rien de si frais, de si attachant (jue la vue des eaux. Si jamais je suis maîtresse de mon sort, je fixerai ma demeure au bord d'un lac ou dune rivière. J'apercevais encore la tour de Peyl, petite ville située aussi sur la rive , où nous sommes allés déjeuner ; c'est une promenade. Je passerai sous silence (Ailli et Lustri,/)»To/e littà qui bordent le lac, que nous avons traversées rapidement , non sans admirer leurs vignobles dont la perspective est charmante; ils sont sur un terrain escarpé. Le vin en est fort bon ; ainsi l'assurent YEnglishni'-m et mon oncle. Pour moi, je me connais mieux en étoffes qu'en vin. Toute celle roule e.st délicieuse; elle serpente sur le penchant des monlagues. On y voit des collines, qui
sc'i'.ibleut .sortir du sein des eaux, et qui s'élèvent couronnées de foréLs et de riches prairies. Nous sommes venus coucher à Lausanne. Ici notre .4nglais s'est séparé de nous pour se rendre à Genève. J'ai eu le plaisir de l'embrasser, mais ce n'est pas moi qui ai sollicité celte faveur; il m'a assuré qu'il me regrettait beaucoup, et qu'il n'avait point connu d'Anglaise aus.si aimable que moi. Vous voyez, monsieur, que les hommes de toules les nations se plaisent à tromper les femmes. Il a oublié qu'un jour il disait qu'à Londres les femmes sont moins femmes qu'en France, et les hounnes plus hoiiimes. Je suis persuadée que v ous me liendriez à peu iirès le même langage, si nous nous renrontriôiis : c'est le protocole de la galanterie.
Le lendemain nous av ous eu une journée aussi agréable que la précédente. Je voudrais pouvoir vous peindre, dans un tableau de paysage, la vallée du lac de Joux, qui contient plusieurs petits villages très peuplés; vous verriez, d'un cœur ému, ses bois touffus, ses vertes prairies. Nous fîmes une pause à Romain-Moulier, ville située dans un vallon étroit et sauvage, mais très pittoresque. Je ne parle de ses sites charmans qu'avec beaucoup d'intérêt . et avec le plus grand désir de les habiter. La marquise même, votre connaissance, veut y acheter un petit domaine, où jevieu^lrai passer six mois de l'année avec elle. Nous aurons des vaches, des poules , des pigeons , un bou potager, un cheval, une petite carriole pour nous promener, de bons livres, et poiut de voisins importuns. La marquise veut que nous vous y recevions , si cette solitude peut plaire à un homme tel que vous, bercé sur les coussins de la mollesse, caressé par b fortune, et occupé d'un grand mariage. A Roinain-iMoulicr nous avons logé chez un horloger, fils d'un émigrant français. Il avait une petite femme, d'une jolie figure, qui parlait moitié allemand, moitié français . et une mère qui avait toute l'activité de la vieille Baucis; elle allait, coin-ait, revenait, nous apportait de la crème, des fruits, des œufs, et d'cxceileul café. Les deux époux s'étaient aimés long-temps avant l'hymen. Bernard, c'est le nom du mari, passant à Romain-Moulier, vit Marianne dans un bal, dansa avec elle , lui parla , l'aima et s'en fit aimer. Il était sans fortune; t<mt son espoir, pour son existence future, se fondait .sur ses talens. Il était étudiant en médecine, et il allait à Berne chercher des malades, et du pain. Le père di' ■'Marianne avait acquis dans l'horlogerie un petit pécule, qui suffisait à son bonheur. 11 destinait à sa fille un parti avantageux, mais qui lui déplaisait; elle voulait Bernard. Après jjlusicurs lentalives jiour le faire agréer, elle en vit l'inutilité; ils étaient au désespoir, mais la fortune vint à leur secours. M. Georges eut un accès de goutte très douloureux ; aussitôt le docteur du pays le condamna au régime le plus sévère, supprima surtout l'usage du vin, boisson qui était pour Georges le nectar ou l'ambroisie des dieux. L'arrès ne s'apaisait pas; alors sa fille lui proposa un jeune docteur, comme ayant un remède irifaillibie contre la goulle. Tout .'ou:franl , Georges einbra>se avidement le fantôme de l'espérance; Bernard fut accepté, et s'y prit adroitement. D'abord il permit l'usage du vin de Bordeaux, vin froid et généreux, et le proposa comme un spécifique certain. Il n'y en avait pas une bcmteille à Rnnain-Moutier, et il se chargea d'en faire venir de Lausanne; ensuite il appliqua sur la partie malade un catapla.sme, composé de quelques simples, cueillis au hasard, mais bienfaisans; et,. soit que l'accès [lU d.ms son décours, soit l'efficttité
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
des nouveaux remèdes , les douleurs cessèrent dans trois jours. Cette î;uérison miraculeuse donna de la célébrité au jeune Bernard, et M. Gcin-gcs, par reconnaissanre, et par le plaisir de s'atlaelier un habile docteur , lui accorda sa fille en mariajje. Heinard depuis travaille en liorln[;erie et en médecine. J'ignore si ses monlres vont mieux que ses malades. L'iiistoire et le déjeuner de M. Bernard nous ainusèieiit beaucoup.
De Romain-Moulier à Orbe, il n'y a que deux l'eues, que nous finies dans quatre heures. Vous voyez que nous ne courons ras la poste, mais au contraire nous nous prouienons, nous joui.ssons de tous les aspects. I,a vallée j'.isqu'à Orbe est charmante, variée; le temps était beau, et en entrant dans Orbe, par un pont audacieux sur la rivière d'Orbe, contre l'ordinaire des voyageurs, nous étions fâchés d'an-iver. Celte ville, dit-on, est très ancienne; mais elle n'a pas besoin de ce titre de noble.sse pour être intéressante. Elle e.st située sur une coliiue, et la rivière coule à ses pieds ; de beaux vignobles forment , autour d'elle, une ceinture très riante. Voili lont ce que je puis vous dire de celle antique cité, sinon que l'iiolc chez lequel nous avons logé est bavard, menteur, complimenteur , int( ressé, et qu'il nous a fait payer ses complimens et son souper an poids de l'oi-. La femme de cet liole, par un contraste étonnant , est presque muetle. On ôttribue sa laeilurnilé à l'ascendant de son mari, qui, parlant toujours, et ne souffrant point de réplique, l'a habituée au silence.
Nous souunes sortis d'Orbe à dix heures du matin ; un brouillard, qui avait régné jusqu'alors, se dissipa à notre aspect; ainsi les nuages s'éclaireissenl devant Vénus, quoique la marquise et moi ne soyons pas les déesses de la beauté. Kous sommes descendus, pnr un soleil doux, dans la plaine q;ii conduit jusqu'au iac d'Yverdun : cette plaine étcut jadis couverte par les eaux du lac; elle n'est aujom'd'lmi , en partie, qu'un vaste marécage, l.a distance n'elaiit que de deux lieues, nous sommes arrivés a Yverdun !> une heure après midi. En attendant notre diner, nous souniies restées, la marquise et moi, dans iu)ire chambre, où nous avons trouvé un volume d'Arnaud de Bacuiard, abandonné aux passans, nous l'avons lu. La marquise s'est endormie, l'our moi, délais.sée par Morphée, j'ai continué ma lecture, pensant qu'il valait encore mieux lire un mauvais roman, que faire la chasse aux mouches, comme Caligula.
L'après-dinée nous avons parcouru la ville. Elle est située dans une plaine i la tète du lac de lNer.?,:h;Uel , ou d'Yverdun , et ;1 l'eniboucliin'e de la rivière d'Orbe, qui , alors changeant de nom , imite les bourgeois de Pat is , qui , ayant fait fortune , troquent leur nom contre un antre pour dépayser le monde. La rivière d'Orbe , ici , s'appelle laThièle; elle forme uu très beau port, se sépare en deux branches, et va entourer l'ile où la ville est assise. Il y a deux faul ourgs qui communiquent avec la ville par des ponts. Quoique j'eusse l'idée encoie toute fraîche du lac Léman , cependant la vue de celui d'Yverdun , son port , ses barcpies , ses bateaux , m'ont causé beaucoup de plaisir. Au goût que j'ai pour les eaux, les foiilaines, je croirais, si j'étais jolie , que jadis j'étais nue naïade ; mais je ne suis pas aussi heureuse que Pythagore, qui se rappelait toutes ses transmigrations; je n'ai pas le moindie souvenir de l'individu que mon 'une animait jadis, et cependant je suis persuadée que j'ai été quelque chose, puisque l'âme est innnorlelle. Nous nous sommes promenés
jusqu'à la nuit d.vns les belles promenades de cette ville. Le lac parcourt, du nord au sud, environ vingt milles; sa largeur est de plus de cinq. Veuillez toujours vous rappeler que je ne réponds pas de la justesse de ces mesures. Le côté méridional est couvert de maisons charmantes; à leur aspect , on est toujours tenté de dire : là je voudrais vivre et mourir.
Il y a dans cette ville une bibliothèque publique , qui est le temple des morts; les livres y paraissent sacrés, car per,soiine n'y touche. Son imprimerie, loiig-leraps célèbre, est moins occupée aujourd'hui.
Nous allons nous fixer pour quelque temps aux bains d'Yverdun, qui sont à cinq cents pas de la ville; c'est pour rétablir l'estomac de notre marquise , qui ne digère ni aussi bien ni aussi vile qu'elle voudrait.
Je ne vous parlerai de la petite ville de Granson , bâtie à une lieue dYverdim, que pour vous dire, qu'agités d'une ardeur guerrière, nous sommes allés visiter le champ de bataille fameux par la défaite de Charlesle- Téméraire. Ce Charles, que j'appellerais volontiers le traître , le l.Vhe , le cruel , ayant pris cette ville , fit pendre la garnison , malgré sa parole donnée; mais la vengeance s'avançait, il fut battu complètement )iar les Suisses, et il essuya à Morat une défaite encore plus honleii-e et plus cruelle, châtiment exemplaire qui justifie la Providence.
Ou a mandé de Paris à la marquise que M. Walter était arrivé, et que votre mariage louchait â son dénoùmeut. Nous en apprendrons la nouvelle avec grand plaisir.
Convenez, monsieur lechevalie:-, que pour nue voyageuse ma lel Ire e.st assez longue; il faut donc la terminer. Eaites-nous savoir le jour de votre hyménée, et nous clianterons ici votre épilhalame. Mon oncle me promet de nie mener dans dix ans à Paris; je m'engagea vous faire savoir le jour de mon arrivée.
M. TOMMASINI A MADEHOISEILE d'aKLY.
Je suis sorti , carissima aliinna , sain et sauf du diner de madame l'cpieière, et beaucoup plus terme sur mes jambes que feu Silène , de bachique mémoire. La joie a clé biuyante, le vin bon, les couplets détestables, mais fort applaudis. Les calembourgs, les plaisanteries ont été as- SHisonués non du sel atlique, mais d'un sel marchand et commun. Cependant je ne me suis pas ennuyé, et j'ai ri comme un autre. Une bêtise bien naïve, bien franche, fait rire souvent beaucoup plus qu'un trait d'esprit. Ma Catherine s'est amusée comme une reine,
Posez le cas qu'une reine s'amuse.
Ce vers est sorti tout frais de mon cerveau.
J'ai remis votre copie des portraits à l'aimable comtesse; elle m'a payé .snr-le-cbamp, ainsi nous voilà quittes. Au premier jour, elle vous donnera à copier le portrait de sa mère, et vous aurez du bois pour cet hiver. Elle m'a demandé le nom du peintre: c'est, lui ai-je dit, une demoiselle très aimable, très bien née, et qui , comme bien des peintres, est maltraitée par la fortune; mais je ne puis vous la nommer. Cet aveu l'abcauconp intéressée, et elle m'a pi omis de vous faire avoir de l'ouvrage. Jesnis coulent de la journée que vous avez passée avec le chevalier. Vous le trouvez indéfinissable; moi, je crois le deviner, Je pense que Césarine lutte dans son cœur contre
CORRESPONDANCE DE SLZETTE D'ARLY.
Suzclle, et qu'il a des pressenlimens qui l"étonne:it. .le suis persuadé que son rceur lui dit en secret , quand il TOUS voit : Voilà celle qui sera ta femme. On donne souvent peu d'attention à ses |)ressenliniens, et cependant il en est qui s'accomplissent. Je ne doute pas que César ne pressentit qu'il serait un jour le maiire du monde. Félix Perreli , d'alwrd vendeur de cochons, ensuite cordelier, ensuite cardinal, et puis pape du nom de Sixie-Quint, étant à Venise, .se brouilla avec le sénat et les religieux de son ordre, et, craignant d'élre arrêté, il s'évada précipitamment. Comme on le raillait de sa fuite, il répondit, qu'ayant fait vttu d'être pape 4 Rome, il n'avait pas cru devoir .se faire pendre à Veni.se. La min bellinadisccpola a peut-être aussi son génie qui lui dit tout bas , qu'elle sera un jour madame de LIsieux. Sans celte voix secrète, elle aurait peut-être écouté M. deBelTont.
Vous avez eu la patience de compter les sonnets et chansons de Pétrarque: mais ce beau génie n'était pas seulement poêle; il était ph losophe et savant litléralenr. Voici une petite anecdote de son enfance, qui annonçai! déjà ses grands talens. Son père , qui croyait que son goitt pour la poé.sie ne le mènerait pas à la fortune, le conduisit à Montpellier, et lui fil étudier le droit canon. Il se livra à celte étude pendant quatre ans avec dégoilt : mais il lisait en secret Cicéron et Virgile , poète qu'il aimait beaucoup. 11 cachait soigneu.sement leurs ou\Tages ; mais son père les découvrit et les jeta au feu devant lui. L'enfant jeta des cris affreux et tomba dans le plus grand dé.sespoir. Le père, attendri, les relira du feu, et les lui rendit à demi-brûlés. Vous accusez injustement ce grand poète d'inconstance ; mais son amour pour Laure était tout spirituel. Les plus grandes faveurs qu'il ait reçues d'elle sont celles-ci : un jour qu'elle ne pouvait soutenir ses regards sans émotion, elle couvrit de sa main les yeux de son amant, qui, plein de joie, courut taire un sonnet, où il célèljre son bonheur. Vne autre fois il lui déroba son gant et le garda plusieurs jours '. A sa mort, il se retira dans sa petite maison de Vauclu.se; il y vécut dans une solitude profonde, avec ses livres, et pour tout domestique, un pauvre pécheur. C'est dans ce séjoiu' agreste et solitaire qu'il con!t)osa cette ode si belle, si touchante, qui commence par ce vers :
fbiarc c fresche acquc
Croiriez -vous que cet homme si tendre, si galant, si spirituel, ait fini comme saint Antoine, par des ausiérilés qui ont abrégé sa vie ? Repoussant les avis de son médecin, il ne mangeait qu'une fois par jour des légumes, des fruits, buvait de l'eau pure, et les jours de jeune, qu'il s'imposait souvent , il ne vivait que de pain et d'eau Ainsi finit le tendre et passionné Abclard, dans la relrailc, pleurant ses amours, et menant une vie toule consacrée à la pénitence. Ses austérités , et peut-être une douleur profonde et secrète . butèrent sa mort.
Pétrarque, à un grand savjoir joignait une figure aimable , avait beaucoiqi de grâces dans l'esprit, et faisait les délices des sociétés les plus brillantes. J'aimciais mieux être Pétrarque qu'empereur.
Mais comment vous annoncer un malheur qui frappe sur ma femme et sur moi? La main barbaie delà parque a coupé le fil des jours de notre charmant jicrroquet , qui
'Des auteurs disent que, semblable à Uidon, elle connut l'amour dans les grmtes ilc Vauckise.
prononçait si bien le nom de Suzelte : il esl mort d'indigestion , comme Fert-f^ert. Ma fennne l'a pleuré , et si elle n'avait pas fait ce jour-là deux parties de reversi , celle mort lui aurait coûté une maladie INous le regrettons beaucoup à cause de son talent, de sa grâce à prononcer le nom de Suzelte, nom qui flatte si agréablement notre oreille.
M. Walter n'est pas encore arrivé ; on l'attend tous les jours ; mais que cet Anglais ne vous cause pas autant de frayeur que Mariborough en causait aux Français dans une époque fatale [Schiaio dclle sue bellcze, c dcl siio be'.l' Uigegno.
LETTRE CLVl.
3I.U>E3I0ISCL1E d'aIU.T A M. DE BF.LFO?IT.
\'os lettres , monsieur, font le plaisir de nos soirées avec maman: nous les lisons avec le plus grand intérêt, et nous faisons nos réflexions , nos commentaires. J'avais une plus grande idée du Tibre que celle que vous m'en donnez : à le juger par l'éclat de son nom , je l'aurais ijuaginé aussi vaste que le fleuve des Amazones 11 est petit, dites-vous, et ses eaux sont troubles; c'est ainsi quêtant de prétendus héros nous imposent : ce sont des pygmées qui , vus de loin, nous paraissent colossals. Maman voudrait bien voir passer le pape , l'ccclésia.slique qui porle la croix devant lui, et recevoir la bénédiction papale. Elle est élonnée que celle ville sainte, où réside le vicaire de Jésus-Christ, ait de si mauvaises mœurs.
0 néant des grandeurs humaines! à peine irouve-t-on les débris, les vestiges des palais dorés de INéron et d'Adrien. Grands potentats, .soyez superbes, orgueilleux; vous, votre gloire, vos monumens, tomberez en poussière.
^'ous allez trouver, au retour de Rome , noli'e villclta bien petite, bien humble, après avoir vu de si grands palais, de si grands édifices; mais vous vous rappellerez que Roniulus, Camille, Rrulus, Fabricius, n'étaient pas aussi bien logés que maman et moi.
Vous avez joui d'une brillanle soirée au milieu des illuminations d'un beau palais; il y a trois jours que nous avons ici un temps délicieux. Après noire diner, nous montons dans la forêt, et. de celte hauteur, nous contemplons le soleil se couchant dans des nuages de pourpre. Hier, entre aulres, nous jouîmes de la plus belle soirée : le calme régnait dans l'univers; le silence n'était interrompu que par le mugi.ssement des vaches, le bêlement des troupeaux et le chant de quelques oiseaux, douce harmonie que je préfère aux plus brillans concerts. Nous étions assis, avec notre curé, au pied d'un cerisier; nous avions devant nous le soleil qui .se couchait dans un lourijillou de feu, et la plaine parsemée de maisons, de châteaux , de villages. Ce bon curé , à propos du bojiheur de la campagne, nous a parlé de la vie chanipclre des anciens patriarches, et de leurs richesses. Ils nourris.saienl , nous disait-il , des chèvres, des brebis, des chameaux , des boeufs et des ânes ; mais ils n'avaient ni porcs ni chevaux. Abraham possédait un troupeau immense. Jacob, très riche pasteur, donna à son frère Ésaii , pour son jiartage, cinq cent quatre-vingt-dix pièces de bétail. Il avait, en outre, beaucoup d'e.-itlaves, puisque Abraham eu arma jusqu'à trois cent dix-huit. La principale occupation de ces patriarches était le soin de leurs troupeaux; lesiemmes même travaillaient comme les hommes : Rebecca
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
allait chercher de l'eau, et la rapporlait sur ses épaules; Raeliel conduisait le troupeau de son père. Le curé , pour nous donner une idée des lepas des patriarches, nous dit que celui qu'Abraham offrit aux trois anges était composé de beurre, de lait, d'iui veau , et d'un pain de cinquantesix livres cuit sous la cendre; d'où l'on peut conclure que les patriarches et les anges étaient de grands mangeurs. C'e.st cette vie frugale et laborieuse qui leur faisait parcourir un long cercle d'années, qu'on a exagérées sans doute, et mourir d'une mort douce. Abraham et Isaac ont vécu prés de deux cents ans, et les autres patriarches ont pas.sé cent ans ; ou ne dit point qu'ils aient jamais clé malades, ou qu'ils aient eu des médecins.
l.a nation juive n'a jamais connu d'autre profession que celle de l'agricuUure; tous élaient laboureurs et pâtres. Gédéon battait lui-même son blé, lorsqu'un ange vint lui annoncer la délivrance du peuple d'Isiaël. Ouand Saul reçut la nouvelle du péril où élait la ville de Jnhès , il conduisait une couple de b(cufs. David gardait les brebis , lorsque Sauuiil l'envoya chercher pour le sacrer roi.
Ces récits intéressaient ))caucoup maman , qui aime l'histoire de nos ancêtres les Juifs. Noire bon pasteur connaît peu les Grecs et les Romains : il croit Auguste fils de César, et Pompée, enqjercur romain ; mais il sait parfaitement \' Ancien et le Nom-eau Teslanient, et les Àcles (les fipôtres. Il nous parla desjertnes des premiers chrétiens: ils jei'maient au pain et à l'eau, et donnaient aux pauvres les économies de celte journée. Un saint évéque de'J'arragoue, allaiil au marlyre, refusa un breuvage pour ne pas inlerrnnqire son jei'ine. Il y en avait de plnsieur.N sorles ; les uns ne duraient que jusqu'à trois heures de l'après-midi , celui du carême, jusqu'à six ; le vendredi et samedi saiuls l'abstinence était totale. Les dévols passaient, pendant le carême, trois, quaire ou six jours, suivant leur force, sans prendre aucune nourrilure. 11 fut un temps où, dans l'Église primiiive, personne n'était dispensé du carême, ni l'âge, ni la condition : à celte époque toutes les affaires cessaient ; un grand silence régnai! dans la ville; les fidèles passaieni une partie du jour dans les églises à prier, à écouler des lectures et des exhortations.
Il nous a parlé ensuile des prophèles; ils vivaient en communauté, travaillaient de leurs mains, se nourrissaient d'herbes, de pain et d'orge. Ils ava'eni pnin- vêtemensle sac et le ciliée; c'élait l'habit de deuil qu'ils prenaient pour montrer qu'ils faisaient conlinuellement pénitence pour les péchés du peuple : c'étaient des espèces de religieUN, leur nombre élait considérable. .Sansuël en rencontra une troupe qui prophélisail, inspirée par l'esprit de Dieu. Ils demeuraient sur les monlagnes; plusieurs d'entre eux se maiiaient, et lesenfans .suivaient leur profession. Élie logeait chez la veuve d'un prophète, qui lui avait fajl bâlir une pelile cellule, où il vivait .si retii'é , qu'il ne parlait à personne, pas même à son hôtesse. « Il devait y avoir, lui dis-je, beaucoup d'imposteurs parmi ces prophèles. —Sans doule, témoins les quaire cenis qui furent exterminés par le peuple juif, » Je lui dis que les C.vecs avaient eu aussi leurs prophètes, Calcas, Tirésias, Apollonius de Tyanes, les oracles. Leiuré, peu familiarisé avec ces noms, me répondit qu'ils étaient inspirés par le démon.
Nous aurions épuisé tout son savoir dans cette séance, si le crépusfule n'eût commencé à s'éteindre ; il fallut songer à la retrailc , etj'ai été aussi conlenle de ma soirée que
fi9.T
vous ave/, pu l'être de la votre dans ce beau salon éclatant de Imnieres.
Ouelque plai.sir que j'aurais de vous voir à Paris, je ne désirerai ^otre retour que lorsque vous serez désabusé d'inie chimère qui, réalisée, ne ferait pas même voire bonheur. Adieu, monsieur.
LETTRE CLVM.
M. DE IISIEUX A MVDEMOISEU/È SUZETTE.
Vous devez , en effet, mademoiselle, avoir grande envie de revoir madame votre mère, et vos foyers, aprè,s une si longue absence. Vous devez même êlre accablée de lassitude ; mai.s je nie garderai de vous plaindre , (Uiisque ce voyage m'a procuré avec vous une correspondance aussi flatteuse quinsiructive et agréable. Ce qui m'étonne toujours, c'est de voir avec quelle force vous a\ez supp iité vos fatigues. J'ai souvent envié le sort de votre Anglais, qui avait le bonheur de suivjc vos pas; aujourd'hui, séparé de vous , il n'est plus que dans votre imagination. Voire aimable marquise aurait besoin de se plonger daJis les eaux de la fontaine de Jouvence, au lieu d'aller prendre les eaux sulfureuses d'Yverdun. Je lui indiquerai celle foulaine, elle est dans la Floride: on ne l'a pas encore découverte ; mais un Espagnol , en la cherchant , a troin é ce beau pays.
Je ne suis pas étonné qu'une âme douce et sensible comme la vôtre, un esprit aussi juste, aussi éclairé , haïsse le fa.ste et le faux éclat. \oUaire a dit avec sa grâce ordinaire :
Souvent la plus belle princesse Lanfîuil â l'âge du bonheur; L'éliquellc de la gi andeiir.
Quand rien n'occupe et n'intéresse , Laisse un vide affreux dans lejcœur.
Crniriez-vous que Londres m'a dégoùlé du luxe de Versailles? Quand le roi Georges revient de Ricbemont, maison de campagne très inférieure â celle de bien des lords , il est dans une voiture très modesie , escorté seulement tie deux gardes. Les cochers, le^ tîacres, les charreliers, ne se dérangent ni ue s'arrélent pour lui , ne le saluent même pas ; ils diseul que c'est à lui à les saluer, puisqu il vit à leurs dépens. Mais les Anglais poussent la licence au-delà des bornes. Ce bon roi a été obligé de fermer lesjaidins de Richemont , parce qu'on y affichait tous les jours des placards iusolens contre lui.
Adieu, aimable Suzetle; j'ai le bonheur de tous voir souvent dans mes rêves : je vous dirai même que je vous trouve unetaillecharmanle, niigarho, unacerta ilisinvoltuia che mi piace inoltiKiinui. Si je rêve souvent ainsi, je deviendrai infailliblement amoureux de vous; m'accorderez-vous mon pardon ?
LETTRE CLVllI.
M. DE LISIEUX A M. TOMMASIWI.
Je suis , mon cher ami , à Versailles depuis trois jours avec mon oncle: il fait sa cour; c'est pour lui le premier devoir de l'homme, et .son plus grand bonheur serait de poricr un ruban rouge en .sautoir, qu'il ne peut obtenir. Il prélend que mon indifférence pour ces hochets suppose en moi peu d'elévalion dans l'âme. Je nie suis gardé de le coni rarier et de lui révéler le secret de la philo:iophie.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ÂRLY
qui, par élévation d'àinc, regarde ces prélendiis honneurs d'un œil dédaigneux.
Mais je veu\ vo-.is pailer de mademoiselle Suzelle, devenue enfin pour moi mademoiselle Césarine d'Arly. Je me ven.fîeprésenlenient de ses ruses; je l'ai vueàMonlmorency,el j'ai (einl d'eue toujours dans l'crieur; je l'ai raillée Sons qu'elle s'en doulàl. Elle m'a écril d'Oibe une grande leltre, où elle joue 1res bien son rrMe. J'ai répondu romme par le passé. Aujourd'hui j'ai l'avantage sur elle ; je n'eu abuserai pas; car je la trouve Irés aimable, et même sa figure me plail beaucoup. Mon imagination ici la sert à merveille. A rone d'enlendre déprécier sa figure, je me la repré^enlais moins bien; elle a une jolie laille, de la grâce dans .son mainlien,des yeux vifs et beaucoup d'expression dans la phy.sionomie. Croiriezvous que c'est sur un pareil modèle que souvent je me figurais la femme que je désirais? M. Waller esta Calais, et doit arriver incessamment. Mon oncle m'a annoncé cette nouvelle, en me demandant ce que m'en disait le cœur. • Rien , lui ai-je répondu, il est fort Iranquille. » A cet aveu, il est entré dans les furies, comme disent les Italiens, iiclle furie , et contre moi et contre les philosophes. Il prétend qu'ils sont comme les premiers chrél iens, qui, inutiles ;\ la société, rêvaient sans cesse à des chimères, aspiraient îi une perfection impossible, et s'occupaient contiuuellenicut de prières, de minuties, de jertnes, de cérémonies de l'église. « Les philosophes, de même, dit-il, rêvant aux astres, aux chimères métaphysiques, à l'arrangement de leurs phrases, à l'étude des mois et des langues, négligent leurs devoirs d'homme. « J'ai avalé cette diatribe sans répondre, étonné du savoir de mon oncle.
Mais, crtro iloltorc , j'ai une question importantes vous faire, à laquelle vous pon^ez répondre sans blesser votre délicatesse. Croye7-^ous que mademoiselle d'Aily ine voie avec plaisir, qu'elle ait de l'inclination pour moi? Répondez-moi franchement et prompicment là-dessus. Cura ut valcas
M. TOMMASIIVI A M. DE LISIEUX.
Credo eqitidem, mon cher disciple, que vous occupez une bonne place dans le cœur de l'aimable Suzetle; mais c'est à son insçu , elle ne s'en doute pas. Elle n'aurait pas, je pense, refusé M. de Belfont avec tant d'obstination, ou plutôt tant d'indifféience pour lui, si elle no nourrissait une secrète inclination pour vous. Je ne trahis point sa confiance; car elle ne m'a jamais rien dit a ce sujet; elle se laisse entraîner, et aussi craintive que tendre, elle craint de vous trouver dans le fond de son eitor.
Ma <|nando Fu oolpa, iu cor genlile Ln inuocciile auior !
Voilà, moucher disciple, tout ce que je puis vous dire, sinon que si vous m'admettez au rang de vos amis, Sublimi feriam siilcra vcriice.
LETTRE CLX
M. TOSIMUSINI A MADEMOISELLE d'ARLY.
■Voici , belliim eil amnta sigiioriiw, une grande nouvelle; ce n'est pas un fier combat sur terre, ou sin- mer; ce n'e.5t pas que le pape ait permis aux prêtres de se ma-
rier, ou aux laïques d'épouser deux femmes. Non épure que le grand Turc ait embrassé la i-eligion chrétienne; mais ce Crésus si désiré, si attendu, M. Walter vient d'arriver, et hier le chevalier et son oncle ont dinéchez lui en grand apparat; il y a eu concert, bal, et M. de Lisieux a dansé avec mademoiselle Angélique. (Jue prouve tout cela? rien. Vous avez vu souvent un globe de feu, bi'iUerdans les airs, anno:icerquelque grand phénomène, et bieutots'évanouir et disparaître : de même , M. Walter, son diner, la danse du chevalier, la beauté de mademoiselle Angélique, tout ce gros météore se dissipera, et de plus un ange descendia du ciel, viendra poser sur votre tête la couronne nuptiale, et vous entendrez les airs retentir des chants d'hymenée. Mon épithalaine est tout prêt , il est en beaux vers italiens ; votre langue n'est pas assez riche pour célébrer dignement vos noces. Je vous les chanterai de ma propre voix, si l'on danse, je danserai; et si l'on boit, je boirai, .yfz'co !«)»i//."i'no.
LETTRE CLXL
MADEMOISELLE d'aRLY A M. TOMMASINI.
N'avcz-vous pas, mon cher maiire, la cervelle un peu dérangée! C'est dommage que vous n'ayez pas été jeté dans la dévotion, vous auriez eu des visions extatiques, ascétiques, et vous auriez épousé la Vierge. 11 en sera de mon mariage avec M. de Lisieux , comme de celui du doge de Venise avec la mer , qu'il épou.-e sans la posséder : encore n'amai-je pas, comme la mer, l'anneau nuptial. On ne doute pas, dans notre : allée, que la belle Angélique ne .soit bientôt madamede Lisieux. Ce brillant chevalier a paru avant-hier chez madame de Gerraeuil, au moment où nous allions nous retirer. Tout le monde l'a félicité sur l'arrivée de M. Walter, et il a reçu ces eomplimens avec un air de gaîté qui prouve son contentement. J'en ai souri de pitié. Cet homme ne sait ce qu'il veut ; il m'a demandés! j'avais des nouvelles de M. de Belfont , et si je m'obstinais toujours à refuser sa main. 'Oui, monsieur. — Eh quoi, u'ainierez-vous jamais? — Je l'ignore, je n'ai pas le don de lire dans l'avenir. — Croyez-vous que l'on ne doive se marier que dans l'accèsd'une passion violente? Je pense, an contraire, qu'il faut .s'en méfier; car la passion déualure tout, cache les défauts, et exagère les bonnes qualités. • — Je vois qu'il est bien dangereux de vous aimer. — Vous n'avez rien à craindre, à moins que vous n'ayez un ciinr assez vaste pour aimer trois objets à la fois, mademoiselle Angélique, madeinoiselle Suzetle, et moi. — Mais enfin , si je vous aimais, vous particulièrement, m'enverriez-vous en Italie, connue le malheureux Belfont? — Non, je vous enverrais en Suisse h mademoiselle Suzettc. « Pendant cette conversation , il me tenait la main, que je lui abandonnais par distraction; quand je m'en suis aperçue, je l'ai retirée. Il m'a dit alors : • Celui qui l'aura pour loujoms sera le plus heureux des hommes. — Je me contenterais qu'il se crût heineux. Mais ma mère attend , permeHez que j'aille la joindre. » Je lui ai fait la révérence et me suis échappée. Ouaud se niarie-t-il donc? J'ai g?'ande envie que ce jeu finisse ; je suis presque décidée à faire le vœu de renoncer au mariage. Je me forme, pour cet hiver, un plan de vie agréable, analogue à mes goûts, à messentiniens et à ma situation. J'aurai d'abord bon feu dans ma chambre ; grâce à votre aimable écolière, je ne serai pas obligée de garder mon lit. comme jadis Henriette d'Angleterre, de
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
touchante mémoire. Je m'enfermerai dans mon terrier, ainsi qu'une marmotte des Alpes. Cependant, comme je neveux pas me priver d'air et l)les.ser les lois de l'hygiènei je me promènerai Ions les jours avant mon diner, en sabot-s , quand la neiue nu la plnie tomlieront. Madame de Gernieuil me prèle des livres pour toute la saison. Je veux entrepiendre la lecture des voyages; je verrai les quatre parlies du monde, sans rhumes, sans danger et sans fatigue. Je crois celle lecture fort instructive : par la comparaison des mœurs, des préjugés, des coutumes, des opinions, on peut se fermer des idées justes, et se délivrer de bien des fantômes qui nous offusquent le jugement. Nous aurons pour loulesociété noire bon curé qui viendra deux fois la .semaine diner avec nous , tous les soirs faire la partie de piquet de maman , déclamer conire les philosophes, les jansénisles, qu'il hait lonl autant, contre le luxe et les richesses des évéques, tandis que les curés , chargés de tout le fardeau , peuvent à peine acheter une soutane neuve tous les ans, et avoir la poule au pot les jours de grande fêle. Cette vie sera bien différente de celle du chevalier, qui sera dans le grand tourbillon du monde , dans le fracas des fêtes de l'hy nien Da vero y ai envie de le plaindie.
^4ddio,caro maestro, ainico tiel mio corc. Dieu nous préserve tous les deux d'une grande foi-lune !
LETTRE CLXll.
M. DE EEIFOJIT A UADEMOISEILE D'ARLY
Que mes lettres, mademoiselle, sont heureuses! elles sont dans vos mains, elles fixent vos regards; elles vous intéressent assez pom- que vous les relisiez dans vos soirées. Ah ! que ces soirées me paraîtraient délicieuses enire vous et votre intéressante maman! Aimable Cé.sarine! faites-moi obtenir la cure de votre village , et demain je me fais ordonner prêtre. Vous seriez une de mes ouailles, ma brebis chérie ! Vous voyez que mon iuiagination m'égare; mais il me semble que tout ce qui vous approche tout ce qui vit auprès de vous , jouit d'un bonheur ineffable. Vous feriez , dites-vous, dire des messes pour que Dieu m'ôlât mon amour : non , de grâce , lai.v.sez le-nioi. Que ferais-je d'une Snie vide ? la vie ne serait pour moi qu'une triste végétation. Oui , laissez-moi mon amour, il sera le charme et le tourment de ma vie. Vous avez en la bonté de me parler des premiers Hébreux ; je vais vous parler de Rome moderne. Je suis allé voir les marais Pontins; j'ai bravé la cattûa aria qui iufecle Rome, quoique les marais soient éloignés de quinze lieues de cette ville. INous passâmes devant il monte Circello , si célèbre par le séjour de la magicienne Circé, qui fai.sail descendre les éloiles du ciel , et changeait en pourceaux les compagnons d'Ulysse. Ces marais Pontins, paliidi Pontinc , embrassent un espace de huit lieues en longueur , et à peu prés deux en largeur ; ils sont situés sur te lx)rd de la mer et formés par les eaux des montagnes. Je voyais, avec peine, sur le front des habitaus de ces marais, pauvres pécheurs , la Iriste empreinte de cet air méphytique ; leur teint est verdâlre , ils ont les jambes enflées, et .sont très sujets aux obstructions, an rachilis et aux écrouelles. Les fièvres régnent dans ces marais, eu septembre et oclobre. Qu'ont fait es malheureux pour habiter ces lieux de désolation ? Qui le croirait ? jadis ils étaient couverts de villes, de villages riaus, et de maisons de plaisance des premiers de Rome. Pomponius Alticus y
avait la sienne ; ce canton , alors, était fertile en huile, en fruils, en vins dont on vantait l'excellence; les Romains y venaient jouir de la fraîcheur et de la chasse. Comme tout change ! di\ers papes se sont occupés du dessèchement de ces marais, mais sans succès. Cependant un savant Romain m'assurait que l'on rendrait à la cullure par ce travail, cent soixante mille arpens du terrain le plus ferlile. La chasse y est très coiisidérble , mais pénible: ou y trouve des sangliers , des cerfs, des bécasses en grande quantité; les buffles y sont plus communs qu'en aucun lieu de l'Italie.
L'ancienne voie Appia allait de Rome à Capoue, par un trajet de quaranle lieues, dont il ne reste aujourd'hui qu'environ huit de praticables. Vous savez que c'est le censeur Appius qui fit construire ce chemin. Quittons ce marais infect pour retourner ù Rome, et pour voir la fontaine Termini, un des beaux monumens de Sixte-Quint; elle donne une eau pure, abondante, que l'on nomme acqua felicc. Cetle fontaine a trois niches : celle du milieu représenle Moïse frappanl le rocher d'où jaillit l'eau ; dans l'aulre , on voit Aaron , chef du peuple d'Israël , qui mène boire les troupeaux dans un torrent; et dans la troisième, Gédéon, ce vaillant capitaine qui battit les Madianiles avec trois cents honmies armés de trompettes et de bouteilles vides, qui renfermaient des lampes allumées; il conduit son armée au bord de l'eau.
V acqua Paola , ou la fontaine Pauline est une des plus i;rande et des plus abondantes de Rome. On voit trois neuves sortir de trois grandes arcades , et se jeter dans un bassin.
Je terminerai ma lettre par le récit des malheurs de cetle capitale du monde, qui nous prouvent que la célébrité, la puissance, l'éclat de la gloire ne font la félicité ni des villes , ni des hommes. Rome a été saccagée six fois ; d'abord par les Gaulois , en 5(>i de sa fondation ; par Alaiic, roi desGolhs, l'an de Jésus-Christ 410; par Genseric, roi des Vandales, l'an M)ït\ la quatrième fois, par Odéric, roi des Uéi ules. ïotila , roi des Goths la dévasta, en 546; enfin en 1.527 , les troupes d'un empereur chrélien, de Charles-Quint, s'en emparèrent, et y comniirenl les plus grandes horreurs. C'est à celte époque, au pied de ces murs , que le connétable de Bourbon fut (ué. Le pillage dura deux mois; les soldais allemands, la plupart luthériens, s'y signalèrent parleur frénésie et leur impiélé. Us se rcvélirent des babils des cardinaux ; l'un d'eux marchait à la tote en habit pontifical, et cetle scène impie, le ^iol , le carnage, .se pa.ssaient sous les yeux de Clément VU , enfermé, assiégé dans le château Saint- Ange; et pendant ces airocilés, par une comédie qui déshonorerait un particulier, Charles-Quint prit le deuil et fit faire des processions publiques, pour demander à Dieu la délivrance du pape , qu'un seul ordre de sa part aurait njis en liberlé.
Je rappelle sans doute à l'aimable Cé.sarine des traits d'histoire qu'elle sait déjà; mais frappé de ce tableau que je viens de lire dans un ouvrage italien , il m'a fait une telle impression , que je n'ai pu m'empécher de vous en parler et de le transcrire.
Je compte quitter Rome au premier jour, et me rendre ."i Florence, où voire image me suivra. Hélas! elle ne peut plus s'effacer de mon âme.
Adieu, mademoiselle; soyez aussi heureuse que vous méritez de l'être. Puisse l'amour vous faire autant de bien qu'il me fait de mal !
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
LETTRE CLXllI.
HAOEMOISEIXE DARLÏ A M. TOUniASIKI.
Diles-mei, mon cher mailre, si M. de Lisieiix a la tfle un jieu romanesque: nn peut l'avoir sans aimer les romans, sans en lire. Il a fait la confidence à madame de Gerraeuil,qui s'est empressée de nie la communiquer, qu'il venait de se brouiller avec son oncle , qui le pressait de conclure son maria,f;e avec mademoiselle Walter. Le père donne son consentement : la fille aussi , qui ne se marie que pour avoir un état dans le monde, comme on achète une char(;e à la cotir, ou au parlement , pour élrc quelque chose. Madame de Germenil lui a demandé si la philosophie le faisait renoncer au mariage:" Au contraire, je le regarde comme un port , un asile où se calment les passions, où elles prennent un caractère de douceur et de tranquillité qui embellit la vie sans l'agiter. — Vous avez donc quelque objet qui vous attache et vous promet plus de bonheur.^ — Oui , j'aime une demoiselle d'un rare mérite.— Vous la nommez ?— Suzelte. — Voilà un nom bien comnHin.— Celle qui le porte l'ennoblit.— Et où est celle demoiselle? — Elle m'écrit qu'elle est à Yvcrdun , el je viens vous prier de me rendre nn service. Mademoiselle d'Arly, à ce que l'on m'a dit, la connaît parlicnlicremenl elle sait sa façon de penser. Itemandez-bii si elle croif que celle aimable fille m'épouserait avec plaisir. — Vous m'élonnez , chevalier , je ne Cfois pas que Césarine ail la moindre relalion avec voire Suzelte. — Pardonnez- moi, madame , on me l'a assuré : ayez la complaisance d'aller lui en parler . Madame de Germenil a fail mettre ses cbevaux, est venue rapidement chez nous, a demandé à maman la permission de me parler en parliculier. Elle est montée dans ma chambre, où je copiais ce portrait dont le produit doit (garnir mon bûcher: elle m'a fait le récil de sa conversalion avec M. de Lisieux. Jugez de ma surprise , de mon embarras et de ma confusion ; je crois que mon visage était loul écarlale. « Vous rougissez, m'at-elle dit. — Oui, madame, parce que la qneslion de M de Lisieux me parait originale , et je ne sais pourquoi il s'adresse â moi pour savoir s'il plait ou nan à mademoiselle Suzelle; je ne sais où il a piis que je la connaissais.— , le crois que le chevalier a la tète aussi égarée que celle de Don Quichotle, et que sa Suzetle est une Dulcinée du Toboso, qui n'a jamais existé. — Cela se pourrait , madame.— Je vais lui porter votre réponse, et le désabu.ser de sa chimère , si je le puis. » One pensez-vous de celte ambassade? le chevalier a-t-il découvert ma double exislence? Soupçonnerai! -il que Césarine est Suzelle? M'auriez-vous Irahie ? Ah I traître ! si c'élait vous , je ne vous le pardonnerais jamais ! Cependant cetle démarche du chevalier m'agite, m'intrigue, je n'ai pu fermer l'œil qu'à l'aube naissanle. 'l'aillez vile voire plinnc, et répondez-moi.
M. TOMMASmi A MADEMOISELLE D'ARLY.
Oh , ohl serions-nous découvert-s? comment? par qui? Je ne sais que vous dire, sinon qnejenesnispas un traître, que je n'ai pas trahi voli-e secrel : mais ma prédiclion a l'air de vouloir s'accomplir; l'étoile s'en mêle. Si votre mariage est écrit dans le ciel, il se fera. Nous avons notre libre arbitre , mais nous en jouissons prt'caii'emcnt. Un
homme dit : j'aime mieux aller à Rome fpi'à Florence , et cependant il va à Florence , sans en savoir la cause ; son libre arbilre a fléchi à son insu. Si l'oracle de Delphes exislait encore, je vous conseillerais d'aller le consulter. Les prophètes ne sonl plus, l'aslrologie est détruite, par conséquent nous ne pouvons plus lire dans ra\enir nos futurs conlingens , ce qui est très fâcheux; mais vous pouvez consulter vos poulets , voyez s'ils mangent de bon appétil ; imitez les augures de Rome , prenez une robe écarlate , observez de quel coté volent les oisçaux ; si c'est à gauche, signe de bonheur, voire mariage est cei tain.
Ma Catherine est une des plus fortes têtes que je connaisse; Arislole, Pline, Cicéron , Descaries, sont des roseaux auprès d'elle. Hier dimanche, elle a fait trois parties de reversi sans bouger de la place. On peut dire d'elle ce que Sixie-Ouint disait d'Elisabeth d'Angleterre: E un gran ccrvcllo <li principessa.
MADEMOISELLE d'aGLY A M. TOMMASINI.
J'en demande pardon à votre hante science, mais voire leltre est un vrai galimatias: elle est dans le goilt de celles que Tibère écrivait au .sénat. Le style de l'.^poralypse est très lucide auprès du vôtre. Les questions sur la gr;ke de saint Augustin et de Jansénius sont beaucoup plus inlelhgibles. Mais voici un aulr* sujet d'éUinHement; madame de Germeuil vient de m'apprendre que M. Wal ter a dit très explicilement au comte de Lisieux:" Je ne comprends rien aux procédés de voire neveu ; veut-il ma fille, ou ne la veut-il pas? je lui doime vingt-quaire heures pour se décider , pas une minute de plus. • C'est le Ion anglais. Voilà où en est l'affaire. Je n'en sais ]jas davanlage ; mais je ne doule pas que le chevalier ne cède à son oncle , et aux charmes de la belle Angélique. 11 me parait impossible qu'il lui préfère Suzelte. Adieu ; je suis très curieuse de savoir le parti qu'il aura pris. Que je serais embarrassée, confuse , si le voile tombait , si j'étais reconnue !
LETTRE CLXVL
MADEMOISELLE D'ARLY A M. TOjrMASlNI.
Voici la suile de la démarche de M. Walter. Le comte a mandé son neveu el lui a dit: " Il faut te décider et épouser mademoiselle Walter. Tu te lais ? serais-tu assez fou pour refuser sa main? — Oui, mon oncje. — Et qui veux-lu épouser, une princesse du sang?— Non, mon oncle. — Voici mon dernier mot: ou mon héritage avec mademoiselle Angélique, ou la misère avec une aulre.— Je consens, mon oncle, à perdre votre hérilage , pourvu que voire amitié mercstî. — IN'irnu, ai l'aulre, » a-t-il répondu en se relirant tout en colère.
Je vois, nion cher maître, d'après cetle scène qu'il faut désabuser le chevalier de sa chimère, lui avouer que sa Suzelte est un être fantastique. Quel embarras ! ah ! c'est ma faute, je n'aurais jamais di\ suivre celle correspondance. Quand il m'aura reconnue, il sera irrité conire moi. Comment oser me nommer ? il m'en coille prodigieusement; mais il le faul. Conseillez-moi, mon cher maître, tirez-moi des filets où je me suis enlacée ; je n'en dors pas. C'est ma faute, ma grande faute. Je fais manquer un brillant mariage à ce iiauirc chevalier; il per-
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
dra l'amitié el l'Iiéritage de son onde par mon inipindenee. Que de reproches à nie faire ! Répondez - moi , lettre reçue , ne laissez pas nia nacelle an milieu des Ilots jÇités. Mandez-moi que le cJievalier est marié , qu'il possède sa belle An(;éliqne, et je serai tranquille. Adieu, grand docteur; dans quel état était donc votre cervelle lorsque vous m'a\ ez conseillé cette correspondance ?
Le sveslure VaD &ù l'ali de' venti.
M. TOMMASmi A MADEMOISELIE d'arIV.
Je vois, bellisslma signorina, vos soucis, vos vives anxiétés; mais la Providence sait son mélier, il faut se reposer sur elle : peut-être cette lettre cachetée, que \ient de m'envoyer le chevalier pour mademoiselle Suzette, éclaircira vos doutes; quoiqu'il en soit , tenez-vous eu ga+l^ et en saule. Bappelez-voas que Sancho Panca a dit . • Après la pluie vient le beau lemps. « Je crois que a ous aurez du bois pour cet hiver. Le chevalier va être décoré de la croix deSaiul-l.*>tJis; elle relèvera sa bonne mine. Lu tiverisco.
Sonipre Debolezza non é. Cangia natura Allorehc aoior colla lagion congiiira,
LETTRE CLXVIIL
M. DE LISIEl],\ A MADEMOISELLE SUZETTE.
Pardonnerez-vous, mademoiselle, la témérité de nés vœux? Votre esprit aimable, séduisant, vos taleiis divers ont fait sur moi l'impression la plus vive, et mon copnr n'a pu résister à tant de ciiarmes et d'enehantenient. La marquise, votre compacne, vcus a dit la vérité en lous parlant de mon mariane projeté avec mademoi- .selle Walter. Cet hymen était brillani et flatteur; mais l'aimable .Suzetle, inconnue ù mes yeu\, s'est emparée de mon oœur et de mou esprit, .le me .snis fait une imai^c sédui.sanie du bonheur d'associer ma vie à la sienne, en lui offrant ma main. Je n'ai pas une couronne à lui donner, ni ne désire de l'avoir; je lui offre un cii'in' aimaul , tré* épris, et je jurerai ftses pieds, aux marches de l'antel, fidélité, amour et constance. Je ne sais encore quelle sera ma fortune, elle dépend d'un oncle; mais s'il me prive de son liéritafje, l'aimable, la sensiWe Suzelte aime les bois, leur solitude; c'esl du moins ce que disent ses lettres. Nous vivrons à la eampaRne, nous jouirons de ses douceurs, et même encore des a,';rémens de la vie. J'ai trente-trois ans; je snis entré fort jeune dans le monde et au service; j'ai voyaiié, beaucoup vu, beaucoup appris. Le monde est un livre liés instructif : jeune, on le lit avee avidité, comme on lit nu roman ; dans un â(;e plus avancé, on le médite; dans la malnrilé, il faut le fermer et le reléguer au fond de sa bibliolhèque. J'ajoulerai à ces détails, si cela peut vons plaire, que je snis nu bon (jenlilhoinme; mais c'est le mérite de ceux qui n'en ont point. A l'égard de itia fijjure, je ne suis ni Alcibiade ni Thersile; mais vous devez me connaître; votre marquise a dil vous faire mon portrait.
Présentement, mademoiselle, je vous prie, en répon.se, de m'ouvrir votre cœur avec sincérité, de me déclarer si ma demande vous est agréable, si vous consentez ,\
faire mon bonheur, 5 me dévoiler votre nom et votre famille; car enfin vous me prendriez pour un insensé .si je me liais à vous sans vous connaître. Vous m'objecterez sans doute que votre figure m'est aussi inconnue. Oui et non : on devine dans les écrits d'une personne ses traits et sa physionomie, et la vôtre me plait beaucoup. D'ailleurs
Les personnes d'esprit soot elles jamais laides?
Comment la marquise se trouve-l-elle des eaux d'Yverdnn? Veuillez lui faire lire celte lettre; j'espère qu'elle nie .sera favorable; dites-lui que je l'en prie. J'attends \olre réponse ave* la plus vive impatience, elle va décider de mon bonheur.
LETTRE CLXIX.
m. DE BELFONT A M. DE LJSIEDX.
Il y a long-temps, mon cher chevalier, que je ne vous ai écrit ; vons connai.ssez la vie d'un voyageur : il se lève de grand malin pour aller voir des places, des mes, des statues, des tableaux , objets qu'il regarderait avec indifférence dans sa pairie; et le soir, quand il renne chez lui, hara.ssé, la télé pleine de mille choses cpii s'y entassent avec confusion , il ne songe qu'A son repos. Mais je .suis beaucoup plus occupé de ce que j'ai laissé dans la vallée de Mont morciicy que des beautés antiques de Rome; je porte dans mon cœ-ur la flèche cruelle qui le déchire, et je viens vous prier de lenler un deinier effort auprès de cette aimable Cé.sai lue, (lour la fléchir, me faire obtenir sa main ; l'espérance n'abandonne jamais les malheureux. Vous éles si élo<|ucul, si persuasif, que si vous plaidez ma cause avec chaleni- , comme je n'en doute pas, vnu,< triompherez de sa rigueur, de son indifférence pour le mariage. Elle a l'auie si belle, si douce, elle m'écrit avec tant d'aniilié, de complaisance, queje crois pouvoir conserver une lueur d'espérance. Mon cher chevalier, avez pitié de moi; parlez, pres.sez, .suppliez : .si vous échouez dans voue négociation, je ne sais ce queje deviendrai, la mort me sera chère.
J'ai eu quelques accès de fièvre, attribués au sirocco , vent du sud est, qui nous apporte les vapeurs méphyli(|nes des marais Ponlins ; ce vent règne encore en auloniiie, et ne cesse que par les pluie.s d'octobre, que l'on attend. (In dit qnd rend fous les hommes et les chevaux. Jai échappé à la folie, non à la fièvre. Malgré le mal que caïuse ce chiroque , comme l'appellent les Fcançais, je .suis encore moins indigné contre lui que je ne le suis de voir de jeunes et jolies femmes bai.ser la main des moines el des prélres, et des malrones de soixante ans ne pas faire un pas sans irainer lenr sigisbé après elles.
Adieu . mon cher chevalier, je me recommande à vous ; donnez-moi la vie.
LETTRE CLXX
MADEMOISELLE d'ARLY A M. TBMMASIWI.
Vous allez être bien surpris, mon cher maître, quand vous saurez que .M. de Lisieux. dans sa dernière lettre, sollicile la main de sa chère Suzetle. Il est décidé ii l'épouser malgré son oncle et en dépit des charmes et de l'opulence de mademoiselle Walter. Ce triomphe de Suzetle est fort beau; mais quel embarras poni Césarine! quelle répon.se faire? Je lisais celle lettre, indécise, agi-
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
tée, lorsque maman est venue me montrer un billet de madame de Gernieuil qui nous invite à diner ; le liillel, très pressant, dit qu'elle se brouillerait avec nous si nous la refusions. « A une heure, ajoute-t-clle, mon carrosse sera à votre porte, et mes gens vous enlèveront bon gré, nuil gré. • Mais voici une phrase plus sérieuse : » M. de Lisieux vient d'arriver décoré de la croix de Saint-Louis; Il se flatte que vous voudrez bien prendre part à sa joie et venir lui faire compliment. «Comme je révais avec l'air de l'indécision , maman s'est écriée : « Il faut accepter , un revisserait malhonnête. — Acceptons, »ai-jedit toute troublée et n'ayant point de v, louté. Maman s'est aperçue , pendant que je l'habillais, que j'avais l'air préoccupé, rêveur, et m'a dit : «te diner t'importune; ii'as-tu pas peur de perdre ton temps ? — Non , maman , je ne suis ]ias si folle que d'attacher de limporlance à mes occupations, je travaille pour jouir du temps et fuir l'oisiveté. » Une chose, docteur, qui vous paraîtra singnli^re, c'est que j'ai négligé n;a toilette Pourquoi? je n'en sais rien; je n'étais pas d'humeur à me parer. Dès que nous avons été annoncées chez madame de Germeuil, elle est venue audevant de nous, nous a endirassées en nous disant : « Vous êtes bien aimables; je vous sais bon gré de votre complaisance. M. de Lisieux est des nôtres; vous airez un compliment à lui taire, il est chevalier de Saint-Louis.» Alors il s'est avancé , en nous disant : • Mesdames , je serai flatté de recevoir vos félicitations. » Et sans attendre la réponse, il a embrassé maman; ensuite il est venu à moi, et tandis que j'hésitais si je me laisserais embrasser ou non, il m'embrassait aussi. Je crois que j'étais bien rouge; puissant effet de l'imagination! il me seuiblait que cette croix relevait sa bonne mine. Pendant le dliier il avait un air d'enjouement et de satisfaction qui le rendait plus aimable; il fixait souvent ses yeux sur moi, m'adres.sait .souvent la parole. Il m'a demande, entre autres choses, si je n'avais jamais eu la fantaisie d'apprendre le latin. « J'ai eu beaucoup de fantaisies dans ma vie, lui ai-je dit , mais je ne les ai pas écoutées. . Autre question : • Avez - vous voyagé? — Oui, monsieur, je suis allée à Rcancon avec mon père.— Étant si près de la Suisse, il n'a pas été tenté de vous y conduire.' — C'était son projet, il voulait même me faire voir l'Italie; mais la mort m'a ravi ce bon père, il y a deux ans. » Mais voici la .scène qui m'a le plus embarrassée. L'après - dinée nous sounnes allés nous promener dans la forêt ; le chevalier m'a offert le bras, et je l'ai accepté. Lorsque nous avons été un peu éloignés des autres, il m'a dit : «J'ai reçu de M. de Belfont une lettre tonchaule; elle vous regarde et je vous prie de la lire, » ce que j'ai fait. Après cette lecture, il m'a demandé ce que j'en pensais. «Sa situation me louche infiniment; je lui ai offert mon amitié, il ne veut pas s'en contenter ; je ne puis rien de plus.— C est là, mademoiselle, votre dernier mot? — Oui, monsieur. — Je m'en vais le lui écrire. — Vous le pouvez. — Il parait que madame votre n;ère aura de la peine à vous marier. — Je resterai demoiselle; est-ce un si grand malheur? — Non, lorsqu'on est aussi aimab'e, aussi spirituelle que vous. Mais j'ai un autre époux en main, qui peiu- être pourrait vous convenir du moins je le désire. Voulez-vous permettre quej'ailie' demain malin vous demander du chocolat: vous savez que je le trouve délicieux fait de voire main, et je vous parlerai plus explicitement de ce nouveau parti. —Vous échouerez dans votre né;;ociation. Çuei qu'il en soit, nous aurons le plaisir de vous avoir à déjeuner; mais il faut
ra\ eu de maman , adressez- vous ii elle. » Ce qu'il a fait, et maman y a consenti.
Voilù le récit d'une journée très singulière , et cjui m'a dorme beaucoup à penser. (Juel est ce parti qu'il veut me proposer ? Suis-je reconnue? Kst-ce lui , est-ce un autre? 'attends demain avec impatience. Mais quel vaste silence! minuit sonne; tout dort , moi .seule je veille pour penser, à qui? au chevalier! C'est vous qui me l'avez fait connaître, qui avez sollicité cette correspondance! Quoi, sous votre large perruque loge une cervelle si étroite! Mais pardon, j'ai tort de vous gronder; l'amilic a ses faiblesses connne l'amour. Adieu ; je vais me mettre au lit , mais je ne sais si j'aurai la visite du dieu Morphée.
LETTRE CLXXl.
M. DE LISIEUX A M. TOMMASINI.
Monsieur mon vieux maître , j'espère être bientôt dans
la classe des heureux dece monde ; je pars pour me rendre chez l'aimable Cé.sarine, lui déclarer tout mou amour et lui iiffrirma main, telle charmante Césai'inee.stnn trc.snr qu'il ne faut pas laisser échapper. Madame de Germeuil est dans la confidence. Nous avons imaginé un moyeu de iiéchir mon oncle , et d'arracher son consentement pour ce mariage ; c'est d'employer le maréchal de Luxembourg pour lui faire obtenir le grand cordon rouge, en faveur de cet hymen. Mon oncle ne résisiera pas à cet appât. Adieu ; j'entends mon cheval qui hennit , frappe du pied la terre ; je descends et je pars.
LETTRE CLXXn.
M. DE LISIEUX A M. TOMMASINI.
Enfin, moucher maitre, mon heureuse étoile m'a conduit , dirai-je , dans le paradis terrestre ou dans le jardin des Hespérides. Ari'ivé chez madame d'.Arly, j'ai trouvé la mère et la fille qui m'attendaient. Cé.sarine élait mise très simplement, mais avec gofit; elle m'a dit en entrant: Vi fie chocolat n'est pas prêt, parce que vous auriez pu douter qu'il fi1t préparé par moi; je vais le faire devant vous. On a appelé Jeanneton , qui a apporté un réchaud , une chocolatière d'argent, et les belles mains de Cé.sarine se sont mises à l'ouvrage. Dans ce moment , son air était doux , modeste et touchant. Si je l'avais comparée à une divinité, ce .serait à Psyché. Je brillais de lui parler en pan iculier, et sa mère restait. Heureusement sou boulanger est venu régler ses comptes, et elle m'a proposé d'aller faire un tour de jardin avec sa fille, où elle viendrait bientôt nous rejoindre. Nous soitous avec l'aimable Césarine. Sa physionomie alors a changé; elle avait l'air embarrassé, timide: elle marchait les yeux baissés. Je lui ai parlé d'abord de la beauté de la journée, ensuite de .son jardin, qui nie paraissait bien .soigné. «Oui , unjardhiier vient deux fois la .semaine lui donner ses .soins; c'est un très bon homme. — Prenez-moi pour voire jardinier, je serai aus.si bon homme que lui, et beaucoup plus as.sidu. — Vous êtes trop occupé ! vous avez tant de belles daines J voir, et un brillant mariage à conclure. — Il est vrai, j'ai un mariage eu télé, mais ce n'est pas mademoiselle Walter que je veux épouser; c'est mademoiselle Suzette qui est en Suisse. Son esprit, ses talens m'ont séduit; je sens que je ne puis être heureux .sans elle. Je lui ai écrit, et j'attends sa réponse. Qu'en pense l'aimable Césarine? croyez- vous qu'elle uie réponde?— Je ne sais que vous
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D*ARLY
roi
dire : vous ni'intei rofjc: coiiinit' si je connaissais cette tlciiioiselle Suzette. — On asMire qu'oui, et l'on pi-elfud même que vous lui ressemljlez beaucoup. — Vous voulez nie llaller. — Non; de plus, chose exti-aordiiiaire, son écriture est parfaitement seinhlalile à la votre; vous pouvez les confrouter. Voi<i une lettre de mademoiselle d'Arly, écrite à madame Tommasiui , et voici la dernière que j'ai reçue de mademoiselle Suzetle. — Ah! je suis trahie! s'est-elle écriée. — Non, mademoiselle; j'aimais Suzette, et je vais l'adorer sous le nomdeCésacine, si j'ai son aveu. Vous gardez le silence. — Je ne veux pas vous tromper deux fois. J'ai eutreteim cette correspondance parce quelle me paraissait fort agréable, et que voire présence ne détruisait point l'impression que me faisaient vos lettres. — Ah, belle Césariue! que je suis heureux! puis-je aujourd'hui même demandervotre main à madame votre mère i* — Oui , je suis prise dans mes propres filets, et si le mariage est un chiliment, je dois m'y soumettre. » Madame d'Arly a reparu dans le uiouicnt , et je lui ai dit, en tenant sa fille par la main : « Je viens vous ravir un trésor, si j'ai le bonheur d'obteuir votre consentement. — « Avez-vous celui de ma fille ?— Hélas ! maman, il le veut, le ciel le veut, je sni.s obligée de le vouloir. » La sensibilité, les caresses, une douce joie ont terminé cette scène charmante. Je leur ai demandé à dmer. « Vous ferez , m'a dit l'aimable Césariue, un dîner d'anachorète; mais en se mariant, il faut s'accoutumera la sobriéle et à l'économie. » J'ai pa.ssé le reste de celte journée dans l'enchantemeut. Je me suis promené toiUe l'aprcs-dinée tête i tête avec cette aimable Césariue. Je lui ai trouvé encore plus d'esprit, de raison, d'enjouement, de grâce dans l'imaginalion, que dans ses lettres, et je vais posséder une femme unique. Ah ! que je me félicite d'avoir pré.éré l'esprit, les talens, le savoir, à la beauté et à l'opuleuce! Adieu , mon cher maître, mio caro amico. Je suis trop heureux pour penser et pour écrire.
LETTRE CLXXIU.
IIADEUOISELLE d'aRLÏ X M. TOMMASINI.
Vous êtes un traître , un perfide ; vous êtes cause , par votre trahison, que je vais épouser M. de Lisieux; je ne vous le pardonnerai de ma vie , à moins cpie vous ne veniez tout de suite vous jeler à mes pieds, et demander humblement votre grâce. AiUUo , l/iibaiite , Iraditore. Le chevalier m'attend, et je vous laisse bien vite pour lui.
LETTRE CLXXIV