M. DE LISIEUX A M. DE BELFOST
Il y a trois jours , mon cher Belfont, que je veux vous écrire, répondre à votre lettre, et mon esi.rit hésite , ma main tremble, je crains de vous affliger trop vivement, par la nouvelle que je vais vous donner. Mademoiselle d'Arly est mariée depuis deux jours ; mais avec qui ? (juelle va être votre surprise! Vous ne l'auriez jamais imaginé; vous en douteriez même si tout autre que moi vous le mandait; enfin , il faut vous l'avouer, c'est moi qui suis son époux. — Vous ! Comment '! Est-il possible ? Par quel miracle? Le voici: Je correspondais depuis loug-lemps avec mademoiselle d'Arly , (|ui m'écrivait sous nn nom supposé; ses lettres charmantes, spirituelles m'intéressaient beaucoup: la friponne, qui me connaissait, me voyait souvent, s'amusail à m'intriguer, elle jouait très
bien .son rôle; mais leha:-;ard m'a fait découvrir ce my-slere, et j'ai été enchanté de trouver mon incouciue dans l'aimable Césariue. Mon oncle s'est d'abord opposé à ce mariage ; il était engoué de mademoiselle Walter, mais nous avons trouvé le moyen de le fléchir. Madame de (iermeuil a intéressé le maréchal de Luxembourg , qui a lait avoir à uton oncle le grand cordon de SauU-Louis. Celle décoration , qu'il ambitionnait depuis long-temps, nous a valu son consentement. Nous sommes logés chez lui. Tous ces détails, sans doute , sont des traits qui vous déchirent; mais appelez à votre secours votre raison et votre courage : une passion sans espérance s'éteint bientôt. Si notre amitié peut vous dédommager, comptez à jamais siu' deux époux qui se feront uu bonheiu' et une gloire de mériter la votre.
Apostille de madame de Lisieux.
» Oui, monsieur, je vousof.re l'amitié la plus tendre, accordez-moi la vôtre; oubliez Césariue, mais aimez madame de Lisieux , et revenez â Paris, libre d'amour, plein d'amitié , embellir notre société et augmenter notre bonheur. »
M. DE BELFONT \ M. DE LISIECX.
Mon cher chevalier, si l'on m'avait dit que mademoiselle d'Arly épousait le dauphin de France , je crois que j'aurais été un. lus étonné que je ne le suis en apprenant voire union avec elle, (jue vous êtes heureux de po.sséder celte aimable Césarine ! Quel tnine de la terre vaut cette félicité! Je ne vous cache pas que cette nouvelle m'accable, que je suis tombé dans un anéantissement inexprimable; in.is puisque le sort ne me destinait pas ce trésor précieux, je suis fort aise que ce soit vous qui le possédiez. Je vous lélii ile de votre bonheur, vous le méritez , et je suis forcé de convenir que vous êtes faits l'un pour l'autre. Gardezmoi votre amitié : cette faveur et le tenqis verseront sans doute quelque cousolation au fond de mon âme.
A madame de Lisieux.
Je vous fais, madame, mou compliment avec douleur; mais la ccrlilude de vous savoir heureuse en adoucira l'auiertume. Oui mieux que vous mérite le bonheur? Esprit, savoir, modestie, talens, fermeté, phdosophie, âme tendre , que de vertus et d'agrémens vous réunissez ! La forlune, toujours parcimonieuse dans se« dons, vous avait refusé la richesse ; elle vous la donne , et répare en quelque sorte sou injustice. Vousin'of.rez voire amitié; elle me sera lotijours précieuse , elle m'adoucira le regret de votre perte. Vous m'invitez à retourner à Pans pour y jouir de votre société; ce n'est pas le moment , la blessure est trop vive; je vais encore errer en Italie nu ou deux ans; après ce la|)S de temps, plus maître de ma raison , j'espère que je pourrai aller vous jurer uue amitié tendre et respecluense, et pas.ser ma vie dans votre aimable société.