LE PETIT CANDIDE
Si je tenais les vérit^'s dans nia main, je me gai-Uerais bien de l'ouvrir,
FONTETIELI-B.
Je sais que mon (;rand-père Antoine Bernard était un homniK de bien : mon père Anioine Bernard eut une excellente éducation ; à quatorze ans il était dans le magasin de son père, écrivant, chiffrant, travaillant avec un zèle, une intellifjence, une assiduité qui étendaient sa réputation au loin , et éveillaient les serpens de l'envie.
Je ne puis remonter plus loin dans mon origine , nos registres ayant été brûlés dans un incendie qui consuma tout un quartier de la ville d'Ussel , dans le Bas-Liino.sin , où je suis né : si j'avais ces papiers, je prouverais à M. Cherin que mon grand-père avait un père, lequel avait aussi le sien; ainsi, en reculant de siècle en siècle et de père en père, je lui démonirerais, avec la dernière évidence, que je ne suis pas sans aïeux.
Le jo;ir de ma naisisance, ma famille observa avec étonnement et plaisir un phénomène du meilleur augure : deux pigeons se perchèrent sur mon berceau , et déployant leurs ailes, me couvrirent de leur ombre. Le cuié, qui fut témoin de ce prodige, conclut avec ma famille qu'il présageait que je .serais sous la proleclion immédiate du Saint-Esprit, et qu'ainsi que saint Michel, j'écraserais sous mes pieds l'ennemi de toute vérité,
A mon baptême, auquel le bruit de ce miracle attira un concouis de monde prodigieux , on me donna le nom de mes pères, et je devins Anioine Bernard.
J'eus le malheur de perdre, dès ma tendre enfance, père et grand-père; et seul rejeton de la race des Bernard, je restai avec madame Bernard, ma mère, qui soutint les crises du veuvage avec la fermeté d'une Artémise.
Elle recueillit les débris d'une fortune très médiocre ; et après avoir acquitté les legs pieux et les frais de justice , elle acheta une petile maison, ornée d'un petit jardin, aux extrémité de la ville, et se constitua cent pistoles de renie.
Avec ce revenu, qu'administrait une sévère économie, elle jouit d'un sort assez doux : elle donnait même quelquefois à diner à son médecin, à son conres.seur, et 5 M. le curé; trois élrcs qui possédaient entièrement sa confiance.
Mère tendre et pieuse, elle s'occupa essentiellement de mon éducation : à l'école, j'apprenais le latin; rentré dans la maison, je lisais l'évangile du jour, la vie des saints , et , pour varier nos lectures , quelques prônes de Joli. C'était là, avec quelques livres ascétiques, tout ce qui composait notre bibliothèque.
Madame Bernard avait deux grandes maximes, qu'elle ne cessait de me répéter : Mon fils, me disait-elle, on ne périt jamais quand on a la crainte de Dieu et la haine du mensonge : rappelez-vous le prodige des deux pigeons qui vous ombrageaient de leurs ailes, ce qui vous promet la protection immédiate du Saint- E.sprit, l'ennemi du mensonge. Souvent nos vertus ou nos vices tiennent à
une légère circonstance ; le royaume de France ne serait peut-être pas chrétien , si un pigeon n'eût apporté à Clovis la sainte ampoule. Pour moi , le souvenir de,ces deux oiseaux m'affermit dans l'amour de la vérité. Ma mère me prêchait d'exemple : elle n'avait jamais menti que deux fois dans sa vie, et encore ce n'était qu'i\ son mari : ce qu'elle se reprochait pourtant sur ses vieux jours Au.ssi le moindre détour, le plus léger voile que je jetais sur la vérité, était puni sévèrement. Ces corrections, et son exemple, fructifièrent avec le temps, et l'on verra que j'ai conservé le reste de ma vie une juste horreur pour le mensonge.
J'avais déjà parcouru mon troisième lustre, j'expliquais Virgile, Cicéron ; je savais par cœur la vie, le» miracles de tous les saints de la Légende dorée, lorquti ma mère, jugeant mon éducation achevée, m'appela dans sa chatnbre ; et ayant renvoyé ses gens , c'était sa servante Thérèse , elle me fit as.seoiràses côtés, puis com mença ainsi un discours préparé huit jours d'avance
■ Vous voilà, mon cher fils, à même, par mes soins, de > prendre votre essor dans le monde ; il esl temps de son •
■ ger à embras.ser un état, et de vous occuper de voire
• fortune. Vous connaissez l'extrême modicité de mon
• revenu, il peut, à mon âge, suffire à mon existence; il «ne pourrait désormais subvenir à vos besoins. Je val»
• vous envoyer à Paris, auprès d'un de vos cousins, «homme très riche, et qui occupe dans la finance une
■ place fort émiiiente : il a quelques obligations à votre
• père, il ne peut les avoir oubliées ; j'ai trouvé nombre «de ses lettres qui l'assuraient de sa reconnaissance , e t « du désir qu il aurait de pouvoir trouver l'occasion de
• l'obliger à son tour. Je ne doute pas qu'il ne fasse pour
• le fils ce que la reconnaissance lui inspirait pour le
• père. Votre trousseau est prêt ; voilà vingt louis que
• j'ai amasisés par de longues économies : vous partirez
• dans huit jours, faites vos adieux à M. le curé, à votre
• jnsliluteur, et à vos amis; n'oubliez jamais l'aventure
• des deux pigeons, la protection du Saint-Esprit, et sou-
• venez- vous que la crainte de Dieu, la haine du men-
• songe sont les moyens les plus sûrs pour gagner l'estime « et la bienveillance des hommes. >
Je répondis par des pleurs, et je jurai d'être toujours fidèle à la vérité, pour mériter l'estime, l'amitié des hommes et de mon cousin le financier.
Le jour du départ, ma mère tout en pleurs m'embrassa; mes larmes coulaient eonune un torrent. Enfin, me voilà dans le coche, à la merci de la fortune, des orages d'un élément bien dangereux, muni, pour boussole, de la crainte de Dieu et de la haine du men.songe.
Dès le lendemain de mon arrivée à Paris, je me fis conduire chez mon cousin , M. Bernard de Marinville : j'entrai chez lui sans hésiter; j'élais déjà sur l'escalier, lorsqu'un portier court après moi , m'arrête , et me demande à qui j'en veux. A mon cousin, dis-je; je viens de la i>art de ma mère , qui me recommande à lui. Le portier n'insista plus , crovant que j'avais l'honneur d'appartenir à l'un des gens de la maison. Je monte, je m'égare dans des pièces immenses; je demande mon cousin à tout ce que je rencontre. On riait, on me tournait le dos; enfin
cors
je fis laiil (le bi'uil , je niai si lonf,-lempS api'ès mon cous!iu|u'on alla lui annoncer ce fracas el mavisile.On m'introduisil dans un vasie apparlenienl orné déglaces, resplendissant de dorure : quand je me vis au milieu de tant de merveilles, je tremblais comme la feuille, je n'osais appuyer mes pieds sur le tapis : tout m'éionuait, m'enlevait; mon cousin , enveloppé dans une superbe robe de chambre, me reçut sévèrement , me pria de lui expliquer le bruit que je faisais dans son licicl, et par quel hasard il avait l'honneur d'être mon cousin. Je déclinai mou nom d'une voix presque éteinte , et lii remis la lettre de ma mère. « Ab I vous vous nommez Bernard ? — Oui , mon cousin. — Comment, elle vil encore, votre mère? — Oui , mon cousin » H parcourt ensuite léijèrement la lellre. . Votre mèie, dil-il, est une bonne femme ; elle s'imap,ine que l'on trouve des emplois à Paris , comme l'on trouve des mes.ses dans son village. Allez, monsieur, je tcuberai de faii'e quelque chose pour vous. Mais ajjprciiez qu'il n'y a point de cousins dans ce pay.s-ci , et que je suis pour vous M de Mat-inville. • Après cette courte morale, il me congédia, en continuant de prendre son chocolat.
O)nfondu , altéré de celte réception , je retournai à mon auber);e ; arrivé dans ma chambre, je me mis à pleurer; mon hôte entra dans ce moment pour savoir si je voulais dîner. Étonné de mes larmes , il m'en demanda la cause. Je lui contai ma disgrâce et l'accueil que je venais de recevoir. Il essaya de me con.«o'er, de fortifier mon courage, mes espérances, uie conseilla surtout de ne pas me rebuter, el de retourner assidi^uienl chez M. de Marinville. En général, me disait-il, il ne faut point compler sur la bienveillance, sur la générosité des hommes, el surloiu des cousins; mais l'importunité leur arrache quelquelois ce que n'ont pu obtenir l'humanité et la justice. M. Martin, mon hôte, raisonnait a.ssez bien; c'était un de ces êtres qui n'aiment ni ne baissent personne; tous les hommes n'avaient à sc.> yeux qu'une même physionomie, qu'un même caractère ; il les supposait tous taux el intéressés. Il croyait le vice nue plante aussi naturelle que l'herbe des champs. D'après ces préjugés, M. .Martin s'etail fait un système qui élait appuyé autant sur ces principes que sur son cœur. Il n'avait jamais obligé personne aux dépens de ses intérêts el de sa bourse : il était prodigue de conseils , avare de vérilés ; il avait cette juste mesure de probité qu'il faut avoir, comme dit Molière, pour n'être pas pendu; ne faire ni bien ni mal aun hommes, tel était à peu près son grand principe. Ce portrait n'est pas sans modèles. Docile aux conseils de M. Marliu, j'assiégeai la porte de mon cousin, qui n'était plus pour moi que M. de Marin\ille. Mais un vieux IXjrtier, animal négatif, me rejioussait toujours bru.squement, en me disant que monsieur était sorti. Je ne concevais pas comment monsieur, à sou âge, possesseur d'un si beau logement, pouvait passer son temps à courir les lues.
Mon hôte, aussi impatienté que moi, voulut un jour m'accompagner : toujours même réponse de l'inllexible Cerbère. Eh bien! dit l'hote Martin, nous attendrons ici son retour, probablement il couche chez lui. Comme le portier nous opposait des difficultés, M. Martin me conseilla à l'oreille de laisser couler un écu dans la main de cet homme, ce qui produisit l'elfet du gâteau dont parle Virgile, gâteau qui assoupi! le monstre aux trois gueules béantes. Nous ertmes donc la perm'ssicui d'attendre dans