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la eour. Heureusemeni il était jour de fêle, madame de Marinvifle, qui avait des gens à édilicr, sortait pour aller à la messe. Kous trouvant sur son passage, elle m'honora de quelques regards; et prévenue par une physionomie de seize ans, i;ne taille a.ssez haute, un teint brun, des yeux vifs, un visage épanoui, elle me fit demander le motif de ma visite. Mon bote, prenant aussitôt la parole, lui raconta éloquemment foule mon histoire, sans oublier que j'avais l'honneur d'appartenir à M. de Maiinville. A ce récif , elle eut la bonté de me rassurer, de me promettre de s'intéresser pour moi auprès de sou époux. — Demain matin soyez ici à la même heure, et demandezmoi.
Me voilà , en espérance , le plus heureux des hommes ; voilà ma fortune assurée ; c'élait aussi l'opinion de M. Martin.
Le lendemain, admis près de ma protectrice, son accueil fut aussi doux que celui de mon cou.sin avait élé dur et repoussant. «Allez trouver II. de Marinville; il est pré\enu très favorablement pour vous, vous pouvez compter sur ses boutés.
En effet , dès que j'eus pénétré dans son cabinei : « Ah ! vous voila, monsieur Bernard? Je suis ravi de vous voir ; j'ai toujours été très attaché à voire famille, votre mère est une femme de bien que j'estime. A propos, combien enlend-elle de messes par jour? car dans la province on prie Dieu par désœuvrement. Je suis charmé de Irouver l'occasion de l'obliger; vous logerez chez moi ; je règlerai vos appoinleinens , et vous donnerai de l'occup.itinn dans un de mes bureaux. Avez- vous déjeuné? — Oui, monsieur. — Ne déjeuneriez-vous pas encore une fois? — Oui, monsieur, sans peine. — 11 est naif. » On m'enjmena à l'office, el on m'installa dans mon logement.
M. Marlin, ravi de ma bonne forlune, me conseilla, sur toutes choses, de m'attachera madame de Marinville, de chercher à lui plaire. • 11 y a plus de chaleur, me disait-il, pour obliger, dans le cour d'une femme, que dans celui de vingt hommes à la fois, surtout quand il s'agit d'un jeune homme. »
Je pris au mieux dans cette maison; mes naïvetés, mon ingénuité faisaient à diner l'amusement des convives ; madame de Mariuvilie surtout ,se plaisait à m'embarrasser, à me presser dequeslioris. Un M. Dorilas, auteur, bel-esprit, la secondait merveilleusement, c'est à lui que je dois le nom du Petit Candide , qui depuis m'est toujours resté.
Il y avait deux mois que j'habitais ce palais enchanté, quand madame de Marinville m'ordonna de venir le lendemain malin à neuf heures dans sa chambre, pour écrire quelques lellre sous sa dictée. Je fus exact; je trouvai madame dans sou lit, devant son miroir, ayant déjà élendu sou rouge sur ses deux faces creuses ; madame de .Marinville dont le portrait est ici nécessaire, passait, sans s'en douter, de .son été dans son automne. Cinquante rêvolmion.- du soleil avaient exirêmement mûri ses charmes ; un nez très proéminent , un front vaste , degx pclils yeux, des sourcils 1res épais, un visage maigre et allongé , voilà .son portrait tel que je l'ai vu , et tel que je le vois encore , tant ses traiis se .sont imprintés dans ma niLMnoii'C. Elle me fit déjeuner , ensuite dit à ses femmes : «.\vertissez qu'on ne lasse monter personne, je veux écrire. » Elle me fit a.s,scoir auprès de son lit, devant une petite table ou m'allcndaient un écritoire et quelques feuilles de papier Pendant que je laillais ma plume, elle
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s'écria '. « Voyez ces étourdies , pMos niU fermé ma poilp.
— Je vais l'om rir , madame. — Non , à présent ec serait iiuilile. J'ai dit cela paice que nous sommes seuls , parce rjnc vons éles jeune , d'une jolie fip;ure, et la médisance!
— Je "vais appeler mademoiselle Julie. — Je ne dis pas cela , mais c'est qu'il semble qu'il y ait de l'intention dans celle ctom-derie: je suis encore dans mon lit, vis-à-vis d'un jeune homme. — Oli! madame, vous n'avez rien à craindre de moi. —Qu'il est in|;énu! » Et après un moment de silence : « N'est-il pas vrai , mon cher enfant , ditelle, qu'il fait bien chaud? — Je n'en sais rien, madame, je n'ai dans ce moment ni chaud ni froid. — Il est unique! Mais vraiment il a la main jolie ! Voyons • Je levai ma main avec une è.spèce d'effort , et je présentai le bout des doi,",ts. Mais elle s'empara de la main tout entière, la tourna, retourna, en répétant: -Elle est vraimeut jolie." Je rou.njissais beaucoup. -Madame, que faut-il écrire? — Ah oui! je cherche: j'ai bien peu d'idées ce matin. C'est â une femme de province , le style n'y fait rien. Oh! çâ, mon petit ami, si je vous confiais un secret, sauriez-vous le garder? — Oui , madame. — C'est qu'il est bon d'être sincère, mais il est des vérités qu'il faut couvrir du silence. Voyons, m'aimez-vous un peu ? — Oui, madame, beaucoup; vous éles si bonne , et je vous ai tant d'obligaiions! — J'estime infiniment votre caractère, votre ingénuité. Ètcomme quoi m'aimez-vnus ? — Comme ic confesseur de niâman, qui me faisait aussi beaucoup d'amités. ■
La conqiaraisoti est neuve. Pendant ce dialogue , madame de Marinville tenait toujours ma main, jouait avec mes doijjts, y entrelaçait les .siens ; en s'écriant par iuicc- Valles : " Il ne me vient pas une idée. »
J'étais dans un embajras, dans une confusion extrême ; mes yeux étalent baissés; je n'osais remuer ni ma main ni mon corps; ma langue était glacée comme Ina pensée. Je ne comprenais pas ce c|ue ma main pouvait faire dans celle de ma bienfailiice. Cependant elle ne l'abandomiait pas, continuait de s'en aliiu.ser, lorsqu'elle me demanda, en se penchant vers moi , avec un soupir : • Seriez-vous bien ai.se, rtibti cher ami, que je fn.sse votre petite femme?
— Oh! non, madame, je suis encore trop jeune, et vous êtes d'un âge bien raisonnable. — Qu'etilendez-vous par un âge bien raisonnable? — Par exemple, celui de ma mère. — Et quel est celui de Vuli-e mère?^ — Elle a eu cinquante ans le 4 du mois de mai, le jour de sainte Monique.— L'époque est brillame. Mais je ne date pas du jour de sainle Monique. « En prononçant ces mots, elle me rendit l'usage de ma main, en me di.sani : • Vous pouvez vous retirer; je ne suis pas en train d'écrire: on vous avertira quand j'aurai besoin de vous. »
Je ne la vis plus du reste de la journée. Le lendemain à mon lever, le valet de chambre de M. de Marinville entra chez moi , jeta quelques louis sur ma table , et me signifia que mon.Sieur, ne pouvaiu m'occupèr dans ses bureaux, se reprochait la pei'lc de mon temps, et me faisait proposer de sortir de l'hiitel, ce matin même, si bon me semblait; que l'on me dispensait des adieux. De quel étonnement je fus frappé i cette nouvelle ! Mais les plaintes étaient Inutiles, je né pouvais reculer, Une voiture m'attendait à la porte, qui m'emporta moi et mort bagage. Je n'eus pas mèitie la consolation de prendre congé de mon cousin et de ma cousine.
Je courus chercher un asile chez M. Martin, qui fut encore plus étonné que moi. Il eut beau m'imerroger sur la
cause de ma disgrâce, j'avais beau m'cxamincr moimême , ma conscience était calme , je ne me reprocliais aucun mensonge.
J'informai ma mère de ce Iri.ste événement : elle me répondit que peut-être j'avais laissé échapper quelque mensonge, et que Dieu m'en punissait ; qu'il fallait me résigner à sa providence, me tenir dans les bornes de la vérité , et que tôt ou tard elle m'ouvrirait le chemin de la fortune.
Cette lettre releva mon courage. M. Martin, surtout, toujours conseillant, m'exhorta â aller voir M. Oorilas, cet auteui' qui me faisait tant d'amitiés chez M. de Marinville. " Ces beaux-e-ipiils , me disait-il. sont répandus dans Paris, comme les sauterelles dans les campagnes : ils .sont souvent hors d'univre dans la bonne compagnie, parce qu'ils y sont empruntés ; cependant ils y percent , les grands même les attirent chez eux, vu qu'il est encore plus commode de s'instruire 3 table qile de puiser la science dans les livres, et je ne doute pas qu'il ne trouve le moyen de Vous rendre service. » Je suivis son conseil. Ann<mcé chez M. Dorilâs : «Oommeht, s'éci-ia-t il, c'est le petit Candide? Qu'y a-t-il, moh enfant? Quel vent favorable vous amène?» Je lui racontai ma d'sgrâce , et lui peignis assez pathétiquement l'endiari-as de ma situalion. «Elle est fâcheuse; voiis inspirez de l'intérêt. Mais je ferai tous mes efforts pour vous sauver du naufrage , nec si maie ruine et olim sic eiit. J'aime votre caractère de franchise et d'ingénuité. Je suis recherché dans la meilleure compagnie de Paris, él j'espère vous relever de votre chute ; eu attendant , comme vos ressources me paraissent très limitées , je vous offre un logement chez moi. On doit donner dans peu ma tragédie, que tout Paris attend avec impatience ; vous avez une belle plume, vous m'en ferez deux copies. » J'accep'ai la pt-oposilion avec reconnnaissance. Retourné chez mon hôte pour enlever mon équipage, il me conseilla de m'attacher à mon nouveau piolecleur, d'admirer ses tragédies depuis le premier vers jusqu'au dernier inclusiveiiient , et de mépriser devant liri les ouvrages des auteurs vivans. Établi dans le sancinaire des muses, je ne regrettai plus la magnificence démon cousin le financier, ni l'abondance de sa table. M. Dorilas disait qu'il ne dinait pas cliez lui, et il avait raison; il usait d'un régime très philosophique, lorsqu'il n'était pas prié en ville. Et quant a moi, il me soumit au régime de Pythagore ; aux fèves prés, dont Oli me régalait abondamment. Mais la bonne chère n'est im plaisir (|ue pour les êtVcs privés des plaisii-s du coeur.
Enfin arriva le grand jour, où la tragédie de mon patron allait s'élever sur l'horizon. Il n'avait pas dormi la nuit; toute la matinée il parut dévoré d'inquiétudes; il ne put ni manger ni s'asseoir, ni lier deux phrases de suite. «Je suis bien assuré, disait-il, en marchant à grands pas, du troisième acte, du cinquième, et de nombre de scènes de ma pièce ; il y a une foule de vers, de tirades qui feront un grand effet. iVIaisj'ai des envieux : la cabale va se redresser contre moi ; et le public , d'ailleurs, écoute si peu, juge si mal, les connaisseurs .sont si rares : les hommes du monde décident légèiement: les gens deletires, ai mes d'un microscope, cherchent les défauts, les taches d'un ouvrage, ferment les yeux sur les beautés. Les flemmes veulent juger, donner le ton , et trouvent des sots qui les écoulent. L'agitation, les angoisses de mon bienfaiteur m'étonnaient beaucoup : je ne concevais pas ce qu'une tragédie avait de si intéressant pour en perdra
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le repos et le sommeil. 11 me donna un billet de parterre, < Èi me disant : «Mon cher Candide, tu iras ce soir à la (omédie ; tu écouleras bien attentivement tous les discours f n'on tiendra sur ma pièce: critiques, éloges, lu recueilleras tout, el tu me le rendras avec la sincérité ordinaire. O'.iand lu verras quelqu'un applaudir, tu applaudiras a>ec lui de toutes tes forces; voilà une liste de deuxceuts Viis, où tu crieras 6/ai'O, bravo, La pièce finie, tudei:ianderas l'auteur à grands cris, jusqu'à ce que je parai.sse sur le théâtre; et quand tu m'y verras, lu redoubleras ks braio et les applaudisseinens. »
Je rctinsau mieux la leçon ; el à quatre heures précises, je me trnuvai dans l'arène prêt à combattre des pieds et lies mains, unguihus et rosi ris, et à faire assaut de poumons avec les cabaleurs. La toile se lève, la pièce commence , et va jusqu'à la fin, .soutenue par l'intrépidité et le jeu des acteurs. De temps en temps , aux endroits indif[ués, je lançais mes bravo, mais on m'imposait .silence; on me riait au nez; rien ne m'épouvantait ; je lestai iuMUobile comme un rocher baltu des Ilots ; enfin, iiprès un sanglant combat de quarante gardes françaises, (l la mort de deux ou trois héros, je vis descendre la toile ; alors de tous mes poumons, de toutes mes forces^ je me misa crier ; fauteur. ' l'auteur.' Malheureusement j'étais le seul criard; ou m'entoure, la garde s'avance et nie .saisit; on me traduit au corps de garde, où je fus investi de la troupe des curieux, attirés par la singularité du fait, et ma grande jeunesse. Le sergent me demanda si je ne savais pas qu'il élait défendu de troubler le spectacle, el de crier à tue-léle? Je répondis que non ; qu'au (ontraire M. Dorilas, qui était mon ami et mon protecteur, m'avait recommandé d'appeleiranleurù grands cris, dès que la tragédie serait finie. .Çuoi! disait-on, c'est l\l. Dorilas qui vous a chargé de demander /'auffw/v' — Oui, messieurs , lui-même, jusqu'à ce qu'il vint sur le théâtre; et c'et;tbienlemuinsque je fasse pour lui, après les bontés dont il m'honore. » Il me parut que ma réponse réjouissait beaucoup l'assemblée : chacun s'intéressa pour moi ; i!U sollicita ma liberté, et elle me fut rendue.
Je ne revis l'infortuné Dorilas que le lendemain matin; il entra dans ma chanjbre l'œil en feu , les cheveux héris- .••és: «Vraiment, s'écria-t-il dès la porte, vous m'avez fait une belle scène; qui vousavait chargé de ine nommer au corps de garde? — On me l'a demandé; ne faut-il ]ias toujours dire la vérité ? — th ! vous êtes un sot avec vos vérités; sachons donc, puisque vous êtes si vrai, ce (|u'on disait au parterre pendant la représentation. A-l-on loué ma pièce? —Je ne l'ai pas entendu. — C'est que vous (les sourd. Est-ce qu'on la déchirait, qu'on la trouvait mauvaise? — Oui, monsieur, du moins ceux qui étaient autour de moi. — Cela ne se peut pas : des gens de goût , à qui j'ai donné hier à souper, et qui étaient présens ( omine vous, m'ont assuré le contraire , et j'en crois plus leur rapport que le vôtre. Au reste , je désespère de vous placer, el vous pouvez , dès ce matin , prendre votre parti : j'attends aujourd'hui même un de mes parens, et j'ai be- .-oiii de votre chambre. -Je n'avais rien à répliquer; l'argument était pressant , il fallut s'y soumettre et regagner mon ancieu gite.
M. Martin me reçut à bras ouverts; insiruit de mon malheur, il blâma ma conduite. ■ La vérité n'est bonne à rien, les hommes ne l'aiment pas; c'est moi qui vous le dis; je les connais; corrigez- vous. Cependant, je vous conseille de prendre patience. Avez-vous de l'argent? —
Très peu ; mais je vais en demander à ma mère. — C'est fort bien fait; en attendant, je ne pourrai vous donner votre chambre ordinaire, elle est à trop haut prix pour vous; mais je vous logerai au cinquième, dans un petit cabinet : il faut toujoms mesurer sa dépense à ses moyens. Ce cabinet se trouia un bouge très obscur, el fort infect à cause du voisinage. Il fallait subsister; mon hôte Martin, qui m'aimait beaucoup, me conseilla de vendre une montre d'argent, qui était le pins riche effet de mon mobilier. J'allai la proposer à un honnête horloger, qui me demanda d'abord pourquoi je voulais m'en défaire. « Parce que j'ai besoin d'argent — Êles-vous bien pressé? — On ne peut davantage , c'est tout ce qui me reste pour vivre. — J'en suis fâché; j'ai très peu d'envie d'acheler, à moins que cène toit pour vous obliger. — Ah! monsieur, vous me ferez le plus grand plaisir. — En ce cas-là , voilà dix écus, c'est à peu près ce que vaut voire montre pour moi » Je reçus les dix écus, en le remerciant vivement de la générosité de son procédé. Cependant M. Martin m'assura que j'avais été friponne, et que la montre valait plus de I rois louis.
Ce léger secours fut bientôt dissipé : déjà la misère m'assaillait; je ne pouvais sortir faute de vêtemeus; l'amitié de mon hôte se refroidi-ssait ; il diminuait lous les jours ma ration, me conseillant l'économie. Enfin je reçus une lettre de ma mère avec un subside de quatre louis. Elle n'oubliait pas de me recommander la haine du mensonge, l'amour de la vérité, ajoutanl qu'avec ces vertus on élait S'.tr de faire son chemin dans le monde, ce dont je ne doutais pas.
Les dons de ma mère servirent à déguiser ma misère, et, sollicité par les avis de M. Martin, je sortais quelquefois pour aller respirer l'air, el voir si la fortune ne m'attendait pas au coin de quelque rue pour m'enlever dans son char. Un jour je glissais, à mon ordinaire, le long des maisons, quand tout à coup une berline rapide sort à rinipro\ iste , me pousse , me renverse : les chevaux me foulent aux pieds, et, par un bonheur unique, je ne fus pas broyé sous les roues; mais j'étais moulu, évanoui. La berline s'arrête, on s'assemble, on m'entoure, on me met dans cette même voilure, et je suis transporté dans un appartement décoré par le goût et l'opulence. La maltresse de l'équipage se nommait mademoiselle Adélaïde, et ce fut chez elle que je fus déposé : cette demoiselle, toute brillante d'attraits et des charmes du printemps , desservait les chapelles de Vénus; mais sa .sensibilité n'était point encore émoussée par l'habitude de faire des heureux : elle fut vivement émue de mon accident; elle me garda chez elle jusqu'à mon rétabli.ssement, el me prodigua les soins les plus généreux.
Dès que je fus hors d'affaire, elle me fit appeler à son déjeuner, où assistait un homme de qualité que couronnait son douzième lustre, nommé M. le comie de Vieille-Maison. 11 daigna m'interroger sur mes parens , mes projets, mon existence: je satisfis à ces questions avec mon ingénuité ordinaire; elle fit le plus grand plaisir. Mademoiselle Adélaïde sollicita pour moi les bontés de M. le comie, qui me demanda si j'avais une écriture lisible. Il parut très satisfait de la mienne, et il me proposa d'être son secrétaire avec six cents livres d'appoinlement, logé et nourri. J'acceplai avec Iransporl el reconnaissance. Je respirai enfin : la mute du bonheur s'ouvrait à mes regards, et M. Martin m'assura que ma fortune élail faite, pourvu que je cessasse d'être le ridicule chevalier de la vérité, et
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«jue j'apprisse l'art de flatter et de tromper les hommes. Ma mère m'écrivit, a» contraire, que Dieu me récompensait ; que tout vil de sa bonté , et qu'on ne pouvait pas périr dans le chemin de la vérité, me recoumiandant de ne pas oublier le miracle des deux pifjcons.
M. le comte de Vieille-Maison avait passé sa vie occupé de ces riens importans, la grande alfairedes gens du monde; les femmes, le jeu , la cour, les visilcs, les courses à son régiment avaient rempli la longue période de quinze à soixante ans. Il avait fait pendant cet espace, de son aveu, six mille cinq cents voyages à Versailles, ce qui. calculé avec le temps qu'il avait passé dans l'œil-de Ixfuf ou dans l'antichambre des ministres, produisait environ une consommation de quarante mille heures. Dès qu'il se vit sous l'étoile de l'automne, son âme s'ouvrit à l'ambition: il conmiença à parcourir l'histoire, à faire des extraits, qu'il voulait placer dans sa mémcire; il étudiait la politique, parce qu'il s'imaginait qu'un homme de son nom devait monter au ministère. C'était chez mademoiselle Adélaïde que tous les matins, en prenant son chocolat, en la caressant sur .ses genoux , il faisait le tour de l'turope, balançait les intérêts des princes, et calculait les forces motrices de leurs États. Je lui lisais les auteurs di|ilomatiques; nous compilions, compulsions, extrayions avec autant de courage que l'abbé Trubict ; nous dressions des mémoires, rw/is iniligestaque moles; nous moissonnions dans tous les champs, pillions de tous coté^, et créions des codes poliliques qui imposaient à l'heureuse crédulité des bureaux, et qui assii-cnt enfin M. le comte sur le siège ministériel, où, avec l'aide de Dieu et des commis, il se .soutint quelques années.
.le coulais une vie as.sez douce près de lui; il paraissait .satisfait de mon zèle, de mon inlelligence; il louait beaucoup ma franchise, ma candeur. Souvent il me laissait chez .sa bien-aimée mademoiselle Adélajde, occupé ù copier ou à extraire : un jour il la quitta de très bonne heure pour aller à Veisailles. A peine fut-il .sorti, qu'un jeune homme d'une figure agréable, que je n'avais jamais vu. se pré.senta et fut introduit. On me fil pa.sser dans un cabinet voisin. D'abord ils parlèrent à voix basse ; mais insen- •siblcnient l'entretien s'échauffa, et malgré moi fixa mou attention. «Dui, vous l'aimez, perfide, .s'écriait le jeune homme. — jÊles-vous fou ? répondit Adélaïde ; moi aimer le comte de Vieille-Maison, un vieillard dont les caresses m'excèdent, et dont l'amour me rappelle le supplice de je ne sais quel tyran , qui liait les corps vivans aux morts? Ne voyez- vous pas que c'est la nécessité qui m'attache ^ lui ? Vous êtes sans fortune; la mienne n'e.st encore qu'un filet d'eau qui .s'échappe de sa source; que deviendrionsnous .si je le renvoyais? « ynclle fut ma surprise à ce diséours! moi qui croyais le comte l'ami le plus inlimede cette femme. Je m'évadai soudain pour ne pas en ouir davantage.
11 étaif minuit lorsque le comte arriva de Versailles; je n'étais point encore couché : il m'avait ordonné de l'attendre pour lui lire le mémoiie que je devais copier. Il me fit appeler, et la lecture faite, après avoir loué mon zèle et mon activité, il me demanda des nouvelles de sa chère Adélaïde. «Conviens, mon enfant, ajouta-t-il avec enthousiasme, qu'elle est charmante! —Oui, monsieur le comte. — Et ce qui fait l'éloge de .son âme , de ses mains , c'est sa fidélité, son attachement pour moi; car lu dois l'apercevoir qu'elle m'aime à la folie. • Je rougis, et ne répondis rien. «Quoi! lu gardes le silence? douterais-tu
de son amour ? Voyons, dis-moi la vérité. » Je la respectais Irop pour oser la déguLser . et je l'assurai que mademoiselle Adélaïde ne l'aimait point. Il me demanda .sur quoi j'appuyais celte conjeclure. Je lui racontai alors la conversation du matin avec le jeune homme. « Est-il pos- .sible, s'écriait le coinle ! As-lu bien enlendu? — Rien de plus vrai : je ne puis m'étre trompé. — Je te remercie , mon cher enfant ; je n'oublierai jamais le service que lu me rends. C'est toi qui me dessille les yeux : je serais un ingrat s'il s'effaçaitde ma mémoire. » En me parlant ainsi, il s'agitait, allait , venait, en s'écr ant toujours; Est-il possible! Il sonne , fait mettre ses chevaux à son cai'rosse, et vola chez son infidèle. Pour moi, fortcontcnt de moimême, satisfait d'avoir révélé la vérité, et assuré de l.i reconnais,sance du comte, j'allai m'abandnnner aux douceurs du sommeil.
M. le comie ne rentra que le lendemain à midi, et il m'envoya aussitôt une gratification de quinze louis, eu me faisant dire qu'il était content de mes services, mais qu'il n'en avait plus besoin, et qu'il me permettait de sortir de l'hôtel pour n'y plus revenir.
Je fus altéré du coup. Ma peu,séè était bien loin d'un pareil événement. Je restai long-temps sur mon fauteuil, immobile et plongé dans la douleur. Enfin, reprenant mon courage , je délogeai sans bruit « Gage, me dit l'hôle Martin en me voyant entrer avec armeii et bagage, que vous aviez quelque vérité de trop sur le cœur, et vous n'avez pu la retenir. Mais vous avez de l'argent? — Oui, je suis riche, j'ai vingt-quatre louis.— Tant mieux , je vous donnerai votre chambre ordinaire. Je vous con • seille cependant de ne pas vous affliger; aujourd'hui bien, demain mal ; tanio; de la pluie, tanlôl du soleil, et le temps va toujours .son train. »
Deux .semaines s'étaient écoulées depuis nia di.sgrâce, quand M. Martin entra dans ma chambi e pour me prier de rendre un service à une veuve logée dans son hôtel , qui avait des mémoires et des placels pour la cour à faire copier. Mais il m'avertissait que je ne devais espérer aucun salaire, attendu que la dame lui paraissait peu chargée d'espèces : ce motif redoubla mon zèle, et je me fi> conduire aussitôt chez celle veuve. Elle se confondit eu excuses, en remercimens. Je ne savais trop que rcpondri! à des propos si honnêtes; mais enfin je lui dis que plus elle m'occuperait el plus j'aurais de plaisir. Madame Dumas (c'était son nom) était une femme de quarante ans , d'une physionomie fine et spirituelle; un air de tristesse , une teinte de pilleur ajoutaient à l'inlérél et à l'expression de son visage. J'eus le bonheur de lui inspirer quelque confiance ; les âmes honnêles et sensibles se cherchent , se devinent , et s'unissent souvent au premier abord. Elle me raconta ses malheurs. Elle était veuve d'un négocian t de Rouen, qui, frappé des traits de l'adversité, élait mort consumé de chagrin, et n'avait laissé, pour toute fortune à sa fille el à .sa veuve, qu'une créance de trente mille francs, due par le gouvernemenl. N'ayant rien pu obtenir par ses lettres, elle s'était décidée à venir ellemême solliciter son remboursement. Pénétré de sa situa lion, je lui offrais mes faibles services avec la plus viie chaleur, lorsque tout à coup je vis sortir d'un cabinet l'image des Grâces et du Priniemps sous le plus simple négligé. C'était la fille de madame Dumas; elle me salua, parla à .sa mère; je ne sais trop ce qu'elle dit ; mais, au son de sa voix, au charme qui renvironnait, mon âme sembla sorlir d'un long soinmcil : j'éprouvai des senti-
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mens nouveaux ; j'hésitais , je croyais voir un être céleste. Sa nière me rendit l'usage de mes sens en me livrant le mémoire que je devais copier. J'allais l'emporter, lorsqu'elle m'arrêta, eu me proposant le modeste diner de )â veuve : au lieu de répondre , je rougis : j'ignore pourquoi : elle vit mon embarras. «Allons, me dit-elle oblijjeamment , vous resterez. • et je restai. Sa table était l'école de la frugalité, el cependant ce repas me parut délicieux. Quel est donc cet attrait, cette attraction sympathique qui, s'emparant de noire cœur, l'entraîne rapiliient vers un objet, nous y attache par nue chaîne de fer, que l'absence, le temps même ne peu^enl user. J'avais vn m.tdemoiselle Adélaïde; elle était régulièrement belle : une parure élégante, le gniit qui dirigeait .sa coiffure ajoutaient à l'éclat de sa beauté, et cependant nulle émotion n'avait encore éveillé mon co'ur et mes sens. Rosalie (c'était le nom de cet être enchanteur: ne .se présentait que sous le déshabillé le pli!S modeste, et drjà je l'adorais. Nul ornement ne chargeait sa tète: ses cheveux, d'un châtain clair, avaient l'air de l'abandon. Elle eût été la beauté même, sans quelques légères imperfections dans la régularité des traits de son visage; mais sa physionomie avait tant d'expression, son regard était si animé, .ses mouvemens a\ aient tant de charmes, qu'elle parlait à l'àme avant de parler aux sens ; jsa taille était souple et légère, K-lle qu'on la donnerait aux Grâces si on voulait les réaliser. Ses pieds, ses mains appelaient les carrasses de r.\mour ; son âme noble, élevée respirait la seUNibttité. Son esprit était délicat, prompt, plein de finesse el (Pajjrémens. Sa vivacité charmante avait be.soin quelquefois d'être tempérée par la réflexion. Elle aimait à plaire; maisia sensibilité de son coeur et les lumières de sa raison la sauvaient de la coquet tcrie. Divers I alens l'einbeHissaienl eiifore; sa danse enchantait; elle cultivait la peinture, talent qu'elle a possède depuis avec supériorité. Elle venait d'atteindre sa quinzième année. Je me suis complu à dessiner ce portrait, parce que Rosalie a influé sur le reste de ma vie, el je puis dire d'elle ce que Monlaigne disait deson ami La Bêot e ; Je l'ainuiis, parce que c'était elle, parce que j'clais moi.
l'endant (ont le diiier mes yeux la cherchèrent; deux fois je rencontrai les siens, et depuis elle les tint toujours baissés. J^observai que madame Dumas ne buvait que de l'eau : je lui en parlai; elle me répondit qu'elle en souffrait, mais que le vin d'auberge était un poison pour son estomac , et que le prix du bon était au-dessus de .ses facultés. Je recueillis ce propos. [Nous parlâmes ensuite des courses de Paris ; la boue , le temps , les embarras dès rues l'empêchaient d'aller à pied, et les voitures étaient si chères! Je m'offris pour ses commissions; après quelque résistance, je fus accepté, et le diner fîni, je courus les exévuter : à peine fus-je dehors, que la pluie m'aSsaillit; le retour du soleil, après un long orage, m'eiit été moins agréable : souffrir pour ce qu'on aime est un plaisir si doux ! Je revins au bout de deux heures, triomphant et tout percé de pluie; j'avais réussi dans mes commissions, voilJ ce qui augmentait mon triomphe. Je fus plaint de Rosalie; la mère et la fille s'empressèrent à m'essuyer. Je passai le reste de la soirée dans «ne sorte d'enchantement et d'ivresse; je leur parlai de ma fortune, de ma naissance; je contai mes aventures depuis mon arrivée à Paris. Ro.salie daigna me louer et me plaindre : sa mère parut en concevoir plus d'estime |;oui' moi. On ne me pria point à .souper, et je me relirai
dans ma chambre, oii je passai une partie de la nuit à copier le mémoire de madame Dumas, Je nie couchai à la naissance du jour ; mais le sommeil me refusa ses pavots; et, las d'agiter ma couche sans succès, je me levai.
Mon premier soin fut de prier mos bote de ra'avoir dix bouteilles de bon viu. Je les payai d'avance pour être bien .servi : c'était la méthode la plus silre avec lui. J'employai le reste de la matiuée à la copie du mémoire ; et dès qu'elle fut finie, je courus la porter à madame Dumas. Mon activité l'clonna; mais s'apercevant que j'avais les yeux rouges du travail de la nuit , elle me gronda de m'être aiasi excédé, et me ntenaça de ue plus me donner de l'ouvrage.
Je fus encore prié à diner ; je proposai alors mes dut bouteilles de vin, lui jurant qu'il rétablirait .son estomac. Elle me refusa; mais Rosalie vint à mon secours, et m'aida à vaincre sa délicatesse. Je connus, pour la première fois, qu'il y avait un grand plaisir à donner. L'après-dinée. je re.stai quelques moinens seul aiec Rosalie. Vingt fois j'ouvris la bouche pour laisser échapper quelques paroles, vingt lois ma voix expira sur mes lèvres; j'étais sans contenance, j'at.ti^ais le feu, je me mouchais, je crachais; enfin madame Dumas renlia , et finit mon supplice.
Ses affaires l'appelaient à Versailles; mais les courses que l'on y fait pour demander justice ou grâce, sont très onéreuses. Souvent la récompense ou la faveur que l'on obi ieut a coûté le double de sa valeur, saas compter la fatigue et la perle du temps, qu'il est permis de calculer pour quelque chose, quand on n'a pas le bonheur de faire le métier de courtisan. Madame Dumas s'y était transportée deux fois sans succès; elle n'avait pu voir que rapidement les sous-ministres, qui ne l'avaient pas écoutée. Je me proposai pour faire le voyage. « Mais comment irezvous? — A pied, madame; j'ai bonnes jambes, et l'exercice m'est très salutaire. • Il fallut supplier pour obtenir cette faveur. Le lendemain , je partis à six heures du matin; je remis une lettre au premier commis, et je rapportai la réponse ; j'arri\ai pour diner aussi frais que si je revenais de la promenade, (iomme je fus remercié, loué, accueilli! Quel dédommagemeut d'une fatigue passagère! L'après-dinée, l'hote Martin vint rapporter une bague à madame Dumas, disant qu' 1 n'en pouvait trouver que six louis : elle en demandait dx, et la bague en valait davantage. Je me tus ; mais le soir, je portai douze louis à M. .Martin, et le chargeai d'aller annoncer à madame Dumas qu'on était venu lui offiir cette somme pour sa bague ; elle en fut étonnée; mais ses idée.s ne se fi.xérent pas sur moi La nature s'était embellie à mes yeux, jamais la vie ne m'avait paru si douce; l'élei-Dilé ne doit être qu'un point sans mesure, sans es))ace , si l'on jouit d'une félicité pareille! Que seraient quatre-viasts ans écoulés dans cet enchanlemenl!
J'étais cependant tourmentédu déjiirde faire connaître mes .sentimens à l'aimable Rosalie ; mais je sentais que je n'aurais jamais le courage de les exprimer de vive Toix ; après beaucoup d'aiixielé et d'incerlitude , je me décidai à composer cette lettre.
• Je tremble, mademoiselle, en vous écrivant; par- « donnez-moi cette démarche; ce sera , je vous jure, le .seul
• tort que j'aurai envers vous; mais aujourd'hui je ne sais
• plus où j'en suis. Je vous aime éperdument; j'ignore si ■ c'est de l'amour ou de l'.Tuiitié ; c'est peut-être tous les
COiNTKS.
ni
« deux. Ke m'en veuillez pas, je vous en supplie , vous nie • rendriez trop malheureux ; et cepeadanl je ne vous aiine- ■ rais pas moins.
«Antoine Bernard.»
La lettre faite, il fallait la donner; et c'était là mon plus grand embarras. Je la gardai pendant trois jours sans jamais oser la risquer. Enfin la rirconstanc* me favorisa. Rosalie me demanda un livre que j'avais. Je fus inventif pour la premièie fois : je recopiai ma lettre sur un carré de papier que j'adaplai sur la couverlure inléiieure, et je profilai de l'absence de la mère pour le donner à Rosalie. En le lui présentant, je balbutiai, ma main tremblait. «Mais qu'avez- vous, monsieur? vous paraissez tioublé. — C'est que, mademoiselle, ce livre conlierit un secret qui m'accable, et que je n'ose confier à per.sonne. — En ce cas-là, je dois vous le rendre. — Non, ce serait encore pis : daignez plutôt apprendre ce secret ; il est écrit sur la couverture du livre. » Elle l'ouvrit .sans me répondre, lut quelques mots, et rougit beaucoup. Dans cet instant,. sa mère rentra, et Rosalie le po.sa ans itot sur sa cheminée. J'étais au supplice ; mon esprit s'égarait, ce livre m'épouvantait ; madame Humas en demande le titre. Sa fille, plus rassurée, répond pour moi; alors sa mère le prend, l'ouvre, en parcourt quelques lignes. Je n'y tiens pas , mon sang se fige , le cœur me manque , je me trouve mal. Rosalie s'en aperçoit la première, jette un cri de frayeur; à force d'eau et de vinaigre (l'eau de Cologne nous manquait) je recouvre mes sens; mais ce qui achevé de me rétablir enlièreuienl, c'est l'action de Rosalie qui emporte le livre dans sa chambre.
Madame Dumas , riche des douze louis dont j'avais payé sa bagtte, se décida i aller fa're quelque séjour à Versailles pour e,ssayer d'échaufier l'humanité et l'activité des cotiimis. Elle fixa son départ au surlendemain. A peine avais-je osé paraître aux yeux de Rosalie; je ne l'approchais qu'en tremblaru ; mais touchée sans doute de mon embarras, elle n'affecta rien, m'adressa la parole d'un visage tran(iuille , et remit la sérénité dans mon caur. Je les conduisis jusqu'aux voitures de la cour. En leur donnant la main pour y monter, je fus assez heureux pour tenir quelques instans celle de Rosalie. J'osai d'abord la presser légèrement ; je m'enhardis, je serrai davantage, mais sans oser lever les yeux ; je craignais si fort de déplaire ! L'aimable Rosalie voulut bien ne pas s'apercevoir de ce mouvement, et ne me retira sa main que pour entrer dans la voilure. Voil'i la première faveur que j'aie reçue de l'amour, aussi s'est-elle imprimée au fond de mon âme ! Je n'oublierai jamais les délices de ce moment.
Je passai quelques jours dans ma chambre, rêveur et solitaire. M.Martin, voyant ma triste.sse , qu'il prenait pour l'ennui du désœuvrement, me conseilla de me distraire , et d'aller à quelque spectacle des boulevarls. «C'est- lu, me disait-il, que l'on trouve la véritable gailé et la simple nature. • J'ai été à l'Opéra , je m'y suis ennuyé ; la tragédie des Français me donne des vapeurs et la niijjraiue i^eudant huit jours ; il n'y a pas assez de combats; j'y voudrais plus de soldats, plus de morts , plus de bruit, et poinl(decesK)ngiiesconversationsqui font iKlillertout le monde.
Je suivis le omseil de M. Martin , et j'allai occuper une place aux Variétés amusantes. Je me trouvai à coté d'uu homme qui, s'apercevant combien j'étais nouveau i ce spectacle, fut rempli d'altentions pour moi; il m'cxpli- «juait le sujet des pièces , me nommait les ancms ; il porta
la politesse jusqu'à m'obliger à prendre <les rafraichissemens. Après la comédie, il voulut aksolumenl m'accompagner ju.squ'à mou holel; il me proposa, pour le jour suivant, uue partie chez iNicolet. Il m'en pressa le plus obligeamment du monde, j'acceptai, et nous nous donnâmes rendez -vous . à quatre licures , au Falais-Royal. Je me félicitai de ma bonne fortune, et d'avoir rencontré un homme aussi aimable et aussi honnête. Je m'y rendis exactement. Lui-même avait devancé le temps, pressé du désir de me voir.
Il m'engage à me promener en attendant l'heure du spectacle, me fait quelques questions d'amitié sur ma situation , me recommande de ne point porter d'argent sur moi dans les lieux publics, infestés defilous; ensuite, avec une effusion de cœur bien rare , il m'offre sa bourse. « A votre ige, disait-il, les moyens ne .sont jamais en proportion des besoins. » Je le remerciai vivement. « Abjurez tout mystère avec moi : regardez-moi comme votre ami; j'espère le devenir et mériter ce titre. Étes-voiis en fonds? Avez-vous de l'argent?— Oui, j'en ai emore. — Combien ? — Dix louis. — Il faut les ménager. » Ensuite il me questionna sur mes sociétés, me conseilla de m'atlaiher toujours à la bonne compagnie. «Qui fréqiieutez-vousà Paris? • Je lui parlai de madame Dumas et de .son aimable fille, de leur séjour à Versailles; je lui pei;;nis surtout Rosalie des couleurs les plus séduisantes .(iaipîous, me dit-il en m'iulcrrompaut, que vous ét(S amoureux de cette fille charmante? — Oui, je l'aime au delà de toute expression. La nuit je m'éveille vingt fois rempli de son image; le jour je n'ai d'autre besoin que de la voir et de l'entendre. — Elle est riclie? — Oh ! non, il s'en faut de beaucoup. ■ Je lui contai alors l'histoire de la bague que j'avais achetée sous main. Il loua vivement ma générosité , m'assura qu'il m'en estimait da\aiitage. . (Juoi de plus doux , disait-il, pour une âme honnête, que de secourir la vertu inalheureu.se et l'objet que l'on aime ! En pareil cas , il faudrait se vendre soi-même ; et celte bagne, l'avezvous ? — Kon ; elle est entre les mains de M. Martin. • En- .suite il me demanda si la mère m'écrivait. « J'eu attends une lettre. — Écrit-elle bien? — Je ne connais pas son écriture. ■ ^ous anivàmes , ainsi devisant , chez Nicolel. Il voulut ab.soluincnt me défrayer, trop heureux, ajouta-t-il, de trouver l'occasion de me prouvée' l'intérêt que l'innocence et la candeur de mon caraclcie lui avait inspiré! «Conservez soigneusement cette précieuse qualité; je voudrais bien que tous les homme vous ressemblassent. ■
^ous nous séparâmes après le spectacle avec toute la chaleur d'une vive amitié. Ce qui rendait notre séparation si douloureuse, si tendre, c'est qu'il allait passer quinze jours à la campagne , chez un oncle dont il devait hériter; j'en étais réellement affligé ;j'aivu peu d'hommes aussi prévenans, au.ssi attentifs.
Le lendemain matin, à peiue avais-je quille mon lit, que j'entendis frapper à ma porte. J'ouvre; je vois une femme d'un âge inùr , en robe noire , en giand bonnet, qui me demande d'un air doux et riant , si je ne suis pas M. Anioine Bernard. «Oui, madame, c'est moi-même. — Ah! monsieur, j'en suis enchantée; d'après le portrait que l'on m'a fait de votre honnêteté, de la beauté de votre âme, de voire amour pour la vérité, j'avais le plus grand désir de vous connaître ("ontinuez, mon enfant, ne vous laissez point corrompre par l'air infecté du sifccle, et Dieu vous bénira. » J'écoulais l'œil ouvert, et la bouche béante, lorsqu'elle ajouta; «J'arrive de Versailles, et je vous ap-
CONTES
porte une lettre de madame Dumas, cette femme respectable , votre amie et la mienne. • Au nom de madame Dumas, je jette un cri de joie, je demande mille pardons à cette bonne dame, je la fais asseoir , je la remercie de sa complaisance , de sa peine: je l'aurais embrassée de bon cœur si j'avais osé. « Comment se porte-t-elle? — Assez bien ; un peu de ihume. — Et mademoiselle Rosalie? — Elle a l'air préoccupé, rêveur, je lui soupçonne quelque inclination à Paris, car elle s'ennuie à Versailles; elle me le disait encore riier au soir. Il faut convenir que c'est une demoiselle bien aimable , bien honnête ; trop heureux celui qu'elle aimera! "Ces propos coulaient dans mon cœur comme un baume délicieux. J'ouvre la lettre, je la dévore ; la voici :
«Je connais, mon cher monsieur , la noblesse de votre
• âme et votre amitié pour nous ; je suis obligée de faire
• un présent de vingt louis pour hâter et appuyer le suc- «cès de mes .sollicitations ; vous seul m'avez inspiré assez « de confiance pour m'arracher un aveu pareil , et vous
• prier de me les prêter si cela ne vous inconmiode pas ;
• cependant , comme je crains fort d'être indiscrète, et ■ ne voulant pas abuser de votre générosité , je me con- « tenterai de dix louis; pour compléter ma somme, •je me déferai de quelque bijou inutile. Vous pouvez
• remettre cet argent à madame Saint-Denis, qui a bien € voulu se charger de celte lettre. C'est une femme de la
• plus grande probité et la plus ancienne de mes amies.
• Rosalie se porte bien , elle me demande la permission « de vous écrire une ligne de sa main.
«Thérèse DiiMAS. »
«Je fais mille complimens à noire ami M. Bernard, «nous le regrettons beaucoup, maman et moi: s'il était
• ici avec nous, le temps ne nous paraîtrait pas aussi long.
• Rosalie Dumas. »
Quelle douce , quelle vive émotion j'éprouvai en lisant ces mots tracés d'une main si chère ! Je me hâtai de compter les dix louis qui me restaien ta la charitable madame Saint-Denis; je lui fis mille excuses de la peine qu'elle voulait bien prendre; j'insistai pour h reconduire jusqu'à la porte de la rue, où je la quittai, en la chargeant de mille bénédictions.
Dès que je fus dans ma chambre, je m'abandonnai à mon ravissement; je lus, relus l'apo.stille de Rosalie ; je la bai.sais, la rebaisais avec transport. Je .sortis pour commander un petit sac de taffetas vert, dans lequel je renfermai cette lettre si chère , et je la portai depuis appliquée sur mon cœur.
Quelques jours après , ces dames revinrent de Versailles, bien fatiguées, bien excédées de ce séjour, et désolées surtout d'avoir épuisé leurs facultés pour avoir eu l'avantage déparier une fois au ministre, qui leur avait répondu que l'on verrait, qu'il n'y avait pas d'argent, et qu'il fallait d'ailleurs constater la dette. Elles ne me parlèrent point de l'emprunt de mes dix louis; je me gardai bien aussi de laisser échapper le moindre mol à ce sujet.
Cependant j'étais dénué d'argent, et il en est de l'argent comme de la santé; quand il manque, on en sent la nécessité. Je confiai mon embarras à M. Marlin , qui , connaissant l'état de mes finances, m'en demanda le compte. Je fus obligé de lui déclarer la vérité. Le sieur Martin était né défiant, l'emprunt lui parut suspect; et malgré le silence que j'avais exigé de lui, il s'en ouvrit à madame Dumas, qui, étonnée, désolée, me fit appeler sur-lechamp, et exigea m nouveau récit de mou aventure. Je
le fis avec fidélité; elle voulut voir la lettre que m'avait remise cette femme. Comme elle était sur mon sein , enveloppée dans un petit sac vert , je fus un peu troublé ; j'hésitais; mais pressé par de nouvelles instances, je la tiiai , en rougissant , de son dépôt : heureusement, on ne s'aperçut pas de cette cérémonie, ou, du moins, on ne s'y arrêta pas. Madame Dumas nous montra alors un billet écrit de sa main, et les deux écritures étaient bien dissemblables. Martin s'écria qu'il s'en était douté , que j'avais été friponne, et que le fripon était celui qui me faisait tant d'amitiés aux petits spectacles. > Mais aussi , qui a jamais avoué qu'il avait de l'argent chez lui ! — Quand on vous le demande, ne faut-il pas dire la vérité? — La vérité ! quelle sottise! Continuez , et vous verrez si la vérité ne vous mènera pas en ligne droite à l'hôpital , ou aux Petites-Maisons. » A cet événement, je ne perdis que mon argent ; et j'y gagnai plus d'affection de la part de la mère et de la fille.
M. Martin, malgré son amitié pour moi, n'eut garde de m'ouvrir sa bourse; mais charmé que je vécusse, pourvu que ce ne fût pas à ses dépens , il déclara à madame Dumas l'achat que j'avais fait de sa bague. Je fus vivement grondé de cette charmante femme. La bague fut remise en vente , on s'en défit à un prix assez honnête, et mes douze louis me furent remboursés.
Me voilà encore dans le sein de l'opulence , enchanté du présent , peu soucieux de l'avenir , et m'abandonnant tout doucement au courant de ma destinée.
Mais un orage se formait sur notre horizon. Rosalie , l'aimable Rosalie, depuis quelques jours languissait, souffrait des maux de tête continuels; au troisième jour la fièvre , le transport la saisirent. On vient m'éveiller dans la nuit; je cours chez un habile médecin , il ne veut pas se lever: il ne marche jamais la nuit; je ne pus enfoncer sa porte, car je l'ajrais arraché de son lit. Ou m'en indique un autre , j'y vole; à force décris et de prières, monsieur le docteur s'enveloppant de sa robe dechambre et d'unegraude perruque, consent à me suivre. Il ordoima une prompte saignée; je vole chez le chirurgien ; je le fais dépêcher ; je l'amène. Quel tableau, que celui d'une jeune personne, brillante d'attraits , gisant sur le lit de la mort ; sa mère auprès d'elle , pâle, éplorée , l'embrassant à chaque iu.staiit, la conjurant de vivre, implorant la mort pour elle-même! moi, d'un autre côté, égaré, éperdu, voulant lui prodiguer mille secours inutiles!
Je connaissais la dclicates,sede madame Dumas. Je vins à ses genoux lui apporter mes douze louis ; elle m'embrassa. • J'en accepte , dit-elle , la moitié ; il s'agit du .salut de ma fille, et vous êtes si fort notre ami ! .
L'état de Rosalie était toujours alarmant; la nuit, on ne me permettait pas de rester auprès d'elle; mais j'allais de ma chambre à la sienne, pour écouter à la porte, pour apprendre de ses nouvelles; le jour je restais auprès de son lit, ou je courais la ville pour lui chercher du secours. Enfin, la fièvre se calma, l'espérance revint , et nous respiiâmes. Le dimanche, madame Dumas, voulant entendre la messe, me confia la garde de sa fille. Sa pauvreté ne lui permettait pas d'en avoir d'autre. Je restai donc auprès de son lit , ne lui parlant pas , de peur de l'agiter, mais ayant les yeux toujours fixés sur elle; un soupir qu'elle entendit , la fit tourner de mon côté; elle jeta un regard sur moi , et de l'air le plus intéressant, sans proférer une parole, elle me présenta sa main. Ah dieux ! je la saisis, je la presse avec transport, je la couvre
CONTES
de mes baisers ■ Ah ! ma chère Rosahe , hii dis-je, vivez, .'ivez, ou je meurs. » Je m'arrêtai ; les sanglots , les larmes m'interceptent la parole. Rosalie ne me répondit rien , mais je semis pres.ser doucement ma main. Je porte encore la sienne sur ma bouche, sur mon visage; je la baigne de mes la mes. Madame Dumas entre dans ce moment, Rosalie pClire sa main ; mais je ne pus arrêter mes pleurs. • Qu'avez-vous donc, me dit madame Dnmas; d'ofi viennent (Cs larmes? «Je fus oblige de lui raconter la scène touchante qui venait de se passer. Elle ne répondit rien ; mais le soir , elle me prit en particulier et me demanda si j'aimais sa fille. «Oui, madame, avec idolâtrie.— Lui avez -vous déclaré votre amour? — Jamais de vive voix; mais je lui ai écrit. — Elle a reçu votre lettre?» J'avouai alorn le détour dont je m'étais servi pour la lui faire parvenir • On doit excuser votre jeunesse , et votre sincérité conv,.e votre faute. Mais je vous conjure, au nom de l'amitié et de l'honneur , de ne pas nourrir celle passion. La fortune s'oppose à vos vœux: nous sommes pauvres, vous n'êtes pas plus fortuné que nous, et l'union de vos cœurs ferait votre malheur réciproque. Allons, promettez-moi de ne plus l'aimer. — Mais, madame, comment peut -on s'empêcher d'aimer? — C'est l'ouvrage du temps et de la raison. Promet tez-moi , du moins, de lui cacher vos sentimens. » Je soupirai, et je promis. Je connus dès ce moment les lourniens , les angoisses de l'amour.
Le jour suivant, pour dissiper ma (ri.stesse, j'allai me promener sin- les boulevarts : je les traversais, au milieu d'une foule de carrosses, abandonné à ma rêverie, lorsqu'un grand laquais, me tirant par le bras, me dit qu'une dame, dont il m'indiqua la voiture, désirait me parler. Je le suivis, et je reconnus mademoiselle Adélaïde. Elle m'accueillit d'un sourire giacieux , me reprocha doucement mon indiscrétion vis-à vis du comte de Vieille- Maison." Mademoiselle , j'en étais bien fâché, je vous assure; mais il faut toujours dire la vérité. — Won pas vraiment, toite vérité n'est pas bonne à dire. Mais mon amitié vous pardonne , et je ne renonce pas au plaisir de vous obliger. J'ai congédié le comte de Vieille-Maison, aussi antique que son origine. Il me fatiguait de sa politique , ne m'entretenait que des affaires , des intérêts des princes; moi je m'occupe des miens, et m'inquiète fort peu de ceux des princes. Je vis présentement avec le marquis de Valinzac, l'amant de la duchesse de Beaucourt, fenime du ministre; le marquis me la sacrifie en secret, et j'obtiens , par le crédit de ma rivale, tout ce qne je veux- Venez chez moi demain matin, vers midi , c'est l'heure de notre lever, et je vous présenterai au marquis. ■
Je fus exact au rendez-vous ; mais M. le marquis avait été obligé de s'exposer au grand air avant que le soleil eAt atteint son zénith ; il avait perdu, dans la nuit, quinze cents louis , et il s'était arraché des bras du .sommeil et d'Adélaïde, pour aller attaquer la bourse de ses bons amis , mcs.sieurs les usuriers. Cependant il était prévenu de ma présentation , et j'avais ordre de me rendre â son hôtel à deux heures.. A propos, n'oubliez pas de dire que vous êtes un pauvre gentilhomme ; la noblesse est sa manie : j'ai emprunté ce détour pour échauffer son zèle; il ne voudrait pas obliger un roturier. « Comme l'heure de mon rendez-vous était encore éloignée, je ne pris pas la ligne dniitc pour me rendre à l'hôtel Valinzac. En décrivant ma parabole, je rêvais â cette noblesse dont mademoiselle Adélaïde voulait m'honorer.» C'est un men-
songe , disais-je , que de me donner pour gentilhomme , et dans le monde on ne peut réussir que par la vérité. • M. Martin, que je rencontrai fortuitement, me demanda à quoi je révais. Je lui exposai mon inquiétude, et ce qu'exigeait de moi mademoiselle Adélaïde. . Eh bien! le grand embarras ! je me dirais le fils de l'empereur du Mogol, si cela devait faire ma fortune.— Mais c'est un
mensonge , et le mensonge — Est nécessaire dans le
monde : si les hommes ne se trompaient pas entre eux , ils se délesteraient : on ment aux rois , aux femmes , aux grands, aux beaux-esprits, et le mensonge est le nœud de la société. »
Je quittai le sieur Martin sans être séduit par ses sophismes. Mes principes avaient jeté dans mon cœur de trop profondes racines. J'arrivai avec mes réilexions â l'hôtel Valinzac. A la faveur d'une lettre dont j'étais porteur, je fus introduit dans la salle des bains où était M. le marquis." Vous venez à propos, me dit-il; je me charge de votre fortune: et en attendant que je puisse vous obtenir une place, je vous nonnne mon lecteur, avec cent pistoles d'appoinlemens. Mon maitre-d'hôtel a ordre de vous faire faire bonne chère. Cela vous convient-il ? — Ah ! monsieur le marquis , avec ce traitement et vos bontés, je serai plus riche que vous. « Il rit de ma naïveté. "Eh bien! vous allez entrer en exercice; prenez ce livre, et lisez- le-moi pendant que je suis dans le bain »
Ce livre avait pour titre : Les Bijoux imliscreU. Il me parut qu'il amusait beaucoup M. le marquis; mais je n'y comprenais rien , n'ayant jamais lu chez ma mère, pour égayer nos .soirées, que Marie Alacoque , la Légende (/o;éc , et les Miracles du bienheureux Paris, rédigés par le conseiller Carré de Montgeron.
En me renvoyant, M. le marquis me prévint de l'heure de mes devoirs auprès de lui. « Le matin, quand je me
■ baignerai , et lorsque je coucherai chez moi , vous me « ferez auprès de mon lit une lecture voluptueuse .jusqu'à 'Ce qu'un doux sommeil me ferme la paupière. Je veux «m'endormir dans les bras de la volupté. J'ai recueilli, « disait-il, dans le cours de sept ou huit ans, environ deux
• cent mille livres de rente; si je crois mon fidèle inten- "dant, il ne m'en reste plus qne la moitié. Mais les jouis- « sauces coûtent, et je n'aime pas les privation.s: j'ai trente
■ ans, c'est-à-dire , à peu près encore une quinzaine d'an- > nées à boire dans la coupe des plai.sirs ; je veux, jusqu'à
■ celte époque, que ma vie ne soit qu'une longue el déli- < cieuse ivresse ; alors, après avoir épuisé toutes les sources «de la volupté, je consens à rendre en paix mon corps
• aux élémens. » J'ai su depuis qu'il avait tenu sa parole , et qu'il était mort à quarante-cinq ans, ruiné, chargé de dettes , desséche , per<ln de tous ses membres, mais .souffrant , depuis deux ans , des douleurs très aigués, sur lesquelles sans doute il n'avait pas compté.
Jusqu'à sa rentrée dans le bain , je ne vis plus M. le marquis : alors je fus mandé pour faire ma lecture; mais à peine l'avais-je commencée , qu'on apporta un billet de la duchesse de Beaucourt; il éclata de rire en le lisant. Sa colère est plaisante , di.sail-ilen ricanant : allons, écrivez, monsieur Bernard; ce billel mérite une réponse : «Oui, " ma belle duchesse , je ne suis pas assez faux pour cher-
• cher :> vous en imposer ; j'ai passé la nuit avec la petite
• Adélaïde; mais je ne soupçonnais pas qu'une femme de
■ votre rang, et aussi ,sùre de mon cœur que vous devez «l'être, pill s'effaroucher d'un désir passager pour une «petite grisette : on appelle cela préluder au plaisir; et si
GOiNTE*.
t vous daignez m'appeler auprès de vous, vous verrez que « ce prt'lude n'affaiblit poiut les seulimens élernels de res- « pect el de leodresse que vous m'avez inspirés. » M. le jnarquis, par diserélion , mit l'adresse lui-même ; ensuite il se fil habiller , et disparut pour le reste du jour.
11 rentra chez lui à trois heures du malin, et me fit éveiller poiu" venir remplii' auprès de lui mon office de lecteur. • Mon ami , me dit-il , j'ai des vapeurs , ou plutôt un reste d'humeur enveloppe mon esprit. J'avais compte pa.sser une partie de la nuit chez la duches,se; mais elle est piquée au vif du billet de ce matin ; elle le trouve impertinent : cependani , tu l'as vu , il respirait la passion , c'était l'expression du plus pur sentiment : les femmes, pu ne peut le* comprendre! Us-moi quelque chose d'un peu ijai pour chasser ces uuaijes. « Je pris un li\ re : c'était le Sofa. Non, il est trop sérieux, je n'ai pas dans ce monient l'espiit enclin à la réfle-xion. Ah! cherche-moi les œu\re8 de l'abbé de Grécourt. Cette duchesse est pomiaut singulière : ses idées sont neuves: il semble qu'on ne peut l'aimer, en coiichanl avec d'aulres femmes. • Je crus , au nom de l'abbé Grécourt , que ses œuvres étaieni ou morales, ou pieuses. Mais les expressions m'en parurent si bizarres , elles étaient si nouvelles à mon 09'eille, quej'ànonnais, balbutiais; un vif incarnat colorait mou V isage. Ueureusenient le sommeil versa bientôt son batrine soporifique sur les yeux fatiyucs de M. le marquis , et me permit de me retiier.
A l'heure du bain , je me présentai pour mon service : M. le marquis ii'élait plus touimenlé des vapeurs de la veille; mais il avait une paresse d'esprit qui ne lui permettait pas de lier deux idées. . Laisse ton livre et causons ; la famille est du Limousin ;' — Oui , monsieur le Wai'quis. — A qui tiens-tu dans la province? — A ma mère. — Parbleu , je le crois aisément. As-tu des parens un peu distingués, qui marquent dans le monde?— Oui, ji'ai im cousin germain qui est chanoine à Limoges. — Diable, c'est une belle fortune! une grande illuslralion pour une famille ! i\lais que faisait ton père ? a-t-il servi ?
— 11 était , comme mon grand-père, niarchand drapier.
— Marchand drapier ! vous avez donc dérogé ? — INon , monsieur, nous avons toujours éléhonnéles gens.— Mais n'es-tu pas geutilbomme? — Non , monsieur le marquis. il est vrai que mademoiselle Adélaïde m'a recommandé de me domier pour tel , mais ce serait un mensonge , et je l'ai en horrem-; il ne mène à rien de bon. — Ma foi . mon cher ami, j'en suis fàolié pour loi; mais je voulais ojjlijier un gentilhomme, el non un roturier. Voilà quatre louis; je le rends la liberté : adieu. »
Je me consolai aisément de cet le disgrâce ;les lectures de M. le marquis n'élaienl pas à ma portée, el e faroucU*tenl inon innocence. D'ailleursjereloni nais auprès de Rosalie, et près d'elle je n'aui'ais pas regretté l'empire du monde.
J'avais pourtant promis à madame Dumas de taire mon amour; et je me tniuvai bientôt dans une situai ion enibsrrassanle. Madame Dumas réglait des comptes avec Ml Mai'tin ; et moi , plus reculé avec Rosahe, je lui taillais une plume ; j'allais l'essayer, lorsqu'elle me dit avec une douceur el une gailé charmâmes : ' Qu'allez-vous écrire?
— Ce (|ue vous ordonnerez. — Eh bien! écrivez si vous êtes amoureux. Le trouble me saisit; je me rappelle ma promesse à sa mère, el j'ériis : J ai aime ; mais j'ai promis (le renoncer ri celle que j'aimais. Ro.salie s'empresse de lire ; mais à ces mois elle jelle le iiapier, me
tourne le dos sans prononcer une parole, et ne me regarde plus du reste de la soirée. J'étais désespéré : je passai la nuit dans la plus vive agilatioa.
Le lendemain , je ne puis voir Rosalie jusqu'à tiieure du diner. Elle s'était renfermée dans .son cabinet, sous prétexte de finir un tableau. A diner elle eut un air fort gai , el moi fort sot ; elle affectait de manger avec appétit, et mes morceaux hésitaicnl dans ma bouche. Sans doute elle d mêla mon trouble; et pour mieux en jouir, ou pour l'accroître , elle me demanda s'il y avait long-temps que je n'avais vu mademoiselle Adélaïde. Elle s'était imaginée que c'était à Adélaïde que j'avais fait celle promesse. A cette question , je rougis par-dessus les yeux. Je ne sais ce que je répondis Le diner fini, elle s'éclipsa pour aller reprendre son ouvrage. Madame Dumas, qui nous avait observés, et qui voyait quelque chose de peu ordinaire dans la conduite et le ton de sa fille, voulut en savoir la cause, je lui eu fis l'aveu très ingénu; elle approuva ma conduite, et me pria de lui pardonner la rigueur dont elle usait. — Je suis mère cl j'en remplis les deioirs. Mais la tendre Rosalie, sous cet air de sérénité, u'eu élait pas moins agitée. Elle m'a confié depuis, qu'après avoir passé une partie de la nuit à pleurer, elle alla eulendre une messe bien dévotement, pour demander à Dieu la grâce de ra'oublier, el de triompher de sa passion. L'amour est un sentiment de dévotion et celle-ci un sentiment d'amour, un besoin d'aimer. Dès que je pus quitler madame Dumas, je courus dans ma chambre, et je répandis un torrent de larmes, elles me soulagèrent ; je sortis ; j'allai me promener au loin, dans la campagno, sans rien voir, sans rien entendre, anéanti dans ma profonde rêverie. Je ne rentrai chez moi que fort tard, el je ne vis personne. Dès que le jour parut, je regagnai les champs. Je trouvais un certain adoucissement dans celle promenade, soit que la naluie parle mieux a,u cœur, quand la sensibilité est affectée, ou que l'action et le mouvement soient une diversion au chagriu. Je dinai même hors de la ville; mais je ne pus rt'sister ^u désir pressant do retourner dans l'asile où respirait ma chère Rosalie. M. Rlarlin m'apprit, en arrivant, que madame Dumas était fort inquiète de moi, et avait envoyé plusieurs fois pour savoir si j'élais rentré. Hélas! je brûlais d'être chez elle; el cependant, en y allant, je modérais mes pas, je m'arrêtais, je tremblais. Je fus grondé sur ma disparition; mais bienlol à travers les discours el l'intérêt que uie lémoignail madame Dumas, je vis, sur ses yeux et sur sa physionomie nu voile de trislesse, qui coiuiiiença à in'iuquiéter. Rosalie était auprès de la fenêtre, .son ouvrage à la main. Sa inère et moi étions devant le feu ; le silence régnait dans la chambre, quand tout â coup j'enlendis pleurer Rosalie « Ah ! mou Dieu! mademoiselle, qu'avez -vous? «Soudain madame Dumas se lève, se précipite dans les bras de sa fille et cmilond ses larmes avec les siennes. A ce tableau si toiidiaut les miennes coulèrent abondamment. Je me jelle aux genoux de madame Dumas. «Au nom du c'el , lui dis-je, apprenez-moi la cause de vos pleurs, ^nel malheur vous menace ? Qui vous est-il airi\ é ? — Rien , mou enfant, rassurez-vous; nous ne sommes pas heureuses , et ma fille pleure. Ses larmes soulagent son cœur ; laissons-la pleurer. «Après ces mois, elle reprit sa place, et essaya de soutenir la conversation ; mais la contrainle , la douleur éteignaient sa voix, ses paroles élaient enlrecoupéesel sans suile; ne pouvant vaincre son aflliction.
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elle se détermina ai silence. Rosalie, moius maîtresse rVelle-mi'me , coiuiiiua ses s upiis et ses sanglots. Dans ce moment , on frappe à la porte. « Ah ! maman , c'est lui ! — Qui , mademoiselle ? qm donc ? parlez , je vous en conjure. -^ A 11! monsieur! c'est maman qui va vendre son linge et .ses robes; je veux donner les miennes, elle «'y oppose. — Et pourquoi cette vente? — Nous devons huit louis à W. Martin qui les réclame, et nous fait eolendre que si nou.s 11e le payons pas, il sei'a obligé, malgi'é lui , de nous refuser son logement. Mais j'en ai, nj'écriai-je , j'ai douze louis : que je suis heureux! les voilà; je vais les portera M. Martin. Non, me dit madame Dumas, en m'arrétant ; je suis pénétrée de votre généiosité; mais je ne puis en profiler. — Et pourquoi , madame , vous me méprisez donc bien ? Ah ! mademoiselle, votre mère me méprise; que lui ai-je fait? — Nim, mon cher enfant, on ne peut vous estimer davaular,e; mais vous êtes aussi iufoiluné que nous! — Infortuné! moi? Non, je suis le plus heureux des hommes. Je ne troquerais pas mon sort contre le plus brillant delà terre; je suis avec vous; j'ai cent écns. Rosalie, mademoiselle, jetons-notis à ses pieds, pour la prier de les accepter. • En effet , nous tombons tous les deux à ses genoux ; pendant cette scène, on continue de frappera la porte; je me lève, je cours l'ouvrir. «N'est-ce pas ici, me dit un petit homme, que loge une femme qui a des nip|ies à vendre ? — Des nippes? Ah! malheureux, .sortez; laissez-nous: rien n'est à vendre. — Pardonnez- moi , monsieur, je veux entrer. — Non, vous dis -je, (ui n'entre point » Comme il s'obstinait et voulait forcer la porte, la colère m'enllainme ; je le prends par le cou et je l'entraîne vers l'escalier. Plus il s'efforçait de m'éi happer, et plus je serrais vivement, ,1e le conduisis ainsi d'escalier en escalier, jusqu'au premier étage. Il criait, hurlait; je fus inflexible. Lorsque je lâchai ma proie, lui, toujours avide de la sienne, voulut remonter; je I atteignis bientôt, et par un effort, sans doute trop vigoureux, je le renversai à mes pieds, et il roula quelques marches. Alors, tout joyeux de ma victoire, je vole à M. Martin, j'acquitte la dette de madame Dumas ; après quoi , pour éviter tout reproche ou un refus d'elle, je ne parus plus du reste de la journée.
.le passai une nuit paisible et douce; j'étais si content de moi-même ! .l'avais pu rendre un bon office à ce que j'adorais. Le soleil brillaii déjà sur l'horizon , quand l'hôte Martin m'éveilla en sursaut, en s'écrîant ; «que diable avez-vous fait hier au soir à ce coquin de fripier ? Je l'ai bien entendu beugler sur l'escalier, mais je nie suis bien gardé de paraître; je n'aime pas à me jeter dans des embarras; vous auriez pu l'étrangler à votre aise, et d'ailleurs un fripier mort, il en renaît dix autres plus fripons ; allons, levez-vous : nous sommes mandés chez le commissaire Cocard, — Je suis innocent , je tic crains rien, et je parlerai au cummis.saire Cocard. • Je m'habillai à la blte, et nous nous rendimes avec le sieur Martin chez ce suppôt subalterne de la justice. Soyez ferme, nie disait mon hôle, chemin faisant; il n'y a point de témoins; niez tout hardiment ; pour moi, je jurerai que je n'ai rien entendu.
Je trouvai une accusation très grave chez le commissaire Cocai-d : et j'avais pour antagoniste la femme du fripier qui se pré.'enlait pour son mari , qu'elle disait retenu dans son lit par ses douleurs et ses contusions. Quand on eut lu la déposition, le sieur Martin, stable
dans ses maximes , jura que rien n'était plus taux : que je n'avais pas touché cet homme, et qu'il n'avait rien entendu. A ces motsia feminc s'anime, l'aifaire s'engage, les invectives, les injures partent, .se cro'iseni, volent d'une bouche à l'antre. Alors M. le commissaire, rajustant sa iierruque, se dresse sur ses deux pieds, et impose silence aux parties déclamantes. Ensuite il se tourne vers moi , et m'interpelle d'une voix grave et majestueuse. Fidèle à mes principes, je racontai l'aventiu-e sans la voiler d'aucun dégui.sement. Pendant le récit le sieia' Martin se désolait , me faisait des contorsions épouvantables; mais il eut beau me regarder, grimacer, je n'en suivis pas moins la ligne de la vérité.
Le commissaire Cocard , homme expert dans son raélier, jugea, d'après ma confession , que je cachais la moitié de mes méfaits, puisque j'en avouais une partie: et procédant en conséquence , il me fit conduire en priscm.
Je souffris ce revers avec la constance d'un héros; j'éliiis martyr de la vérité, et cette idée me consolait, .le ne pouvais pas oublier que deux pigeons, symboles lUi .Saint-Esprit, avaient ombragé mon beneau. Mais l'hôte Maitin était furieux ; il me traitait d'insensé, d'imbécile. Voilà , dit-il, où mène votre système. J'ai dit cent mille mensonges dans la vie, et je m'en trouve très bien ; quand on veut se conduire comme vous, il faut aller vivre chez les sauvages. Sa diatribe finit à la porte de la prison, oii il me laissa , eu me conseillant de ne pas dire Ses vérités au geôlier, qui pourrait les repousser iMulalement.
Madame Dumas et sa fille accoururent aussitôt. Elles me trouvèrent dans un sale et obscur réduit , confondu avec trois ou quatre malheureux. Elles me firent donner une chambre séparée, et décorée, pour tout meuble, d'une chaise de paille et d'un petit banc. Rosalie et moi occupâmes le banc; et la chaise, quoique délabrée, fut le siège d'honneiu- de madame Dumas. Dès que nous filmes seuls, cette charmanle femme m'embrasiia : ensuite s'adressant à .sa fille : « Eh bien , ma chère Rosalie! penses-tn qu'il nous aime? crois-tu qu'il nous soit attaché?— Oui, maman, monsieur parait avoir de l'amitié pour nous. — Et nous, l'annerons-nous? tu ne reponds ren ? — Maman, je crois que vous devez l'aimer. — Oui , moi , sans doute ; mais toi ? — Je ne le dois pas. — Pourtpioi , avec mon aveu ? — Il ne suffirait pas ; il faudrait que monsieur eiU autant d'attachement pour
moi qu'il en a pour vous; mais — Achevez. — Je n'ai
plus rien à dire. —Ah! si je vous aime», m'écriai-je. Je m'arrêtai, je rougis, je baissai les yeux. Madame Dmnas jouit un moment de mon trouble et de celui de sa fille. Ensuite elle nous dit : Allons, mes enfans, aimez-vous: je le veux bien ; consolez-v us par les sentimens les plus purs et les plus tendres des rigueurs de la fortune. » A ces mots, je me précipitai à ses pieds, ensuite à ceux de Rosalie; je .saisis sa main, je la mouillai de quelques larmes qui sortirent du fond de mon cœur. Je fui jurai cet attachement éternel que la passion envisage, et qui existerait certa nement si les mœurs et le tnn de la .société n'avaient dépravé l'amour et modifié la nature même. Le germe le plus heureux , déposé sur un terrain ingrat , ne produit que des fruits amers. Après cet épanchement d'amour, de sensibilité, madame Dumas me rappela à la raison. « Mes enfans, nous dit-elle , notre misère respective s'oppose à votre union. Il faut attendre que vous soyez placé: vous avez du mérite, des mœurs,
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TOUS devez réussir avec ces moyens-là. C'est dans celle effusion de l'âme, dans la conception de cent projels de fortune, d'arrangemens de mariage, que la journée s'écoula délicieusement. Kous n'étions plus dans une prison. (Qu'importe le réduit que nous habitons, quand le bonheur y e«t avec nous ! Depuis ce jour, je n'appelai plus madame Dumas que ma petite maman , et Rosalie était ma soeur.
Elles s'occupèrent viven.ent de ma délivrance ; mais le fripier exigeait une somme considérable en réparation, et c'était là précisément le ressort qui nous manquait. Le sieur Martin venait quelquefois me donner des conseils; mais il n'eut jamais la force de m'offrir sa bourse. Déjà six semaines s'étaient écoulées, et rien n'avançait. Ma petite maman et Rosalie étaient au dé.sespoir. Pour surcroit de disgrâce, elles furent obligées d'aller à Versailles. Le chagrin et l'ennui commencèrent à m'envelopper. Le sommeil me fuyait : je perdais l'appétit. Le peu d'argent que j'avais s'était fondu rapidement dans ce creuset infernal ; la rai.sère et la faim m'environnaient. Une nuit que, dévoré d'inquiétude, je cherchais dans mon esprit les moyens d'amollir la durelé du commissaire et du fripier, mademoiselle Adélaïde vint se présentera ma pensée : Ah! m'écriai-je, si elle savait ma situation, elle en aurait pitié! Cette idée fut un Irait de lumière; je me lève i la pointe du jour; je compose une lettre pathétique, où je lui peins l'excès de mon infortune. On vous répfindra, di.s-je au commissionnaire, qu'il n'est pas jour chez elle; mais priez, suppliez qu'on l'éveille : assurez qu'il s'agit d'une affaire importante. Il s'acquitia à merveille de ma commis.sion, et il insista si vivement qu'on interrompit le sommeil de mademoiselle Adélaïde. Elle me répondit sur un petit morceau de papier ambré;» Soyez tranquille, vous aurez de mes nouvelles dans la journée. »(Ju'elle fut longue! que je fus agité! Déjà le jour s'éteignait, el personne ne paraissait. L'espérance m'abadonnail , le désespoir m'égarait. Je restais immobile devant la jjorle de la prison, les yeux fixés sur elle. Enfin celle porte s'ouvre, j'avance, et j'aperçois la généreuse Adélaïde. Je \ oie dans ses bras, i Ah ! mademoiselle, ayez pilié de moi, sauvezmoi; je .suis |ierdu .sans >ous.-Rass'.Tez-vous, me dit-elle, en me pres,sant doucement dans ses bras : vous élcs libre, el je viens vous chercher. » Aussitôt un laquais enlève mes bardes, elle paie le geôlier, et m'entraîne dans sa voiture. La reconnaissance, la joie étouffaient mes paroles; je lui serrais les mains, j'embrassais ses genoux. Adélaïde partageait mon émotion. ■ Je ne croyais pas, dit-elle, qu'il fût si doux de faire du bien ! » Elle me raconta ensuite, que, ma leltre reçue, elle avait fait venir le fripier chez elle, lui avait offert de l'argent; que, refu.itant ses proposilions, elle avait voulu le traduire chez le lieutenant de police. «J'ai mon carrosse là-bas, lui dit-elle, parlons; je lui parlerai au nom des malheureux ; il en est le protecteur , el par sa place et par la bonté de son oo'ur. » Ma vivacité et celle menace ontelfiayé ce misérable juif. Il a accepté mes propositions, en exigeant seulement que je lui remboursasse les frais d'un habit complet , dont il avait, disait-il, gratifié M. le commissaire Cocard. J'y ai adhéré. J'ai couru chez cet honnête cadi ; el ayant obtenu l'ordre de votre élargis,sement , je me suis fait un vrai plaisir de venir vous l'annoncer moi-inénie. » A ces mois, son carrosse s'ariéla devant la porte de mon holel. « Adieu , mon cher ami , je veux voir le dernier ballet de l'opéra, el l'heure presse. A propos, vous êtes sans ar-
gent, voilà ma bourse.— Mais , mademoiselle, comment vous le rendrai-je cet argent? je n'ai rien. — Je vous donne vingt ans. Adieu, soyez demain à mon lever; j'ai imaginé un moyen de pouvoir vous être utile. »
Je rentrai tout radieux dans l'holel du sieur Martin , qui fut 1res étonné de mon apparition, «Comment diable avez-vous fait pour échapper aux serres de la justice? — Je dois tout à mademoiselle Adélaïde ■•, m'écriai-je; el je lui fis le récit de la générosité, de la magnanimité de son procédé «Cette demoiselle Adélaïde est une fille inimitable. Je suis toujours étonné d'apprendre qu'il y ail des gens qui donnent ainsi leur argent ; car, quand on l'a lâché, il ne revient plus. Et cependant, il y a de ces genslà ; tout le inonde l'assure, il faut bien le croire. Il est >Tai que j'ai prélé six louis à madame Dumas, pour son voyage de Versaille». Comment faire? cette pauvre femme est intéiessante ; elle n'a pas le sou; il faut bien s'exécuter. — Ah! monsieur Martin, que je vous en sais bon gré! vous ne sauriez mieux placer votre argent. — J'ai seulement exigé qu'elles me laissassent leurs hardes — Eh ! mais , mon Dieu , commentferont-elles sans hardes. — Ma toi , comme elles pourront. Elles ont chacune une robe et tr.;is chemises ; avec cela on peut aller au bout du monde. » Je me hâtai de lui rendre ses six louis, et de faire partir pour Ver.sailles la malle qu'il avait en nantissement.
Je courus chez ma bienfaitrice à l'heure indiquée ; le I est l'effet des services rendus. Cette aimable fille m'accueillit comme si elle me devait de la reconnaissance ; elle s'attachait à moi en raison du plaisir qu'elle avait eu à m'obliger. « Voilà, me dil-elle, une lettre que vous porlerez à l'abbé de Saint-Paulin . c'est le neveu du cardinal de Saint-Pierre , qui est très bien avec la princes.se de Walineck , dont le mari a la plus grande intluence à la cour ; et il adore sa feinine. Allez-y, c'est le moment ; l'abbé m'a quelques obligations, et j'aime à croire qu'il ne les a point oubliées. »
Je vais donc chez M. l'abbé de Saint-Paulin , porté sur les ailes de l'espérance. On me laisse passer à la porle ; j'entre dans une aniicbambre; je demande M. l'abbé au laquais de garde. « Il n'est pas jour. De quelle part ?— De mademoiselle Adélaïde. Attendez, on va le savoir.- Le laquais de garde court avertir le .'■econd laquais, celui-ci avertit le valet-de-chambre; enfin de bouche en bouche, la réponse me revient, et je suis introduit dans le boudoir de M. l'abbé de Saint-Paulin.
Ce jeune prélat élait enveloppé d'un vaste peignoir garni de dentelles , et noué d'un ruban rose. Il prenait sa leçon de harpe, et s'accompagnait. Sa voix élait douce, intéressante, mais peu étendue. Il me fit signe de m'asseoir, el continua de chanter une ariette que j'ai relenue C'était une production de son génie, et son maître avait fait la musique.
Amour, plaisir, volupté douce el pure.
Dieux bicnfaisan.s que j'adorai toujours. Comblez mes vœux • au sein de la nalure, Aui pieds d'Églé, lais.sez couler mes jours.'
Vains préjugés, tristes mensonges.
Fuyez , fuyez loin de mon cœur; Ah ! si la vie est un tissu de songes. Faisons au moins le rêve du bonheur!
La leçon finie, je lui présentai ma lettre. «Un moment de grâce , dit-il , je suis à vous. Puinont ( c'était le valet de chambre ', je dois sortir ; donnez à mes cheveux le négligé du matin. Je veux me trouver à la toilette de la
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duchesse de Melcourt. 11 doit y avoir un travail pour les i/éiiéfices , le moment est décisif; il faut absoliimcnt qu'elle y mette de la chaleur , qu'elle sollicite vivement ma cause. Il est étonnant que l'on ne fasse rien pour moi : je n'ai encore qu'une abbaye de vini;t-cinq milles livres ; je
suis écrasé de dettes; je meurs de faim. Oh ! je crierai
Fardoii, monsieur, comment se porte Adélaïde ? — A merveille.— Voyons ce qu'elle demande. » Il commençait à lire, lorsqu'il fut interrompu par un billet qu'un laquais apporta , et qu'il ouvrit aussitôt. La lectuie faite: « Regardez, Duniont , sur mon registre, les engagemens que jai pour mardi, la marquise d'Elmont me prie à diner pour ce jour-là. » Dumont apporte un in-folio, et lit: • Engagemens de monsieur pour mardi ; à o.iie heures, une partie de cheval avec la comtesse d'Orsin ; à quatre heures, un diner d'hommes, avec des huîtres vertes et du vin de Champagne, chez l'abbé de Xaintoiige: à neuf heures du soir , rendez-vous chez la princesse de Walmeck , pour y jouer , dans les proverbes , le rôle d'un jeune fat. — Il est vrai; il faudra qne j'étudie. Tu diras i la marquise (s'adressant au laquais), que je ne puis la voir de tout mardi. — Pourrez-vous, monsieur, pour jeudi ? Dumont , voyez pour jeudi. » Duniont legarde. «Jeudi , monsieur, à dix heures, va donner une leçon de chanta cette jeune actrice qui débute aux llaliens;et à trois heures, monsieur doit aller se promener au bois de Boulogne avec une dame qui n'est pas nommée. — Ah! par bleu , j'allais l'oublier. Mon ami , tu diras i la marquise quej'en suis au dé.sespoir : que je lui ferai dire le jour que je pourrai lui donner. »
Enfin, monsieur l'abbé reprit ma lettre. « Ah ! ah ! voilà qui est très plaisant*!^ Adélaïde prétend que vous dites tout ce que vous avez sur le cœur ! — Oui, monsieur, je n'ai jamais trahi la vérité. — Cela doit être très piquant; lin ne vous ressemble nulle part. — Pardonnez-moi; ma mère n'a jamais dit que deux mensonges dans sa vie. — Quoi! votre mère? ah! c'est encore plus original dans une femme! Je donnerais mes deux plus beaux chevaux pour avoir, pendant huit jours, une femme aussi singulière.- Ensuite se regardant dans son miroir: «Mais monsieur Dumont , voilà des bondes qui sont d'une raideur
et d'un apprêt Vous savez que j'aime tout ce qui a
l'air de la négligence et d'un aimable désordre — Monsieur , quelle réponse donnerai-je à mademoiselle Adélaïde.— Vous lui direz que je n'ai rien à lui refuser; que je ferai l'impossible pour elle. Revenez demain à la même heure; j'espère vous donner d'heureuses nouvelles. Adieu, monsieur, vous le trouvez bon ? je reste. »
Ce lendemain arriva ; M. l'abbé ne fut pas visible. Il .s'était couché à .sept heures du matin ; le jour suivant, il faisait de la musique , et sa porte était fermée à tout le inonde sans exception. Le jour suivant il était à Versailles; le jour suivant il avait pris médecine; le jour suivant il était monté à cheval; le jour suivant il n'avait pas couché chez lui. Enfin , las, impatienté de tant de courses inutiles, j'allai conter mes infortunes à la généreuse Adélaïde. • Vous ne m'étonnez pas, me dit-elle, c'est bien là sa tournure ; il n'est occupé que de ses plaisirs et de sa fortune ; mais je me charge de votre affaire : je traiterai avec lui directement, vous aurez bientôt de mes nouvelles. ■
Quinze jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler ni d'Adélaïde , ni de M. l'abbé. Je désespérais déjà du succès de mes démarches, lorsqu'un billet d'Adélaïde
m'avertit que je pouvais me présenter chez M. le duc de Bellozane, à qui j'étais très expressément recommandé par madame la princesse de Walineck sa sœur.
A cette heureuse nouvelle , je commençai à respirer. • La fortune, me dis-je, se lasse de me persécuter; elle m'ouvre la barrière, il faut que tôt ou tard la vérité soit récompensée. > Je me rendis chez M. le duc; il fut plus accessible et plus affable que M. l'abbé de Saint-Paulin : aussi n'était-il qu'un simple grand seigneur, et M. l'abbé était un enfant gâté de la tribu de Lévi,
Le duc médit avec bonté qu'on lui avait parlé très avantageusement de moi. « On assure que la vérité est toujours sur vos lèvres.' — Et dans mon coeur, M. le duc. Ne doit-on pas haïr le men.songe ?— Oui , sans doute, et c'est à cause de cette qualité si rare et si précieuse que je me charge de votre fortune; je vous destine une place analogue à votre caractère. Demain je vous en dirai davantage; votre sort est fixé. Je crois que vous en serez content. Allez voir M. Dubois, mon intendant, qui vous en instruira. « M. Dubois m'apprit que j'aurais quinze cents livres d'appointemens, et mon couvert chez lui ; un tel traitement valait pour moi la possession des mines du Potose, et je ine proposais de le partager avec ma petite maman et ma chère Rosalie, qui m'écrivaient de temps en temps qu'on les ruinait en espérances, et que rien n'avançait.
Le duc de Bellozane joignait à une ambition démesurée d'assez minces lalens; mais il possédait au suprême degré la ,souples.se et l'astuce d'un vieux courtisan. Sa grande passion était de faire parler de lui , de remplir l'univers de son nom et de sa renommée. Il ambitionnait tous les talens : la politique, la guerre, l'administration , le belesprit surtout, comme plus éclatant, piquait plus vivement son amour-propre. Un certain M. Dorval, bel-esprit avoué , auteur de son métier, se glissait niyslérieuseineut tous les matins dans le cabinet de M. le duc ; et quoique mimseigneur eiH franchi ses cinquante ans, M. Dorval lui donnait des leçons de latin, lui corrigeait son thème. On voyait éclore du sein de cette union des épltres galantes , des satires, des madrigaux , qui paraissaient sous le voile de l'anonyme; mais toute la mai.son disait, et avait ordre de dire , que ces ouvrages étaient les enfans légitimes de monseigneur.
M. le duc , m'ayant fait appeler, me développa, en ces termes, ses intentions et ses vues sur moi: • L'espèce d'emploi auquel je vous destine exige de l'intelligence et de la sincérité ; vous vous répandrez dans les endroits publics, dans les cafés, dans certaines maisons, et rendezvous de gens de lettres : car ces messieurs , en dépit de la raison et de nous-mêmes , font et défont les réputations ; ils sont les organes de la renommée. Vous écouterez al tentivement tous les propos, tous les discours qu'on tiendra sur mon compte , et vous me les rapporterez avec la plus grande fidélité : éloge, ou censure, n'importe. Si par hasard vous trouvez l'occasion de détruire une critique, ou même d'appuyer la louange, je m'en rappoitelà-dessuS à votre zèle et à votre sagacité. Voilà le seul service que j'exige de vous. Tous les matins à dix heures, vous descendrez chez moi, pour me rendre compte des découvertes de votre journée. .Je promis zèle, fidélité, et dès le même jour j'entrai en exercice de ma nouvelle charge.
Pendant quelque temps mes courses furent infructueuses : personne ne s'avisait dans Paris de songer à M. le duc de Bellozane , ce qui l'étonnait étrangement ; il
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s'imaiiinait qu'un crand seigneui' ronimc lui , un liomine de son mérite, devait reniplir l'univers du bruit de son nom et de son cxisience. A la tiu, mes travaux furent récompensés. J'entrai dans un café , situé vis-à-vis la eoniédie; c'était le rendez-vous de quelques habitués du Parnasse, pères trop tendres de (|uelqnes productions que la main du temps avait déjà effacées du livre de mémoire. Ils se consolaient de récli|)se de leur gloiie par les chiUes fréquentes de leurs successeur.s dans la même carrieie, et par le plaisir flatteur d'exercer h leur tour leur critique sur les ouvraijes nouveaux. Je m'étais placé a coté d'un {jroupedc ces écrivains émériles, pour écouter leur conversation. Ils déploi aient vivement la ruine du ;;0L'it, en rejetaient la cause sur les femmes qui se mêlaient de décider et de fixei' les réputations littéraires. Us parlèrent desépines attachées à la littérature, de l'insouciance de la cour pour les lalens, de l'ingralilude du public pour les honunes de fjénie, qui voulaient bien se dévouer pour lui créer des plaisirs, et pour répandre la lumière. Insensiblement leur bile s'échauffait; et ils auraient poussé plus loin raij;reur de leur censure, quand survint un de leurs confrères , persomiaf;e imposant , et qui me parut loracle de cet aréopage. « Eh ! vous voilà , s'écria-t-ou , il y a Irois jours que l'on ne vous a vu. — 11 est vrai ; je me suis dérobé à la société et aux iniportunités des invilations pour m'enfermer chez moi, et mettre la dernière main à ma traduction; mais aussi suis-je excédé, abimé. — Qu'avons - nous donc de nouveau en littérature? — Mais on parle beaucoup , surtout dans le j;rand monde , d'un roman plein d'esprit et de goiU , qu'on attribue à M. le duc de Bellozane. » A ce nom je redoublai d'atlentiou. « Je l'ai lu, continua-t-il, avec très grand plaisir, rien n'est plus ingénieux, c'est un tableau de la cour parfaitement dessiiié ; les portraits sont frappés de main de maiire: on j reconnaît la manière originale du duc, et le pinceau d'un grand seigneur. » Aucun de ces messieurs ne connaissait cet ouvrage. » Et depuis quand parait-il, lui demauda-t-ou? — Depuis environ un mois; il se vend (liez Demouville. iMessieurs , c'est un livre classique, un ouvrage qu'il faut avoir » Ensuite il crayonna l'éloge du duc ; ses talens, son goût, l'étendue de ses lumières composaient les couleurs du portrait. J'écoulais avidement, j'imprimais dans ma mémoire chaque trait de ce superbe panégyrique ; et de peur d'en oublier un .seul , je courus aussitôt chez moi pour les déposer sur le papier.
Le lendemain , animé d'une douce joie , je descendis chez M. le duc , et je le régalai du récit de cette conversation. Il en fut si ému, si transporté, qu'il m'assura, dans l'excès de sa reconnaissance, que je pouvais à jamais c ïuipter sur ses bontés , et que je n'avais qu'à le prévenir dès que l'occasion se présenterait. A ces mots , je tombai ;i ses pieds, et lui dis que, ■ satisfait de .sa protection, heureux de ses boutés , je n'avais rien à désirer pour moi; mais que je (onnaissais deux victimes infortunées qui iiémissaient sous le poids du malheur , et qui méritaient ^'intéresser sa générosité et .sa pitié. » Je lui expo.sal alors la situation de madame Duiuas, sa misère, la dette delà onr de trente mille livres, sa seule espérance. Je mis lanl de chaleur, tant d'intérêt dans ma prière, que le duc lue promit d'appuyer madame Dumas de tout son crédit , ajoutant qu'il allait pa.sser quelques jours à Versailles, et que je pouvais lui écrire d^ lui apporter un mémoire bien circonstancié sur celte alfaire. A lexcis de ma joie, à la yivacilé de mes remerdmens , le duc reconnut l'intérêt
pressant qui animait mes .sollicitations , e( son zèle en fut réchauffé.
J'écrivis aussitôt à ma petite maman, pour lui annoncer cet heureux retour de fortune. Elle se rendit chez le duc qui réellement fut louché de ses malheurs; il la pré.'icnta au minisire de qui dépendait cette affaire, parla vivement en sa faveur ; enfin il agit , pressa avec lanl de chaleur, qu'après quinze jours d'anxiétés, de doutes, d'espérance, d'alarmes, madame Dumas vainquit l'adversité , et obtint le remboursement de sa créance ; tant , a la cour, la justice est clairvoyante, quand la faveur daigne .soulever son bandeau.
M. le duc eut l'atiention de me donnef celle HôuvéHe dès qu'il la reçut , et de tue remettre l'ordonnancé poiir loucher les Irenle mille livres. Je parti* ân.ssitôt pouV Versailles, où ces dames étaient encore ; je monte rapidement à leur qualrième étage : j'arrive essoufflé, égaré, transporté; je veux leur parler, ma voix expire; mais je leur présente l'ordoimance ; je fus embrassé, caressé, remercié de la mère, de la fille , avec le délire de la joie et de la reconnaissance, yuel heureux jour ! qu'il est doux d'avoir passé par le sentier des peines , loi'squ'au bout dé la route on rencontre le bonheur I Si jamais on a vu sur la terre le tableau de trois heureux, c'était nous trois dans une petite chambre d'auberge, qui contenait , pour toule magnificence, quelques chai.ses de paille, un lit et Une table. Après l'épanchement de la joie , de l'amitié , et des plus doux senlimens, nous parlâmes d'arrangement, d'affaires. « Le sort que nous vous devons , me dit madame Dumas , ne peut suffire à uoire bonheur commun. Vous éles à la Heur de votre âge, dans le chemin de la fortune. Le duc de Bellozane vous protège , et vous voyez que sa protection est loute-puissanle ; cultivez ses bontés, attachez-vous à lui ; quand votre état sera fixé, nous formerons alors des nœuds qui me seront aussi chers qu'à vous deux , qui rempliront le reste de ma vie de consolation et de félicité. INous allons retourner dans notre province; nous vivrons à la campagne , solitaires et heureuses , en atlendaiit notre prompte réunion.» Ce plan fut exécuté. Il fallut nous séparer; et malgré l'espérance d'un avenir plus fortuné, cette séparation nous parut bien cruelle.
Je repris aussitôt mes fonctions d'observateur pour le compte de M le duc. Je me fis présenter chez madame Duhameau, femme bel-esprit, d'abord galante, ensuite dévote, puis iniriganle; et qui , voulant termitier sa carlière comme le soleil couchant d'un beaii jour, rassemblait chez elle deux fois la semaine un cercle d'amateurs et de beaux-esprits. Madame Duhameau, présidente du lycée, y lisait .ses ouvrages de la semaine, ses observations, ses réflexions sur les livres nouveaux, sur les pièces de théâtre, sur les critiques ridicules , acres ou bénignes de nos .seigneurs lesjournali,sles;ensuiteles initiés lisaient, au grand conlentemeul de toule la compagnie, leurs petites productions; et couune les beaux-esprits se nourrissent plulôl d'ambroisie que de mels substantiels, on servait à neuf heures une collation qui rappelait ces temps heureux, oii un chancelier dcL'llopilal n'avait à son diner qu'un plat de viandes bouillies, et à .son souper un seul plat de rôli. .Mais, dans celte société de beaux-esprits, par une loi somptuaire, le rôti élait supprimé, et l'on y suppléait par les racines et les fruits du champ que le ruflrc a bêché.
Un des jours de cette assemblée , je m'y rendis de très
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Ijonne heure : le cercle élail lionié à dois ou quaire perfonnes. Après avoir épuisé les nouvelles de Paris , ou se jeta sur celles de la cour. On parla d'uue révolulion dans le ministère, raaiièrc toujours a;;réal)le aux spectateurs désintéressés qui aiment le mou. émeut et la variété dans les scènes. «On nouune, dituu des interlocuteurs, le duc de Bellozane au déparlement des affaires étranaères.— Le duc de Bellozane ! s'éciia un abbé gascon : ah ! nous voilà tondus ! c'est bien le plus — Je vous eu fais mon compliment, me dit madame Duhaineau ; ne lui étes-vous pas attaché ? — Pardonnez-moi, ifiadauie, il m'honore toujours de ses bontés.— Eh , eadedis! reprit le Gascon , vous éles aitaché â monseigneur le duc de Bellozane ? la belle étoile que vous avez ! c'est bien le plus aimable seifineur de toute la pour, le plus savant , le plus généreux ; je donnerais le meilleur bénéfice de la Gascogne pour a\oir l'honneur d'entendre une seule fois ce fleuve dVIoqnence et d'érudition , cet archétype des beaux-esprits. » Et le voilà qui se jette à corps perdu dans les grandes qualités du duc.
Je retins exactement chaque phrase de M. l'abbé , et je les fis couler bien vite dans les oreilles de M. le duc 11 parut très .satisfait de mon zèle, et surtout de celui du Gascon. « Cet homme , me dit- M , doit avoir de l'esprit, je .serais bien aise de l'entendre, vous pouvez me l'amener un de ces malins. »
En sortant du cabinet du duc, e me trouvai face à face avec l'auteur , qui , dans le café , avait fait un éloge si pompeux des lalens et du roman de M. le duc, et qui m'avait valu pour madame Dumas le paiement de sa créance. J'appris que ce bel-e.spilt était ce même Dor\al, qui venait deux ou trois fois par semaine faire un travail avec le duc, et qui lui composait ses ouvrages. Il n'eut garde de me reconnaître ; mais frappé de sa physio;iomie i laquelle j'avais doimé la plus grande attention, je me le rappelai aussitôt.
Ménioralif des ordres duduc.jecherchai l'abbé gascon, et je le lui présentai. « Je suis ravi de vous voir, lui dit-il ; je sais de bonne part que vous avez un peu d'estime pour moi. — Eh! sandis, monseigneur, c'est mon faible à moi, ja raffole des grands hommes. » Cette saillie ne déplut pas. Je m'en aperçus au sourire du duc. Après qu'il eut respiré assez d'encens, il nous renvoya, et permit à l'abbé de le venir voir.
Je continuai mes courses, mes visites, pour remplir ma niissifiu : mais on ne parlait plus du duc ; je revenais à l'hotcl vide de louanges et même de censures. Il s'élonuait, et m'accusait de négligence. I.'abbé gascon fut plus heureux que moi ; étant revenu faire sa cour , il débuta , pour amuser monseigneur, par le récit de quelques anecdotes qu'il avait recueillies la veille. « Je me trouvai, dit-il, aux boulevarts,au milieu d'une foule nombreuse; j'étais surtout voisin de quelques jeunes gens qui s'égayaient à décocher leurs sarcasmes sur tous ceux qui défilaient devant eux. « Ah ! vollJ, disait l'un , le comte de ISovion et le marquis de Verdac — Us sont d'une sincérité piquante. Hier, au foyer de l'Opéra , en petit comité , ils faisaient le j'anégyriqne de leurs mères. INovion avouait qu'il n'avait pas l'honneur d'appartenir ù M. le mar(|uis de Novion, et que son vrai père, celui qui lui avait donné l'existence,
était le C de Saint-Pierre. Verdac déclarait que sa
mère ne savait pas précisément s'il était fils du maréchal de Monldidier, ou de monseigneur de Plaisance. — IN'estle pas le marquis de Vallonconrl qui est dans cette bril-
lante voiture? — l.ui-méme. — L'autre jour, l'aventure est plaisante, le comte de Bonnin vint lui débiter une belle morale, «f'ommcnt, lui difail-il, tu ne soupes jamais chez toi, tu passes les nuits au jeu , tu ne vis qu'avei- des filles , et cependant tu as une femme charmante , du plus grand mérite, pleine d esprit, de connaissances.— Je le crois, lui répondit Vallonconrl; ma femme sans doute le parait adorable , tu ne l'as que depuis six mois. Quand tu auras vécu avec elle une dizaine d'années comme moi , ton éii-- (hautement se dissipera.
« Dans ce moment, la duchesse de Roxelane se montra dans un char de triomphe "Oh! pour celle-ci, dit soudain un de ces messieurs, tomes les femmes envient son bonheur; elle a le plus bénin, le pin.s cocu des maris. Savcz-vous son avenuire? elle est très gaie. Son cher époux s'avisa, après minuit, je ne saistrop par quel mouvement de la nature qui ne lui était pas ordinaire, de vouloir pénétrer dans rappariemeut de madame, qui avait dans ce moment une conversation très intéressante avec le chevalier de Belval. Le boi. mari entrait sans mystère, en bonnet de nuit, une bou,",ie à la main. Behal entend du bruit, veut s'évader, et se trouve face à face avec Roxelane Le chevalier était enveloppé d'une mauvaise redingote. Sa présence d'esprit le .sauva.» Ah ! monsieur , s'écria-t-il , ne me perdez pas : je suis un voleur , je vous demande grâce, je n'ai rieu pris, sauvez-moi. • Le généreux mari, revenu de sa frayeur, se laisse flédiir, lui ouvre la porte, en lui disant: • Va , malheureux , va te faire pendre ailleurs. -Et Relval de courir. Le duc entre ensuilechez madame, en s'ccriant ' Vous êtes d'une imprudence sans égale : .sans moi on nous aurait volé vos diamans , vos bijoux ; que sais-je ce que l'on vous aurait fait.— Vous m'effrayez, monsieur, de quoi s'agit-il ?— Je vie.;s de trouver un voleur dans votre antichambre.— Un
voleur! ah! monsieur «Elle ne put achever, elle se
trouva mal , s'évanouit.
Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels !
« Mais le tendre époux la fit revenir avec les eaux spiril lieuses , et à force de caresses. »
Après le débit de ces contes, le duc lui demanda si par hasard ces jeunes gens avaient prononcé sou nom. < Oui, monsieur le duc; mais je ne sais si je dois vous répéter leur discours; ils ont lai.ssé échapper quelque traits de critique. — N'importe; je serai bien aise de connaître l'objet de leur censure. — Ils prétendaient que vous étiez trop philiisophe, trop enclin à cette douce incurie qu'on reproche aux beaux-esprits; que vous deviez vos connaissances à la patrie; et a^aut-hier encore, chez madame Duhameau , un homme de beaucoup d'esprit et de bon sens di.sait que c'était bien dommage que vous eussiez si peu d'ambition , que toute la Erauce avait les yeux sur vous, et vous nommait le génie tulélaire de l'État. — U me semble, monsieur Bernard , médit le duc, que vous étiez avant-hier aussi chez madame Duhameau? — Oui , monsieur le duc. — Avez-vous entendu ces reproches que l'on me faisait? — Non, monsieur le duc, je n'ai rien entendu. — C'est que monsieur. repli(|ua l'abbé, était distrait dans ce moment : il parlait avec son voisin. »
Cette conver-salion décida ma perte. Le duc me fit appeler le lendemain, et, sans grand préambule, me remercia de mes services.
Me voilà de nouveau chassé du temple de la Korlune, consterné, attristé, mais ferme, intrépide au milieu de l'orage. Sent-on le poids du malheur quand on a une
COINTES.
Rosalie! Nouveau Bias, je sortis, emportant toutes mes richesses avec moi , et retournai chez mon ami Martin.
• Eh! bien, s'écria-t il, clievalier de la vérité, est-ce elle qui vous ramène ici ? Vous aurez fait eucore quelques sottises. Mais quelle rage aussi de dire la vérité aux gens, surlout aux grands seigneurs, qui ne veulent pas seulement la voir de profil.. ..Allez, vous mourrez defaim avec vos vérités, je vous le prédis; quand vous manquerez de pain , personne ne vous en donnera; du moins ce ne sera pas moi ; je ne le puis.
J'appris bientôt que j'étais remplacé dans l'hôtel par l'abbé gascon que j'y avais introduit. Il succéda à mes fonctions, et fut si heureux dans ses découvertes, on fit si souvent l'éloge de M. le duc dans toutes les sociétés de Paris, qu'il se pa.ssionna pour lui, et qu'il lui lit obtenir quinze mille livres de rente en bénéfices : tant les richesses, par une pente naturelle, coulent nécessairement dans le sein de la vertu !
Je me consolai des rigueurs de ma destinée par le plaisir que je trouvai à en informer mes tendres amies. L'amitié et l'amour se nourrissent quelquefois de peines et d'amertumes; le malheur entretient la sensibilité.
Ce fut alors que je reçus une lettre de ma mère, qui m'apportait la nouvelle fâcheu.se qu'elle avait été frappée d'une attaque de paralysie; le danger était passé, mais elle avait le bras et la jambe gauches presque perclus. Elle me témoignait le plus grand désir de me voir, déplorait sa destinée qui la séparait de moi , d'un fils rhéri , et qui la condamnait à pas.ser sa vieilliesse dans la solitude et l'abandon. Celle lecture porta la tristesse au fond de mon cœur; dès ce moment, je me décidai à aller adoucir sa retraite et à consoler le reste de sa vie.
J'eus aussi bieutôt une réponse de madatne Dumas.
• Mon cher enfant , me disait-elle, venez oublier avec nous les caprices et les rigueurs de la fortune : venez partager la nôtre, celle que nous vous devons; Rosalie et moi nous vous attendons avec impatience : le monde n'est pas fait pour VOUS; vous luttez sans armes, sans bouclier , contre des gens armés de pied en cap ; l'intrigue, la ruse, le mensonge s'élèvent toujours sur les ruines de la vérité et de la vertu. Voilà les réflexions que m'a fait faire votre disgrâce. Venez, mon cher enfant, vous trouverez, sous un toit pauvre et solitaire, la vertu, l'amitié, la confiance, et peut-être le bonheur. »
Ah! comme j'oubliai, à la lecture de cette lettre, l'ambitifin, tous les grands de la terre, Paris et mes malheurs! J'allai faire mes adieux â la généreuse Adélaïde, je l'embrassai avec alten.lri.s.sement, je lui jurai de me souvenir àjaiuais de son amitié, de ses bontés, mais de ne plus revenir à Paris, et surtout de ne plus rien demander aux hommes et à la fortune. J'en dis autant à mon cher hôte Martin, que je payai libéralement, et qui fut ému pour la première fois de sa vie; ensuite je volai où m'appelait le bonheur. Je fus reçu comme l'enfant de la maison, et je le devins bientôt. Un mois après je menai Rosalie à l'autel , où nous jurâmes de nous aimer toujours. ■ Oui , ma chère Rosalie , ton co'ur me lient lieu de tout; le désir de te plaire est ma seule ambition, et mon amour est ma riches.ve et ma grandeur. ■
Nous partîmes ensuite pour aller joindre ma mère. Je lui fis vendre sa maison, et ajoutant au produit quinze mille livres prises sur la dot de ma femme, j'en achetai, à deux lieues d'Ussel , une jolie maison de campagne, que nous cultivons tous i l'envie, selon nos forces et nos in-
clinations. Nous y coulons, avec ma mère, madame Dumas, ma femme et quelques amis, des jours purs et sereins. S'il survient quelque nuage, il peut obscurcir un moment notre horizon , mais sans le troubler, sans l'agiter. Les orages respectent l'asile de l'amitié et de la médiocrité. Nous ne sommes pas exempts des maux attachés à notre frêle existence; mais nous n'avons plus les maux de l'opinion et de la vanité, qui poursuivent et tourmentent plus vivement notre malheureuse espèce.
J'ai été assez heureux , depuis mon séjour ici , pour rendre service à la bienfaisante Adélaïde : son âme douce et sensible devait sentir l'attrait de la vertu et s'y attacher dès qu'elle la connaîtrait. Sa conversion , son bonheur sont les fruits de sa générosité. Elle se trouvait dans une de ces orgies de jeu, rendez- vous trop long-temps tolérés de tous les gens marqués du mépris public. Un jeune homme, nommé Davin , fils d'un notaire, avait été attiré dans ce temple infernal. Les sacrificateurs, entourés de vie: imes, les égorgeaient avec une férocité barbare. Le jeune Oavin, enveloppé de pièges, perdit six cents louig sur sa parole. La fureur, le désespoir investirent son âme: retiré dans un coin de la salle, il frémissait, maudissait son être, dévorait les cartes, Adélaïde le voyait pour la première fois ; mais sa sensibilité embrassait tons les malheureux. Elle l'aborda, essaya de verser la consolation et l'espérance dans ce cœur égaré. « Mademoiselle, je suis perdu, déshonoré, je ne puis payer cette somme. — J'ai un contrat de vingt mille livres; je vous l'enverrai et vous paierez; » ce qui fut exécuté. Davin vint remercier sa bienfaitrice; il la vit plusieurs fois, et, soit reconnaissance ou disposilion de l'âme, il brûla aussitôt pour elle de la plus vive passion. Adélaïde , attachée alors au fil» du comte de Valsain , s'efforça d'éteindre dans le cœur de ce nouvel amant un sentiment trop malheureux ; mais elle ne fit que l'irriter : éperdu d'amour, il lui offrit sa main, elle fut refusée; prières, larmes, tout fut inutile. Davin, désespéré, se confia à un ami, qui crut de son devoir d'informer le vieux notaire : celui-ci se concerta avec le comte de Valsain, pour solliciter un ordre d'enfermer la tendre Adélaïde. Ce même ami qui l'avait dénoncée l'avertit de l'orage qui la menaçait. Consteruée, effrayée , elle prit soudain la poste , et vint descendre chez moi. Je fus ému, attendri à sa vue. Je l'embrassai de bien bon cœur. Avec le consentement de ma famille, qui la combla de caresses, je lui donnai un asile dans ma maison. Davin découvrit bientôt sa retraite et y accourut. Il implora tour à tour Adélaïde, ma femme, moi, pour faire accepter sa main. Adélaïde était trop sensible pour résister à tant d'amour : elle céda ; mais â condition qu'il aurait l'avcj de son père, ou qu'ils attendraient son décès. Davin , heureux de cette promesse , retourna à Paris; Adélaïde se retira dans un couvent. Le vieux notaire, toujours inflexible, vécut encore deux ans. Tous les six mois Da> in venait à pied de Paris pour voir son aimable amie. Enfin, â la mort du père, ils furent unis des douces chaînes de l'hymen. Adélaïde, régénérée pir ce lien , m'écrit souvent pour se féliciter de son bouheur et déplorer son inconduite passée. Le sieur Martin, mon cher hôte, a été victime de sa cupidité. Il avait amassé, par une longue parcimonie, une somme de quarante mille livres, qu'il avait placée chez un banquier qui a fait faillite; il n'a pu supporter ce terrible revers, et trois mois après le chagrin l'a conduit au tombeau.
On verra , par ce tableau des premières années de ma
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vie, que je (race quinze ans après mon mariaf;e avec ma chère Rosalie, que, si la vertu et la vérité ne mènent pas à la fortune , du moins elles conduisent au bonheur. L'un vaut bien l'autre.