FAITE BEN PER VOI
M. de Verdac était un de ces vieux militaires remplis de préjugés, d'honneur, qui, après avoir usé sa vie à la guerre , au jeu , avec les fennnes , fit sa retraite dans Ifs bras de la dévolion. Il s'était marié une fois, et .s'en était repenti plusieurs. Sa femme mourut d'ennui , de regret d'avoir perdu sa beauté et ses amans. Il en avait une fille qui parcourait .son printemps. Mélanie élail plus jolie que belle ; elle avait de superbes cheveux, mais le front un peu grand ; ses yeux étaient beaux , tendres , quoique noirs , et ses regards, quand son cœur s'animait, avaient l'expression la plus touchante. Sa physionomie ouverle , douce, annonçait la candeur et la tranquillité de son âme. Sa taille élait noble, légère, el un peu au-dessus de la moyenne. Elle ne pouvait parler, agir, marcher , faire aucun mouvement, qu'elle ne développât le charme des gràies. Elle possédait, à un degré supérieur, les qualités que J.-J. Rousseau appelle la science des femmes , la présence d'esprit , la pénéiralion , les observations fines : elle était ires sensible; mais la raison , la délicatesse de son goiU tempéraient sa sensibilité. Elle ne pouvait aimer qu'un homme aimable, et dont l'àme fût aussi noble, aussi généreuse que délicate.
Son père la laissait au courent oi'i elle s'ennuyait un
* laites bien pour vou».
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lien. Il lui avait présenlé divers partis ; mais aiinin ne llallait ni son goi^t , ni ses senliniens . sou < œur les repoussait , et elle ne voulait point d'époux sans l'aveu de son cœur. Le marquis de Valban se mit sur les rangs; i! élait jeune, d'une figure brillante, il avait de la griice, de la légèreté dans le propos el le ton de la bonne compagnie. M. de Verdac l'annonça à sa fille. Valban ne douta pas de plaire , et Mélanie , au premier coup d'ceil , crut qu'il lui plairait : mais, après quelques visites, l'illusion se dissipa ; elle reconnut un fat , et un fat sans esprit , caché sous l'éclat d'une charmante figure. Le vieux Verdac, qui était persuadé qu'enfin Valban avait vaincu les irrésolutions de sa fille, arriva chez elle, d'un air radieux, pour lui demander à quel jour elle voulait fixer la noce. Mais quelle fut sa surprise , à la réponse très négative de Melanie ! Indigné , emporté de courroux , il jura le nom lie Dieu , malgré les promesses faites si souvent au père Ambroise , .son confesseur , et lui promit un célibat éternel : «Ou bien, mademoiselle, ajouta- t-il , vous épouserez « le président de La Barre ; je suis las de vous chercher des • maris dans la ville , c'est le sixième que vous m'avez re- « fu.sé. Le président est mon ami , il a einquanle ans; tant « pis pour vous et pour lui ; mais il jouit d'un revenu con- «sidérable et d'une excellente réputation. — Permettez, «mon père, que je le voie, peut-être le préfèrerai-je à « M. le marquis de Valban. — Il suffit ; demain je te l'a- « mène. »
En effet, le jour d'après ils arrivèrent l'un et l'autre au parloir. Mélanie vit un homme d'une physionomie heureuse, qui avait encore toute la verdeur de l'âge \iril, qui s'énonçait avec grâce et facilité. IMle démêla un caractère honnête, sage, embelli parl'aménilé. Excédéedu couvent, des perséculionsdesou père, qui voulait absolument avoir des pelils-tils pour les élever à sa fantaisie et occuper ses longs loisirs, elle donna son aveu; le mariage fut arrêté pour être célébré dans trois mois. On lui ouvrit les portes du couvent; elle vint chez son père, y recul les visites du président , qui , découvrant tous les jours dans sa prétendue les qualités les plus aimables et les plus attachantes, se rappela qu'il avait un cœur pour aimer. Mélanie, à son tour, au défaut d'un sentiment plus tendre, trouvait, dans son estime pour le président, le principe d'un atlachement qui devait suffire pour remplir son âme et rendi'e Icui- chaîne for-l\inée.
Le président avait un neveu, alors à son régiment, el qu'on attendait vers la fin de septembre, un mois avant la célébration du mariage. Le président l'aimait de l'amitié la plus vive; il avait culti\é sou enfance, el, enchanlé du succès de ses soins, il ne cessait d'en faire l'éloge. Mélanie quelquefois y faisait atlenlion; parfois elle en parlait , et demandait même de ses nouvelles, non sans quelque embarras. Le 15 septembre, on partit pour la terre de Verdac, où devait se faire la noce. On ne s'y occupa que des projels analogues à la fêle, des achats des bijoux , des robes: on ne parlait que de ces apprêts, des plans de l'avenir; par intervalle, du chevalier de Florville ; c'était le neveu qu'on atlendail avec impatience et qui ne paraissait pas. Enfin il arriva : c'était l'après-dinée. Le chevalier entra dans le salon, en bottes et en uniforme; il alla se jeler dans les bras de son oncle. Mélanie, qui jouail au reversi, fit fautes sur fautes pour examiner Florville. Le président le présenta à Verdac et celui-ci à sa fille; b'iorville la regardant allenlivemenl rcsia un moment dans mie espèce d'immobilité. Mélanie, de son
côlé, gardail le silence , cherchait des idées et n'en (fouvait point. «Eh bien! dit Vei-dac au chevalier, faut-il vous prier de l'embrasser?» Florville prit la main de Mélanie el la baisa. « Bon , dit Verdac , qu'il est timide pour un militaire! Allons, embrassez -la sur les deux joues, c'est moi qui vous l'ordonne. » Ce qui fut exécuté, non sans quelque émotion de part et d'aulre.
Ce moment décida du reste de leur vie. Il est des âmes qui .s'allendent, se cherchent et s'unissent au premier coup d'œ-il pour jamais. Pendant toute la soirée, le chevalier attacha ses regards sur Mélanie; elle détournait les siens, les baissait , les promenait dans le cercle; puis, sans y songer, les ramenait sur Florville.
Le chevalier de Florville u'avait point les traits réguliers; il n'était ni beau ni joli; il élait brun; sa taille approchait d'une faille avantageuse; un peu maigre, mais leste et bien fait : il avait surtout la jambe belle; ses yeux élincelaient de feu; sa physionomie élait noble; on y trouvait même une nuance de fierté, défaut naturel que sou oncle avait longtemps comballu sans pouvoir le vaincre enticremenl. L'ne affaire que Florville s'était attirée par l'impulsion de ce défaut, affaire où il eut le malheur de blesser dangereusement un de ses amis qui était offensé, fui pour lui la leçon la plus fruclueuse qu'il eût reçue de sa vie, et, si cette fierté ne fut pas étouffée jusque dans sa racine, du moins il sut la contenir, et on peut lui pardonner une imperfection qui donne à l'âme tant de res,sort, el qui est le piincipe du désintéressement, de la générosilé. Il était >if et brave jusqu'à la témérité. H parlait peu, mais .son élncution était pure, élégante, précise. Une mémoire heureuse et cultivée rendait sa conversation intéressante, lorsqu'il daignait s'y livrer; mais il fallail lui plaire pour échauffer son éloquence, ce qui n'élail pas donné à loul le monde. Quoique doué de beaucoup d'esprit, il préférait la société des personnes honnêles et bonnes à tout le brillant du savoir et de l'iniaginalion. C'est par le cœur qu'on lui plaisait et qu'où l'attachait.
Tel était Florville, qui devint Ions les jours plus aimable, plus intéressant, semblable à ces arbres qui produisent des fruits toujours plus doux en vieillissant.
Le premier jour de son arrivée, il fut très gai, très galant ; son âme se montait, il amusait Mélanie, il la flatlail par les traits les plus ingénieux et les plus délicats; mais insensiblement celle gaité s'éleignil. Le silence enchaîna sa pensée, ou plutôt sa pensée était une, et c'était Mélanie; il cherchait la solitude. Un jour, égaré dans le parc, il s'assit au pied d'un arbre; entraîné dans son rêve, il prend son couteau et grave jusqu'à trois fois le nom de Mélanie sur l'écorce de l'arbre. Revenu à luimême, ce nom trois fois écrit, qu'il relisait, qu'il prononçait, qu'il répétait avec une expression si tendre, en frappant son oreille éveilla .sa raison ; ce fut pour lui un Irait de lumière qui lui montra le précipice ouvert sous ses pas. Il en frémit, el dès ce inouient il résolut d'étouffer sa pa,ssion , d'éviter Mélanie autant qu'il le pourrait, sans blesser la bienséance, sans inspirer des soupçons. Mélanie ne jouissail pas de plus de tranquillité. Son âme, aussi tendre, niais moins ardente que celle de Florville, se trompait .sur le sentiment nouveau qui l'agilait; elle croyait que c'était de la simple amitié, et l'amilié lui paraissait un seulimenl bien doux, bien au-dessus de l'amour, dont on parlait tant dans le monde. Cependant elle rêvait aussi; elle élait timide, embarrassée avec
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Florville, ne le regardait que furtivement, encore se refusait-elle fréquemment cet innocent plaisir. Souvent ils se trouvaient à la promenade à colé l'un de l'autre, sans se parler, sans oser se regarder; chacun rêvait de son côté.
Florville, bien résolu de ne point Iraliir son oncle et les lois de l'homieur, fit les efforts les plus violeiis pour renfermer son secret dans le fond de son cœur. Sa situation était douloureuse, terrible; pendanl le jour il s'enfonçait dans les bois, ne paraissait presque qu'aux heures du repas. La nuit, il se levait vingt fois, se promenait dans sa chambre, ouvrait ses fenêtres, allumait sa bougie, prenait un livre et ne lisait pas; le sommeil, l'appétit le quittèrent , la fièvre le saisit.
Le président avait amené avec lui son médecin, homme aimable et philosophe pratique, qui convenait que la médecine dégénérait quelquefois en charlatanisme, et qu'elle travaillait presque toujours dans l'obscurité, s'appiiyant sur des conjectures et donnant beaucoup au hasard. Ce docteur ordonna les remèdes analogues au teuq)érainentct à la maladie de Florville. Mais l'effet ne répondait point à tes espérances, ce qui l'élonna. Cependant un matin il le trouva un peu mieux. Le malade avait enfin succoiubé sous le poids de la lassitude , du sonnneil et dormi quelques heures. Le docteur lui tJlait le pouls, se félicitait d'y trouver moins d'agitation, qnarid tout h coup Mélanie entra avec son pèie. 1-e docteur les salua, annonça la prompte convalescence de Florville, et pour mieux s'en assurer, reprenant .son bras, il fut bien étonné du changement, de la rapidité des pulsations'. Il consulta les yeux et le visage du malade : un feu vif et nouveau le colorait, l'eullainmait. Le docteur conçut des soupçons; il suivit attenlivemcut ses mouvemens, ses discours : il eut bientôt le mot de l'énigme. Content de cette découverte, il se tut et s'éloigna. Ouelqucs instans après, sans affectation, il invita le président à le suivre dans le jardin. "Savez-vous, lui dit le docteur, que votre neveu m inquiète?— Vous m'étonnez; j'ai cru que ce n'était qu'une fièvre de chaleur. — Vous croyez juste; mais le principe n'est pas dans le sang; il est dans le cour, et la faculté de Paris a bien peu de remèdes pour les maladies de l'âme ; les guéiir n'est pas l'objet de nos études. . Alors il lui communiqua ses doutes , ou plutôt l'assura que sou neveu aimait éperdument la belle Mélauie. Le piésidenl, très surpris, le pria de garder sévèiement le secret , ajoutant qu'il verrait ce qu'il aurait à faire.
La diète et l'eau éteignirent enfin la fièvre de Florville ; sans être dans la meilleure sauté, il fui du moins sans maladie. Dès ce moment, le pré.sident fixa son attention .sur lui; il observait ses démarches, étudiait tous ses mouvemens : il le voyait triste, rêveur, très rarement avec Mélauie; à peine laissait-il échapper quelques mots lorsqu'il .se trouvait auprès d'elle; il semblait même qu'il rhcrchait à l'éviter. D'autre part, Mélauie ne quittait point sou père; elle aimait, disait-elle, la broderie, et venait de commencer un ouvrage, ce qui l'engageait à tenir ses yeux baissés; elle se mêlait très peu de la conversation, et celle société qui était venue pour célébrer une fête semblait s'apprêter ù une cérémonie lugubre.
Opendant le président, peu soupçonneux par caractère tcar il avait rame belle et vertueuse), ne découvrant
' Celle situation ressemble un peu à celle d'.\nt;ochus Soler cl de la belle Sliatonicc.
aucun indice de l'amour prétendu de son neveu , combattit les .soupçons du docteur, et crut, pour cette fois, sa perspicacité eu défaut; il attribua la tacitnriiité, la rêverie de Florville à l'uniformilé des plaisirs de la campagne, au peu d'activité de la vie qu'où y mène » Le goflt des champs, disait-il au docteur, est celui des âmes .sensibles. J'ai mauvaise opinion de celui ou de celle qui ne les aime pas ; je n'en ferai ni mon ami ni ma femme. Florville est né pour en sentirions les charmes; mais il est jeune encore : d'ailleurs il peut avoir, loin d'ici, quelqn'objet (|ui l'occupe, et que, sans dinUe, il regrette. » Le docteur n'en crut rien ; mais il laissa son ami dans son erreur.
lu incident nouveau changea la scène et jeta une grande clarté sur le fond du tableau. On avait arrangé une partie, on voulait aller diiicr à trois lieues du château; ou partit par la matinée la plus fraîche et la plus riante : malheureusement ce sont toujours les plus belles journées qui anièiicnt les orages. Il s'en éleva un des plus terribles ; tiiiit le ciel se noircit, une épai.s.se nuée sen;biail prête à foudre sur la tête des voyageurs; les éclairs sillonuaient l'air, le tonnerre grondait, redoublait avec un horrible fracas : il ne s'offrait aucun asile, et l'on hâtait la vitesse des chevaux pour atteindre un village distant encore de plus d'une demi-lieiic. Mélauie était avec son père et une autre femme dans la première voiture: Florville, le président et le docteur suivaient dans une autre. Tout à coup l'éclair brille, la fondre part, vole autour de la voiture de Mélanie ; les chevaux s'épouvanlent, eonieut d.ms la plaine à Iraveis les sillons et les guérets ; les maîtres, les valets jettent des cris effroyables ; Florville s'élance impétueu.sement du carrosse s'éciiant ; « Ah! Mélauie." Malgré la pluie horrible qui tombait, il jette sa redingote, son chapeau et court avec une légèreté incroyable au-devant des chevaux. Heureusement, an lieu de courir vers la rivière qui n'élait pas fort éloignée, ils alUiienl du <'ôlé opposé et gagnaient les hauteurs, ce qui ralentissait leur impétuosité. Florville les atteint, les arrête d'un bras vigoureux, vole ensuite à Mélanie, la trouve évanouie dans les bras de son père, l'enlève, la porte .sous un rocher dont la saillie formait une espèce d'auvent, et la rappelle à la vie par tous les soins possibles. Tout cela fut exécuté avec une rapidité inconcevable. Enfin Mélanie ouvrit les yeux : soudain l'orage s'apaisa. Florville. revenu i lui-même, s'étonna, rougit de la vivacité de son zèle et revint vers son oncle l'air confus, sans proférer une parole.
Le docteur et le président n'avaient pas perdu de vue le chevalier. «Qu'il est brave et leste! s'écria le docteur enserrant la main à son ami. Doutez-vous encore qu'il lie soit amoureux? C'est un chevalier du vieux temps. Ai-jemal vu? me suis-je trompé? — Non, je ne le crois pas, et vos observations sont jusles ; mais je vous demande toujours le plus grand secret. » Le reste de la journée, Florville s'abandonna à sa rêverie : il s'échappait souvent pour aller dans les bois chercher la solitude et ce profond silence, si doux aux âmes sensibles et affectées ; quand il rentrait dans le salon, ou lui trouvait le visage changé, triste, abattu; il supposait nue horrible migraine, et l'air lui était nécessaire.
Revenu chez Verdac, il passa toute la nuit à réfléchir sur sa situation; elle était affreuse ; il idolâtrait Mélanie; sans elle la nature allait devenir son tombeau; mais son oncle, son bienfaiteur, son ami, o-^crait-il le trahir? lui
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ravir pa femme et son bonlteur? Non, le prorédé serait horiible, ce serait riiir;ralilu(ie la plus noire; il valait mieux se résoudre à périr de douleur et de désespoir. Il forma cent prnjels, passa le reste de la nuit à écrire à Mélauie. Il avaii d'abord fait une lettre de six pages, il en fit une aulie de quatre, puis il la réduisit à deux; enfin la lellre ne contint plus que quelques lignes.
Au poiur du jour il éveilla .soi! laquais et lui ordonna de préparer les chevaux pour retouiner ,^ Paris. Son départ décidé, il épia l'heure où Mélanie allait chaque matin 1 sa volière donner à manger ;i ses oiseaux : il attendit ce moment avec l'impalience d'un co'ur crnelleinenl agité ; il voulait lui-même remettre sa lellie, voir encore Blélanie et lui parler pour la dernière fois. Dès qu'il l'entrevit dans le jardin, il la suivit d'assez loin et l'aborda dans l'insiant qu'elle di.siribuait la graine à ses nourrissons. « C'est vous, monsieur? dit Mélanie en hésitant. — Oui , mademoiselle, moi-même, qui i herche la solitude, le repos et ne les trouve nulle part, » Mélanie ne répondit rien et continua ,sa distribution. Après quelques momens de silence, Florville s'é(ria : «Qu'ils sont heureux, ces oiseaux! ils suivent sans regrets, sans remords la pente de la nature, et ils sont les objets de vos soins, de vos caresses! — Ils ont au.ssi leurs chagrins, leurs douleurs.» Et puis chacun se tut. Le déjeuner des oiseaux fini, ils entrèrent dans une allée de marronniers ; elle était sombre, le jour lui-même élait voilé : sur la roule était im berceau de lilas, de myrtes et de lauriers , .sous lequel était le buste de Mélanie , sculpté en marbre. Au bas on lisait ces dent vers de Voltaire ;
Mélanie est son nom , la main de la nature De SI s aimables dons la combla .sans mesure.
Florville s'arrêta immobile devant ce buste, lut à haute voix les deux vers, puis se précipita an pied de la statue, en s'écrianl : - Adorable Mélanie! oui , rien n'est si parfait que vous. • 11 entoura le buste de .ses bras, le baisa, et l'arrosa de ses larmes. «Que faiies-vous, monsieur, lui criait Mélanie aussi égarée que lui ; y songez-vous ^ Quel est donc ce délire? Florville, remis un peu de cette vive émotion , se releva , affecta ini air plus tranquille. — Mademoiselle , oui , vous avez raison , je suis dans le délire , mon esprit s'égare ; je suis le plus malheureux des hommes! mon oncle esl si respectable! il a protégé mon enfance, il m'a toujo.rs servi de père ;quedis-}e?ilesl mon père ; il doit êlre ce que j'ai de plus cher sur la terre. Mademoiselle, je pars ce malin , tout à l'heure, et je ne vous verrai plus ; daignez recevoir celte lettre , qui vous expliquera le ninlif d'un dépari si précipité, si cruel. En lui parlant ainsi , il tombe à ses genoux , prend sa main , la baise trois fois avec le plus vif transport , lui fait recevoir sa letlre, et part counne l'éclair.
Ses chevaux l'allendaient dans la cour du château; il moule chez son onde .lui dit qu'il a reçu , A la pointe du jour , un exprès qui lui annonçait qu'un de se.s amis intimes était .^ l'extrémité, le demandait sans cesse, el qu'il ne pouvail lui refuser celle dernière mai'que d'amitié. Le président vit que sou neveu ne savait pas mentir , et que la maladie de cet ami n'élait qu'une excuse pour couvrir la cause de son départ. . Rien n'est pins juste , lui dit-il , qu'une lelle absence; mais nous ne sommes qu'à dix lieues de Paris ; il est aujom-d'hui samedi ; mercredi , l'on passe mon coiUral de mariage avec Mélanie , je veux absnlumen! vous aM>ir pour t''ui.iin. Florville alli'gna ceni ex-
cuses pour se dispenser d'être prèseni ; mais son oncle l'en pria avec tant d'instance , lui témoigna tant d'amitié, qu'il promit , et donna sa parole d'arriver mercredi à l'heure du contrat.
Mélanie, restée .seule dans le pare , une lettre .^ la main, qu'elle a reçue sans trop savoir comment , après l'avoir tournée et retournée , la met dans sa poche sans oser l'ouvrir; accablée de tristesse, du poids d'ini sentiment qu'elle ignorait, elle s'en revient à pas lents dans sa chambre.
Le président , après le départ de son neveu , voulut savoir si le cœur de Mélanie n'avait pas reçu de commotion de l'amour ardent qu'elle avait inspiré. Il se fit annoncer chez elle ; il la trouva dans un fauteuil , son mouchoir à la main , et les yeux bien rouges. • Eh , mon Dieu , mademoiselle, vous venez de pleurer ? — Il est vrai, monsieur. — Et peut-on, sans indiscrétion, vous demander le sujet de vos larmes? Seraient-ce les approches de noire mariage qui les font couler? — Non, monsieur, j'espère être heureuse avec vous , et je ferai tous mes efforts pour contribuer ;\ votre félicité. — Ces sentimens sont dignes de voire âme, et j'étais a.ssuré de lesy trouver; mais i* votre âge, et peut-être dans aucun temps de la vie, on n'est point maitre de donner telle ou telle penle à son inclination. Nos désirs, nos pensées, nos sentimens sont indépendans de nous ; convenez avec franchise , a\ ouez à votre meilleur ami , si , en ce moment , votre cœur est dans la même situation , jouit du même calme qu'il éprouvait quand j'eus l'honneur de vous être présenté? — Vous méritez , monsieur, ma confiance ; et je veux , je dois vous dévoiler jusqu'au dernier repli de mon âme. Libre de prévention el de tout attachement , j'avais rerusé divers partis, tous d'un âge analogue au mien : quand j'eus l'honneur de vous voir, je n'hésitai pas à vous donner la préférence; votie physionomie annonçait la candeur, la noblesse de vos .sentimens, et mon premier coup d'œil ne m'a point trompée. Voil.^ , monsieur, ce que j'étais alors. Vous me demandez si aujourd'hui je jouis de la même tranquillité; je vais m'expliquer sans délour. D'abord je vous donne ma parole que je n'auiai jamais d'antre époux que vous , si vous persistez dans le même sentiment. Mais mon cœur n'est plus le même ; il est agité, troublé; un a.scendant impérieux y domine, l'entraine malgré mes efforts. — Ainsi vous aimez pour la première fois? — Ou' , monsieur , si c'est là de l'amour ; mais ne vous alarmez pas' d'un mouvement passager ; mon estime pour vous , vos
boutés —Je le crois; mais étendrez-vons la confiance
jusqu'à me nommer le mortel assez fortuné pour vous avoir inspiré une passion aussi vive? — Oui , monsieur, il le faut bien. Hélas! c'est celui que le sort, que les circonstances ont amené ici. — Florville, mon ne\eu? — Lui-même. » En prononçant ces mots , la rougeur couvrit son visage; et s'iiiclinant, elle le cacha dans .ses deux ntains. - Florville est aimable; il est plus, il est honnête, vertueux : votre goiM pour lui peut êlre justifié, et ne doit pas surprendre. Est-il insiruit de son bonheur? — Je ne le crois pas : jamais mon secret ne m'est échappé. — Et croyez-vous que son âme réponde à la votre, qu'il ait aussi de l'amour pour vous? — Oui , monsieur; je dois le présumer. — Il vous a d(mc déclaré ses sentimens? — > Jamais; au contraire, je me suis aperçue qu'il m'évitait avec soin , qu'il craignait ma présence ; aujourd'hui, pour la première fois, il esl venu me joindre à ma \olièrc; nous nous sninmes promenés quelques momens, balbutiaiu, au hasard , de» mois sans suilc. Tout .'icoup il s'est
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jetiî au pied de mon biisie -, il l'a embrassé ; il a pleuré : ensuite il s'est relevé , m'a annoncé son dépari , s'est emparé de ma main , l'a baisée avec transport , m'a remis une lettre que j'ai reçue sans m'en apercevoir , et s'est enfui aussitôt sans jamais tourner la tête. Voilà, monsieur, sa lettre : je ne l'ai point ouverte. — Hé bien ! lisez-la , ma" demoiselle. — Non, monsieur, veuillez m'en dispenser, c'est à vous S la lire. — Je vais donc en faire la lecture à haute voix. — Non, je vous en .supplie; ne me parlez plus de FInrville , si vous désirez mon bonheur. — Oui, je le désire avec ardeur ; je m'en occuperai sans cesse ; qui mieux que vous mérite d'être heureuse. Je veux que ma conduite , mes senlimens jusiifientmes projets , et le désir que j'ai de m'attarher à vous par les nœuds les plus doux. Adieu, charniaule Mélanie; je vais doue, puisque vous me l'ordonnez, lire à l'écart la lettre de Florville. »
// sortit et lut ces mots :
«Je m'éloi;yne devons, mademoiselle, pour jamais, «oui , pour jamais : je pars , le c(pur rempli de douleur et «de désespoir, je ne vous verrai plus; je n'y survivrai pas : « ma passion pour vous est moulée à l'excès ; mais mon «oncle m'est si cher, il est si respctablel je lui dois tout, «oui, tout, mademoiselle, jusqu'à mes principes; je lui
• dois, peut-être, mon amour pour vous; car s'il n'avait «orné mon Ame des senlimens les plus délicats , les plus « honnêtes , je n'aurais pas connu le prix de la vôtre Ou'il
• soit heureux ! il le mérite si bien! Mais si j'en mourais, « ne troublez pas sa félicité ; lai.ssez-lni ignorer la cau.se de «cet événement. Adieu , mademoiselle, c'est pour la vie ; «oui, c'en est fait. »
Le président lut plusieurs fois celle lettre, et la communiqua à son ami le docteur : ensuite il y eut de fîrands pourparlers entre Verdac et les deux amis. Mélanie paraissait de temps en temps , se contraij;nail, affeclail la sérénité sur son visage, tandis que la douleur consumait son cœur ; mais elle se soulageait en secret par des pleins aboudans.
Enfin, le jour du conlr;il , ce mercredi si redouté, arriva; jamais le ciel n'avait été si pur , si radieux. Les oiseaux, animés parla beauté du jour, semblaient, à l'en\i, par la vivacité, la mélodie de leurvoix, répéter les chants de l'hymen , et annoncer la fêle pompeuse de cette journée. Le président se présenta chez Mélanie, elle était à sa toilette; une main légère la couronnait de diamans et de Ileiu'S. Elle était un peu pâle ; mais pour la première fois le carmin osa colorer ce teint brillant de fraîcheur. Le président ne l'avait jamais trouvée si élilouissaule. Après quelques complimëns sur sa beauté , il lui demanda si elle persislail toujours dans les mêmes senlimens, si elle était décidée à signer le bonheur de sa vie , et si c'était sans contrainte et sans regret. « Oui , monsieur , je regarde ce moment comme répo((ue de mon bonheur futiu". »Le président la remercia, et lui demanda la permission de l'cml)rasser, ce qui lui fut accordé.
Le contrat devait être signé à midi. Tout le monde était assemblé dans le salon , excepté Mélanie, qui y parut enfin belle et fiaiche comme la rose du priulemps. On la plaça à côié de son futur époux , qui fixait ses rci;ards .sur elle, louait délicatement sa parure, l'éclat de sa beauté. Mélanie rougissait, baissait les yeux, et tâchait quelquefois de sourire.
Le président , qui attendait Florville , avait aposté son valet de chambre sur l'avenue, pour venir l'iiiï-
Iruire de son arrivée dès qu'il paraîtrait. Mais il tardait > elle présideiM, sous divers prétextes, reculait la céréluouie. Enfin Jean vint lui dire à l'oreille que .'ou neveu était dans le château, et qu'il allait faire nue toilette. •Dites-lui. répliqua-t-il , que je veux qu'il vienne dans son négligé, que j'ai besoin de lui. • Ensuite on procéda a la signature. Mélanie venait d'écrire son nom dune main Iremblante, l'orsque tout à coup on annonça le chevalier de Florville. A ce nom elle tomba dans un fauteuil, sans rien voir n'y entendre. Florville salua légèrement l'assemblée , et s'avança pour embrasser son oncle. — Non, lui dit le président, d'un ton grave et sérieux ; je ne vous embrasserai qu'ai)rés que vous m'aurez fait la grâce de signer ce contrat de mariage. Il prit alors une plume, la lui présenta, Florville signa; puis, les yeux chargés de pleurs, il embrassa son oncle . qui le serra tendrement dans ses bras. Il demanda ensuite la permission d'aller s'habiller. ■ '^ou , je vous prie d'avoir la complaisance d'écoutei' la lecture du contiat; je veux avoir votre avis. Lisez, M. le notaire.» Le garde-note prit ses lunettes, et lut d'une voix pleine et ferme ; • Contrat de mariage entre «haut et puissant seigneur, Louis-t.ésar , vicomte de
• Florville, capilaiue au régiment du roi, et haute el
• puis.sanle demoiselle Mélanie de Verdac. »
Mélanie, Florville, se lèvent aussitôt de leur sièges, croyant rêver, avoir mal entendu ; «Quoi! mon oncle?— (Juoi! monsieur!— Oui, mes chers enfans, leur dit cet excellent oncle en les prenant par la maiu ; je vous unis l'un à l'autre, vous méritez votre bonheur ; je ne me suis décidé qu'apré-s avoir observé votre conduite dans une situation dangereuse, .si difficile. Vous avez déployé tous deux le caractère le [lins noble, les plus rares vertus, et j'ai cru devoir les récompenser. Il est bon que la vertu soit quelquefois heureuse. Et moi , ma récompense sera dans voire félicité. »
On célébra la fête avec l'ivresse et le tulmulte de la joie; loul le château élait dans l'enchantement : on ne savait qui l'on devait aimer, admirer le plus, du président, ou de Florville, ou de Melauie ; et le premier ne s'est jatuais repenti d'avoir fait des heureux.