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LE PROVINCIAL ÉLEVÉ A PARIS

(histoire de NICOLAS REMl).

Lps illusions de l'orgueil sont la source de DOS plus grands maux : mais la contemplation de la misère humaine rend le sage toujours modéra.

J.'J. Rousseau.

M. Rémi était un honnête procureur, d'une |)etite ville de Provence nommée Mnnosque , ville fertile en oliviers et en têtes à perruque, (le M. Rémi, qui descendait peut-être du Rémi qui avait baptisé Clovis, et qui s'était fait saint, sentit dans .sa belle jeunesse les aiguillons de l'amour, et ses désirs se fixèrent sur mademoiselle Perret le de la Gaudinière, fille d'un vieux capitaine invalide, décoré delà croix de Saint-Louis, et de dame Françoise Varnier, qui, après avoir grondé, contrarié, désolé, trompé tonte .sa vie son cher époux, lui avait laissé en mourant deux enfans, l'odeur de sou nom, et

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des dettes. Les doux fruits de ce tendre hyinénée étaient M. Alexandre-Hector de la Gaudiiiiére, mort jeune, lieutenant au régiment de "* , et notre demoiselle Perrelle, qui, n'ayant pour dot, pour unique espérance que ses charmes, l'orgueil des hauts faits de son père, six chemises neuves, trois vieilles robes de sa mère, fut obligée de fléchir sous l'impérieuse loi de la nécessité, et d'épouser M. Antoine Renii , le procureur.

Elle ne s'en repentit pas : M. Rémi était un homme d'un sens droit, d'un esprit juste, intelligent, deinceurs très pures, d'un caractère doux et plein de bonhomie; il touchait la main à tout le monde, à son menuisier, à son métayer , à un grand seigneur , même à un conseiller au parlement. Il avait une petite maison de campagne à une lieue de la ville, qui faisait le bonheur de sa vie. H y allait les dimanches et fêtes; il y passait les aulorane.s, et lorsqu'il se promenait dans son petit jardin , avec sa petite jaquette et son bonnet decoton blanc, il n'aurait pas changé son état contre celui d'un roi ou d'un président. La sérénité de ses jours, la paix de son hymen furent troublées par très peu d'orages, parce qu'il sut respecter le noble sang de sa chère moitié, qui fut toujours, à peu près, de son avis, et qu'il ne douta pas une minute de son jugement ni de sa vertu. Quant à madame Rémi, elle n'oublia jamais qu'elle était fille d'un capitaine invalide , chevalier de Saint-Louis , et sœur d'un lieutenant d'infanterie. Le ciel avait béni leur couche nuptiale; quatre rejetons, deux mâles et deux femelles , assuraient la postérité et le nom de Rémi.

L'ainé de ces enfans s'appelait INicolas; il était l'objet des plus tendres affections de la mère, parce qu'elle lui trouvait l'air noble, et beaucoup de ressemblance avec son frère le lieutenant. Elle n'épargnait rien pour sa parure ; elle voulait qu'il brillât par les habits, les bijoux, qu'il éclipsât tous ses petits camarades. Quand il était bien paré, on le félicitait , on lui disait qu'il était beau, charmant ; ainsi cette mère imprudente fécondait en lui le germe de la vanité. Dès que ce cher fils eut atteint l'âge où l'âme reçoit les premières semences des v ices et des vertus, madame Rémi voulut qu'on lui donnât une éducation qui pilt le faire distinguer dans le monde , et l'élever un jour au-dessus de sa sphère. Elle sollicita vivement son mari de l'envoyer à Paris, alléguant que c'était dans celte capitale seule que l'on prenait le ton et les manières de la bonne compagnie, qu'on perfectionnait son langage , qu'on le dépouillait de cet accent indigène qui déchire les oreilles délicates des Parisiens. Le bon Rémi répondait à cela, que cette dépense serait onéreuse pour lui qu'elle excédait les limites de sa fortune, quoique son élude, il est vrai, lui valût environ mille écus; que d ailleurs son fils ISicolas , étant destiné à le remplacer, n'avait lias besoin de la prononciation de la capitale, qu'il suffisait qu'il parlât comme son père et sa mère; qu'à l'égard des manières, il y avait un maître â danser dans la ville, à quatre livres par mois, qui suffirait pour le former et lui donner de la grâce.

Ce raisonnement fut vivement réfuté par madame Rcmi; elle déclama avec chaleur contre l'éducation des provinces, le mauvais ton, '.'air gauche, emprunté des jeunes gens de la ville, leur embarras, leur stupidité auprès des femmes ; enfin elle parla si bien et si long-temps, que le bon Rémi, accoutumé à céder, et qui aimait la paix , se rendit à la raison ; il fut donc décidé que le petit INicolas irait i Paris étudier le latin , les usages du beau

monde, et l'accent parisien. On choisit une pension qui avait de la vogue, et où se trouvaient beaucoup déjeunes gens de condition. Les élèves y étaient revêtus d'uu habit uniforme et militaire, sublime invention des instituteurs pour inspirer aux enfans le dégoilt des autres états.

Quand le jeune Mcolas, qui approchait alors de sa dixième année, sévit paré de cet uniforme, et devenu l'égal, le camarade des petits chevaliers , des comtes, des marquis, il ,se crut transporté dans la région du bonheur et de la gloire. 11 s'attacha très peu au latin , négligea son Despautère ; mais il épura sa prononciation , fit de grands progrès dans la dan.se. Les instituteurs, qui recevaient tous les ans , en dons gratuits , de madame Rémi , du café de Moka, de l'huile, des fruits du pays , l'assuraient que son fils réussissait au mieux ; que sa figure se développait, qu'il perdait tous les jours son accent territorial, et qu'il dansait avec beaucoup de grâce. Celte tendre mère triomphait à la lecture de ces lettres : «Vous voyez, disait-elle à son mari, les obligations que vous m'avez; votre fils n'aurait jamais pu effacer ici la rouille provinciale ; il n'ei'it été qu'un homme ordinaire, un bourgeois. — Cela se peut , madame ; mais je ne veux pas faire de INicolas un cardinal , ni un joli homme; il nous faut un garçon raisonnable, laborieux, sage, et capable d'être un bon procureur.

Dès que le jeune Reini se fut assez barbouillé l'esprit de quelques bribes latines, de syllogismes, et d'une philosophie qui n'était pas celle de Socrate , son père songea à le placer chez M. Arnaud, notaire, un ancien ami, pour le faire travailler dans sou étude. Mais ce plan-lâ n'était pas du goût du petit Rémi ; il écrivit à sa inere qu'il la suppliait de lui obtenir la permission d'apprendre à monter à cheval et à faire des armes; que plu.sieurs gentilshommes de ses camarades, entre autres le chevalier de Mérac, avec qui il était intimement lié, avaient quitté la pension pour entrer au manège, et qu'il serait au dé.sespoir de ne pouvoir cultiver d'aussi bons amis.

Madame Renii, très flattée desl taisons brillantes de son fils, trouva la proposilion judicieuse. Le procureur, au conlraire , la croyait irraisonnable. « A quoi , disait-il , lui servira l'art de l'équitation ? Pourvu qu'il sache .se tenir à cheval comme moi, pour aller à la campagne, n'en .saurat-il pas suffisamment ? Et pourquoi apprendre à faire des armes? veut-il devei.ir un spadassin ; tuer quelqu'un? — INon ; mais si on l'insulte , comment repou.sera-t-il un affront?—Par un bon procès ; n'y a-t-il pas une justice et des lois? Vous agissiez en sens inverse de J.-J. Rous.seau : d'un gentilhomme il veut faire un menuisier; et vous, d'un roturier vous voulez faire un prince : non, madame; qu'il apprenne le métier de procureur, et non à se pavaner sur un cheval. » Cette réponse piqua au vif madame Rémi; elle bouda; la nuit, fil lit à part. Le pacifique époux , qui depuis dix-huit ans n'avait pas déserté la couche matrimoniale , et qui avait passé une mauvaise nuit , consentit enfin que sou fils Mcolas fit son cours d'équitation, et apprit l'art de l'escrime; en conséquence, on pria M. Arnaud, le notaire, de le recevoir chez lui, et de l'envoyer an manège.

rs'icolas Rémi , paré du premier éclat de la jeunesse , entrait alors dans sa dix-seplieme année; il avait une taille svelte, élancée, de beaux cheveux châtains, les sourcils bien dessinés ; .ses yeux noirs brillaient de vivacité; sa physionomie était heureuse et avait de la douceur; une belle jambe , nue tournure aisée achevaient le portrait

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d'un homme charmant. Les femmes lui trouvaient de l'esprit, et il en avait; son éloculion élait, avec elles, facile et abondanle : avec les hommes, l'activité de son imaî;inalion paraissait s'éteindre, il parlait peu; cependant il avait de la pénélralio;i ; et sans aucun talent décidé, il aurait pu exercer sai;emcnl les emplois de la société. Son caractère était flexible et doux; mais son âme sans ressort, recevait aisément toutes les impre.ssinns qu'on voulait lui donner. La vanité, le goiM de la parure, l'ardeur de briller par les petites cho.ses , passion des âmes faibles et conununes , furent celles qui parurent lui donner quelque énergie : ces passions factices, qui agitèient le reste de sa vie, étaient les fruits des principes, des exemples de sa mère, et de sa liaison au collège avec quelques jeunes gens de naissance; il rougissait de .son père, de son état, et ne pardonnait pas à la fortune l'obscurité de son origine ; il en fut toujours inconsolable.

Le beau Rémi, transplanté chez le notaire, eut bientôt le bonheur d'attirer les regards de sa fidèle moitié, femme d'environ quarante-cinq ans, petite brune qui avait de petits yeux vifs et ronds, jadis a.ssez piquante, aujourd'hui chargée d'embonpoint, et arrondie comme un petit ballon. Madame Arnaud, averses charmes, avait reçu de la nature une sensibilité d'organes et de cauir qui ne pouvait déplaire qu'à son mari : elle avait passé sa vie à faire des heureux. La ligure de ce nouveau pensionnaire enflamma son imagination et .ses désirs; elle fixait souvent ses petits yeux ronds sur lui, lui pressait légèrement la main; elle lui donna les erUrces de sa toilelle, où quelquefois, â travers les jours ménagés d'un vaste fichu, brillaient les lis et les amples contours de son .sein; sa jambe était belle; aussi l'inattention, le hasard, qui sert si bien les femmes, la découvrit plus d'une fois aux regards de Rémi. Mais tous ces traits, toutes ses agaceries n'effleuraient ni les sens , ni le cœur de ce jeune Paris ; il restait immobile et froid. Elle comprit alors qu'il fallait éveiller son âme par d'autres moyens , cl intéresser sa vanité. Un matin, à son petit lever, elle le (it venir dans sa chambre. • Vous connai,s.sez-vous, lui dit-elle, en point d'Argentan?— Non, madame, je n'eu ai jamais porté. ^ VoilSdeux paires de manchettes, je vous prie de les examiner. » En même temps elle prit sa main ; et les appliquant dessus, elle trouva que le clair obscur de la dentelle relevait l'éclat de sa peau. Comme il les regardait attentivement, les admirait, elle ajouta : « Allez les renfermer dans votre armoire; n'en parlez à personne, et portez-les pour l'amour de moi. »

Rémi, enchanté, ravi, balbutiait, ânonnait un refus, un remercimeiU, je ne sais quoi.» Écoutez, lui dit cette aimable bienfaitrice , fermez la porte , et venez vous asseoir sur ce sofa ; je jouij d'une heuieuse opulence , votre fortune est bornée; avec une si jolie ligure, vous êtes fait pour le monde , pour y briller : passez chez le tailleur de M. Arnaud, il est prévenu , c'est un homme di.scret ; vous lui commanderez un frac écarlate avec de grands boutons de nacre â la mode; je le paierai , et vous me rembourserez quand vous pourrez. — Ah ! madame ! vos bontés , votre générosité... «C'était tout ce que pouvait dire Reuii , dans la vive émotion qu'il éprouvait, au peii- .ser qu'il allait être revêtu d'un habit écarlale, orné de grands boutons. La dame expérimentée, comprit au trou ■ ble, à l'air radieuxdeson jeune amant, que c'était l'instant de la reconnaissance ; sa jarretière se détacha dans ce moment , elle se tourna pour la replacer ; Rcmi , galant ,

empressé , offrit ses services , fut refusé , et cependant il eut le bonheur de la renouer '.

Dès ce jour, il .se crut au comble de la gloire et de la félicué. Il eut peu à peu des bijoux , une montre ; l'élégance, le luxe ordonnaient sa parure; il ne fréquentait que les jeunes gens de qualilé. Les dons fréquens de sa maîtresse entietenaient sa magnificence ; il allongea et anoblit son nom , et se fit appeler le chevalier de Saiut- Renii. Il se multipliait aux spectacles; il était surtout assidu à l'Opéra , ce spectacle du bon ton , où le cœur et l'esprit se reposent. Il soupa avec les prêtresses du temple , pénétra bientôt dans le sanctuaire , partagea avec elles les offrandes que la tendre Arnaud suspendait aux autels de l'amour. Le notaire qui éclairait .sou élève, apprit sa dissipation et les progrès qu'il faisait dans la science du monde ; il voulut mettre des bornes à cette ardeur de savoir ; il entra chez sa femme pour en conlérer avec elle , et lui dit qu'il voulait renvoyer le petit Kemi à son père , que l'air de Paris ne lui valait rien. • Comment donc! il se porte à merveille; il est frais comme la rose.

— Vous ne m'enlendez pas ; ce jeune homme se perd ici ; il n'y fait rien.... — Erreur! je vous assure qu'il est occupe.

— A des sottises, il perd son temps à l'Opéra, aux Variétés ; il hante mauvaise compagnie. — Il ne voit pourtant que des jeunes gens de qualilé. — Tant pis ; est-ce une .société pour lui ? — C'est la meilleure qu'il puisse voir; il se formera, il apprendra.... — A conduire un cabriolet, à tromper quelques femmes; il enrichira sa mémoire du nom de toutes les créatures de Paris: savante nomenclature! quelle école ! — C'est pourtant de celte école que l'on tire les aud)assadeurs, les généraux, les ministres. — Oui, c'est la pépinière de nos grands hommes; cela saute aux yeux. — C'est li qu'il trouvera des amis qui l'aideront — A se perdre. Apprenez que ces gens-là , en s'é-

levant, ne songent à personne, que feront-ils pour le fils d'u:i petit procureur? Belle manie qu'ont les bourgeois de province d'envoyer à Paris leurs roturiers d'enfans, pour être élevés comme d'apprentis seigneurs ! Moi , madame , si vous eussiez pu me donner un fils , je l'aurais fait étudier dans la province la plus reculée. — Ce n'est pas la première sottise que vous auriez faite. • M. Arnaud eut beau déployer sa logique , l'appuyer de la force de ses poumons; madame lui prouva qu'il avait tort, qu'il fallait garder Rémi jusqu'à ce que son éducation trtl achevée. Il voulut bien y consentir; mais il promit de le veiller de fort près , et de le renvoyer à son village , à la première faute.

Notre nouveau chevalier élait bien loin de vouloir réformer sa conduite, ni son faste ; il occupait sans cesse le tailleur de M. Arnaud, qui .se refusait un habit noir, et usait les siens jusqu'à la trame. Madame réparait ainsi l'injustice du sort qui répand ses biens avec tant d'inégalité: l'union de ces deux amans, leur douce chaîne se resserrait de plus en plus, et n'excédait pas les bornes des fdcullés respectives , lorsque le brillant Rémi fut frappé d'un délire amoureux pour la belle Saint-Denis, danseuse de l'Opéra. Tout se réunissait pour irriter sa passion; la célébrité de la déesse, ses charmes, le cercle brillant de ses adorateurs, son adresse dans l'art de séduire . de préparer les niiuds où s'enlaçaient ses amans. Comment le vaniteux Rémi, nouvel adepte, aurait-il pu échapper aux pièges de celte Circé? Il suivit son char,

' Fulserc igncs cl conscius selhor connubiis.

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s'enflamma, solUcila son bonheur, avec tonte l'ardeur de la jeunesse el du désir. La Sainl-Denis, que les plus légères rétributions avaient payée dans son début , élevait aliirs le tarif de ses faveurs à une hauteur qui rendait les a;)proches difficiles. Elle se taxa à deux cents louis pour le chevalier de Sainl-Renii; et encore fit-elle une grâce. Il était loin de posséder celte somme; l'argent du notaire s'éeoulaitau sortir de sa source. Les dons avaient été fréquens; et quelques efforts qu'il fit pour les faire redoubler, les ressources de part et d'autre s'épui.saient. L'amour rependant, la vanité le pressaient, l'asilaienl vivement; il y rêvait sans cesse ; il confia sa flamme et .son embarras au chevalier de Mérac, son ami. Celui-ci, plus âgé de deux ans, d'ailleurs plus hardi, plus décidé dans ses principes, trouva bientôt un expédient pour payer la Saint-Denis de la caseelle de madame Arnaud ; et il lelui développa. D'abord Rémi hésita, opposa de.5 scrupules; mais son ami le persifla avec (ant de légèreté, d'ironie sur ses remords peu dignes d'un chevalier, qu'il se rendit, d'autant plus volonlicrs qu'il restait derrière le rideau pendant le jeu de la scène, et que Mérac se chargeait du rôle principal. Il ne trouvait rien de si gai, de si piquant, de si naturel , que de s'amuser aux dépens d'une bourgeoise amoureuse.

Le projet concerté , Saint Rémi vint souper en famille chez le noiaire ; pendant tout le repas il affecta un air triste et préoccupé; il dit, vers la fin , qu'il sortirait de très grand matin. Jugez des inquiéludes de la sensible Arnaud ! mais les témoins empêchaient un éclaircissement. Elle ne ferma pas les yeux de toule la nuit ; elle sonna dès qu'elle vit le jour, pour demander des nouvelles de Rémi : on lui dit qu'il était sorli dès l'aube, en bottes et en redingote. A ce récit , les alarmes, les terreurs redoublèrent; elle était dans celle anxiélé lerrible, lorsque, vers les dix heures, on lui annonça le chevalier de Mérac; elle se rappela que c'élait l'ami intime de sou amant. Elle répara bien vile le désordre de sa toilette, s'embtllit d'ime teinte de carmin , et fit enli'er. Il se présenle l'air triste, ténébreux, la démarche grave, une letlre à la main, qu'il lui donna de la part du chevalier de Sainl- Renii, à qui il était survenu un grand malheur. • Eh! quoi ! monsieur , s'écria cette pauvre amante. — Il s'est batiu. — Ah ! dieux! il est mort ! — !\on , madame, au contraire; mais sa silualiou n'en est pas moins fâcheuse; daignez lire celle leltre; vous verrez combien il esl à plaindre. « Elle l'ouvrit d'une main tremblanle. Rémi lui faisait les plus tendres adieux , lui annonçait qu'il était obligé de quitler la France , de renoncer au bonheur de la voir, lui qui périssait d'ennui lorsqu'il élail un demijour éloigné d'elle. ■ Mon ami le chevalier de INlérac, ajoutait-il , vous fera le récit de re cruel événement.— M. le chevalier . parlez ; de gr.1ce , ne me dégni.sez rien. — Ce n'est pas mon inlcntion , madame, d'autant que vos conseils peuvenl lui élre d'une très grande niililé. Hier , à l'Opéra, il eut une dispute avec im officier de dragons; la discussion, comme c'est l'ordinaire, s'éleva sur une bagalelle. Le dragon ne concevait pas qu'on pùl aimer une feunne de quarante ans; mon ami soulenait qu'il en connaissait de très aimables, et bien dignes de rallaehemeul d'un jeune homme; l'autre lui répond malignement que ce sont là apparemment ses bonnes forlunes. Saint-Remi répliqua, que si cela élait, il en ferait gloire. Les esprils s'échauffent ; l'ironie s'en mêle; le sarcasme paît, frappe, blesse, cl soudain rendcz-\ous, pour le malin, au bois de

Boulogne.— Est -ce que vous ne pouviez pas les apaiser, lesraccommoder?— J'ai essayé; mais il élait Irop lard; l'honneur oulragé voulait du sang.— Quel préjugé horrible!-Saint-Remi esl venu me prendre , â la pointe du jour, pour servir de témoin. Le dragon élait accompagné de son frère; ils ont qui! té leurs habits. — Connuent ils .se sont batius en chemise.— Sans doute, on ne se bat pas aulrement. — Poursuivez , tout mon sang se glace. Ce pauvre enfant! — D'abord , mon ami a reçu un coup lerrible ; l'épée a passé jusqu'à la garde — Ah ciel ! je me

meurs: où, monsieur? — Sous le bras, madame ; mais lui , sans s'éloimer , a riposté avec tant d'adre.sse , de vivacité et de bonheur , qu'il a percé sou adversaire de part en part ; la lame sorlait d'un pied. — Cela fait horreur ! — Il est tombé ; le .sang jaillissait à gros bouillons. — Un moment , je vous prie , je suis prêle à me trouver mal. •

Le galant chevalier a tiré soudain un flacon de sa poche, et hiien a fait respirer le sel volatil. Quand il a vu que sesesprilsavaient repris leur cours, il a conlinuéson récit. «Alors nous avons porté tous i os secours au blessé; j'ai arrêté l'effusion du sang le mieux que j'ai pu , et nous l'avons ramené chez lui , oi'i peut-être en ce moment il expire. — Quel événement affreux ! J'en avais le malheureux pressentiment. — 11 ne vous a pas Irompée. J'ai fait tout de snile cacher Sainl-Remi chez moi. De là je suis revenu trouver le frère du dragon pour étouffer celle affaire. Le croiriez-vous, madame? un bon gentilhomme, mais dérangé, idn'mé de dettes, a la bassesse de demander de l'argent , une somme considérable , sans quoi il menace de poursuivre Saint-Remi jusqu'aux envers, de le livrer à la sévérité de la justice. Jugez du désespoir du pauvie chevalier; il faul qu'il parle, qu'il quitle voire maison qu'il aime lant; il ne cesse de pleurer. J'ai déjà couru chez plusieurs amis pour trouver du secours, mais vainement ; personne n'a de l'argent ; les bourses sont fermées, et les cœurs glacés. — Condiien, monsieur le chevalier, exige-t-on ? — Une somme énorme, épouvantable! deux cenis louis! — Elle ne serait pas excessive, si je les avais. — Je doute, madame, qu'il vouliM les accepter de vous. Il m'a confié qu'il vous avait déjà les plus grandes obligations, qu'il aime mieux périr que d'abu!-er de vos bontés. Hélas! il esl perdu, il parlira pour Bruxelles dans une heure. — Il ne jiarlira pas; je ne veux pas l'abandonner ; je suis trop altachée à sa famille; \o\\i mes diamans , qu'il les fasse porter au Monl-de-Piété, et qu'il satisfa.sse cet homme vil qui vend le sang de son frère. — Je vais donc , madame , le déterminer à les accepter. Vous lui rendez un .ser\ice bien important ; et dans quelle circonslance! Que les jeunes gens sont heureux de trouver des amies aussi généreuses que vous ! • 11 se relira, en ajonlani • que son ami ne pourrait venir la remercier aussilôl qu'il désirerail ; que les suites de celle affaire l'occuperaieni probablement le reste de la journée ; que d'ailleurs il ne convenait pas qu'il se montrât si vile, mais que cerlaincmeni, demain au malin, il viendrait lui témoigner l'excès de sa reromiaissance. » Il sortit à ces mots, enchanté de son adressse , et riant comme un fou de l'excellent tour qu'il avait joué àure vieille coqnelle.

Il élail si conlenl de lui-même, qu'il mil trois ou quatre de ses amis dans sa confidence, et que le soir il raconta celle aveninre au foyer de l'Opéra , toutefois en déguisant les noms ; malheureusement tm des écoii-

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lans, ami et confident de M. Arnaud, devina les acteurs de la scène.

liés que Salnt-Remi eut en main ce moliile puissant qui fiéchil les divinités de l'Opéi-a, et bien d'autres, il vola chez la sienne , et l'emmena à la campagne , où f:omus et l'Amour lui filèrent une journée délicieuse. Le lendemain, fidèle aux ensiagemens que Mcrac avait contractés pour lui , il se trouva au lever de sa tendre et bienfaisante amie : il était si pénétré, si reconnaissant du service qu'elle lui avait rendu , qu'il ne put s'exprimer que par les transports les plus vifs, les caresses les plus expressives ; et ce genre d'éloqnence persuadait mieux la dame que les discours les plus étudiés : ils s'enivraient , dans la même coupe, de torrens d'amour et de lélicité, quand l'époux malencontreux frappa brusquement i la porte. Rémi eut à peine le temps de se glisser dans la ruelle. M. Arnaud, malgré le demi-jour de la chambre, s'aperçut que le teint de sa femme était vivement coloré. — tju'aï ez vous donc , madame ? vous voilà rouge comme une pièce d'écarlale : est-ce que vous m'attendiez;? Pensiez-vous à moi? — Non, monsieur, je vous jure; vous étiez loin de ma pensée. VoilJ bien les maris, ils se croient toujours les objets de nos émotions. — Pas tous, il en est de clairvoyans qui savent à quoi s'en tenir et ne résigner : mais venons au but de cette visite inespérée. Vous rappelez- vous, madame, que je vous ai prédit (pie le petit Reini se perdrait dans Paris; qu'il deviendrait un très mauvais sujet ?— Oui , mais vos prophéties sont fausses , connue tant d'autres. — Non ; vraies, madame, accomplies. — Je trouve au contraire qu'il acquiert tous les jours, qu'il a beaucoup gagné — En ruses, en libertinage, en effronterie. — Monsieur, pour juger un jeune homme, rapporlez-vons-en au coup d'(Pil des femmes.

— Oui, pour cei'iain mérite. Vous ne savez donc pas l'histoire de ce petit drolc? — !\Iousieur, vosépilhètes . .. — "^ont pittoresques, bien choisies. — Il faut toujours parler des absens connue s'ils étaient ))ré.sens.^ Aussi fais-je, madame , je ne serais pas fâché qu'il fût là . et qu'il m'entendit : mais avançons, le coule est plaisant et moral; il pourra vous égayer. Ce petit libertin est amoureux d'une fille de l'Opéra, d'une espèce.. . — Je le nie; il 5 le goiH trop délicat, l'aine trop sensible; et s'il aime, c'est h coup sur une femme honnête. — Comme vous, n'est-ce pas ? Mais si vous voulez en savoir davantage , ne m'interrompez pas à chaque phrase. 11 aime vous dis-je, ou plutôt entretient une créature de l'Opéra ?— Où prendrait-il de l'argent ? son père ne le prodigue pas.

— Il en tinuve : il y à dans Paris des femmes charitables qui pourvoient aux besoins de la jeunesse. Il a eu le bonheur de rencontrer de ces femmes de bien, qui achètent leurs galans avec l'or de leurs benêts de maris. — Pure calomnie ; je connais bien Rcmi. — Oui , sans doute, vous le connaissez un ])cu mieux que moi ; cependant vous avez encore des découvertes à faire; sachez que son heureuse étnile,lui a fait trouver une femme ^ ieille et laide qui daigne payer son luxe et .ses plaisirs. - Pour vous

croire, il faudrait des preuves d'une évidence — Vous

en aurez, patience; c'est donc comme je vous disais, une feunne vieille et laide... — Défaites-vous de ces loiutions grossières ; qu'en .savez-vous ? — Mon Dieu , lai.ssez-moi parler à ma manière, je n'ai pas le choix des expressions. Je disais donc que le beau Hemi, aux gages d'une beauté .surannée (le mot est plus doux , .s'était pris d'amour pour une nymphe dansaule: mais cette pi'incesse demandait,

en retour de sa sensibilité , une petite rétribution de deux cents louis ; et point d'argent , point de fille d'Opéra. Où prendre cette .somme ? Vous allez voir que l'amour est inventif. Écoutez bien ceci;il va se battre, tue son homme; pour a.ssoupir l'affaire et apaiser un frère avide, il faut deux cents louis, ou .s'expatrier, s'éloigner d'une femme adorable : affreuse situation ! Mettez-vous pour un moment à la place de cette tendre amante ; qu'auriez-vous fait ? Celle-ci aurait mis son pauvre époux en gage pour sauver son amant. Pour cette fois elle s'est contentée d'y mettre ses diamans; elle les donne à un chevaliir contident, porteur de la nouvelle, qui, dit-on, a fort bien joué son rôle. Muni de la somme, l'amoureux Rémi a volé chez sa belle, qui a reçu à bras ouverts l'encens et le sacrificateur. Eh bien ! madame , vous gardez le silence? vous avez l'air un peu étonné. Ne trouvez-vous pas que cet essai vaut un coup de maître? Ce jeune homme ira loin, très loin; mais vous rêvez toujours ? Est-ce que vous douteriez encore ? — L'action est si noire, si infime, que je ne puis me persuader...' — Vous n'êtes pas facile à convaincre ; je vois bien que, pour guérir radicalement votre incrédulité , il faut des pièces justificatives et parlantes. » A ces mois , il lui présente un écrin. ■ Voyez, madame, par vous-même , et si je suis digne de croyance.» Madame reçoit l'écrin, l'ouvre en tremblant , et reconnait ses diamans. « Eh bien ! est-ce là de l'évidence ? sont ce des preuves ? » Point de réponse. « A propos, madame, avez-vous déjeuné? — Non, monsieur. — [Si moi non plus : il faut prendre quelque chose ? Il e.st lard.» il sonne, l'on entre; il demande deux tasses de chocolat , pendant qu'on va le cheicher, il se promène dans la chambre, parle du temps, cite les nouvelles du jour. Madame ne répondait que par monosyllabes ; le chocolat est arrivé, il lui en offre une tasse qu'elle refuse. « Vous avez tort , il e,s( bon.» Il prend tranquillement le sien, boit son verre d'eau, .se lève, s'approche du lit. «Adieu, madame ; (Jui bien fera , bien liouiera. Je m'en vais à la messe. 1 11 s'enfuit à ces mots, laissant nos deux aiuans tête à tête.

Le galant Rémi, pendant ce long récit, était immobile et souffrant; il retenait son haleine, s'enfonçait dans la ruelle , se rapetissait tant qu'il pouvait. Au départ du mari , il n'osait plus si rtirde son gite; la dame était muette, glacée d'étonnement et d'humiliation ; mais bientôt le dépit, la fureur s'eniparant de son àine, elle appela trois fois Rémi, qui parut enfin, honteux, les yeux baissés, plus froid, plus sot qu'un ministre disgracié. Elle, au contraire, enflammée de colère, le parcourt avec ses petits yeux ardeiis. « Eh bien ! monsieur, qu'avez-vous à dire pour votre justification? — Rien, madame : j'avoue ma faute, je suis le plus coupable des hommes.... — Sortez , monslie , sortez d'ici , de la maison , et ne paraissez jamais devant mes yeux. •

Voilà le beau Rémi chassé du jardin des délices, sans argent, ayant coupé dans sa racine l'arbre qui produisait des Iruits si doux et si aliondans. L'honnête notaire lui fit dire qu'il avait arrêté sa place à la diligence , qu'il partirait dès le lendemain, sinon qu'il solliciterait un ordre pour le faire eiilermer : il joignit à cet avis un pécule de quinze louis pour le conduire à Manosque, ajoutant qu'il avait prévenu M. Rcmi, son père, de son départ. En effet, il lui avait écrit que son fils avait assez respiré l'air de Paris, qu'une brillante éducation avait al)solumenl effacé

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en lui Tempreinte et l'accent de la province ; qu'il avait saisi en peu de temps les belles manières ; que c'était dommage qu'il ne vécût pas à la cour; qu'il dansait, montait à cheval, faisait des armes, aussi bien qu'aucun gentilhomme de France; que d'après cela, il lui avait conseillé de rentrer dans sa famille, et qu'il partirait le mardi suivant.

Cette lettre combla d'aise et d'orgueil madame Rémi; le bon procureur ne parlait plus que de son fils Nicolas , de son arrivée. La famille, le,s amis, les dames de la ville l'atlendaieut avec la plus vive impalience; on ne s'entretenait que de sa figure, de ses talens, de ses belles manières. Enfin le soleil qui devait éclairer son arrivée brilla sur l'hoiizon. Le père, la mère, lessoeurs, le petit frère, les amis vont au-devant de lui : on se renconire. Le jeune Rémi, d'un air lesle, saute de sa voiture, se jette au cou de son père, de sa mère, salue, embrasse tout le monde avec grâce; à son tour, il est caressé, fêlé, complimenté de tous les assislans On l'enlraine, on relourue i la ville : il y entre comme en triomphe : c'était une espèce d'oiation. Le lendemain, l'affluence est dans la maison. M. Rémi présentait son fils Nicolas successivement à tous les visitans : lous les yeux étaient fixés .sur lui. Les dames ne cessaient d'admirer sa belle prononciation, de louer, de regarder sa faille légère, .son air aisé, son frac lesle el galant . la hauteur, le volume des cheveux , l'amplitude des boutons , ses vastes boucle-s, sa culotte jaune bien serrée, bien adaptée à la cuisse , son gilet à bordure, et ses deux chaînes démontre enrichies de breloques, qui .se jouaient et flottaient au hasard. Cet appareil était bien fait pour frapper l'imagination et le cœur de ces dames.

La mère, qu'on accablait d'éloges et de félicitations, s'enorgueillissait secrètement, s'applaudissa I de son ouvrage; le bon papa était aussi ravi, mais il trouvait que Nicolas avait le Ion un peu trop seigneur; il craignait qu'il ne frtt enclin à la dépense , qu'il n'eût pris à Paris de l'atlachemenl pour les giands airs. Madame repoussait aisément ces absurdes inculpations, ces vieux préjugés , et l'assurait qu'il était trop heureux d'avoir un pareil fils.

Les huit premiers jours se passèrent dans les agitations et le délire de la joie; mais l'esprit se lasse d'admirer, et le coeur de sentir. Insensiblement on s'habitua au beau Nicolas; lui-même éprouva des atteintes d'ennui. La maison de son père était le rendez-vous de quelques bonnes femmes qui venaient s'y entretenir de leurs ménages, de leurs voisins, et achever d'user un vieux lapis vert qui •servait depuis quarante ans; d'ailleurs, plus d'Opéra, de Saint-Denis, de marquis élégans; sa propre gloire était même éclipsée ; il n'était plus le chevalier de Saint-Remi , il était redevenu le fils de snn père, l'humble Nicolas. (Juel changement ! Il se crut relégué chez les Algonquins, ou dans les déserts de la Sibérie.

Le père cependant s'occupait des intérêts de son fils ; il songeait à lui donner un état solide et lucratif. Il le fit appeler dans .son cabinet , et l'ayant embrassé, fait asseoir, il lui dit ; • .Mon cher Nicolas, je n'ai rien négligé pour ton éducation ; elle m'a coilté fort cher, bien au-delà de ce que me permettaient mes facultés; mais je n'ai aucun regret, puisque la mère et tout le monde m'assurent que tu as bien profité, que tu es un joli garçon; te voilà aujourd'hui dans un âge où lu dois regarder dans l'avenir, l'occuper de choses essentielles. C'est à présent qu'il faut songer à embrasser un état; le mien , l'état de pi ocurcur,

est celui que je te destine ; c'est celui qui te convient le mieux. Mon élude me vaut mille écus; situ es sage, comme je n'en doute pas , si tu le fais estimer, je te la céderai dans quelques années; lu pourras faire alors un bon mariage, nous vivrons lous ensemble, et tu seras heureux comme un petit roi. »

Nicolas ne fut point ébloui de l'éclat de celle félicité; il répondit qu'il n'avait aucune inclination pour le métier de procureur, qu'il n'y entendrait jamais rien; que son cœur lui disait qu'il était né pour un état plus élevé. « Eh bien ! veux-tu devenir avocat.' je t'enverrai à Aix , qui est une bonne ville, où l'on apprend l'économie, et à vivre de peu. — Non, mon père, c'est une carrière trop bornée; on ne parvient jamais aux grandes places de la magistrature: un sot qui achète est préféré à Ihomme de mérite qui a blanchi dans l'étude des lois. — Le commerce t'ouvrira un chemin plus rapide aux richesses : ton oncle, à Marseille, le prendra volonliei s pour commis. » Ce mot de commis fil fri.s.sonner l'âme noble de Rémi; il répondit : • Encore moins , mon père; toute idée d'achat, de vente, répugne à ma délicatesse : je ne saurais adopter une profession on la cupidité rélrécit l'âme, où le seul désir, le seul rêve de la vie esl l'argent. — Quel est donc Ion projet? Veux-tu faire le grand seigneur? exister comme ces grands arbres inutiles, qui, dévorant la substance de la terre, ne portent ni fruits ni fleurs ? Je te préviens que Je n'ai pas de quoi nourrir les paresseux : lu as un frère et deux sœurs; je ne prétends pas, pour t'engraisscr dans l'oisivelé, leur léguer à ma mort la faim et l'indigence. — Mon dessein n'est pas de rester oisif; au contraire, je désire être occupé; j'aspire à m'élever par mes talens et par mon courage : le service esl le seul état qui convienne à mon éducation. — Toi, militaire? Oublie.s-tu que lu es fils d'un procureur, et qu'aujourd'hui , surtout, il faut des preuves ? — Eh bien ! j'en ferai de bravoure. — Chimère : d'ailleurs, comptes-tu devenir maréchal de Krance ? Je te le souhaite; mais nous avons ici des militaires aussi braves que loi , qui, après quarante ans de service, portent des habits bien usés. »

La conversation fut interrompue par l'arrivée de madame Rcini; son fils sorlit, cl s n père informa sa femme des malheureuses dispositions de leur enfant. 'Voilà , disait - il , où l'a mené cette belle éducation de Paris ; à mépriser mon élal , el peut-éire son père; 5 se bouffir d'une sotie vanité, ce sentiment des petites âmes, qui isole l'homiue, le rend dur, inquiet, féroce, et fait le malheur de l'humanité. Le bon Rémi commença à comprendre que la faiblesse du caractère dans le chef d'une maison, en amène la ruine; que malheur à celui qui abandonne les rênes du ménage à sa femme. 11 vit qu'il a^ait fait une haute sottise en donnant à .son fils l'éducation d'un prince. L'artisan, disait-il dans ses méditations , élevé son fils dans sa boutique; si j'avais gardé Nicolas dans mon é^ude, j'en aurais fait un bon praticien; il aurait vécu honorablement, et serait devenu l'appui de sa famille.

Ces réflexions le tourmentaient, répandaient l'amertume sur ses jours autrefois si sereins : son fils était plus malheureux encore; environné de parens obscurs, dans une maison où l'austère économie el la frugalité réglaient la dépense, où , maîtres et .servantes ne l'appelaient que M. Nicolas, il maudissait .sa naissance, la fortune, son existence même.

Cependant sa vanité, toujours active, et les plaisirs de

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la galanterie, vinrent suspendre ses chagrins et remplir son âme d'illusions a;;réal)les.

Madame du Monlé, Ai^ée de vinst-qualre ans, occupait alors la scène. Vive, légère, d'une figure piquante, se mettant avec beaucoup d'art, de goiU, et coquette bien prononcée , elle s'environnait d'adorateurs ; dès qu'elle paraissait, les attentions, les hommages, tous les regards étaient pour elle ; aussi les femmes trouvaient de grands défauts dans sa taille, dans ses traits, qu'elles voulaient bien excuser; mais elles ne lui pardonnaient pas les travers de son esprit qui étaient sans nombre. Rémi , .séduit par l'appât d'une conquête aussi brillante , forma le projet d'écarter l'essaim de ses adorateurs et d'élever ,sa gloire sur la ruine de ses rivaux.

Le carnaval commençait ; les bals s'ouvrirent : un violon discordant , presque aussi miraculeux que la lyre d'Orphée , faisait mouvoir, hors de cadence , presque toute la ville. Rémi brillait dans cet exercice; il était le centre de tous les regards; les jeunes femmes, les demoiselles s'empressaient de danser avec lui. Il donna toujours la préférence à madame du Monté; et cet hommage public, ce,s attentions, les grâces de ce nouvel «doratcur, en flatlant l'amour-propie de cette beauté , ouvrirent son cœur à la reconnaissance ; la vanité est bien souvent le guide de l'amour. La jeune coquette parut s'enflannner. Bientôt la foule des soupiraiis .s'édaircit autour d'elle, Rémi resta seul et triomphant. Il redoubla l'éléganr* de .sa parure ; jamais sa belle chevelure n'était arrangées son gré; bijoux, parfums, habits frais et charmans , tout était étalé. Madame Rémi soutenait sous main la magnificence de son fils : l'humble procureur s'en plaignait à sa femme, trouvait que Nicolas sortait de son état, perdait les jours entiers à sa toilette, et vivait en gentilhomme. • Tant mieux, répliquait madame, il nous fait honneur. Préféreriez- vous qu'il Irtl sot et modeste comme votre clerc? — Oui , madame, il n'en vaudrait que mieux, el nous y gagnerions tous. »

Dés que le beau Rémi fut assuré de .ses progrès dans le cœur de la belle du Monté, il sollicita son bonheur: il ne l'obtint pas aux premières instances; mais ayant été assez adroit, en lui donnant la main sur un escalier mal éclairé, pour renverser les |)remières barrières de la pudeur, son amante vit bien qu'une plus longue défense serait insignilianle, et elle lui promit de lui décerner la couronne qu'il ambitionnait. 11 y avait deux obstacles à vaincre, elle était sous la garde d'un mari jaloux , avare et hargneux, qui veillait avec des yeux d'Argus sur le dépôt de son honneur, et qui ne la quittait ni jour, ni nuit. Heureusement elle avait dans ses intérêts une adroite confidente : c'était mademoiselle Agathe , sa femme de chambre. Quand deux femmes, dit un auteur profond, se réunissent pour tromper un honnne, le diable ne serait pas assez fin pour le sanver. Sa maîtresse lui confia ses projets et ses désirs. Agathe, d'un esprit fertile en expédiens, en imagina bientôt un qui parut infaillible. Le jaloux et triste du Moulé, avec l'àme d'un vilain , avait le défaut des grands hommes : il aimait éperdunient les femmes. Il poursuivait depuis longtemps la vertu de mademoiselle Agathe : sa passion l'emportait si loin , qu'il avait offert de l'aigent. Agathe, pourvue, d'ailleurs , d'amans plus jeunes , plus attrayans, repoussait ses attaques avec sévérité, (le fut sur cet amour qu'elle appuya le projet de servir sa maîtresse. Elle feignit de se rendre à la constance , aux soins de son

vieux amant, et lui promit, pour une nuit, un asile dans sa chambre. Du Monlé, au comble de la joie, ne fut plus embarrassé que du moyen de tromper une épouse inquiète, dont il était aimé; mais son imagination et l'amour le lui inspirèrent. Le jour du rendez-vous, il dit l'après-dinée à sa femme qu'il allait à sa maison de campagne, qu'il y serait retenu par des affaires, et qu'il n'en reviendrait que le lendemain malin. Madame en murmura un peu, mais se rendit enfin à la raison; ils s'embrassèrent, d'aprèscela, bien tendrement. Monsieur, au lieu de gagner la rue, fut se cacher dans le réduit où l'ai tendait l'amour ; et madame resta dans sa chambre, aussi impatiens l'un que l'autre de voir finir le jour.

La chère Agathe, visitant de temps en temps son prisonnier, eut soin de lui porter à souper; elle lui accorda même, en le quittant, deux baisers, doux prélude de sa félicité future; lui con.seilla en.suite de se mettre au lit, l'enferma et emporta prudemment la clef de sa chambre.

Madame scupait aussi toute seule; mais dès que les voiles de la nuit furent assez épaissis, que le mystère vint proléger les amours , l'experte confidente alla furtivement ouvrir la porte de la rue et introduisit dans l'ombre le galant Reini auprès de sa maîtresse, leur souhaita une bonne nuit et alla chercher le sommeil dans une chambre bien éloignée de celle où l'ardent époux, aiguillonné par ses désirs et son bonheur, qu'il croyait prochain, attendait avec le tourment de l'impatience. Il agitait vivement sa couche; madame, peutêtre, n'était pas moins agitée que lui. Il entend sonner onze heures, minuit, et personne ne parait. 11 se lève, va écouler à la porte; point de bruit. Le silence habile la maison; tout dormait, hors madame, sans doute. Il revient â .son lit, patiente encore , ne sait qu'imaginer, se relève, écoule, n'entend rien. C'est dans ce mouvement continuel, cette inquiétude d'esprit et de corps, qu'il attend le retour de l'aurore, jurant, maudissant la coquine qui lui joue un pareil tour.

Si cette nuit lui parut excessivement lente dans son cours, madame, au contraire, trouva qu'elle marchait rapidement : tant il est vrai que la mesure du temps est bien idéale! Dès que le jour commença à blanchir les boids de l'orient , la vigilante Agathe vint arracher l'heureux Rémi aux douceurs du sommeil et de l'amour, et proléger son évasion. Deux heures après, levisage triste , nébuleux , elle ouvrit les portes de sa volière à son malheureux captif; alléguant, pour se justifier, que sa maltiesse, soit frayeur ou .soupçons, n'avait jamais voulu ( oucher seule , et qu'elle avait été forcée de passer la nuit dans sa chambre.

Le beau Rémi , heureux dans ses amours, et plus flatté de l'éclat du triomphe que du plaisir d'aimer, aurait voulu que toute la ville , toute la France eût pénétré le mystère de sa prétendue gloire ; cependant il fut assez di,scret ; et si le voile qui couvrait son bonheur fut un peu transparent, du moins il ne le confia positivement â per.sonne.

A cette époque, mademoiselle de Saint-Paulet, fille d'un gentilhomme du voisinage, vint passer le carnaval à Manosque, chez mie de ses tantes : ce fut un nouvel astre qui parut sur l'horizon ; tous les jeunes gens qui avaient déserté de la cour de madame du Monlé , s'empressèrent autour de cette jeune divinité. On ne parlait que d'elle, que de son esprit, de ses grâces : elle éclip.sait tout. L'orgueilleux Rémi ambitionna la gloire de cette conquête ; elle avait à ses yeux un grand avantage sur sa

maîtresse; elle élail fille rie roiiiliiion , el un sang loimier coulait dans les veines de l'aiilre , (|ui élait femiue, sa'ur et tille d'avocal. Heureusement pour ses projets , madame du Monté fut obligée de s'absenter de la ville pendant trois semaines; il profila de sa disparition pour exécuter son plan , et attaquer le cœur de la jeune Saint-Paulet ; ses soins furent reçus avec réserve et froideur. Ou l'écoutait pourtant , ou souriait quelquefois à ses propos; mais ni regards, ni préférence, ne lui présageaient la naissance du moindre intérêt : son amour-propre en souffrait, et sa Hamnie s'irritait.

MademoLielle Pauline de Saint-Paulet avait atteint sa dix-huitième année; sa figure élait cliarmanle , quoique irrégulière dans ses traits ; elle avait une physionomie douce , enjouée, animée; elle n'éblouissait pas au premier coup d'iril , mais elle s'embellissait insensiblement , el on ne la quittait pas sans émotion Le son de sa voix élait touchant , harmonieux. Sa taille ne s'élevait pas au-dessus de la moyenne, mais svelte , flexible, faite autour : sa danse , sa démarche légère et facile , tous s&s mouvemens respiraient la grâce ; rien n'égalait les agrémens de son esprit vif, fertile en reparties , un peu enclin à l'épigranuue el brillant de gaité. Peu enrichie encore par la lecture, sa pénétration , sa délicatesse , son goiU naturel, rendaient son entretien très agréable aux gens même les plus instruits. Pauline intéressait d'autant plus que, sous ks traits de l'enjouement , elle dérobait une sensibilité profonde, une âme noble el généreuse. On aurait pu l'accuser de quelque inégalité dans l'humeur, effet immanquable d'une extrême sensibilité ; mais siceslégers nuages étaient aperçus, personne n'en souffrait , la bonté de son cœur les dissipait bientôt.

Madame du Monté reparut; Rémi crut qu'il fallait armer la jalousie pour amener l'amour. Il dit adroitement à mademoiselle de Saiiit-Paulet , que , puisqu'il désespérait d'avoir le bonheur de lui plaire, il allait faire ses efforts pour l'oublier. Il reprit ou^ertement ses chaînes , ne (]uilta plus ce premier objet de sa flamme, s'afficha autant qu'il put; ntais il eut beau étaler son triomphe aux \eux de la sage Pauline, mil dépit, nul signe , nul propos, n'annonçaient qu'elle donnât la moindre attenlion à .ses succès, lien élait au désespoir; mais d'autres nuages se formaient sur sa tête.

Le vicomte de Blaville, capitaine de cavalerie, arriva sur ces entrefaites ; c'était un de ces jeunes mililaires qui joignent aux agrémens de la figure, le gortt el l'habitude des femmes. Il voyageait lestemenl , sans livres, sans papiers; il écrivait ses billels doux, ses lettres de famille pour avoir de l'argent, dans son auberge ou au premier café. Ses connaissances en litlérature s'étendaient jusqu'à la lancette , le Sofa et Taitzaï. Il connaissait pourtant le Misanthrope et le Taiiuffe. Il avouait que c'étaient d'exccllens ouvrages, mais qui l'ennuyaient à la représenlation. Il aimait cent fois mieux \oir jouer la Folle Journée. D'ailleurs, dansant avec grâce, montant bien :^ cheval, et jouant supérieurement lous les jeux; jeune, bien fait , sémillant, hardi, porteur d'un nom el d'un uniforme , décoration bien séduisante jioiu' la province ; oisif par état et par habitude, il devint l'objet secret des allenlions , des désirs du sexe gaUml. Il parut ne pas hésiter sur le choix; mademoiselle de Saint-Paulet frappa ses premiers regards, et fixa son houunage. (Juel rival pour Kemi ! L'envie, la jalousie, vingt pa.ssions le tourmentèrent i la fois. La belle du Monté fut aussi jalouse de Pau-

line, et déploya tout .son art, loul le prestige de la coquelccrie , pour enlever .'a conquête à une rivale qui couimençail à lui déplaire. Pauline ne daigna pas la disputer, et le brillant vicomte ayant affecté un ton grave et presque paihélique, en lui parlant de son amour, la menaçant de porter ses vceux ailleurs, elle lui répondit , avec un ton d'ironie ; «Monsieur le vicouue , vous êtes, sans doute, fort aimable; mais j'approuve très fort que vos soins flatteurs s'adressent à qui voudra les recevoir. Je serai enchantée de vos succès , j'y applaudirai même quand ils i)ar\ iendront jusqu'à moi ; et comme l'araourpropre pourrait vous faire douter de ma sincérité, je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai , que je u'auiai jamais la moindre inclination pour vous, et que tout langage d'amour, de votre part, ne pourrait que mapporter de l'enmii; d'après cet aveu, trouvez bon que je vous salue.» Elle lui fit une profonde révère ace, et le quitta d'un pied léger, laissant M. le vicomte un peu confus de cette déclaration inattendue.

Assez adroit pour la dissiumler , il résolut de se consoler de ce petit revers avec la belle du Monté , et ne manqua pas de lui offrir le sacrifice de ses espérances auprès de mademoiselle de Saint-Paulet. Il fut accueilli avec reconnaissance, traité avec bonté, bientôt on ne douta plus qu'un mutuel accord n'existât entre eux. Rémi qui avait été dévoré de jalou.sie pour l'auline , le fut alors encore plus pour madame du Monté : il haïssait complètement le vicomte qui paraissait l'éclipser, et avait toujours sur lui la supériorité du propos et du maintien. Rémi plus beau , aussi savant , aussi bon danseur , mis aussi élégamment , n'avait pas un uniforme ; il n'était pas vicomte , et on sait que dans la .société les titres inspirent de la confiance, et même de l'audace. Que de bonnes gens, que d'esprits simples leur doivent leur insolence! Rémi sentait son infériorité, il en perdit le repos, il oublia l'aimable Pauline ; la jalousie versait dans son âme un caustique brûlant qui la consumait. Le véritable amour est timide , inquiet dans sa naissance; il est confiant et généreux après le bonheur : mais la vanité est toujours- ombrageuse, injuste et anière. Il désola madame du Monté , l'accabla de reproches, de propos durs; il essaya de l'abandonner, resta trois jours sans la voir ; mais quelle honte! quelle humiliation d'être supplanté, renvoyé aux yeux de toute la ville ! Ne pouvant digérer cet affront, il revint auprès de son infidèle , reprit ses fers , gémit , pleura, se livra au désespoir. Cette beauté voulut bien le consoler, le rassurer, lui prolester qu'elle l'aimait toujours, qu'elle n'écoutait Blaville que pour s'en amuser; que c'élait un homme trop frivole, trop léger , pour qu'il piU intéresser une femme délicate et sensible; que ses soupçons l'offensaient et qu'elle ne les pardonnerait pas à tout autre que lui Cet aveu fut suivi de quelques larmes; ce doux indice de la sensibilité porta le calme et la consolation dans le cœur de ce malheureux amant. Il demanda la permission daller chez elle le lendemain après diner, comme à son ordinaire ; elle le lui refusa, mais avec beaucoup de regret , d'un ton affectueux ; elle avait , par malheur, des engagemens qu'elle ne pouvait rompre, ayant promis à sa mrre d'aller passer l'après-dinée avec elle. Ils se quiltêrent alors tiès satisfaits l'un de l'autre. Rémi promit d'oublier ses soupçons, de méritera l'avenir .son pardon par la plus grande sécurilé; .son amante promit de pardonner , el de n'aimer jamais que lui. Les soupçons, coiiune nos seutiinens et toutes nos idées,

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soni, imlépeiulans île nous ; ils anivciU , s'emparoiil de notre ime au moiiieiil que nous y i)ciisoiis le moins. Reini s'élait couché, tloucenieni hercé par l'amoui' et la confiance ; mais le ré\eil fut orageux ; son espril , plus libre alors, moins prévenu par la séduction, forma des doutes, crut apercevoir des inéyalilés, du manège dans la conduite et les discours de sa maîtresse. Le rendez-vous refusé pour l'après-dinée ne lui parut qu'un prétexte pour l'écarter, et recevoir à sa place l'odieux vicomte. Cette idée le poursuivait, il s'y attacha, et il résolut absolument déclaircir ce ténébreux mystère. L'heure venue. Use rend chez madame du Monté, frappe S sa porte; l'intrépide Agathe se pré.sente aussitôt, et lui dit que madame vient de sortir. « Je le sais ; mais je viens de sa part chercher un livre qu'elle a laissé sursa cheminée. Agathe assure qu'il n'y en a point ; l'antre assure qu'il y est. Pendant le débat, il avance toujours. Agathe, enélevani sa voix, redouble ses prolestalions; mais Renii, ne l'écoutant plus, la repoussant , se trouvant à la porte de madame, ouvre, et la voit seule, paisible sur sa bergère, ini livre à la main. Elle avait entendu , reconnu sa voix , et avait eu le temps de faire cacher dans son cabinet de t)ilette l'heureux vicomte qui, dans ce moment, partageait sa solilude.

Dés qu'elle aperçut Rcmi, elle prévint ses reproches. « Ah ! c'est vous, dit-elle avec un doux sourire; cependant j'avais défendu ma porte à tout le monde , à cause du v icomte de Blavillc, qui m'excède et veut venir chez moi; mais, puisque vous l'avez forcée, je vous le pardonne volontiers, à condition pourtant que vous me quitterez bientôt; car, ayant annoncé que je n'y serais pas, j'aurais l'air d'être restée pour vous. • Rémi recul ses excuses et connnença à parler de son amour, iilus ardent que jamais, lui jura une fidélité inviolable, lui représenta le danger d'aimer le viconue, qui l'afficherait, la perdrait el l'abandonnerait au premier jour. Ces protestations, cette morale ne prenaient pas; la situation était inquiétante, difficile, même pour une coquette ; celle-ci, ne sachant comment se débarras.ser d'un amant si tenace, le quitta sur un léger prétexte et alla trouver la fidèle Agathe p;iur concerter avec elle les moyens d'écarter ce jaloux, 0.1 de faire évader le prisonnier.

Pendant que se tenait ce petit conseil, Rcmi, dans son fauteuil, se mit à rêver. Le vicomte, étourdi par caractère et fatigué de sa prison, n'entendant plus de bruit, crut (|ue la chambre était déserte ou que madame était seule. Pour s'en assurer, il gratta à la porte du cabinet. ( e mouvement attira l'attention de Rémi; le vicomte redoubla,frappa deux ou trois petits coups; alors Remise leva sur la pointe des pieds et vint écouter tout auprès. Son tival , qui écoulait de son côté, n'ayant point de réponse, lève tout doucement le loquet , entr'ouvre un peu la porle , y passe sa tête en disant ; • Eh bien ! le procureur e.st-il enfin sorti?» En prononçant ces mots, il se trouva face à face avec Rémi , qui , ayant aperçu le mouvement de la porle, avait aussi présenté sa tête à l'ouverture, (juand ils se virent ainsi nez à nez, visage contre visage, réumnemenl fut réciproque; ils restèrent muets un moment; Rémi surtout, que le nom de procureur avait cruellement offensé, était pétrilié. Mais Blaville reprit bientôt la parole , et entrant dans la chambre : « Eh quoi ! dit-il, monsieur Rémi, ma présence vous étonne:' Convenez qne vous ne me croviez pas si voisin? Ma loi, je m'ennuyais li-dedaiis ; qui diable vous attendait cet après-

dinée? Vous prenez bien mal votre temps. » Rémi, revenu de son trouble, et furieux du pcrsillage, de ce ton leste, avantageux, répondil ;. Ce n'est pas ici, monsieur le vicomte, où nous pouvons nous expliquer; cependant je vous prie de me dire si vous aimez madame du Monté? — Ma foi, vous m'embarrassez; je l'ignore moi-même; lout ce que je puis savoir et vous dire, c'est que je lui fais ma cour, qu'elle veut bien me le permettre, et que personne u'a droit de le trouver mauvais, excepté M. du Monté, .son époux , qui, sans s'en douter, est le plus intéressé dans cette affaire. Quant à vous, si cela vous déplaît , je n'y vois d'autre remède que la patience. Je p;irs dins six .semaines : si vous avez des droits, des prélentioiis sur cette lieauté charmante, vous pourrez reprendre vos fondions et renouer le fil de vos tendres amours; mais vous trouverez bon, je l'espère, que je reste es place jusqu'à mon départ," Rcmi allait répliquer un peu vivement, lorsque madame du Monté rentra, et s'arrêta de surprise de voir les deux rivaux ensemble. Elle en rougit; mais, bientôt remise de son trouble, elle demanda au vicomie par quel hasard il était là, par où il avait pjssé, d'où il sortait. « De votre cabinet, madame. —Vous êtes donc entré pendant le diner? — Oui , précisément; vous étiez encore à table; je suis monté dans votre chambre; je me suis réfugié dans ce cabinet, où, en allendant, je me suis endormi. — Vous êtes un indiscret; je ne voulais aujourd'hui recevoir personne, je vous l'avais dit à vous-même «Rémi, pendant ce colloque , gardait un profond silence, et jetait des regards de courrons sur sa perlide amante. Sans prononcer un .seul mot, il lit signe au vicomte de le suivre : cette belle s'en aperçut et l'arrêla. « Et quel droit , nimisieur, avez-vous sur moi , lui dit-elle, pour trouver mauvais que monsieur soit ici ? Êtes -vous mou époux? Si vous m'avez aimée, si j'ai soulfert vos empiessemens, c'est une grâce que je vous ai faite, dont vous devez être reconnaissant, au lieu de chercher à me perdre aux yeux de mon mari , de ma famille et dans l'opiiion publique ; les hommes n'ont ni reconnaissance ni délicatesse. Ce n'est point l'amour qui les excite à la vengeance, c'est un orgueil féroce, une brutale jalousie ; peu leur importe de déshonorer les femmes qui les ont aimés , de les précipiter dans l'abime du malheur, pourvu que leur vanité soit satisfaite. • Le vicomte ajouta ;« Monsieur Rémi, je suis à vos ordres, vous ne devez pas en douler; mais réfléchissez aux raisons de madame et à ce que nous lui devons. «

La vivadié, l'éloquence, la vérité frappante du discours altérèrent Rcmi. 11 restait confondu; enfin il protesta à madame du Monté, d'un ton altéré, qu'il la respectait trop pour se permettre aucun éclat, el que pour lui prouver sou respect il ne la verrait plus. Il sortit à ces mots; madame l'accompagna jus(|u'à la porle de son appartement, et le quitta, en lui disant tout bas et avec expression ;« Allez, vous êtes un ingrat. » Ce tendre reproche fut suivi du plus doux regard et d'un serrement de main.

Cette .scène vive et fâcheuse ouvrit les yeux de Rémi; il fit un effort sur lui-même , résolut d'oublier une femme volage et delà traiter avec le mépris qu'elle méritait; car les amans abandonnés se croient toujours en droit de mépriser celle qu'ils adoraient pendant qu'elle était fidèle.

L'idée de l'aimable Pauline, ses charmes, sa douceur, son honnêlelé, occupèrent alors sa pensée. 11 se proposa

CONTES

de s'allacher à elle plus sëneiisement qu'il n'avait fail. Il revint à ses pieds, eut l'adresse de lui dire qu'il avait fait de violens efforts pour l'eflacer de son souvenir, pour s'occuper d'une autre; mais qu'il n'avait pu se vaincre, et qu'il retournait à elle pour l'aimer , l'adorer le resie de sa vie. Il la suivit, lui prodigua ses soins, amusa son esprit d'une louauye délicate , hasarda , en souriant , le langage de l'amour, d'autant plus dangereux sous l'air de la gaité, qu'il charme, s'insinue sans effaroucher. Pauline, loin delà méfiance, lui répondait aver enjouement, et plus souvent d'un ton calme et indifférent. Insensiblement il prit l'accent, le ton du sentiment, ses expressions furent plus animées, plus tendres; son coeur, pour la première fois, éprouvait un charme inconnu; il respirait auprès de Pauline la douce ivresse de l'amour : une volupté épurée du tourment des désirs et de la jalousie pénétrait son âme, la remplissait d'une félicité nouvelle. Il apprenait à connaître les jouissances morales du sentiment les plus vives, les plus enivrantes, les plus faites pour les cœurs sensibles et délicats, malgré la proscription d'un écrivain célèbre.

L'aimable Pauline sentait le besoin d'aimer et d'élre aimée : agitée de cette inquiétude, mais difficile sur le choix , son cœur ne s'élait point encoie ouvert aux impressions de l'amonr. La figure séduisante du jeune Rémi, sa douceur, sa grâce, ses premières assiduités auprès d'elle, avaient commencé à éveiller sa sensibilité, à faire éclore l'intérêt dans son âme; ce sentiment .s'y était développé en .silence ; malgré le refroidissement de Rémi, elle i;e pouvait le rencontrer, le voir sans une vive émotion, sans tressaillir; elle portait involontairement ses regards sur lui, lesdélournait, les ramenait encore ; mais la raison, son empire sur elle-même lui faisaient réprimer 1'e.ssor de ce penchant involontaire qu'elle dérobait sous le calme apparent de l'indifférence. Le retour, les nouveaux empressemens , le langage flatteur de cet amant animèrent de plus en plus l'activité de ce goOll naissant ; elle ouvrit enfin les yeux, pressentit le danger et prit la résolution de l'éviter ; il était peut-être bien tard. L'amour était dans son cœur, il y jetait de profondes racines ; niais elle se le dissimula à elle-même , et le cacha surtout à son vainqueur. Dès ce moment, quand Rémi osait risquer quelques expressions tendres, elle le priait 1res gravement de ne pas continuer s'il ne voulait que soudain elle s'éloignât de lui.

Cette résistance, ce caractère de décence et de modestie étonnaient Rémi et enflammaient son imagination. Pour la fléchir, amollir celle sévérité, il hasarda de lui écrire; mais Pauline ne voulut jamais recevoir sa lettre. Désespéré, deux jours après il en fit une seconde plus passionnée ; la difficulté était de la faire accepter. A force d'y rêver, il imagina ce moyen. Pauline avait un étui simple de bois ro.se, qu'elle lirait souvent de sa poche; il en acheta un pareil, et y déposa son billet. Le soir, ordinairement il ramenait mademoiselle de Saint-Paulet et sa tante jusqu'à leur porle : il n'y manqua iias ce soir-là; et en quittant Pauline ; < Mademoiselle, lui dit-il, je vous ai fait un vol que ma conscience me reproche; je vous ai dérobé un bijou, je ne veux pas jouir, sans votre agrément, d'un bien qui vous appartient. » En même temps il lui présenta l'étui qui renfermait sa briManle épitrcet se retira tout de suite. Pauline le reçut sans la moindre suspicion; mais, retirée dans sa chambre, ayant cherché dans ses poches, elle s'en trouva deux; elle les ouvrit

aussitôt par une espèce de pressentiment et aperçut la lettre : elle hésita long-temps avant de la lire, l'ouvrit, la referma , la laissa ; enfin , elle lut la première ligne, puis peu à peu toutes les autres. Son sommeil en fut agité, son cœur l'entrainait, elle aimait déjà passionnément; mais sa raison, sa timidité luttaient contre ce dangereux penchant.

A son lever, elle fit une nouvelle lecture du billet de Rémi; et après bien des incertitudes , elle se décida à le rendre; elle le replaça dans l'étui, et l'après-dinée, le donna à Rémi , en lui disant qu'il s'était assurément trompé, qu'elle avait son étui. Us étaient alors dans un bal qu'on donnait hors de la ville. Rémi, qui se flatta que l'étui rendu contenait une réponse, sortit pour aller la lire. Mais, ayant retrouvé sa propre lettre, il en fut outré, humilié. Animé de dépit, il rentra dans le bal, ne regarda plus Pauline, ne dansa point avec elle; et pour mieux la désoler, il feignit de l'empressement pour une jeune femme d'un caractère envieux, qui ne ce.ssait de critiquer mademoiselle de Saint-Paulet, l'objet .secret de sa jalousie. Pauline souffrait, affectait le calme et l'insouciance; mais les galanteries de Rémi, les agaceries de sa rivale augmentant de plus en plus, elle n'eut plus d'empire sur elle-même; elle suffoquait; et s'échappant de l'assemblée , elle alla exhaler sou désespoir dans le jardin. Rémi , qui la .suivait de l'œil , s'aperçut de son évasion , et marcha aussitôt sur ses traces. .

Pauline était déjà assise sous un berceau de verdure , la tête dans ses deux mains appuyées sur une table de marbre; son mouchoir était sur ses yeux. Seule alors, elle laissait couler ses pleurs : son amant l'observait â travers les rameaux : il n'entendit d'abord que des sanglots , quelques soupirs : elle piononça enfin ce seul mol : L'ingral! Rémi allendri jusqu'aux larmes, prend ses lablette.s, y trace ces lignes : ISon , il n'est point ingrat, il vous adore, il n'aimera jamais que vous; va ensuite sur la pointe des pieds les poser tout doucement sur une table qui est près de Pauline, .se relire, se cache derrière le feuillage, et l'agite pour arracher la belle affligée à sa profonde rêverie.

Pauline se relève, voit les tablettes , les lit avec étonnement , regarde de tous cotés, et aperçoit enfin son amant. Soudain elle s'enfuit ; mais Rémi , plus prompt , s'oppose à son passage, se jette à ses pieds, l'arrête par les plus vives proleslalions d'amour et de fidélité, presse, supplie, verse des larmes. • Laissez-moi , monsieur , disait Pauline tout émue, que voulez-vous? que prétendez-vous ?— Que vous m'écouliez , que vous croyiez au .sentiment qui m'inspire, à l'amour le plus tendre. — Eh bien ! soit : j'y crois; ne me retenez plus. — Encore un moment, de giâce, je le demande à genoux : puis-jc espérer que ce sentiment ne vous déplait pas? Parlez, mademoiselle, je vous en coujure, ou je meurs à vos pieds. — Vous me lourmenlez, je ne sais que vous répondre. — Un seul mot qui fera le bonheur de ma vie, que vous ne me haïssez pas, que vous m'aimez. — Que me demandez-vous? — L'aveu de ma félicité. — Eh bien !.... Elle rougit, s'arrêta. — Ah! je vous en supplie, achevez, ma chère Pauline.» En prononçant ces mots, il tenait sa main dans les siennes, et la couvrait de ses baisers. • Eh bien ! le ciel le veut. Oui, mon cher Rémi, je vous aime; pui.sse mon amour vous rendre heureux, et ne pas faire le malheur de ma vie! Séparons-nous, Séparons-nous, ajoula-l-elle, laissez-moi retourner au bal, vous rentrerez après moi.»

CONTES

Cet aveu, la douce certitude d'être aimé, soulagèrent les cœurs oppressés de ces deux amans. Ils passèient le reste de la soirée dans l'ivresse et l'enchantement d'une passion naissante. Regards, empressemens, soins flatteurs, expressions vives, tendres, tout fut prodigué de part et d'autre, tout embellissait et resserrait leur chaîne; l'âme de Pauline se pénétrait de la volupté la plus pure de l'amour. Elle revint chez elle dans ce délire de bonheur. Hélas! quel léger phosphore! comme il s'évanouit !

Elle trouva, en rentrant, une lettre de son père qui lui annonçait qu'il viendrait la chercher dans huit jours pour ia ramener au château. Quelle nouvelle! quel réveil! Elle en resta immobile de surprise et de douleur. • yuoi , • s'écriait-elle, nous séparer déjà! Moucher Rémi, je ne « te verrai plus ! ah ! qu'ai-je fait ! » Elle passa la nuit dans les pleurs, fit les réflexions les plus tristes, les plus sombres, entrevit le précipice où elle courait à grands pas; elle en fut effrayée ; et faisant sur elle un effort terrible , elle prit son parti ; elle se leva de grand matin, alla trouver sa tante, lui dit qu'elle venait lui faire ses reuierdinens et .ses adieux ; que son père la demandait , et qu'elle partait sur-le-champ pour aller le retrouver. Cependant, pour adoucir les regrets de Rémi, elle lui écrivit ce simple billet :

«Oubliez-moi : je pars, je vais joindre mon père qui « m'attend. »

Elle monta dans la voiture, le cœur serré, abîmée de douleur : mais s'efforçant de montrer un front serein , de rappeler sa raison et son courage.

A la lecture de ce billet , Rémi resta glacé, anéanti : il attendait impatiemment l'heure où il devait la rejoindre : elle approche; il ne la verra pas! Désespéré, il oublie tout pour ne songer qu'à sa chère Pauline; il n'aspire qu'au bonheur de la revoir , il y rêve sans cesse. A force d'y rêver, il imagine un moyen dont l'exécution lui parait possible; et résolu de tout risquer, il le hasarde, se déguise, prend l'habit d'un paysan, et vase loger dans un mauvais cabaret à une petite lieue du château de M. de Saint-Paulet : il ne promène un jour entier aux environs pour avoir des renseignemens. Ayant trouvé un valet de ferme, il lie conversation avec lui, s'informe des nioinens où M. de .Saint-Paulet s'absente; il apprend que le lendemain il doit aller de grand matin à la chasse , d'où il ne revient ordinairement qu'à l'heure du dîner. Rémi n'a plus d'autre obstacle à vaincre pour voir sa chère Pauline, que de tromper ou d'éviter la surveillance d'une vieille tante qui loge avec elle. Cet obstacle ne l'arrête pas.

Le jour suivant , dès l'aurore , il se rail en campagne , vint sous les fenêtres de Pauline; elles étaient fermées. Otte aimable beauté , dans les bras du sommeil , rêvait peut-être à son amant. Il entendit ouvrir la porte; il s'éloigna , et, caché derrière une haie, il observa ce qui se passait. Au bout d'une demi-heure, il vit sortir M. de Saiut-Paulet , aruié d'un fusil , affublé d'un vieux havresac, et accompagné d'un chien. Il le suivit long-temps pour s'assurer de son éloignenient; le voyant enfin tout enflammé à la poursuite d'unmalheureuxlièvre, il revint, plein de joie et d'espérance , au séjour habité par sa Pauline. Il entre, il la demande; se dit porteur d'une lettre d'une dame de Manosque , avec ordre de la remettre luimême. Une vieille gouvernante le conduit dans un salon où Pauline déjeunait avec sa tante et M. le curé. > Mademoiselle, s'écria la bonne femme en entrant, voici une

lettre de Manosque pour vous.— Avancez , mon ami. • Le messager approche , et se trouble. Pauline , levant à peine les yeux, lui demande de quelle part. «De la part, i-épondit-il d'unevoix mal assurée, de madame de Vertcuil. • Sa voix , son trouble frappent Pauline; elle le regarde, le reconnaît; jette un grand cri : la tante, le curé, la gouvernante s'alarment, l'entourent, l'interrogent sur la cause de cette exclamation. — C'est que j'ai rêvé cette nuit qu'un paysan fait comme celui-là , habillé de même , m'apportait , de la part de mon frère, une lettre de l'armée. . Cependant elle reçoit celle-ci , et dit au porteur , d'unevoix douce et timide, qu'elle la lirait. «Mademoiselle, aurez- vous la bonté de répondre!' Je ne retourne pas sans cela : on me l'a bien recommandé. — Allez donc atk'ndre , je vais faire la répon.se. » Elle courut daus sa chambre, lut, relut ce billet où Rémi lui demandait à genoux , par les plus tendres prières, le bonheur de la voir, de lui parler au moins encore une foi.s.

Pauline prit la plume , écrivit , ferma la lettre, mit l'adresse à madame de Vertenil , et l'envoya au i)rétendu messager. Rémi, possesseur de ce trésor , .se sau va dans les champs, et, se voyant seul et à l'abri des regards, il ouvre précipitamment, déchire à moitié ce billet, et dévore ces lignes :

• Votre démarche est inconsidérée , mais je vous par- « donne; vous voulez me voir aksolument, j'y consens;

• ma raison me condamne , mais mon cœur sollicite poui

• vous : trouvez-vous, dans une heure, au ruisseau qui

• est au commencement de l'avenue sur la gauche ; il est

• couvert de peupliers et de roseaux , vous pourrez vous « y cacher facilement. ■

Rémi , dans l'enivrement de la joie et de l'amour , courut soudain au rendez-vous indiqué : le rui.sscau était charmant, une eau vive et pure baignait une forêt d'arbrisseaux , de saules et de peupliers qui projetaient une ombre délicieuse. Il se cacha dans cet asile, nnpatient, l'œil fixé sur l'avenue du château. Au temps prescrit, il vit arriver la charmante Pauline, le front orné d'im léger chapeau de paille, garni d'un ruban vert et de roses fraîches , un livre à la main , marchant d'un pas timide , et promenant autour d'elle des regards inquiets : dès qu'elle fut près du ruisseau , Rémi se leva , et vola à ses pieds. Ils restèrent quelques moniens sans proférer d'autres paroles que: "Ma chère Pauline, c'est vous! — Mon cher Rémi , je vous revois ! — Que vous m'avez causé de chagrins! Pourquoi m'avez-vous fui si brusquement ? — Hélas ! il le fallait , j'ai souffert encore plus que <ous ; mais je vous vois , tout est oublié : lais.sez-moi respirer. • Puis , re\ enant de son émotion , elle lui dit : • Mon cher Rémi , asseyons nous , et écoutez-moi. »

Ils s'assirent à côté l'un de l'autre sur l'herbe nouvelle , sous une ombre riante ; l'eau coulait à leurs pieds sur de petits cailloux qui répétaient et prolongeaient son murmure ; le ciel était pur , le soleil resplendissait. • Ah ! s'écria Pauline dans une douce extase, quel moment délicieux ! jamais la nature ne m'a paru si belle! » Elle se tut , rêva , et des larmes vinrent sur les bords de ses paupières. « Quoi ! vous pleurez ! lui dit Rémi ; vous n'êtes pas heureuse? — Je le suis : laissez-moi jouir de mes pleurs et de ma scn.sibilité : hélas ! puisse mon bonheur se prolonger dans l'avenir, et n'être jamais couvert de images! Mais cet avenir m'effraie: je tremble de payer bien chèrement une minute d'erreur. — Pourquoi , ma chère Pauline, ces noirs présages? pourquoi troubler

CONTES

noire félicité présenle par les craintes peu fondées d'un avenir incertain ? Si l'amour le plus vrai , le plus tendre, peul vous rassurer, qui jamais vous aima davantage? — Oui , je n'en doute pas , vous m'aimez aujourd'hui ; peutêtre m'aimerez-vous toujours : mais l'amour ne sera pas pour vous comme pour moi le besoin le plus pressant de votre âme ; votre existence , votre bonheur n'y seront pas irrévocablement attachés; d'autres passions traverseront ce sentiment, l'attiédiront. Tel est le neurdes hommes: l'ambition , la soif des richesses , le fjoùt des plaisirs, la \ anilé se mêlent aux idées de lamoui- ; et pour mon sexe , pour moi surtout, l'amour est un sentiment impérieux <|ul domine tous les autjes, (Jevient le ressort et la vie de notre âme. — Ne puis-je me flatter qu'un jour l'hymen le plus doux? .. — Voilà précisément la cause de mes terreurs : mon père ne consentiia jamais à notre imion ; il a les préjugés de sa naissance : ils sont absurdes, sans doute; mais ce sont le^ plus indomptables, ils tiennent à la vanité et à l'orgueil. De plus, ma fortune est bien limitée: vous savez les usages de Provence; mon frère aine hérite, et je n'aurai qu'une légitime très modique. Vous voyez quels obstacles, quelles barrières s'élèvent entre nous. Mon cher Reini, ces réflexions m'obsèdent sans cesse, conlristent mon âme, me font trembler sur ma destinée. ■ Rémi déploya loule la magie de .son éloquence pour dissiper ses alarmes, ranimer ses espérances : il av ait des amis , des connaissances à Paris qui , certainement, lui faciliteraient le chemin de la lortune. Enfin l'amour , plus que la rais m , rassura la sensible Pauline. Un avenir plus doux s'ouvrit à ses regards, et son cœur respira pour un moment tine félicité sans mélange.

Mais elle s'aperçut que l'heure ava-nçait; elle craignait le retour de son père, il fallut songer à se séparer. Rémi demanda la permission de lui écrire. Elle hé.sita : mais il supplia avec tant d'ardeur , qu'elle donna son consentement , et promit même de lui répondre. • Voici les arrangemens que nous prendrons : la fermière du château est ma nourrice, je puis compter sur son attachemei;! et .sa discrétion: vous lui adresserez vos lettres, elle vous fera parvenir les miennes. » Une faveur obtenue en fait désii er tme autre. Rémi sollicita le bonheur de la revoir : elle résista à ses prières. « Ah ! disait-elle, je le voudrais bien ; qui le désire plus que moi ! je ne le puis; n'insistez pas d'avantage.» Mais l'afflicliou et le drsespoir de Reini ébranlèrent sa fermeté, et, sans promettre posiiivement, elle lui laissa l'espérance, en l'assurant cependant qu'ils ne seraient jamais .seuls. « Adieu , mon cher Rémi , dit elle en se levant, aimez-moi toujours. • A ces mots, elle lui serra tendrement la main, et partit d'un pas rapide, laissant tomber un ruban qu'elle lui avait refusé. En s'éloignant , elle tourna souvent la tête vers ce berteau, qu'elle appela dés lors le berceau lie l'amour; où bien souvent depuis elle est venue se livrer à ses douces rêveries, et relire les lettres de son amant.

Rémi ramassa l)ien vite le ruban abandonné, le baisa mille fois, et se retira lentement , le eau r triste, et plus épris que jamais de l'aimable Pauline. Dès qu'il fut de retour, il lui écrivit : le lendemain il écrivit encore , et tous les jours c'était sa plus douce occupation. Pauline répondait moins souvent ; mais ses lettres respiraieut le sentiment.

Elle lui disait un jour:

« J'ai eu autrefois un mouvement de coquetterie ; j'ai

• désiré plaire : aujourd'hui , le monde m'importune , je «cherche la solitude : ma gloire, mes plaisirs, ma vie, " sont de penser conlinnellenienl à vous. Dès que je ra'é- « veille, ma première pensée est vous; ma première pa- « rôle , je ne te verrai pas. »

Dans la seconde , elle s'exprimait ainsi :

• Les rapports, la sympathie ne sont donc point une

• chimère. J'ose vous l'avouer aujourd'hui, vous m'avez «intéressé au premier coup d'œil que j'ai jeté sur vous; un

• charme inconnu , involonta re, m'entrainail, m'attachait «à vous; si ce penchant est blâmable, qui l'a mis dans " mon cœur? d'oi"i vient-il ? Je n'y songeais pas , je ne le « désirais pas. Excepté vous , tout le reste de la terre m'au-

■ rait été indifférent. »

Ensuite elle lui disait plus bas :

• Il faut en convenir, les trois mois que j'ai passés près «de vous ne m'ont paru qu'un instant rapide; j'ai conrm "le prix de la vie: j'étais dans l'exlase de l'amour : le beau «présent que la sensibilité! que les jouis.sances de l'âme

• sont délicieuses! comme (ont est faible, vide, triste au- « près d'elles ! »

Une autre fois elle traça ces mots :

« Hier matin , j'allais sous le berceau de notre rendez-

• vous. Comme cet asile s'est embelli à mes yeux ! Je m'as- ■Tsis au pied de l'arbre où nous étions ensemble; je me ' « disais : J'étais ici avec lui , je l'ai vu là. J'avais sur moi

■ vos deux dernières lettres , que j'ai relues avec un plaisir «infini; je me croyais avec vous, je vous parlais: cet « instant d'illusion m'a procuré un moment de bonheur. »

Plus bas.

« Je lis actuellement la Nouvelle Héluise , et je ne me

• crois pas perdue : mais je n'imiterai point cette Julie ; je «n'épouserai jamais que mou amant ; on n'aime qu'une

• fois, .l'avais commencé à lire Clarisse , mais j'ai discon- « tiuué. Il me .semble que cet ouvrage est trop profond « pour moi : c'est le roman des philosophes. Je garde cette « lecture pour un âge plus avancé. »

Quelques jours après , elle lui mandait:

« Nous avons fait avant-hier, en famille, une course un « peu liingue. Nous nous arrélaines pour diner chez le fils «de ma nourrice; il n'a que deux ans de plus que vous.

■ Il s'est marié cet hiver. Ah , mon ami ! quel tableau «que ce ménage! que d'amitiés, de prévenances, de ca- « re.sses mutuelles! quelles expressions a fectueuses! Mon «cœur se gonflait; j'aurais donné tout au monde pour

• quitter la table et aller pleurer. Ils ont une vache, un

• petit troupeau , un joli logement , un jardin , et dans six

• mois ils auront un enfant. Adieu, mon cher Rémi: j'ai le « cœur serré : ce tableau me poursuit. »

Rémi lut dans un antre billet:

«('.'était hier jour de fêle; je me suis parée un peu

• plus qu'à l'ordinaire. On m'a trouvée jolie ; on m'a pro- « digue des éloges ; et plus on me louait , plus j'étais triste.

• A quoi me sert d'être jolie, pensai.s-je tout bas, si moij «amant ne me voit point? Non, mon cher Rémi, je ne «conçois pas d'autie félicité sur la terre, et même dans

• le ciel, que celle d'aimer et d'être aimée, de voir

• tous les jours ce que l'on aime. Le curé me citait une . belle pensée de sainte Thérèse , qui nj'a frappée et gije

CONTES

«j'ai retenue. En parlant du di'inon, elle disait : Ce mal- 'Iiciiirux qui ne xauniit aimer! Htlas! qu'il faut peu ■ et beaucoup pour le bonheur ! une mctaiiie et wii ' ami. »

Reini .sollicitait sans cesse un nouveau rendez- vous; il mourait de lii,sle!i.'e et d'ennui: il ne pouvait exister sans voir Pauline.... Elle lui répondait : .Croyez-vous que je «ne sou frcpas autant que \ous de noire séparai ii n?que «ma vie, si douce, si tranquille aulrefois, ire .soil aujour- «d'Iiui un Fardeau qui excède nies foices? Je saci'ificrais, « pour \ous \o.T, le troue du monde; mais je ne puis vous «sacrifier mes craintes, ma tinudite, les lois et les devoirs «de mon .sexe. »

Rémi lui répond quelle ne craijînait pas de le rendre nialbeureux , que les danfjers qu'elle lui opposait éiaient ciiimériques, qu'il avait des projets à lui communiquer. • Ou permettez-moi de vous aller voir, ajouta-t-il, ou je « n'écoute que mon désespoir. »

Réponse.

«Vous le voulez, je cède. Pour faire cesser voire mal- «Jieur, que je crains beaucoup plus que vous ne croyez , «j'expose ma tranquillili- et mon bonheur ; lendez-vous «jeudi , à l'entrée de la nuit , chez la fermière; c'est l'heure «où mon père commence son trictrac avec M. le crrré «Adieu : puisse ce jtudi si dési.é n'être charijé d'aucun « orap,e 1 •

Ce jeudi vint. Rémi, velu d'un habit de fermier, arriva prés du ihilleau lonf;-temps avant le coucher du soleil. Il se promeirait dans les environs en attendant la nirit, lorsqu'il reiiconira le curi', qui le rejiar-da allenlivcmcrl ; mais Reuri , préoccupé de sorr bonheur', s'eloiijiia , et l'oublia bieutot. Dés que rob.scurilé parut lavoriscr son approche, il se rcndil h la ferme. Une icmmc, fraîche encore de .'.amc et d'embojipoiirt, lallendait sur la porte. Klle lui fil si{;rre de la suivre; elle rrionla dans .sa chambre, et l'ayant enfermé, courut avertir sa chère enfarrt (c'est ain.si qu'elle nommait Pauliire ) de l'arrivée de son bon ami. Avec qirel plaisir ces dcirx amans se revi eut! Çuel était leur eniharrlerne.t! Des lar'rrrcs, plus douccsquela rosée du ciel , baip,naienl les paupières de la lerrdr-e Pauline Heureux qui a connu cette siiuation, et qui jouit encore de ce souverrir! Pauline confia à son amant qu'elle s'occupait de leur bonheur trrur.

Elle avait déjà intéressé sa lante par une demi-confidence, et sa lame lui avait promis de l'appuyer, darrs l'occasion, de lout son crédit. Leur conversalion l'oula sur les douceur-s d'un avenir charmant. "Quelle félicité! disait Rémi. Un jour viendra ou rrous serons tonjour'S ensemble, oii je vous verrai , je vous entendrai sans cesse, où l'a-isurance d'un avenir hcui'éux augmeuleia mon bonheur pré.seiit, où le moment du i-éveil m'annoncera une jourrrée délicieuse. — Puisse le ciel, répondait Pauline, réaliser iros espérances, et je n'aurais plus rierr à désirer! • Un doux recueil errierrt succédait à ces épan chemens. Ils étaieirt assis à colé l'un de l'auli'e ; Rémi avait pris la main de Pauline, la baisait, la pressait sur son cœur; la fermiei-e, non hiiri d'eux, tournait un rouet, et par lois les iuter-rompail pour leur dire qu'ils étaient fails l'un pour l'autre, que sa chère cnani arrrait UH beau mari, el lui uire femme charmarrte; qu'elle voulait être de la rroce, etdarrser' avec lui. Elleiecommarrdait surlorrt ;^ Rcrni de bien ainrer' sa femme , de lui éti-e toujours fidèle. « Ah ! s'écria Rémi avec transport , se jetant

aux genoux de Pauline , devant vous, ma bonne dame , devant lé ciel , je lui jure une fidélité inviolable, un amour éternel. »

Tout à coup Pauline pâlit, .s'effraie. Elle entend pUisieurs voix conTuses , et démêle la voix de son père. « Ah ! nous sommes perdus! s'écria-t elle : c'est lui, c'est mon père. Machei-e nourrice, sauvez Rémi, sauvez-nous! « La nourrice, tout effarée, se lève, va, vi(nl. fait entrer Rémi dans une chambre voisine, ferme la porte à la clef, et la met dans sa poché. Elles se rasseyent : Pauline pâle, éperdrie, ne sachant quelle contenance affecter; la nourrice charriant d'urre voix tiemblarrtc, en faisant aller son rouet. HL de Saint-Paulet entre, .soir épée sous le bras, et suivi de deux va!els armés de fourches.

«Que failes- vous ici, mademoiselle? dit- il d'un ton sévère et brusque. — Je venais visiler ma nourrice, que je savais un peu incommodée. » Sans écouter cetle réponse , il parcourait des yeuxioule la chambre: n'y découvrant rien de ce qu'il cirerchail, il veut pénétrer dans l'aulre pièce ; il en demande la clef : la ferirrière la cherche , ne la trouve pas, l'a sans doute éyai-ée. «Eh morbleu! nous nous en passero. s. » Et soudain, à crairdscoupsdc preds, il ébrarrie la porte et l'enfonce. Pauline se précipite avec lui dans cetle chaurbr'e pour se jeter au-devant de son amant , et le sauver de la fureur de son père. On apporte des lumières; mais la chambre était vide. Saint- Paulet, ébahi, cherchait, visilait coins et recoins; la Ireriiblante Pauliue cormnencait à se rassui'ér ; mai» urre voix faible, des gémissemens sourds frappent son oreille. Le courageux Rerni, dans ce péril pressant, avait saule par la feniHre, et s'élait cassé la jambe: la douleur lui arrachait ces accens plaintifs; ils arrivent au pcre, qui, voyant la ferrélre ouverte, en soupçonna laça se, el comprit comment l'amant de sa fille s'était évadé. Il chciche un fusil , assure en jurant que l'infime ne lui échappera pas.

Pauliire, desespérée, fondani en larmes, embrasse ses genoux , le relient de toutes ses forces, lui avoue sa faute, lui nomme son amant, demande sa vie. La nourrice, le fermier, les valets se jeticul à ses pieds, crient ^/rJce/ Unice! en sangloUant, en élendaiit les bras. Ce tableau si louchant, les larmes, la pâleur de sa fille calment les fureurs du vieux genlilhorrrme. Il aimait tendrement cetle eiiiaut aimable; mais il ilait indigné de l'a'froiit qu'il recevait d'un bon ine sans naissance; ce fier hidalgo ne voyait rien au-dessus d'un genlilhomme : il aurait préféré cent ans de plus de nobles.se, au génie et aux lalens de Voltaire. Cependant l'humanité, la piiié triomphèrerrtde l'or'gueil. Il con.sentit à laisser la vie au malheureux qui le déshonorait. Il lui envoya du secours; mais il ne voulut jaurais permellre qu'il passât la nuit dans sa lerre ; il fit dresser un brarrcard, sur lequel qiralre hommes remporier'cnt aussilol.

Pauline, reverrue au châlearr , apprit de sa tante la cause de celle cruelle catasiropbe. Le curé avait eu de,s soupious sur Rerni, du premier jour qu'il vint déguisé en paysan, porleur d'une lellre de Manosque. Ce vieux druide, dévoi par imbécillilé, ombrageux par dé aut de vertu , aigri par quarante ans de privations , ce fanalique ar-dent qui , né à Conslantinople . aurait, par zèle apostolique , fait brûler tous les chrrtiens, avait reconnu , dans sa promerrade, le prétendu paysan. Ses .soupçons .se confirmèrent : il le suivit, l'épia, et le vit enlrer chez la lerniiere. Il crut queson devoir, la sainteté de son ministère,

CONTES

l'obligeaient d'informer M. de Saint- Paulet d'une intrigue amoureuse qui offensait Dieu , la religion et un gentillioiiinie.

L'infortuné Rémi, étendu sur son brancard , y passa toule la nuit, et n'arriva qu'à huit beuresdu matin chez son père. L'honnéle procureur prenait tranquillement SOI! café, lorsqu'on vint lui annoncer précipitamment l'aiTivée de son fils Nicolas, escorté par des paysans. La douleur, la fraîcheur de la nuit avaient suspendu l'usage de ses sens : il était évanoui. L'effroi se répand dans la maison: la famille, les servaiUes environnent le brancnid. • Ah ! mon fil.s ! — Ah ! mon frère .' — Il est mort ! — il esl. mort! » Ces cris , ces gémissemens altireni beaucoup de monde : de voisins en voisins, loute la ville est à la porle de M. Rerai ; la renommée ne fut jamais si active que dans ce triste moment. Le beau Nicolas était mort assassiné, dépouillé par des voleurs; ils étaient six, douze, vingt : il s'étail défendu comme un lion. Le chirurgien , qui élail dentiste, accoucheur, docteur, et jadis barbier, arrive, visite le malade, découvre avec sagacité qu'il a encore un principe de chaleur et de vie; que son mal n'est qu'une solulion de continuité à la jambe, encore la fracture était hemeuse. Il rassura les esprils, calma toules les agitations , et promit en peu de temps la guérisou du beau Nicolas. Dès qu'il eut repris connaissance, et q\ril put soutenir la rapidilé des inlerrogations, on voulut avoir des détails, connaître les moindres ciiconslances d'un événement si désastreux. Rémi supposa que cet accident lui était arrivé à la chasse, en voulant franchir un fossé. Les faciles parcns le crurent ; mais une apparition inattendue fit cesser leur erreur.

M. Kemi était le lendemain dans son étude , lorsqu'on lui annonça une visite. iM. de Saint-Haulet , haut de près de six pieds, échafaudé sur un maigre squelette, entra l'épée au coté, un grand chapeau à plumet sur la tête, l'air, la démarche alliere , et les yeux animés de courroux. Cet aspect étonna un peu le bon Reini ; cependant il s'avance, et lui demande ce qu'il pouvait faire pour son service. • Passons , monsieur , da.ns votre cabinet , et je vous le dirai. » M. Rémi, à ces mots, l'y conduit , et fait signe 5 son clerc de ne pas s'éloigner; car il n'élait pas sans inquiélude. .\pres quelques cérémonies sur les places. Sainl-l'aulet l'emit .son grand feutre sur sa tête, et lui expliqua le sujet de sa visite , lui dit l'affront dont son fils avait couvori un gentilhomme, et ajoula, appuyant sa phrase d un jurement terrible; «Si voire fils ne déguerpit du pays, des qu'il pourra marcher, je le poursuivrai criminellement comme voleur, comme assassin, comme séducteur; et si la justice me reluse satisfaction, je jure, à vous .son père, de lui brûler la cervelle: vous m'enlendez, monsieur le procureur.^ » Le pauvre liemi , accablé d'un tel revers , pénéiré de la faule de son lils, se confondit en excuses, et donna sa parole d'honneur de le faire partir dès qu'il aurait l'usage de ses jambes. «J'y compte, dit le vieux châtelain en .se levant; adieu, M. Rémi , je vous salue. » Celui-ci l'accompagna jusqu'à la porle de la rue.

Madame Rcmi , qui brûlait d'impatience de savoir ce (|ue l'on avait agité dans ce conseil secret , vint bien vile iroiiver son mari qui, s'enferniani avec elle, laissa éclaler sa douleur qu'il avait coulenue jusqu'à ce momenl ; et après aMiir raconté la scène qu'il venait d'es.suyer : » Voire fils, lui dit-il, ne nous donnera jamais que du chagrin ; je vous le prédis, madame. S'il n'avait pas été élevé

à Paris, Nicolas n'aurait pas séduit la fille d'un gentilhomme, il ne po.s.sèderait pas de belles manières, il ne danserait pas si bien; mais il serait modeste, économe, laborieux ; il m'aurait aidé; et content de sa médiocrité, il serait heureux , et nous aussi. » Après quelques autres propos , il fit seller .son petit cheval , et partit pour aller dissiper son chagrin â la campagne.

Des c|ue Nicolas Rémi fut rétabli, son père lui annonça son exil, en l'assurant qu'il n'y avait d'auties ressources pour lui que les Iles d'Amérique , où il pourrait travailler à sa fortune. Cetle ressouixe ne fut nullement de son goût ; il répondit que sa vocation n'était point celle dont parlait son père, qu'il retournerait à Paris, où il avait (les amis, des protections, où l'usage du monde et les talens étaient accueillis et protégés. Cette réponse fit grimacer le visage du bon procureur; il repoussa un peu sèchement les projets, les ridicules prétentions de son fils: mais sa mère, qui admirait la noblesse de ses senlimens.et qui ne doutait pas que Nicolas ne fût appelé à une haute fortune , sollicita puissamment en sa faveur , tourmenta à tel point son facile mari , qu'il se conduisit comme à son ordinaire et fléchit, en disant : « Vous le voulez , madame ; je fais encore une sotli.se , je le vois, je le .sens : Dieu fasse que vous et moi ne nous en repentions pas; qu'il parle, qu'il aille briller à Paris, j'y consens. » C'est ainsi que cet homme judicieux , sage, mais trop faible, se laissait gouverner par ,sa femme , et accumulait faules sur fautes. Ah! que de Rémi dans ce monde !

Cependant , en bon père , il fit un effort , donna à son fils cinquanle louis pour faire son voyage. Sa mère lui remit en secret sa bague de nnce ; c'était un diamant de cent écus ; et le beau Nicolas, chargé de ces richesses et de la bénédiction paternelle, montai cheval, à cinq heures du matin, pour retourner dans la capilale: toute la famille l'accompagna hors la ville. Son père lui dit, au moment de la séparalion : « Mon cher Nicolas, je te recommande la modestie , l'économie et la sagesse; je souhaite que tu fasses fortune, mais ici tu l'avais trouvée: bien chauffé , bien vêtu, bien nourri , entouré de parens et d'amis honnêtes , que le fallait-il de plus! Tu aurais gagné de l'argent , choisi une femme ,selon ton coeur ; nous aurions cultivé, embelli noire petit ermitage; mais tu aimes la gloire; adieu, mon cher Nicolas, que le ciel te protège; je le prierai tous les jours pour toi . A ces mots il rembras.sa tendrement; la famille en fit autant. On pleura, on gémil, on se dit mille adieux, enfin on se sépara. Les parens revinrent les yeux humides de larmes, et le cœur bien navré.

Le beau Nicolas , sur son cheval , donnait aussi des pleurs à ses parens: mais Pauline, surtout, la tendre Pauline qu'il abandonnait, Pauline dont il n'avait aucune nouvelle , occupait sa pensée , et remplissait son âme de regrets et de douleur. D'autre part, quand il songeait qu'il retournait à Paris , où la fortune l'appelait , où il allait jouir des arts, du luxe, des plaisirs d'une société iunnense ; qu'il rapprochait les beautés, les délices de cette ville brillanle, avec sa chélive pairie; qu'il comparait son existence future avec la vie fastidieuse, monotone d'un pays où l'on se lève de grand malin pour travailler, où à midi on se met trislement à table, où le soir on se rassemble auloui' d'une chandelle pour bâiller ensemble, où l'imagmalion est desséchée par les idées déménage, de parcimonie , où la vie enfin n'est qu'une végétation

CONTES

ente et pénible; alors un rayon de joie se mêlait à sa tristesse, et il se ronsolait de la peine présente par les illusions de l'avenir.

Dés qu'il fui à Paris, il rchabiiila son nom, et redevint le chevalier de Sainl-Kemi : un plinnet blanc décora son chapeau. Sa première visite fut pour le chevalier de i\Iérac, son ancien camarade de pension, qui l'accueillit avec amitié, lui proposa de le présenter au marquis de Florincourt, son frère aine, qui avait une excellente maison. Rémi fut enchanté de la proposition ; elle tlaltait sou amour-propre et ses espérances. La maison du marquis de l'iorincourt était celle des plaisirs, le rendez-vous des joueurs , des vestales du temple lyrique, et de tout ce qu'il y avait de bomie compajjnie dans les roués de Paris : on y faisait des soupers charmaus ; on y jouait un jeu excessif; mais tant pis pour ceuxqui se ruinaient. FlorincourI, pleinement détaché de tout préjugé, vivant p)ur lui, peu soucieux de l'avenir , se défaisait de ses coiitiats, de ses terres , avec une facilité lout-à-fait aimable; il lui semblait qu'en diminuant .sa fortune , il s'allégeait d'autant de sou(is et d'un poids accablant. L'Opéra était .son lycée; les nymphes de Vénus foi niaient sa société; il dlnail, soupait, pensait , vivait avec elles; enfin cet aimable épicurien paraissait n'avoir qu'un instinct qui l'eiitrainait au libertinage, comme certains animaux, par instinct, barbotent dans les marais.

Le chevalier de Saint-Remi, introduit dans cette société libidineu.'ie , en adopta bientcit les mœurs: séduit par l'appât du jeu, il hasarda son léger pécule sur cette mer orageuse. Le vent fut favorable, la fortune lui sourit; et se fiant à sa constance , il prit une voiture, deux laquais, leur donna une livrée, loua un logement décent, renoua connaissance avec la belle Saint-Denis , plus brillante que jamais. Elle captivait alors une espèce d'aventurier, protégé du gouvernement, qui, aux dépens de l'état et des fonds de la guerre, achclail le plaisir d'être aimé, et payait les faveurs de celle précieii.se beauté, de cent mille livres par an. .Saiiit-Remi obtint le second rôle; on lui accorda trois jours de la semaine ; c'étaient ceux où l'amant en chef allait à Versailles régler avec les ministres les affaires de l'état.

La belle Saint-Denis avait trop d'élévation dans l'âme pour mettre i contributiim deux amans à la fois. Saint- Remi était exempt de tout impiit ; il ne lui en coûtait que des bouquets, des cadeaux au jour de l'an, aux époques des .saintes qu'elle fêtait; et elle n'en fêtait que trois: enfin cette dépense n'excédait pas cinquante louis par mois.

La fortune , l'amour, tout favorisait le défunt Nicolas : son équipage, .ses gens, l'élégance de .ses habits achevaient de lui tourner la tête; il n'avail plus que de faibles et rares souvenirs de son aimable Pauline , qu'il regrettait cependant quand il se la rappelait.

Il avait formé, chez la Saint-Denis, une liaison intime avec l'abbé d'Oliva. Cet enfant de la grâce était un petit être charmant , qui faisait les délices des soupers , par sa voix, ses chansons et ses contes joyeux; les .Saint-Denis, les Julie, les Phryné, les femmes comme il faut, se l'enlevaient, se l'arrachaient. L'abbé, ayant le cœur inoccupé dans ce moment, s'enflamma pour la Saint-Denis, il voulait l'avoir , et sans diflérer, il se proposa. Cette belle, qui se piquait d'ingcnuilé, qui se disait philosophe, parce qu'elle lisait des romans, la gazette et la feuille du jour, et s'abandonuaiti tous ses dé,sirs, lui déclara cjue, malgré

.son amabilité, elle allait lui résister ; qu'elle avait alors trois amans, qui tous trois l'adoraient , et qui suffisaient à sa petite .santé, son docteur lui ayant défendu expressmient d'en employer un plus grand nombre. Le premier (|u'elle avouait en public était le fastueux Paltoquet, homme en crédit, et d'autant plus magnifique et libéial, qu'il payait des deniers de l'état. Le second était le chevalier de Saint- Remi, qu'elle gardait, parce qu'il était ban enfant et d'une jolie ligure. Le troisième était le choix de .son cœur; mais il marchait dans l'ombre , elle ne pouvait le nommer. Cet amant mystérieux, connue chacun sait, ou doit savoir, c'était son coiffeur, un maraud physiquenieul bien constitué. • Vous comprenez, mon cher abbé, ajouta la Saint- Denis, que je dois me respecter, et me borner à ce nombre ; mais, des qu'il y aura nue place vacante, je vous la promets; Paltoquet ne peut durer long-temps , ce sont de ces insectes lui.sans qui n'ont qu'un jour d'existence. »

L'abbé était vif, ardent dans ses désirs ; il ne pouvait supporter huit jours de délais quand il poursuivait une femme. Il résolut de s'arranger avec .Saint-Remi, et de se faire résigner sa place d'amant en second. A souper, le soir même, il lui demanda à déjeuner pour le lendemain ; il avait des projets à lui communiquer qui pourraient lui convenir. 11 fut exact au rendez-vous. "Mon cher chevalier, lui dit-il en prenant de l'excellent thé impérial , je vous suis très atlach; ; et je vois avec chagrin que vous vous oubliez dans le sein des plaisirs, que vous négligez votre forlune. Vous voilà dans l'éclat de vos beaux jours , vous avez de l'esprit , une tournure charmante, et vous ne tirez aucun parti de ces avantages. Que vous êtes heureux d'avoir un ami aussi zélé que moi ! Je viens vous proposer un an angeinent qui peut vous mener ^ tout. Je veux vous présenter à la marquise de Clainvaux, nièce du duc de Belmont, qui est, comme vous le savez, à la tête des affaires. » Saint-Remi, ébloui de celte offre, se confondit en renierciinens. « Attendez pour me remercier, vous n'êtes pas encore au bout. Je veux vous donner, auprès de la marquise , une place de confiance , celle que j'occupe , moi, et qui commence à me peser. — Quelle est donc cette p'ace? expliquez-vous. — Celle damant fortuné, que j'exerce depuis trois mois à mes risques, périls et fortune. — Ouoi ! dèj,"! vous voulez vous en défaire?—Oui, c'est un effet que je veux remettre dans le commerce ; il faut qu'il circule. — Vous m'étonnez. — Cette femme est un peu exigeante, elle me perd la voix. Mais, en vous l'abandonnant, j'y mets une condition ; c'est que vous me cédiez la Saint-Denis : croyez, mon cher ami, que je vous propose un marché très avantageux. La marquise mérite les hommages d'un jeune homme. Son printemps et la fleur de sa beauté se sont évanouis; mais vous n'avez pas d'idée de .sa manière d'aimer , de son adresse , de ses attentions , de ses transports dans les crises de l'amour. Elle a la plus belle ame, un fond de sensibilité inépuisable , elle oublie aisément ses amis, ses amans de la veille; mais elle est tout feu, tout .sentiment pour l'amant du jour ; elle le mettrait sur le Irône, s'il était en la puis.sauce de son oncle. Vous savez que ce vieillard facétieux, qui rit de tout, se moque de l'Europe, de la France, et même des saints du paradis et qui ne veut qu'user le resie de ses jours au sein d'une tranquillité voluplueuse, a la plus grande influence dans les affaires. De .son cabinet découlent toutes les grâces , emplois, dignités, pensions; il est la source de tout. La

CONTKS.

marquise sa nièce a sur lui un ascendant étonnant , parce qu'elle l'amuse et le lait rire. Elle" le mène au gré de ses caprices et de ses désirs : ses amans mènent la marquise ; ainsi vous voyez que précisément c'est l'hisloire de Périclcs , qui prouvait que l'enfant d'Aspasie gouvernait la république. Au bout de trois semaines de service, elle m'a fait avoir une abbaye de vingt mile livres de rente ; un faiseur d'opéra vient d'obtenir, par son crédit , une place de fermier-général; un joueur de serinette a eu une pension de deux mille écus; il faul encourager les laleiis; et, par .son crédit, un échappé de Gascogne , qui joue délicieusement les proverbes , vient d'être nommé à une intendance dans les iles. EnSn elle ferait de vous un secrétaire d'clat , un général d'armée , si elle se le niellait dans la tèle. »

l.e chevalier de Sainl-Remi. après ce magnifique tableau qui échauffait son imaginalion, embrassa avec transport cet aimable abbé, et lui céda sans hésiter sa conquête de l'Opéra. • Mais comment vous y prendrezvous pour me faiie agréer à la marquise, et pour vous débarrasser d'elle? — C'est mon affaire, je m'en charge; que me donnerez -vous si dans huit jours vous êles du dernier bien ensemble'.' — Tout ce que vous voudrez-, mais cela ne me parait pas aisé.— Plus que vous ne croyez. D'abord j'ai un moyen sûr pour me dégager des liens d'une femme doul je suis excédé. Voici mon procédé . je commence à tousser auprès d elle, je ne mange que du rôti; j ai dans ma bonbonnière de.< pasiilles béchiques; ensuite je répands sourdement le bruit que mon médecin m'a ordonné le lait, sous peine de mort. Les femmes ont l'àme compatissante, et aiment mieux renvoyer un amant que de le mettre au cercueil. Celle ruse m'a déjà délivré de deux femmes obstinées qui ne voulaient plus me lais.ser aller. Kapportez-vou.s-en à moi , il est aujourd'hui lundi ; mercredi je vous préseule ; jeudi vous souperez chez elle, et .samedi vous triompherez de ses rigueurs. • L'abbé tint sa parole ; le mercredi il mena Saiut-Renii chez la maïquise. Comme il avait proné ses lalens, sa figure, la marquise le regarda attenlivemenl, le détailla, le trouva d'une ligure expressive et charinaule. l'endaul l'examen, l'abbé lous.sait beaucoup, avalaitdcs pastilles. «Ce pauvre abbé, s'écria la marquise, il est épuisé, anéanti; d'Iioimeur, il méfait pitié. - Du moins, madame, je mérite un peu de commisération. «Et il chanta ;^ demi-voix ; Félicilc passée, qui ne peut retenir. «Ost le séminaire, sans doute, qui vous a ruiné la santé ? — Ne croyez pas plaisanter; les gens du monde pensent que les abbayes mius viennent en dornianl : vous n'imaginez pas ce que notre état exige de travaux, d'adresse, de conirainles, de ruses, de dissimulation, de privations; il est vrai qu'une fois engrai.ssés des dîmes de .Sion, nous nous en dédnnunageons amplement. Soupii.nneriez-vons , madame, que j'ai été quatre ans les yen x baissés , sans oser regarder une femme en face ? — Vous éles bien con igé de celle fausse boule ! — Un peu ; je n'avais alors que de peliles inirigucs que je dérobais à l'oeil du jour ; vraiment , c'est aiusi que l'on parvient. — Et que l'on trompe les honunes. — Ils sont faits pour cela. Chacun sou métier.

Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens.

ablic recommença alois à lousser, J se plaindre de sa

poitrine : il vint du monde, la marquise pria les deux amis à souper pour le lendemain , el ils soriirent.

■Saint-Remi leinercia vivement l'abbé de cette connaissance. 11 ne se possédait pas de joie de se voir transporter dans le grand monde , d'y jouer le rôle d'un homme de qualité. Us se rendirent au souper de la marquise, où se trouvait excellenle compagnie, en ducs, marquis, musiciens et bon fons. Le chevalier de Sainl-Remi y fut distingué. La marquise le destina à sa partie: l'abbé, qui avait fait , à cinq heures, im dîner à liui.\-clos avec quelques représentans des apôtres, ne snupa point, but de l'eau, ne prit que des adoucissans, toussa un peu plus qu'à l'ordinaire. La marquise comprit qu'il fallait respecter celle situation cri ique, et se défaire d'un homme aussi délabré; elle lui conseilla de rentrer chez lui de bonne heure. L'abbé, docile à ses avis, lui demanda la permission de se retirer, et de lui amener, samedi, son ami à sa loiletle : ce qui fut accoidé.

Cet heureux jour venu, Saint-Remi, paré de l'habit galant du malin, des roses de sa jeunesse; n'ayant .sur ses cheveux ncgligemment bouclés qu'une légère nuance de poudre, alla piendre l'abbé dans sa voilure, et vola au rendez-vous. Celui-ci, chemin faisant, instruisit son initié des mystères de la bonne d'esse, ellui traça la conduite qu'il devait tenir. ■ Si vous plai.sez à la marquise, comme je n'en doute pas, quand jeserai .sorli , et je ne vous ferai pas languir, elle vous parlera opéra , musique; saisissez l'occasion pour célébier .ses lalens sur la harpe, nionlrez le plus grand désir de l'entendre : elle vous refusera d'abord: insistez, pressez avec chaleur; elle cédera pour se délivrer de vos importunilés, et vous conduira dans un boudoir voluptueux , décoré par les Grâces et l'Amour. Placez-vous auprès d'elle le plus près po.ssible : après un air ou deux , comme transporté par le charme de l'harmonie, précipitez-vous à ses pieds, prenez ses mains, ses bras, embrasez-les du feu de vos baisers: elle vous repoussera, affectera un air de sévérité. N'allez pas vous déconcerler , vous seriez perdu : elle vous menacera de sonner, snnnera de truies .ses forces; mais ne vous alarmez pas ; la sonnette est simulée, elle ne va point. Le resleva de suite; je n'ai pas besoin, je crois, de vous conduire jusqu'au dénomment. »

Ainsi parlant, ils étaitnl déj.\ dans la cour de la marquise. Son premier coup d'œil fut pour son nouvel adorateur; elle lut frappée, éblouie de ses charmes. Elle s'occupa ensuite de la santé de l'abbé , qui se plaignil de son état; il a\ait passé une nuit qui l'avait anéanti, abîmé: effectivement, il l'avait passée avec la Saint-Denis. La marquise lui dit en .souriant , que la grâce parais.sait en dé aut chez lui. • Il est vrai , madame , je n'ai pas même aujourd hui la su fisanle; je ne suffoque pas couinie la célèbre madame Guioji. H vous faudrait, marquise, un amant comme moi , qui eût un amour épuré de tout désir profane, qui vous aimât pour vous-même. — Oui, cela nie conviendrait. — C'est que vous êtes tout âme. • Il eut dans ce moment une forle quiule de loux ; quand elle eut cessé: «Pardon, dit-il, madame, il faul que je vous quille: le cardinal est à Paris, je vais lui faire ma cour. — Est-ce que vous sollicilez encore? n'êle.s-vous pas satisfait de ce que vous avez oblenu? — Non , sans donle: peut-on vivre avec vingt mille livres de rente ? — L'abbé, dans cinquauleans d'ici, nos neveuxsecroiront trop heureux... — Tant pis pour nos neveux ; je .sais que tout a son période; Jérusalem n'esl plus, les druides ont passé, nous

CONTES

jiàssôhs, lôiit passe. Adieu, belle marquise, imitez-moi, jouissez du présent , sans vous inquiéler de l'avenir. • Ou fit quelques efforts pour le reienir ; mais il se déroba hirlivement, lai.ssant nos deux amans sans autres lémoius que le mystère et le plaisir.

Le galant chevalier déploya d'abord sa belle jambe, sinima ses yeux du feu de ses dé.iiirs; la marquise ne larda fjas d'amener la conversation sur la musique, lui deteanda s'il l'aimait. • l'assioimément ; on dit, madame, que vous excellez sur la harpe; si j'osais vous prier... — Ou vous a exagéré mes talens; je me néglige beaucoup » ."iainl-Remi n'eu voulut rien croire; il supplia, persécuta même pour obtenir la faveur de l'entendre. Elle était hop honnête pour refuser plus long- temps : ils entrèrent dans ce boudoii élégant, où les glaces répétaient de toutes parts les appas de la divinité , ofi le parfum le plus délicieux , en flattant l'odorat , réveillait dans l'imaginalion les idées de la volupté. La marqui.se prit sa harpe, développa les contours moelleux de ses bras, joua un air doux et lendie, en jetant des regards furtifs et Voluptueux sur le beau S;iiut- Rémi. Celui -ci, dont les sens s'enllamma'ent, n'oublia point les doruuiens de ï'abbé : l'air fini, il se précila aux pieds de la marquise; ii éprouvait, disait-il, un délire nouveau, il ne parlait que de l'enchantement de sou âme, il n'était plus le mailrc de ses transports; il embrassait ses geuoux, l'eulourait de ses bras, la pre.ssait sur son .sein, prodiguait .■» ses vêlemens mille baisers. La marquise, qui s'aperçit du danger, le repoussa avec coleie, gronda, se jeta sur le cordon de la sonnette, souiia avec vivacité : mais personne n'accourant à son secours, faible, abandonnée, elle succomba, et son heureux amant vit que les dames Arnaud et les femmes de qualité avjient entre elles de grands li'aits de ressemblance. Il usa avec tant de nobles.se de son triomphe, que sa généreuse victime voulut bien le lui pardonner, et même, dans l'effusion de sa rrconnais.sauce, elle lui propo.sa de le mener le lendemain Il Versailles et de le présenter 5 son oucle. «Mou chei Chevalier, lui disait-elle, que vous m'allez devenir cher! que vous êtes aimable! Je vais m'allacher à vous pour jamais; je trouve dans voire société un plaisir ine. fable. Je me charge de votre destmée, je vous réponds de l'atancemenl le plus rapide el le plus brillant. » Ils ne se quitlerent qu'après les proieslations les plus louchantes, les plus sincères d'un amour éternel.

Le lendemain, la marquise pressa sa toilette et vint chercher son nouvel amant dans sa I erline pour le mener à Versailles. Voilà le beau Mcolas courant à six chevaux 5 la cour, ou plutôt à la fortune et aux honneurs ; lardenle marquise le présenta à sou oncle comme un lioimne du premier mérite, dont elle répondait, qui était rempli de tàlens, de connaissances et propre à tout. Le vieux ministre , sur .son as.sertion , n'en douta pas ; il sourit à son protégé, lui promit de s'occuper de son sort, demanda un mémoire el l'arrêta à diner avec toute la France. Quel triomphe pour le jeune Rémi ! comme son .^me se dilatait! comme son amour-propre joui.ssait au milieu de ces cordons bleus, rouges, noirs, bariolés; de ces enfans du soleil (hamarrés d'or, de diamans et de plaques! Tendre Pauline, chétif Manosque, comme vous .étiez oubliés! Que vous deviez paraître petits de cette hauteur! Pour couronner une si belle journée, ce favori de la forlune el de la gloire gagna la nuit quatre cents louis chez le marquis de Florincourt. Il ne rentra chez lui qu'à sept

heures du matin, dans une e.spèce de vertige et d'enivrement, qui lui dérobait presque la connaissance de luimême.

Son valet de chambre lui remit une lettre de la poste ; ayant reconnu l'écriture de son père, il ne l'ouvrit point et commanda qu'on la lui donnât à .son réveil : bercé des plus douces chimères, il se coucha, s'endormit tranquillement et ne rêva que richesses et grandeurs.

A deux heures après midi, il sonna, demanda son chocolat; on l'apporta avec la lettre de son père et un billet parfumé de la marqui.se. 11 ouvrit ce dernier avec empressement : la marquise lui offrait une place dans sa loge aux Italiens pour voir Richaril, el de là. Il viendrait souper chez elle, s'il ne craignait pas les langueurs d'un têle-à-lête; car son mari l'abandonnait, et elle n'avait prié personne; « à condition cependant, ajoula-t-elle^ que vous serez plus raisonnable que vous ne l'avez été : je vous en veux encore. Adieu, mon cher chevalier, il me serait impossible de ne pas mociuper de vous; c'est pour le reste de ma vie. ■ Il répondit sur-le-champ, accepta tout , prit ensuite son chocolat et lut la lettre de son père. La voici :

" Nous craignons tous, mou cher Nicolas, que lu ne «sois malade; depuis long-temps nous n'avons eu de les «nouvelles : mais je viens l'en donner une qui te fera

■ grand plaisir; elle comble les souhaits de la famille et

■ la remplit de joie; ton bonheur, le nôtre, celui d'une «démo selle charmante est aujourd'hui dans les mains.

• Voici le fait ; le curé de M. de .Saint -Paulet sort de chez « moi ; il m'a conté qu'après ton accident , la chute mal-

• heureuse, la belle Pauline fut attaquée d'une fièvre ar- « dente, avec des transports et des redoublemens : on dit

• que, dans son délire, elle ne parlait que de toi, de ton

■ malheur, qu'elle s'écriait : .-/h.' mon père , ne le liiez ' pas! c'est lui! c'est Rcmi ! c'est mon amant! Eu-

• suite elle se taisait, poussait de profonds gémi.ssemens , «puis s'écriait : jI est mort! il est mort! Son père, sa « taule, sa nourrice enlouraieut .sonchevet et lui adminis- « iraieni tous les secours possibles ; le curé , au pied du lit,

• atlendait un instant favorable pour lui parle deDieu.

"Tout le châleau élait dans la désolation ; son père, «accablé, la pressait dans ses bias, prenait ses mains,

• les arrosa t de larmes; mais l'infortunée ne voyait rien, « n'entendait rien. On fit dire des messes, on promit une «neuvaineà sainie Pauline sa patronne, qui, sans doute, a «intercédé pour cette pauvre enfant; car, des le lende-

• main, le délire a cessé, la fièvre s'est apaisée. Sa tante

• profita de ce moment de répit et de calme pour lui

• parler de toi , la tlatta de l'espérance qu'elle te reverrait, «que son père consenlirait un jour à vous unir. Cescon- «solalions, ton nom, les larmes de son père fuient un «baume plus efficaceque les remèdes; la fièvre s'éteignit, «peu à peu les forces lui revinrent, et les larmes et

• l'affliction cessèrent dans le château, dans le village, «dans les environs; car tout le monde la pleurait; mais «cet état de guérison fut de peu de durée; la maladie

• était dans le coeur.

« Quand M. de .Saint-Paulet vit sa fille hors de danger, . il ne voulut plus entendre parler de toi ; il crut que le « temps et la raison éteindraient une passion qui n'avait

• plus d'aliment. Son espérance fut trompée; une tris-

• ic.sse, une mélancolie sombre attaquèrent l'âme de la

• tendre Pauline; elle ne mangeait pre,sqne plus, maigris- «sait, dépérissait i vue d'ail. Sou père riiilerrogeait en

COMES

■ vain sur les causes de cet élat; elle répondait qu'elle " n'avait rien , qu'elle était contente de sa santé. Plusieurs

■ fois 11 la surprit noyée dans les larmes : une fièvre lente

• la consumait. Ainsi, mon cher Nicolas, tandis que tu

• souffrais à Paris, que tu la pleurais, elle mourait ici

• pour toi. Enfin la tante et la nourrice s'adressèrent à «M. le curé, le prièrent de s'intéres.ser pour elle et d'eu-

• gager son père à lui accorder la main de son amant.

« La tante lui promit de lui faire avoir une chapelle de

■ deux cents livres s'il réussissait. Le curé, qui parait un

■ saint homme, a vu aussitôt M. de Saint-Paulet, lui a dit

■ que Dieu seul et lui pouvaient sauver sa fille, qu'elle se

■ mourait d'amour, et lui a fait entendre qu'il ri.squail son « salut, qu'il pécherait mortellement, si, par un mouvement

• d'orgueil, il causait la mort de sa fille en lui refusant

• l'époux que le ciel lui avait destiné.

«Ces .sages représentations, le pitoyable état d'une en-

• fanl si chère, .surtout la religion, ont changé l'âme de «M. de Saint-Paulet et fléchi sa dureté. Il est entré chez

• .sa fille, qui ne se levait presque plus, lui a dit en san- «glotlaut : «Pauline, ma chère Pauline, aie pitié de ton «malheureux père, de sa solitude, de sa vieillesse, songe

■ à vivre, je ne m'occuperai que de ton bonheur; je te 0 promets devant ta tante et M. le curé que voilà, de te «donner Rémi pour époux; M. le curé ira en faire la de-

• mande à son père en mon nom; on lui écrira à Paris,

• et dès qu'il sera de retour , nous célébrerons la noce au

• château. — Ah! mon père, s'écria cette aimable fille en « soupirant , me le promettez-vous? puis-je me flatter que

• vos bontés pour moi?...— Oui, ma Pauline, je te le jure,

• foi de gentilhomme. • Il a tenu sa parole

«Le curé est venu ce matin me proposer cette hono-

• rable alliance, qui est bien au-dessus de nos prétentions,

• quoique sa dot soit très modique ; mais Dieu fait tout «pour le mieux. M. de Saint-Paulet exige cependant de

• toi que tu prennes mon état , et que tu t'occupes. Cette

• demande est juste et rai.sonnable; dépêche-toi de partir, « défais-toi de toutes tes chimères , le bonheur est ici qui «t'attend; tu y trouveras un père et une mère qui t'ai-

• ment, une épouse tendre, charmante , qui ne respirera

• que pour t'aimer ; en travaillant , tu auras l'hoimête né-

• cessaire, une jolie petite maison de campagne pour te

• délasser tous le.s jours de fêtes : que peut-on désirer au- « delà ? Viens donc, mon cher Nicolas, faire notre consola-

■ tion , jouir des biens que la fortune et l'amour te desti-

■ nent. Ta mère t'embrasse et t'attend avec impatience,

• ainsi que moi qui suis ton père.

• Antoine Rémi.

«P. S. Mademoiselle de Saint-Paulet va beaucoup

• mieux ; elle se lève et se promène. >

Cette lettre agita l'âme du beau Saint-Remi , et réveilla un sentiment d'amour qui était assoupi , et non point éteint. Mais elle arrivait dans une circonstance défavorable; c'était à l'époque la plus brillante de sa vie : aimé , adoré d'une femme de qualité, favorisé du jeu , accueilli des ministres, admis i leur table, séduit par la perspective d'un avenir éblouissaut , d'une fortune éclatante ; et renoncer à tout cela pour s'ensevelir, à son âge, avec ses talens et sa figure , dans un dé,sert , au bout du monde pour y vivre obscurément , loin des arts et des plaisirs ; surtout la profession de procureur lui répugnait singulièrement, à la veille d'avoir, peut-être, une charge à la cour , un rang dans le monde ; quel contraste ! quelle opposition ! quelle chute ! Aussi n'aiirait-il pas hé.sité un seul

instant, sans l'idée de l'aimable Pauline, dont il ne pouvait .se rappeler les charmes , la sensibilité , sans attendrissement. L'ambition et l'amour se disputèrent, pendant quelques momens , l'empire de son cœur ; mais l'ambition l'emporta. Voici quelle fut sa réponse.

Monsieur et très cher père ,

• Je suis pénétré des bontés dont vous et ma mère avez « comblé ma vie ; cette dernière faveur , que je n'attendais « pas, ajoute encore à ma reconnaissance; mais plus vos

• bienfaits ont été considérables, plus je me dois à moi-

■ même d'y mettre des bornes, plus je dois m'efforcer d'ê-

• tre utile à ma famille, et de lui rendre tous les services

■ que j'en ai reçus. J'ai diné hier à Versailles, chez le duc

• de Belmoat, qui m'honore de ses bontés ; il m'a promis «de s'occuper démon avancement, et je crois pouvoir

• compter sur ses promes.ses ; car je suis présenté, recoin- « mandé par la marquise de Clainvaux sa nièce , qui gou- «verne son oncle, comme il gouverne la France. Elle

• m'honore d'une vive et solide amitié, et .s'est chargée «de ma fortune; je soupe souvent chez elle : tous les jours

• elle ne cesse de me dire que je ne dois pas borner mes

• prétentions, que je puis a.spirer à tout. D'après cet ex-

• posé, jugez , mon très cher père, si je dois sacrifier des

• espérances aussi fondées, une fortune dont l'éclat re-

■ jaillira sur ma famille, à une profession qui donne à

• peine de quoi soutenir son existence, et pour laquelle je

• ne me sens aucune inclination. Je n'ai pu liie , sans vcr-

■ ser des larmes , les malheurs de mademoiselle de Saint-

■ Paulet ; le don de sa main est le plus grand des bienfaits

■ que le ciel puisse m'accorder. Je connais tout le prix de

■ sou cœur; mais attendons, pour serrer des nœuds si

■ doux , qu'un état plus brillant, plus digne d'elle, assure « son bonheur et le mien. Ma mère , à qui je présente mes

■ respects, approuvera, sans doute, mes raisons et ma «conduite ; puissé-je également mériter votre suffrage et « la continuation de vos bontés.

• Je suis ai ec un profond respect , etc. »

Cette lettre écrite, la toilette faite, le galant Saint-Remi vola à la comédie italienne dans la loge de la marquise , qui le ramena chez elle : ils soupèrent tête à tête. Après souper, la marquise voulut bien aller pincer la harpe dans le boudoir , où les sonnettes n'allaient pas. Us y restèrent une partie delà nuit, et l'heureux Rémi se retira au point du jour, s'enivrant, de plus en plus, des vapeurs de la vanité , oubliant sa famille, la charmante Pauline, et s'oubliant lui-même.

Quand M. Antoine Rémi eut lu la lettre de sou fils , il s'abandonna, contre sa coutume, à un mouvement de colère, et dit à sa femme :• Tenez , lisez, madame, la réponse de Nicolas ; c'est un fou ; la vanité , les ducs , les marquises le ."ont extravaguer. • Madame Rémi fut d'un avis bien différent; elle était éblouie, enchantée. •Monsieur , je vous l'avais prédit ; j'ai le tact stlr : votre fils ira

loin ; il parviendra : l'heureuse éducation qu'il a reçue

— L'a perdu. Vous donnez dans toutes ces sotti.ses de grandeur ; vous êtes femme : vous ne connaissez pas ce pays-là ; on trompera i otre fils , on le ballottera , on s'en amusera. Vous ne vous doutez pas du peu de cas que l'on fait à la cour d'un petit bourgeois; ils appellent cela des gens de rien : c'est leur expression favorite. Rousseau a dit quelque part, et il sait ce qu'il dit ; Si la vanité a fuit quelque heureux sur la terre, à coup ulr cet homme-là n'était qu'un sot. Jusqu'ici vous n'avez pas daigné me croire : Dieu fasse que a ous ne soyez pas cruel-

CONTES

ement désabusée Chargez-vous de lui répondre qu'il suive ses hautes destinées, qu'il devienne duc, ambassadeur, pape, s'il le peut ;mais quand cela serait , j'aimerais mieux le voir procureur à Manosque.

Cependant 8aint-Kemi continuait sa délicieuse vie, le jeu, les spectacles, les visites, les soupers, l'amour de la marquise, remplissaient le cercle de ses belles journées. Il lisait pourtant à sa toilette les feuilles périodiques, pour se mettre au courant , et pouvoir parler perlinemment de tout. Mais la fortune , qui l'avait soutenu ju.squ'à ce moment , commença à l'entrainer en sens contraire : elle ne perd jamais .ses droits, et nous épie au passaye.

Le premier signal d'inconstance qu'elle donna fut une rencontre fâcheuse : la marquise de Clainvaux lui avait écrit de venir la prendre à l'Opéra , et qu'elle le mènerait soupei chez la comtes.«e de Valsain qui éiait prévenue. (;et arrangement fut très agréable à Saint-Reuii. Précisément, ce jour-là, on lui apporta l'habit le plus galant qui l'eiU décoré de sa vie. L'occasion était heureuse ; à huit heures du soir, brillant , superbe , radieux de joie et d'espérance , il part dans sa voiture . voit le dernier acte de l'opéra , et vole , avec la belle niarqui.se , chez la comtesse de Valsain. Un laquais les annonce d'une voix distincte, sonore. Madame de Clainvaux pré.seuta M. le chevalier de Saint-Remi à la comles.se. Dans ce moment, elle n'avait auprès d'elle qu'un abbé et un jeune capitaine de cavalerie, que le nom de Rémi frappa , et qui fixa 1res attentivement ses regards sur lui. Ce capitaine si observateur était le vicomte de Blaville, son ancien rival auprès de la tendre du Monté. Quand Rémi l'eut recormu , il rougit, il pâlit, resta sans contenance. Le vicomte, moins étoimé , s'approcha de lui , le salua sous le nom de M. le chevalier, lui demanda des nouvelles de sa sauté, de celles de son pays, s'il y avait long-temps qu'il était â Paris. Saint-Remi tâchait de se remettre, et répondait laconiquement à ces questions. La comtesse de Valsain demanda au vicomte, si M. le chevalier servait dans le même régiment que lui. ■ Oui. madame , j'ai eu l'honneur d'être camarade de M. le chevalier dans les troupes légères, et de coimaitre particulièrement sa famille. »

Pendant le souper , Blaville adressa souvent la parole à Rémi, faisant toujours précéder son nom du glorieux titre de chevalier. Celui-ci n'était pas à son ai.se : jamais souper ne lui avait paru aussi triste et aussi long , quoiqu'il ne fût entouré que de gens de qualité, et de laquais à livrée. Il frémissait dès que le vicomte ouvrait la bouche; la moindre indiscrétion l'aurait anéanti. Heureusement, Blaville fut discret ce soir-là. Il se contenta d'inquiéter son ancien rival par un léger persiflage, et son affectation à le nommer, à tout propos, M. le chevalier.

Ce n'était là que le commencement de son infortune : son génie malfaisant , c'est-à-dire le vicomte de Blaville, le poursuivit chezFlorincourt. Blaville était hardi joueur; il tint les cartes. Saint-Remi, animé contre lui par un dépit secret et une jalousie invétérée , augmenta son jeu , ponta contre lui , et perdit considérablement. Le lendemain il [s'entlamma pour la revanche. L'aveuiile déesse le traita avec encore plus de rigueur. Sa tête s'échauffa ; son argent comptant disparut : il joua sur .sa parole, et s'endetta de trois cents louis vis-à-vis de Blaville. Il ne put les acquitter dans les vingt-quaire heures; il avait épuisé son crédit et ses faibles ressources : il resta trois jours sau.s reparaître au hideux tripot du marquis de Floriiicourt. Le vicomte de Blaville, qui ne payait ni ses marchands ,

ni son tailleur , qui vivait calme et serein au milieu de cent créanciers, comme le marquis de Feuquières dormait, dit-on , paisiblement au milieu de cent mille ennemis, se piquait cependant d'une extrême exactitude pnur les dettes du jeu. Il trouva très mauvais le retard de Rémi, se permit , devant témoins, quelques sarcasmes sur sa naissance , et dit qu'apparemment .son père le procureur n'avait pas a,s,sez pressuré ses cliens pour envoyer des fonds à son fils le chevalier.

Ces mauvaises plaisanteries furent dénoncées à Saint- Remi par d'autres mauvais plai.sans : l'outrage était sanglant; tout autre propos l'auiait moins irrité. 11 alla chercher le vicomte, et lui demanda s'il était vrai qu'il eût parlé de lui en termes insultans. «Oui, j'ai parlé de votre père le procureur, honnête homme sans doute; mais ce n'est pas ma faute s'il est procureur, et s'il vous a engendré. — Vous vouliez m'offenser, et j'espère que vous m'en rendrez rai.son.— Très volontiers; je ne trouve pas qu'il soit bien amusant de se battre, mais on ne peut pas toujours arranger des parties de plaisir Cependant j'y mets une petite condition , c'est que préalablement vous me paierez les trois cents louis que vous me devez; il ne serait pas juste que vous me remboursassiez avec un coup d'épée ; payez d'abord , et nous nous battrons après tant que vous voudrez. L'objection était sans réplique. Aussi Saint-Remi s'appliqua-t-il à trouver de l'argent : mais les cœurs et les bourses étaient fermés.

Dans cette anxiélé d'esprit, il apprend que la femme d'un magistrat, citoyen du Marais, avait mis ses diamans en vente. Il crut que la faveur de son étoile lui avait ménagé cette res,source : en conséquence , il combina son plan ; il projeta d'obtenir les diamans pour quelques jours, d'emprunter sur cet effet cinq cents louis chez l'usurier, de payer les trois cents louis de Blaville, et de confier à la fortune les deux cents autres, presque assuré par une lougueexpérience et un sûr pressentiment, qu'il rappellerait le bonheur, et qu'avec les bénéfices du jeu, il retirerait et rendrait les diamans.

Ce plan spécieux flattait Rémi : une seule difficulté l'embarrassait , c'était d'in.spirer assez de confiance pour qu'on lui laissât ces pierreries pendant quelques jours ; mais il s'en reposa sur sou adres.se et sa bonne fortune. Il s'informa du caractère de la femme et du magistrat. Celui-ci était un homme simple, honnête, dévot par habitude, aimant Dieu par la crainte du diable. Son épouse, madame Dolimon , avait consacré sa belle jeunesse à l'amour ; mais, dans sa deinière pa.ssion, ayant été cruellement abandonnée par l'amant le plus chéri, la douleur, le désespoir ébranlèrent si vivement les fibres de son cerveau, qu'elle crut voir, dans la nuit, l'ombre de son père qui lui apparaissait , et lui disait ; • Malheureuse, change de vie, ou l'enfer va s'ouvrir sons tes pas!» Cette vision, sans doute aussi réelle que celles de tant de bonnes âmes du paradis, la frappa, l'épouvanta tellement, qu'elle abjura les vains plaisirs, les folles erreurs du inonde, et ne s'occupa plus qu'à fermer les gouffres de l'enfer.

Les caractères connus, Rémi appuya .son plan sur cette donnée. Il alla chez madame Dolimon , en habit très simple, mais propre ; il composa son air de douceur et de modestie. Madame n'étant pas visible pour le moment, on l'introduisit dans son cabinet. Heureusement, il trouva sur la cheminée deux livres rares et curieux , les miracles du bienheureux Paris, recueillis par Carré de Montgeron»

COMTES

àliestés par (jiiatr^ mille témoins rlairvoyans , et le vo- Iniiie épais de la Rclif^ioti cm ^iilcréc lominc hase, tic. Il se hàla de panourir celui-ci pour en retenir quelques phrases, et pouvoir les citer à proposa la dame aux diamans. Ouand elle eulra , loin de se disiraire. il feignit d'être absorbé par sa lecture. Madame Dolimon l'arracha à sa méditation , en lui faisant des excuses de l'avoir fait attendre. «C'est moi, madame, qui vous demande mille pardons du déransemenl que je vous cause, et de ne pas TOUS avoir aperçue ; mais ce livre, que j'aime beaucoup , que je relis sans cesse avec un nouveau plaisir, fixait

tellement mon attention —Comment, monsieur, à

votre àfje vous lisez des livres aussi profonds?— Ce livre est à la portée de tous les âges; il est fait pour les vieillards, les femmes, les prêtres, lesenfans, les ignorans

et — Oui, monsieur, vous avez bien rai»on; je pense

comme vous ; c'est ma leclure favorite Ce qui me ravit le plus dans ce pieux essai , car sans doute l'auteur n'en restera pas là, c'est qu'il démontre mathémaliquement que ■Voltaire et Rou.s.seau ne savaient ce qu'ils disaient. — Oui, madame, cela est admirable, et sans réplique. — Il prouve que Voltaire n'enlendait rien aux prophéties, -.\insi que bien d'autres; c'est que l,i gr.!ce leur manquait ; une bonne femme, avec le secours de la f,ïâcf, en lait de ces choses intelligibles, en .sait mille fois plus que Voltaire et tous ses adherens. Or, observez, madame, que les coups de la grâce, par une prédilection spéciale du ciel , tombeni presque toujours sur votre sexe, l/auteur de la Rcli^ivn ron\i<lcrce coinnic base, elc. , doit avoir été pénétré, entlamméde ses rayons, comme un cristal l'est des rayons du jour; il écrivait , el la gnlce dictait. Au.ssi les gens du monde, les prétendus sages, beaux-espiits, philosophes, qui sont privés de sa lumière, n'enlendeut rien à cet ouvrage-li, el ne le lisent jamais.— Monsieur, votre érudition, la justesse de voire criticpie m'étonnent : si jeime encore, penser aussi solidemenl ! — Je ne mérite pas ces éloges flatteurs, dit le modeste Rémi , en baissant le yeux ; c'est à moi, d'admirci' el d'écouter, et je me félicilede l'occasion qui me proiuie l'honneur de votre counais.sance. — Je me croirais trop heureuse si je trouvais celle de vixis être mile: auriez-vous lui procès? — Kon , madame, mais hier, chez la marqui.e de Clainvaux, on m'a dit que \ous aviez des diamans à vendre ; précisément j'ai une su'ur en province, qui va se marier, et l'on m'a chargé de la commissinn d'en aclieler. On désire on hasard favorable, sans voidoir cependant qu'il soit trop désavantageux au vendeur.— Cela esi bien honnête; j'espère que, s'ils vous conviennent , nous nous arrangerons facilement.— Mais ie n'ai pas l'honneur d'élre conn.i de vou.s, et je voudrais les jyarder deux ou trois jours pour les montrer à mon joaillier et à madame la marquise de Clainvaux ma irarenle »

Madame Uolinion , quoique prévenue favorablement parla figure du jeune Renn (srtre reconiniaiidalion auprès des femmes), par la sage.s.se et le choix de ses lectures, ne voulut pas cependant s'en rappoiler Inul-à-fait aux apparences, el I é|(iudit à Reuii que M. Dolimon , son mari , aurait l'honneur de le voir demain au malin, chez lui, el de lui porter les diamans; qu'elle nedoulait pas qu'il ne se prélat volontiers à ions les arrangeinens qu'il lui proposerait. Rémi donna l'adresse de son logemenl, el assura qu'il sérail cniliaiiié de traiter celle affaire avec M. Dolimon , qu'on lui avait peint comme un homme 1res estimable , orné de toutes les a ertus , et plein de religion.

Le cTievàlièt dé Sàirit-Eefni , êii revétiàfit chèi Tbi , soupçonna la défiance de la dévote, et devina que l'époux serait chargé d'examiner son logement , ses tableaux ei ses li\res. Il emprunta quelques estampes pieuses, dotit il sanctifia sa chambre ; il garnit sa table, sa cheminée de livres ascétiques, mystiques, sorboniques, sans oublier, surtout, la Religion considérée comme ba\e , etc., qu'il remplit de coups de crayons , de divers petits morceaux de papiers en guise de signets, pour faire voir qu'il lisait cet ouvrage avec fruit et réflexion.

De son côté, la dévole recommanda à son mari de ne point livrer les diamans, sans préalablement avoir bien observé le Ion , le logement , et parliculièreinent les livres du jeune homme; car, disait-elle, les livres sont comme nos amis : Dis-moi ce que lu lis, je te dirai qui lu es.

M. Dolimon suivit ces erremens de point en point. Arrivé chez le chevalier Rémi , il examina tout , d'un œil rapide et furtif: il fut d'abord frappé de la piélé des estampes , ce qui le disposa très avaniageusemeut. Rerai , pénétrant sa pensée, le laissa .seul un moment pour lui donner le loisir de feuilleler ses livres , ce qu'en effet Dolimon s'empressa de faire. Quelle fut son admiration en voyant ce choix pieux , ces marques , ces morceaux de papiers qui annonçaient avec quelle ardeur , quelle attention ce jeune homme lisait des livres d'un tel genre! La confiance fut bientôt établie: il livra les diamans, et Rémi s'engagea à les rendre au premier jour, ou à lui en porter la valeur. M. Dolimon, enchanté de cette affaire, retourna bien vile chez sa femme, pour lui conter dans quel étonneinent l'a^ ait jeté le caractère de candeur el de piété dn jeune cheval er.

Dès que Rémi, tout aussi satisfait que le magistrat, fut possesseur des pierreries, il alla les déposer chez l'usurier , pour cinq cents louis. H en envoya aussitôt trois cents au vii ointe de RIaville, avec un billet qui lui donnait un rendez -vous au bois de Vincennes, à six heures du malin.

Le vicomte accepta l'argent. A l'égard de l'assignation, il répondit que ce .serait pour dix heures, s'il le voulait bien ; qu'il se couchait lard , el qu'il n'était pas curieux de voir le visage de l'aurore. .Saint-Remi fut obligé de se résigner et d'alteudre l'heure de .son rival. Le lendemain, celle heure approchait, lor qu'il reçoit un autre billet, où Blaville le prie de différer la petile explication qu'ils doivent avoir ensemble, jusqu'i midi , parce qu'il était invité .1 déjeuner chez la petile Rosalie, qu'il ne pouvait pas se refuser à celte douce invitation. • Ainsi donc, mon 1 cher .seigneur, ce .sera à midi précis, »

.Saint-Remi, non sans humeur, attendit que le soleil fût parvenu à son zénith : il se préparait à partir, lorsqu'il fui arrêté par un aiilre billet de son adversaire, qui s'excusait de ne pouvoir se trouvei' au rendez-vous à l'heure donnée; cpie Rosalie et la Saint-Albin l'entiainaietit â la campagne; que de se battre un jour plus tôt ou plus tard , peu importait , el qu'il iinpoi tait beaucoup de ne pas perdre un jour de plaisir : . Mais demain sans faute,

• lamune lenanle, altendez-moi chez vous , à dix heures ■ du matin ; j'irai vous prendre dans mon nouveau wiski,

• que je suis bien aise d'essayer; il est charmant. »

Tous ces délais désolaient ."Sainl-Remi ; il n'osait plus se momrcr nulle part sans avoir lavé son injure par le sang; il se llatlait d'ailleurs que 'son combat serait annoncé par la Irompetle de la gloire. Enfin l'heure dé-

CONTES

ni

sirée ai'rive : S dix heures précises , le vicomte se trouva à la porle de Sainl-Renii, et nos deux héros î;agnérenl ensemble le champ de balaille. Le combal fut vif et court. Blaville recul un fjrand coup d'epée , et ne put s'empêcher de dire à son rival f|u'il. se bal lail i merveille; maisqu'ilélait bien dur, pour un hnininedefpialilé, d'(*lre blessé par le fils d'un procinrur. Celui ci senlit au vif le trait; mais le voyant hors de défetjse, il fui a.^sez généreux pour le dédaigner. Il lui donna le bras, et le conduisit dans une auberge , où un chirurgien, qui élait piévenu, attendait le blessé. Le vainqueur trouva son carrosse à vingt pas, et revint à Paris.

La blessure u'élait pas dangereuse; et Saint-Remi reparut, le soir, chez Florincourt : il avait deux cenis louis à faire valoir , seul appui de .sa forlune fulurc; il s'écroula. L'adversilé fu: couManle , le naufrage complet: tout coula à fond. Quels fureni , pendant la nuit, ("agitalion, le désespoir du malheureux Rcini ! Ouelle perspective devant lui! .Sans crédit , sans argent, et cinq cents louis à payer au plus lut, ou son déshonneur as-ui'é! Il ne se coucha poini ; il passa le resie de la nuit à se tourmenler, à. se promener dans sa chambre, el à chercher des moyens pour avoir celle somme. ,\pres beaucoup de rétlexions , cent projets formés et détruits, il crut que l'amour serait son dieu lulélaire , et (|ue le cd'ur sensible et délicat de la marquise de Clainvaux deviendrait su i asile et son soûl ien II écrivit sur-le-champ un billet, où, après le langage le plus lendre, répan<hement d'un cœur consumé d'amour, il lui confiait qu'il venait d'essuyer au jeu une perle horrible, el qu'il o.ait .se reposer sur son auiiiiéet sa généroiiié, pour le lircr de l'embarras où il s'dail plongé. Il donna ce billel à sou valet de chambre, avec ordie de le porter, à huit heures du malin, chez la marquise, et d'allendre son réveil et sa réponse. Plus calme alors, et plein de confiance dans .son amie, i| sejela sur son lit, et la main paisible du sommeil ferma ses yeux.

Des qu'il fut éveillé , il demanda la réponse de la marqui.se. On lui remit un billel en papier vélin el à vignettes, très joliment enveloppé; il se hàla de l'ouvrir, et lut : • Je ne paie le<! sollise.'i de personne , encore moins 'Celles (le M.Nicolas Hemi,de Maiiosque.'QueWe ironie ! quelle humiliation poui' le glorieux Rémi ! el cependant la perle de sa glo're et de sa mailrcsse élail le momdre deses malheurs : il élail avili, déshonoré et perdu à jamais s'il ne rendait les diamans. Dans celle perplexité cruelle, dévo.é d'iuquiélude, il soiiil sansobjel, à pied, et s'égara dans les Champs Élysées, rêvant profondément ne voyant rien amour de lui. Il fui abordé par un ex -officier gascon, qu'il avait connu dans l'horrible caverne du marquis de Florincourt ; il lui avait même prélé de l'argenl quelque ois. Le Gascon se piquait de reconnaissance; c'était un de ces chevaliers qui oui le droit d'aubaine sur les étrangers; il prélei'dait qu'il entrait tous les jours, dans Paris, cinq cenIs dupes; que ce serait bien malheureux si, dans ce nombre, un homme d'esprit ne trouvait pas la sienne. Il avait été congédié de son régiment, parce qu'il avait trouvé l'art de fixer la forlune au jeu; d'ailleurs , prodigue de ses richesses, ne cherchant nu lement à Ih -sauriser , ne refusant jamais rien à personne, il donnait à diner, à souper, régalail des meilleurs vins, avec une générosilé vraiment royale. C'était un vrai Calilina; il eiM mérilé d'occuper une grande place dans l'Étal.

'V^alignacfc'élait son nom) s'éfant aperçu de la profonde trisles.se de Saint-Remi, lui en demanda la cause, lui offrit .ses .services, ses petits moyens. Les malheureux ont besoin d'épanchemens : la situation de Saini-Remi élail dé.sespérée: que risquail-il de se confier à Valignac? peut-éire pourrait-il l'aider, le sauver dans son naufrage. • Mon cher ami , vous voyez, lui dit-il , un homme qui va se briller la cervelle, s'il ne trouve cinq cenIs Inuis d'or dans vingt-qiialre heures. — Cinq cents louis! s'écria le Gasron ; sandis! je ne vois que la Vierge de Loretle ou le clergé de France qui , dans ce temps de pénurie et de calamité, puisse vous c iicéder ce don gratuit. Cefendanl, mou très cher, il ne faut jamais faire son embarqueinenl pour l'autre monde tant qu'il nous reste de la sanlé et de la vigueur. Je me sers d'exemple à moi-même. Un jour j'étais dans les ténèbres du désespoir ; je me voyais assailli de créanciers et de sentences ; ce n'était rien : mais je n'avais ni crédit ni argent , c'était beaucoup Le quartier delà petile élait expiré; je n'avais pu le payer, et mademoiselle m'avail congédié. Dans celte situai ion fâcheu.se, ma léles'o'fusi|ue , mon courage se repose, el je prononce mon arrêt de mon. ,1e pars pour Sainl-Cloud, résolu de me précipiter dans la rivière, au-delà du pont, pour n'être pas péché dans les filets comme une carpe. Quand je fus arrivé, comme c'était à peu prés l'heure du diner, mon estomac sollicila sa ration accouluinee. Il mereslait neuf livres tournois dans ma poche, el je raisonnai ainsi, à part moi : « Crf'l argent va se noyer avec moi , el il .sera perdu; il vaul bien mieux, ce me semble, que le sieur LeCriel, qui est un bon et honnête traiteur, en profite, et qu'il ait celle part à ma succession : c'est donc faire une bonne œuvre que de lui demander à diner; d'ailleurs, quand j'aurai bu d'excelleni vin , je boirai avec bien plus de courage l'eafi de la rivière. D'après ces réflexions, je dinai comme un évéque, je bus comme un cha oi e allemand, et après mon diiier, oubliant le chemin de la rivière, jepiis, sans m'en aperrevo-r, celui de Paris, ce dont je me félicite tous les jours. Imilez-moi, mon cher; il vous faut cinq cenis louis, je ne désespère pas de vous les trouver, si vous avez de l'énergie el du en ur ; je puis même vous meltre dans labondame pour long-temps, pourvu que le courage ne vous manque pas. Eh bien! que peiisez-vous? — Je me préiipilerais dans les gouffres de l'enfer si je savais que le diable me piélâl celle somme. — J'espère que nous n'irons pas si loin pour la chercher ; l'homme de génie el de valeur est son diable à lui-même. Écartons-nons un peu : il y a du monde par-là, et notre cuuversalion n'a pas besoin de témoins.

« Nous voici à pré.sent solilaires : or çà, entrons en mat'ère. Je comple sur votre discrétion, parole d'honneur. — Je vous la donne. — J'ai lié connaissance avec un jeune Balave très ri(he; c'est un oiseau aquatique, dont tontes les plumes sont d'or : quelle équilé de lui en arracher quelques-unes ! Vous savez que je vis avec la Darville , qui est bien la coquine de Paris la plus honnête el la plus adroile; j'ai fait accroire 5 mon Hollandais qu'elle élait ma femme II prétend qu'il a le co'ur délical ; qu'il méprise les filles publiques , et qu'il ne peut aimer qu'une femme honnête; en conséquence, il est devenu amoureux de la mienne. La Darville joue son rôle J ravir; elle est d'une décence, d'une pudeur enfanline; elle rougit d'une parole chalouilleuse, de la moindre équivoque, comme une femme qu'on présente à la cour pour la première fois; elle est surtout très réservée en ma présence,

CONTES

il n'y a alors que leurs pieds et leurs regards qui se rencontrent et s'entendent. Hier au soir je l'avais à souper: après le repas, j'imilai ce sénateur romain qui feijjnit de dormir pour laisser à l'empereur la liberté de caresser sa femme. J'entendais mon Batave amoureux qui se répandait en propos (jalans, en déclarations tendres. Madame de Vali|;nac l'écoulait, lui répondait des yeux, mais avec timidité et crainte; elle jetait ses rejjards sur moi pour voir si je dormais bien i elle convenait du plaisir qu'elle avait à le voir; mais elle lui opposait son devoir, le respect qu'elle se devait à elle-même, l'inconstance, l'ingralilude des hommes, le but humiliant de leurs désirs; enfin, tout le protocole des motifs de résistance à l'usa|;e des femmes vertueu.ses. La coquine s'en tirait à merveille ; je ne perdais pas un monosyllabe de leur entrelieu , et je méditais ma vengeance. Ah ! monsieur des Provinces-Unies, me disai.s-je dans l'intérieur de mon âme, vous en voulez à mon honneur? vous voulez enrichir mon ménajje d'une aigrette hollandaise? Oh ! il vous en (Oùtera! vous ])aierez la façon; rien n'est plus jusie. Voici mon plan de venneance. Ce jeune homme joue assez volontiers; mais il joue comme les poètes d'opéra font les vers : cependant il se croit très habile ; je suis de son avis, je le trouve supérieur. Hier, pour son coup d'essai, il me gagna quelques louis; mais c'est une semence que j'ai jetée dans mon champ, et qui fructifiera. Si vous voulez me seconder, je nie flatte que chaque louis me rapportera le trois cents pour un ; nos économistes se vendraient au diable, que jamais leur produit net n'égalera le mien. Ce soir, je vous donne à souper avec lui el avec madame S'alignac ; nous ne serons que nous quatre; et je vous promets que les premiers cinq cents louis seront pour vous. »

Saint-Remi frémit à ce projet, et le rejela vivement. «Bah! dit Valignac, quel pusillanimité! vous avez des scrupules ? Et quel droit , je vous prie, a ce petit-fils de Noé aux productions de la terre , avant moi ? ne s-immes-nous pas tous frères ? Eh donc ! nous dcvous partager en frères. Quoi ! ce Belge idiot sera nourri , enluminé comme un prieur des Bernardins; et moi je serai hâve, maigre et sec comme un auteur des Variétés! Non, cher ami ! Ouest la justice à cela? La société est nn état de ru.ses et de guerre ; la pomme de la fortune est au plus adroit. Ditesmoi un peu, est-ce que toutes les grandes possessions ne sont pas fondées sur des tours d'adresse et des friponneries ? Lisez votre histoire. Eh donc ! supposons que l'argent du Batave soit une donation de Constantin, ou une .substitution de Charlemagiie , qui est-ce qui pourra le trouver mauvais, sinon les gueux de la terre ? Supposons encore que nous avons la guerre avec la Hollande, nous levons des contributions sur l'ennemi, c'est le droit des gens; il e.st beau d'imiter les souverains. Mon cher maître, ayons de l'argent , perfas el iiefas, son éclat couvre tout. Quand vous serez assez riche, qu'importe la source de vos richesses, pourvu que vous répandiez votre opulence ! Les grands seigneurs viendront souper chez vous ; vous serez fêté des femmes, admiré des sots, précieux aux gens d'esprit, cher au gouvernement, et peut être, si vous léguez quelque argent aux moines. Ils vous metteront dans la catégorie des saiuls, el vous ferez des miracles après votre mort. •

Ces sophisnies ébranlaient Saint-Remi; mais la persuasion n'était pas dans son cœur : il hésitait encore. • Vous êtes mou, lui dit le Cascon vous ne méritez pas

les faveurs de la fortune. La vertu n'est qu'un fantôme, disait un Romain en mourant. Il pensait en homme d'esprit.Au surplus, faites commevousrentendrez;il vous faut cinq ceiiti louis? eh donc! trouvez-les; en attendant vous mangerez la maigre côtelette à votre diner, et vous irez A pied, crotté comme un petit abbé qui n'a point encore de part au palrinioine de saint Pierre ; heureux encore si queitpie fripon en carrosse ne vous passe pas sur le ventre. Je crois, saiidis! qu'il vaut encore mieux écraser les autres que d'être écrasé. »

L'éloquence du Gascon triompha enfin des scrupules de Saint-Remi : il accepta le souper pour le soir même, ne se proposant d'abord qu'un bénéfice de cinq cents louis pour retirer les diamans et échapper au dé.shonneur. On convint des signes et des moyens pour entraîner la dupe dans le piège; rien n'était plus facile. La première nuit on lui gagna mille louis. Saint-Remi emporta sa moitié : c'était d'abord tout ce qu'il désirait; mais il se rappela qu'il avait d'autres dettes pressantes; d'ailleurs, comment se soutenir à Paris sans argent? L'occasion était séduisante et le premier pas lait. Il y revint une seconde fois , et cette seconde contribution , en pays ennemi, monta à six cents louis. Saint-Remi rendit les diamans, sali.sfit sescreancierset.se vit soulagé d'un grand fardeau.

Le lendemain, le Hollandais ne reparut plus chez Valignac : Rémi n'en lut pas fâché, le remords commençait à entrer dans son âme, il n'osait y porter ses regards, il y trouvait la honte et l'humiliation. Le sommeil le fuyait : plus de repos, plus de consolation, plus d'espoir, li resta deux jours sans sortir de chez lui; il n'osait voir la lumière : le troisième jour, après l'agitation d'une nuit cruelle, il venait de s'endormir; on l'éveilla de la part de M. le lieutenant de police. Il fit entrer ; un exempt lui montre l'ordre du roi et lui dit de le suivre. Il s'habille à la hâte, ils descendent : deux cavaliers l'attendaient; on le met dans une voiture : jusqu'alors il n'avait proféré aucune parole ; enfin il ouvre la Ijouche. • Où me menezvous? dil-il à l'exempt. — A Bicêlre. — A Bicétre ! grand Dieu I oui, je l'ai mérité. • Et il se tut. Il entra dans cet abominable gile, le cœur glacé, dans un stupide silence, sans verser une seule larme. Deux jours entiers il repoussa la nourriture qu'on lui présentait; maison le menaça, el il prit du bouillon. Des pleurs abondans coulèrent enfin de ses yeux, et son âme abattue parut se relever. 11 écrivit au lieutenant de police, lui demanda la cau.se de sa détention, de son avilissement, qu'il avouait mériter par une action infâme qui sera la honte le dé.sespoir de sa vie. Il lui (ail alors le récit du lâche tour qu'il a joué au jeune Hollandais, ne nomme aucun complice, s'accuse lui seul ; ii le supplie de faire vendre tous ses effets, ses bijoux, son carrosse, ses deux montres qu'il lui envoie, de faire prendre le peu d'argent qui lui re.stait dans son .secrétaire, et d'envoyer le montant à cet étranger qu'il avait eu la lâcheté de dépouiller. 11 implore â genoux une dernière grâce, c'était de cacher son malheur, son infamie â sa famille, à son père, dont la vertu el la probité ne méritaient pas un si indigne fils.

Le lieutenant de police l'avait fait arrêter sur la dénonciation de l'ambas-sadeur de leurs hautes puissances, à qui le jeune Hollandais, sur des .soupçons, avait fait part de son désastre. La police pénétra bientôt dans les obscurités de ce dédale. La trame fui découverte : Valignac , plus adroit ou plus heureux que son complice, avait

CONTES

prévu l'ôr/ise et s'était évadé : l'infortuné Rémi fut la seule victime que l'on sacrifia. Cependant le lieutenant de police fui touché de sa lellie el plaignit son inforlune; il fit exécuter toules ses inlentions, écrivit à son père que son fils élait détenu pour des étourderies de jeunesse, el que sur sa réponse on lui rendrait la liberté et on le ferail partir pour le lieu qu'il désirerait.

(juel coup de f<judre pour cette famille sensible et honnête! surlout après les brillantes Illusions dont elle se repaissait sur les lettres de Rémi. Le vieux père, les larmes aux yeux , ne put s'empêcher de dire à sa femme : « C'est là votre ouvrage; vous l'avez voulu, madame, vous l'avez voulu : c'est vous qui perdez mon fils Nicolas, j El ils pleuraient ensemble. Hélas! ils ignoraient la honte et le séjour de leur fils. On s'assembla pour lui écrire, on joignit à l'é.ùtre une lettre de change de ving-cinq louis et un billet de la malheuieuse et tendre Pauline. On lui avait adouci la réponse de son amant. On lui fit dire qu'au moment de s'élever et de parvenir à la fortune, il voulait attendre à voir réaliser ses espérances; mais qu'aussitôt que ses projets auraient réussi, il viendrait partager avec elle son bonheur et ses richesses. Pauline gémit de celte réponse. «Ah! s'écria-t-

• elle, qu"a-l-il be.soin de fortune avec moi? Je ne veux « rien , je n'ai be.soin que de le voir et de l'aimer. »

Informée de sa détention , accablée de ce revers, elle .se détermina à lui écrire; c'est cette lettre que le vieux Rémi inséra avec la sienne dans le paquet qu'il adressait h !H. le lieutenant de police, auquel II répondit pour réclamer son fils et demander sa liberté.

Dès que ce sage magistrat eut reçu cette réponse, il envoya ses lettres au prisonnier et un ordre de le faire sortir, avec défense d'entrer dans Paris.

Renii quitta celte infâme prison, après six semaines de séjour, pâle, d'une maigreur affreuse, à peine pouvant se .soutenir. On lui remit en sortant la lettre de son père; il reconnut l'écriture et jeta un profond .soupir. Il attendit, pour la lire, qu'il fût éloigné de ce tarlare dont l'aspect l'épouvantait. Il dirigea, au ha- .sard , sa roule vers Charenton; mais, exténué, défaillant, il fut obligé de s'arrêter : il s'assit sur une pierre. Il décachette alors sa lettre, il en trouve une autre; il regarde: c'était l'écriture de Pauline. • Misérable que je .suis! » s'é-

cria-t-il Les sanglots le suffoquèrent ; il appuya ses

deux coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains; il répandit un torrent de larmes. Quand cette effusion l'eut un peu soulagé, il lut la lettre de son père; elle élait tendre, c(m.solanle, respirai! l'amour paternel; il rappelait son cher Nicolas auprès de lui, le conjurait de renoncer à son ambition, ù ses vains projets pour vivre heureux et tranquille au sein de sa famille. • Il n'est plus temps! s'écria cet infortuné, il n'est plus temps ! • Il poursuivit sa leclure. .Son père ajoutait :< Avoue-moi, mon « <her Nicolas, si tu as des dettes; ne me cache rien ; je « te pardonne tout : nous vendrons notre mai.son de cam-

• pagne pour les acquiller ; je saurai supporter cette pri- « vallon ; le plaisir de l'avoir auprès de moi me consolera "de ce petit chagrin. »"0h! mon père, le meilleur des pères! combien je suis indigne de votre tendre.s.se! » Il .s'arrêta, baisa deux fois la lettre et rêva quelques moinens. Il lut ensuite celle de Pauline ; elle était conçue en ces termes ;

« Mon cher Rémi , « .le pourrais me plaindre de tous ; mais vous n'êtes pas

«heureux, dit-on; vous êles trop puni : vos malheurs » m'ai tachent encore plus forlenient à vous; revenez cher- « cher la consolation auprès de votre amie , de cette Pau- « Une que vous avez aimée, oubliée peut-être. Ah ! si les «jours de bonheur sont finis pour moi , si je dois être i

• jamais séparée de mou aimable ami , si je ne dois plus le « revoir , que je meure tout à l'heure , j'ai assez vécu ; je . n'ai plus rien à perdre ni à regretter. Abjurez vos bril-

■ lans projets : à quoi mènent-ils? à l'agitation et à l'en- « nui. Venez au sein de l'hymen goûter le bonheur d'être « aimé : \otre travail vous donnera l'aisance , et remplira

• agréablement vos journées ; mes soins, ma tendresse

■ écarteront d'autour de vous ces légers nuages qui trou-

• blent souvent la sérénité de la vie. Si voire félicité dé- > pend de moi , croyez que chacune de mes pensées , que « mon âme tout entière ne s'occupera que des moyens de " vous rendre heureux. Adieu, mon ami, mon tendre ami, «revenez, re\enez, ou tout est fini pour moi.

• Paulijie de Saint-Pablet. »

Celle lettre combla le désespoir du malheureux Rémi : il se renverse sur la terre, s'y roule, se relève, fixe ses yeux au ciel, semble l'accuser, lui reprocher sa honte, ses malheurs; puis il s'écrie : «Pauline, oh! ma chère Pauline! le bonheur n'était pas fait pour moi; je l'ai méconnu; l'espérance ne peut plus entrer dans mon âme! Ion infâme amant te ferait rougir ; son approche souillerait la pureté! Si tu le connaissais , tu le mépriserais, l'abhorrerais! » Ensuite il marche éperdu, égaré, demande h un passant en quel lieu il est. • Près de Chaienton, le voilà. " Il y va, il entre dans une auberge : sou air effaré, sa pâleur effraient l'holesse: il la rassure et lui dit qu'il relève de maladie, qu'il ne lui sera point à charge, qu'au point du jour il aura pris .son parti. • Donnez-moi , je vous prie, une chambre; faites allumer du feu, car je meurs de froid. L'hôtesse le conduit elle-même, le fait réchauffer, lui propose à souper. ■ Oui, les forces me manquent, je suis b en faible ! mais je ne pourrais manger ; apportezmoi seulement du vin dans du bouillon , ce breuvage forlifie. » Quand il l'eut pris : • Ah ! dit -il , je suis un peu mieux; donnez-moi, ma chère hôtesse, de l'encre et du papier, je veux écrire. » L'hôtesse le quitta émue de pitié. « Le beau jeune homme ! disait-elle , en s'en allant , c'est bien dommage! mais il n'ira pas loin. A cet âge! ce que c'est que la vie ! • Dès que Rémi fut seul , il écrivit à son père : « Mon cher et respectable père,

• Je suis pénétré de l'excès de vos bontés; votre fils,

• votre malheureux fils n'y a pas répondu comme il le de-

• vait ; je vous remercie de vos offres généreuses , et de la

• lettre de change de vingt-cinq louis; je vous la renvoie,

• je n'en ai pas besoin ; je vais faire un voyage où je serai « défrayé. Oh ! le meilleur , le plus sage des pères! vivez

• heureux avec le reste de votre famille! Plùl au ciel que

• je n'eus.se jamais quitté la maison paternelle! Aimez lou- . jours et consolez ma mère, celle mère si bonne ; offrez-

■ lui, je vous prie, mes plus tendres respects, et oubliez . l'un et l'autre le plus infortuné des hommes. •

Celte lettre finie, il serepo.sa, relut la lettre de Pauline, et y répondit ; ■ Mademoiselle,

• Votre lettre si louchante, voire tendresse, votre gé- «nèrosilé aggravent encore le poids de mes revers; je . vois trop lard la perte immense que je fais; je ne puis « être à vous , je n'en suis plus digne ; Pauline, la tendre

CONTES

■ Pauline, mérite un cœur pur, sans tarlie, un époux lio- «iioré, eslinié de toul le monde. I.e seul bieulait que je

■ puis aujourd'hui vous deiniuder, r.est de ne pas me «haïr, de ne pas uipariser celui qui a eu le lioulieur dVire «aimé de vous, et à qui il reste encore assez de vertu pour «se priver de vous, pour seiuir qu'il ne doit pas vous ap- «procher, et qui, par ce sacrifie? et ses malheurs, est «assez cruellement puni deseircurs de sa vie. Adieu, trop «aimable, trop sensible Pauline! nous nous reverrons un «jour, je l'espère du moins. Puisse le ciel égaler votre "bonheur à vos vertus! Ah! il m'avait offert en vous un • tr.'sor inappréciable! »

« P .S .Ne vous inquiétez pas de mou sort , je ne «souffrirai point. »

Les dépêches finies, fermées, il enlendit sonner minuit. «Que le jour, dit-il, lardera de paraiiie! • On était alors au Ci mmencement de décembre. Il quitta le (en , se promena lon;;-lemps, ensuite se jeta sur un lit : la lassilude, la nalure épuisce permirent un moment au sommeil de lui fermer les yeux ; mais un sonj;e atfieux l'épouvanta, le couvrit d'une sueur froide. Il se crut trainé dans un lombeieau connue un criminel, en chemise, la cordeau cou, environné d'un peuple immense qui le suivait, le contemplait avec avidité ; il avance au lieu de lexécutioni d voit l'écliafaud : on approche. Tcuit-à-coiip il aper:;oit son père au pied de l'échafaud, qui (ondait eu larmes, el lui tendait les bras : à cet aspect il jetle un cri terrible : "Ah! mon père!....» La terreur, l'e.froi l'éveillent en sursaut; il tremblait de tous ses membres , il élait fjlacé. « Ah ! dit-il , en s'éveiliant, je ne suis donc pas si malheureux que je le croyais! mes éiïaremens , ma vanité ne m'ont pas conduit au dernier supplice. » Puis se promenant, s'asseyant, se relevant, ayant toujours Biceire devant les yeux , il s'écriait ; « La mort est donc ma seule ressource! la mort! elle est affren.se! mais, flétri, déshonoré, où pnis-je vivre? où irai-je/ quel .sera mon asi'e? je n'en ai plus. Je suis la honte de ma famille, l'objet du mépris public; voilà le précipice où m ajeté une vanité in-

iiensée. Ah! ma mère! ma luéie! c'est vous oui, vous

m'avez perdu ! » Il tombait ensuite dans une profonde rêverie; il en sortit en s' écriant encore : « 11 faut donc mourir! quelle horrible destin e! grand l>ieii! ayez pilie de moi. » C'est dans ces convulsions qu'il atiendit la naissance du jour.

Au premier rayon de l'aube , il ouvrit la feuélre. détacha ses boucles d'argent , les renferma avec un louis d'or qui lui restait, dans un papier qu'il cacliela , et mil dessus jiour suscripti(U) : ./ux pain les. Plus bas : Qu'ils prient Dira pour moi. Il appela l'hoiesse, qui le lélicila sur .son air tranquille. «Oui, je suis en effet plus calme; mes peines vont finir. — Voulez vous déjeuner? — Je boirai volontiers un verre de viu. J'ai besom de toutes mes forces pour la roule que je vais faire. — Ayez bon courage , ce ne sera rien ; vous êtes si jeune! Onel âge avez-vous ? — A quel jour .soinmes-nons du mois ? — ^ous tenons le six , c'est la Saint- Mcolas. — La .Saint-Mcolas ! — Oui , la fêle de noire pauvre cher homme qui vient de Paris exprès pour diner avec moi. — C'est aussi la mienne. Quelle fête! Il y a aujourd'hui vingt-quai re ans que je suis au monde; qui m'y a jelé? et pourquoi?» Il paya son hôtesse d'un é(U qu'il s'éiait réserve, lui donna le paquet (|u'il venait de faire, en lui disant : «Si dans huit jours je ii(> viens pas moi-même le retirer, je vous prie de le remenre à son adresse. •

Cette bonne femme qui ne concevait rien à tous ce« discours , mais qui comprit qu'il était proloudément affligé, se mit à pleurer, le pria de rester chez elle, lui offrit tous ses secours, sa bourse. «Femme trop généreuse, je vous suis très obligé; mes besoins vont finir, j'ai encore assez d'argent et de force pour me conduire où je veux aller. » Il s'informe où était la boite de la grande posie; il prend congé d'elle, la remercie de tous ses soins et va pnrter ses lettres. De là il vint sur le pont de Charenton ; il s'arrêta près du parapet, mesura de l'ail la hanleur du pont, frissonna , lecnla. Il revint , regarda autour de lui, et, voyant quelques personnes, il s'éloigna et porta ses pas dans la campagne. Il vit arriver une berline à six chevaux , trois laquais en chargeaient le derrière , un personnage décoré eu remplissait le fond; il regarda avec attention. «Voilà donc, dit-il, les heureux de la terre! voilà ce que j'ai tant envié, et ce qui m'a conduit à Ricélre! » Un mendiant estropié vint lui demander l'auinone : «Ayez pitié, dit-il, d'un pauvre accablé de misère , vous qui êtes riche et heureux. — Heureux ! oui , mon ami , tu as raison ; je le serai bienlôt : tiens, voilà mon habit, et prie Dieu pour moi. » Il retourne suc le pont et contemple le lever du .soleil qui, ce jour-là, se levait pur et sans nuage 'Que tu vas, dii-il , éclairer de malheurs et de crimes! pourquoi n'es- tu pas anéanti ! lu brilles en vain, je ne te verrai plus. • 11 jette les yeux amour de lui , ne voit personne, se met à genoux , croise ses mains sur sa poitrine, adresse encore ses regards au ciel, se relevé avec iinpétiiosilé, et .se précipite dans la rivière. Il revint deux fois sur l'eau el disparut pour toujours. Telle fut la destinée du malheureux Renù.

Sa famille crut qu'il avait passé dans les pays étrangers ou dans les Indes ; elle se flatta long-teinps de le revoir; ou l'attendait de ,sai,son en saison. Le bou procureur parlait sans cesie de lui, de son cher INicolas; mais, dans l'excès de son affliction , que pan ageait sa femme, il n'osa pins lui reproi her la perle de cet enfant chéri, dont il Ignora toujours la fin Iragique.

La malheureuse Pauline n'espéra plus de le revoir , et son cœur se ferma à lout sentiment de bonheur. Les caresses de son père , son amour pour lui , soutinrent quelque temps sa frêle exislence; tous les jours elle se rendait au berceau où elle avait revu son amant ; elle s'y asseyait, y relisait ses lettres, fondait en larmes et revenait au château. Enfin, la douleur, qui avait peu à peu usé les ressorts de sa vie , la termina un an après celle de Rémi.

On rapporte qu'à sa mort, elle répétait tout bas le nom de Kemi , qu'elle le demandait souvent , que .son confesseur lui dit qu'il fallait l'oublier el ne songer qu'à IHeu. "Ah! répondit-elle. Dieu ne veut pas l'impossible! je meurs avec plaisir, parce que j'espère le re\oir. »

On trouva sur son corps, à côté d'un scapulaire, un sachet qui conlenait des cheveux de son amant. Eu mourant , elle avait supplié son père de faiie porter son cœur dans le beiceau qu'elle avait lanl aimé. M. de Saint-Paulet obéit aux vieux de .sa malheureuse fille ; il le fit enferm.r dans un vase de marbre blanc, et placer au milieu de ce pelit bocage, avec celle simple inscriplion ; C'est le eœur de f anime. On piaula tout à l'eutoiic des myrtes, des cyprès; et les habilaiis du château et du village venaient souvent y jeter des Heurs et répandre des larmes.

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