‹ Œuvres complètesChapitre 183 sur 416 · LA RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

LA RECONNAISSANCE

Vous connaissez madame Hortense, Ses grands yeux noirs et sa pudeur :

Voici le fait, me-ssieurs; silence:

Je vais conter avec candeur.

Cette beauté sensible , au sortir de l'enfance ,' Aux pièges des plaisirs abandonna son cœur: Le jeune Armand parut , et bientôt sut lui plaire. Au second , de ce pas le chemin n'est pas long.

Or , un beau jour , oui très beau , le fripon

Au fond d'un bois riant et solitaire.

Cueillit d'amour la rose printaunière.

Eut-il tort ou raison ? Ce n'est pas mon affaire.

Mais les plaisirs ont le destin des fleurs.

Las ! il fallut se quitter tout à l'heure.

Quoi se quitter! 0 revers! 6 douleurs!

Arm?nd gémit , Hortense pleure; On jure de s'aimer, toujours, jusqu'au trépas ;

Puis l'on s'embrasse, et l'on s'embrasse encore. Qu'il est dur de quitter ce que le cœur adore! Si je n'en suis pas mort , c'est que l'on n'en meurt pa».

Armand courut aux plaines de Bellone,

Contre l'Anglais déployer sa valeur;

Hortense, au retour de Pomone, Des chames de l'hymen ha son jeune cœur. Mais comment le mari trouva-1-il la bergère?

Très neuve, aussi pure qu'un lis.

Chaste comme l'agneau qui suit encor sa mère.

Connnent cela se peut-il faire ?

Je ne sais; demandez à messieurs les maris.

CONTES

nlin tout est au mieux : pendaut tiu'on fail la guerre, /

Horlense en paix avec toute la terre, Retournait quelquefois aux bosquets de Paphos;

Et du mari l'étoile débonnaire Lui donnait tous les ans quelques amis nouveaux.

Les Parques cependant déroulent leurs fuseaux, Et le cliar du soleil va son liain ordinaire. Vingt rois le Sirius avait doré Cerês, Lorsqu'Armand , dans un cercle, aperçoit une belle,

Dont les yeux noirs , la démarche , les traits , Lui rappellent Hortense. 0 ciel ! est-ce bien elle? Horlense ! il ne se trompait pas , Quoique le temps du bout de l'aile.

Eût en pas.sant défleuri ses appas.

Ravi de la rencontre, aussitôt il s'avance : • Madame, lui dit-il, j'ai le bonbeur, jecroi,

D'être connu de vous ? — De moi ?

Je n'ai i)as cet honneur, — Pardon , la ressemblance.... ■

C'est pourtant là sa taille, ses grands yeux. Il tourne autour, regarde, approche, observe mieux , Et toujours plus reconnaît .son Horlense. • Pardon , madame , ou j'ai perdu le sens , Ou dans un bois , vous aviez quatorze ans , J'avais l'honneur de vous... Vousm'entendezpeut-élre? — Eh oui ! monsieur , je vous entends : Appelez-vous cela connaître?

On connaîtrait par trop de gens. »

L'ASTRONOME ET L'ANIER.

Pour mieux prouver cond)ien l'instinct des animaux

Est au-dessus du faible instinct de l'homme.

Je vais conler dans mes vers inégaux, L'aventure d'un astronome.

Ce docteur révéré des grands et des petits , En regardant les deux , la lune, ses passages. Prédisait le beau temps, la pluie et les orages; C'était l'oracle du pays.

11 se nommait le docteur Alexis ,

Né citoyen de Florence ou de Rome, Les savans ne sont pas bien d'accord sur ce point. Un certain jour que ce grand homme

Se promenait, paré d'un beau pourpoint , Avec quelques amis et de giands personnages.

Ou vit dans l'air s'amasser des nuages. Qui du jour par degrés effaçaient la splendeur; Aussitôt on demande à ce fin connais.seur. S'il croyait que la pluie advint dans la soirée. Lorgnette en main, alois observant l'horizon, Notre docteur piomet que non,

Et du beau temps garantit la durée.

Un ânier qui passait entendit ce propos : ■ Docteur, s'écria-t-il , malgré votre beau dire. Il pleuvra ce soir même, oui , ce soir. » A ces mots, H fit partir son dne et partit non sans rire

Notre astronome au grand savoir.

Avec dédain traita ra.stionoineru.stique.

Qui pourtant fut prophète , et l'étoile du soir A peine perçait l'air de son rayon oblique , Que les ondes du ciel tombèrent en torrens. Les amis du docteur riaient à ses dépens , Et de l'homme des champs célébraient la science. Alexis, très piqué, disait que le hasard

Avait fait deviner ce malheureux ba\ ard. Pour éclaircir ce doute, agir avec prudence , On fait venir l'ànier, bonhomme en cheveux gris.

Dcsqu'd parut, le docteur Alexis Lui demanda d'un air de sénateur, de maître,

O.onunent il avait pu prévoir

Ce temps, celle averse du soir ?

« C'est mon âne , docteur, qui me l'a fait connaître ;

Il en sait plus que vous et moi ,

Il prévoit le temps à merveille ; Je l'ai vu ce matin tout comme je vous voi , Sortir de notre étable , en secouant l'oreille. Et j'ai dit à part moi : ce soir nous eu aurons. Adieu , messieurs , franchement je paiions , Je ne trotiuerions pas mon docteur pour un autre. ■ Et nous, mes doux amis, de ce fait concluons Que l'instiact de la béte est plus sûr que le nôtre.

LES GLISSEUSES.

Oui la confession , n'en déplaise aux Calvins , Est chose nécessaire au salut des humains.

Il faut un frein pour retenir les âmes. Pour tous nos grands messieurs, pour leurs petits amis,

Il en faut un , oui , sur tout pour les femmes , Sans quoi je plaindrais les maris.

La douce Agnès qui doit, la veille d'une fête. Aux yeux du père Antoine ou\rir son jeune cœur,

Sur les bords du plaisir s'arrête :

Car comment avouer à ce rude censeur

Qu'on a commis le péché malhonnête !

On en mourrait de honte , et la honte retient : Vous allez en juger par ce conte chrétien.

Devers le temps qu'après un jeûne austère. Aux mortels amaigris , on permet de souper. Que le pasteur d'Admète , au centre de la sphère. D'un rayon plus direct counnence à nous frapper. Trois novices d'amour, Doris, Ëglé, Corinne, Voulaient . selon la loi, purifier leur cœur. Et laier leurs péchés dans la sainte piscine. Un point les tourmentait : comment au confesseur Révéler une faute, hélas! bien naturelle, Qui fait tant de plaisir; mais tache un peu l'honneur? L'avouer net , pour une belle, Est un supplice sans égal.

Le péché .serait doux, si l'on pouvait le taire, Mais le moment était fatal ;

Pâques pressait : on rêve , on délibère , On n'imaginait rien. Églé pleurait, disant:

Il valait mieux ne pas le faire.

Corine s'irritait contre le téméraire

Qui si bien .sut profiter du moment.

Doris enfin trouve un expédient:

• Écoulez : nous dirons an père Bonifacc, Sans rien développer, que nous a\ ons glissé :

Il est bon homme , et, sans autre préface. Il nous délivrera nos patentes de grâce. »

Avec transport l'avis fut embra.ssé.

Celle qui le donnait y pa.ssa la première.

Après avoir conte rapidement Tous les menus détails qu'on nomme peccadille!!. Péchés , faute de mieux, communs aux pauvres filles : « Père, dit-elle en rougis.sant ,

Sur l'herbe jai glissé. — Fâcheuse cirronstance ;

Ali! pauvre enfanl, vous éles-vous fait mal? — Non , du louL. » Admirant celte rare innocence , Le révérend reprit d'un ton de sapience:

- Glisser nest pas un crime cap ial.

Je vous absous. Pour voie péiiilence Vous direz le Crctio , de plus un chapelet : Allez, vivez toujours comme vous avez fait. •

La seconde survient et déhite sa chance : Puis avec un soupir et le refiard baissé,

S'accuse aussi d'avoir glissé.

Le papelard riait il l'ombre de sa grille ,

Surpris pourtant de voir tant de candeur Et de simplicité dans le cœur d'une fil e. Et deux. 1" Ma bonne, va sans peur, Dirent-elles .'i la dernière ; Ce bon humain de confesseur !N'a jamais vu qnp son bréviaire. »

Elle y vient donc, et lait le même aveu. «Oh ! oh ! dit le pater , ceci m'étonne un peu. Ouoi , parbleu , tout le monde glisse ! Ou lii-dessous il est quelque malice, Ou je ne suis qu'un soi. ■ Le père avait raison , Comu.e vous savez tous. > Oh çà , dit-il , ma chère,

Rendez un peu celle étiigme plus claire; Par ce mot de glisser, parmi vous, qu'eulend-on? — On veut faire de l'exercice , On se promené; il survient im amant.

On veuts'en ui!-,eu courani le pied glisse, Oii tombe, je ne sais comment.»

Le cafard , à ces mots , pie n d'une sainte rage , Hors du sacré boudoii- allonge son visage , Serre les dents, arrondit ses gros yeux, Et voit d'un regard furieux.

Ses pénilenlesamomeu.ses, Qui, sur leurs deux genoux, l'air humble et triste encor Répétaient leur Confiteor.

. Oh çà , mesdames les gli.sseuses, S'ecria-t-il à haute voix, Venez, venez ; par saint François, Je suis au fait de la glis.sade. »

Grand [lieu ! quel confesseur maussade ! Il fil rou;',ir ces trois enfans :

Il fallut revenir aux pieds du cénobile. Tout avouer, jurer de réprimer ses sens, D'exiler les amours et leur aimable su'te , Et d'attendre l'hymen pour cueillir ses présens. On promu, on jma par le Dieu qu'on adore, Puis on partit; et chacune, en marchant, Pour l'oublier songeait à son amant.

Et tout en maudissant le péché qu'elle abhore. Craint pourtant de glisser encore.

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