‹ Œuvres complètesChapitre 19 sur 416 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Billet fâcheux de Lnslhénie. Coiivir.salion d'Auléuor avec le philosophe Xéuocratc.

J'étais dans ce ravissetneni, j'allais me rendre chez Lasthéuie, lorsque je reçus un billet de sa part. « Je suis fâchée, mon cher Anicnor, d'être obligée de différer noire promenade cliampélre; un devoir sacré m'appelle ailleurs, et je pars; ions serez informé de mon retour. Porlez-\ous bien , .soyez heureux. »

Ce billel m'anéantit : je me crus joué, trahi; je maudis l'amour, mon étoile et Lasthénie. Désespéré, je courus che2 elle ; je fis cent questions sur sou départ : on ne put

VOYAGES D'AiMENOR.

rien m'appreiidre. Ce mystère me remplit de crainle et de soupçons. J'errai dans les rues, dans les places; j'allais du Pny\ au Céramique, du Cérami(|ue à la rue des Trépieds, marchant au hasard, sans objet, ap,ité, absorbé dans ma rêverie , ne voyant rien , parlant tout seul , en m'érriaiit parfois ; L'in,!;rate! la perfide! Au pied de l'escalier qui conduit à la citadelle, je coudoie rudement un homme qui m'arrête; il me nomme : je regarde, je vois le philosophe Xénocrate, que je connaissais. ■ Jeune homme, qu'avezvous? me dit-il; vous paraissez hors de vous ; étes-vous malade? — PbM aux dieux que je fusse mon! — J'entends; vous avez des cha;',rins. de» peines? — Je suis le plus malheureux des hommes! — Cela .se peut : mais suivezmoi. ■ Il nie prit par la main, et nous montâmes à la citadelle. • Regardez , me dit-il , vis-à-vis de ^ ous les Propylées, ou les vestibules de la citadelle, superbe luonument érigé par les ordres de Périclès; ils sont couverts d'un marbre blanc; on y entre ))ar cinq grandes portes ; voilà à gauche le temple de la Victoire. Nous voici dans la citadelle. Examinez toutes ces statues animées par le ci eau de Miron, de Phidias et des plus célèbres artistes. Voilà Mercure et les trois Cràces, qu'on attribue à So:rate. Saluez les portraits de Périclès, de Plioriinon , deTiniolhèc. Mais regardez ces deux a'.itels ; l'un est celui de la Pudeur, qui devrait être de,sservi par les Crâces; l'autre est celui de l'Amitié, asile des âmes nobles et sensibles... Mais vous n'entendez rien , vous êtes sourd et aveugle : quelle faiblesse ! Jetez les yeux sur les maisons de la ville. — Je les vois. — Repré.-entez-vous maintenant com.bien de soucis, de chagrins, de maux 1 igèrent jadis sous ces toits; combien les habitent encore aujourd'hui, et coiiibien il y en aura dans la suite des siècles! Ces,scz donc de vonsalliger comme si vous étiez le seid indi\ idii souffrant , et que vous dussiez cire exempt des maux attai hés à l'hunianilé. Mais allons nous promener au jardin de l'Académie (lOj; c'est ma promenade favorite ; l'ombre des platanes, la salubrité deTair, la fraîcheur des eaux, tempéreront l'effervescence de vos esprits. Il faut vous distraire; un être doué de raison ne doit pas se laisser abattre par un revers, qui renferme souvent le germe de son bonhem-. » Nous trouvâmes le jardin solitaire. . .\sseyons-nous sur ce banc, dit Xénocrate, et causions. Un philosophe doit être le médecin des âmes; ainsi ou\rez-moi la votre, j'y verserai lesdouces leçons delà philosophie. Est-ce l'ambition déçue, votre fortune rcnver.^ée, qui ranent vos chagrins? — ^on, je serais mains affecté; ma djiiieur est l.'i, au fond de mon cœur. — Je crois deviner; c'est un mal d'amour. A votre âge, on attache un .grand intérêt à ces misires : l'indifférence d'uTie maîtresse, ses rigueurs, son infidélité, un regard (ilus ou moins tendre , troublent la tête d'im jeune homme, bouleversent à ses yeux toute la nature; et tout cela pour un objet paré des couleurs de notre imaginalion, qu'on dédaignera peut-être au premier jour. — Vous êtes dans votre automne; à cet âge, on rit d'une passion qui fait le tourment et le diarme de notre jeunesse. — ■ J'ai pas,sé comme un autre par le prinîemps de la vie, j'ai connnis sans doute bien des faulcs; mais j'ai su maîtriser mes sens et braver l'empire de la beauté et de l'amour. Plus d'une prêtresse de Diane est moins \ierge que moi. On le .sa ail dans Athènes; et j'clais dans la saison des jouissances, lorsque la trop fameu, e Lais, enlendant citer ma conliueuce et mon a|ialhie. osa parier d'en triompher et de me séduire. Klle me fit prier de passer chez elle. — J'ai souvent oui nommer cette courtisane; mais elle

m'est peu connue. — Je vais donc d'abord vous crayonner quelques-uns de ses traits.

Lais est de Sicile. Un général athénien la transporta en Grèce. Elle s'établit à CiOrinthe, se \ oua au culte de Vénus, et mit ses faveurs aux enchères. Elle était douée d'une rare beauté et de beaucoup d'espiit. Les peintres allaient chez elle pour prendre modèle d'une belle gorge. Apelle.s avait cueilli ses préiuices. Il la vit un jour revenir de la fontaine ; son extrême jeunesse, sa beauté le frappèrent. Il l'aborde, la Halte, et l'engage à venir diner chez ses amis : ceux-ci le raillent de ce qu'au lieu d'une nymphe exercée, il amenait une jeune innocente.

« Rassurez-^ OHS , répondit-il ; je réle\ erai si bien qu'avant trois ans elle sera experte dans son art. » Il tint parole : Laisde\iiit nue des lourtisanes les plus renommées. Coriuthe, qu'ellea embellie par de superbes édifices, fut le théâtre de ses plaisirs. Loi.squ'elle allait au temple de Vénus, le peu])le transporté la sui\ail en foule, et lui rendait hommage connue à la déesse de la beauté. Toute la Grèce a brillé pour elle. Démoslhene alla exprès à Coriuthe pour acheter une de ses nuit.s; mais, étonné du prix, il y renonça, disant qu'il n'achèterait pas si cher un repentir. Le \ieux sculpteur Miron and)itioima aussi .ses faveurs; mais il fut repous,sé. Attiibuant sa disgrâce à ses cheveux blancs, il les cacha sous une perruque, et retourna vers Lais , qui lui dit : • Sol que vous êtes! vous demandez une i;râce que j'ai refusée à votre père. ■ Elle raillait souvent de la prétendue sagesse des philosophes. » Je ne sais, disaitelle , s'ils sont plus austères que les autres hommes, mais ils ne sont pas moins souvent à ma porte. » Cependant cette beaulé superbe, qui élevait ses faveurs à si haut prix, les accorda sans intérêt au cynique Diogène. Elle imilail les médecins charitables qui traitent les pauvres gialuitement.

«Voilà quelle était cette belle Lais. Je me rendis à son invitation. ,ie la trouvai à sa toilette. Par Jupiter! quel luxe! qued'inulililés!

« Elle était entourée de bassins et d'aiguières d'argent, de miroirs ;;rauds et petits, d'aiguilles pour démêler les < lie>eux, de ers pour les boucler, de bandelettes pour les lier, de réseaux pour les envelopper, et de poudre jaune pour les couv; ir. On voyait encore sur cet autel de Vénus des boites contenant du rouge , du blanc de céruse pour embellir la peau, du noir pour teindre les .sourcil.s, de l'o- |-.iat pour nettoyer les dents. Je ne parle pas de quantité d'essences , de la plante parthenon dont les belles dames par ument leur linge, et des sachets à odeur qu'elles portent dans leur ceinture. Je visaussi avec admiiation cette belle se frotter les paupières d'une pondre liés astringente. Je lui en demandai l'utilité. Elle me dit que c'était pour rétréiir les paupières, et rendre ses yeux plus grands et plus fendus , ajoutant que toittes les jolies femmes usaient de cette rccelle.

• Mais ce qui me fit sourire, ce fut de voir au milieu de ce trophée du luxe et de la coquetterie une petite bibliothèque qui contenait la collection des pièces de théâtre de Ménaudre, d'Aristophane, d'Kuripide, de Sophocle : ensuite venaient les poètes erotiques : némophile, Mosrhus, Anacréon, et toutes les productions du jour. Ce sont là les livres que parcourent nos femmes du bon ton, qui lisent, non pour oriner leur jnjjemeni, mais pour .se donner un air d'érudition cl apprendre à parler avec élégance.

. Lais m'avait reçu le sourire i ur les lèvres, m'alléguant je nesaisquel prétextesurle dé.sir qu'elleavail de me voir.

VOYAGES D'ANTENOR

les doii\ propos, l'élofietlisdllaient do sa bouche. .l'élais à ses yeii\ le plus sage, le plus ijraiid des philosophes. Ses regards flatteurs et caressans me contiruiaient cette heureuse prévenlion. Elle uie demanda ce <|ue c'était qu'un philasophe : • C'est celui qui fait de bon ^ré et par raison ce que les autres font par la crainte des lois et des chiUitimens. — Que faut-il faire pour être heureux? — Le contraire de ce que vous faites. — Vous n'êtes pas galant. • Cependant sa toilette continuait : elle mettait .sa poudre jaune, elle peignait ses sourcils; le rouge et le blanc s'étendaient avec art sur ses joues fraîches, sur son seiu ; ensuite elle parfuma ses cheveux d'essences, y attacha des pierreries, des cigales eu or; suspeudit à ses oreilles des pendeloques d'or faites en foinie de figure. « Que de peines, lui dis-je, pour gâter les dons de la nature! — Peut-être avez-\ous cai.son, mais je dois ol)éir à la mode; cette divinité a son culte et ses rites. — Et beaucoup de victimes. — Cependant la philosophie la plus rigide doit convenir que Ion peut rectifier la nature, l'endiellir, el que le prestige de l'art .sert au moins à voiler ses défauts. — Oui; mai» l'art doit toujours la prendre jtour modèle , et imiter souvent jusqu'à ses imperfections. «

• Cependant deux jeunes esclaves revélirent Lais d'une tunique d'une blancheur éblouissante; elle la serra au-des- .sousdn seiu par une larjie ceintm-e : cette Inuique descendait à plis ondoyans jusqu'aux talons , et au bas avait des bandes de diverses couleurs. Lais mit par-dessus une robe plus courte, et ûii manteau si bien arrangé, qu'il dessinait les contours de ce corps voliqîtneux. Elle chargea ensuite son cou de perles, de pierres )irécieu.ses, et mit dans sa ceinture des sachets odoriféraiis. Tout cet ajjpareil ne se fit point sans étaler à mes yeux une belle gorge , des bras moelleu.senient contournés et blan'S comme l'albiltre, un pied délicat et mi;',non, une jambe superbe. Lorsqu'elle eut mis la dernière main à ce long travail, elle renvova ses esclaves, el nous restâmes sans témoins. Elle me fit asseoir auprès d'elle sur un lit couvert de pourpre. Comme elle vit que malgré tant d'attraits et de charmes je con.servais ma froideur et ma gravité, elle prit .son parti, et m'avoua (|u'après avoir vu il ses pieds les honnues les plus aiinaliles, les pecsonnages les plus iniporlans, elle serait flattée de conquérir un sag'c, l'honneur de la philosophie. En parlant ainsi, elle tenait ma main, la \ilaçait tantôt sur ses genoux, lanlol .sur .son cœur. ,Ie lui répondis qu'elle devait s'en tenir à tous ces grands hommes ; que ma conquête n'ajouterait rien à l'éclat de sa gloire. Je m'apei-çus que sa jambe était à moitié découverte ; je l'eu avertis froidement. «Comment la trouvez-vous? me dit-elle. — Très bien faite, si vous ne la montriez pas. • Ce calme philosophique l'étonna. Cependant elle s'empara de ma main et me dit : «L'amour est l'âme de l'univers; il a 'ébronillé le chaos, animé la nature; c'est le feu que Promélhée a dérobé au ciel ; ce feu sacré circule dans le.s eaux, dans les airs ; il donne à chaque instant la vie à des millions d'êtres ; il entlanime les hommes, il embrase les dieux , il m'agite eu ce moment. Voyez mon sein , c omiue il palpite ! » ce qu'elle disait en écartant ses voiles et y portant ma main. « Il est vrai , dis-je, que ses vibrations sont fréquentes, .\uriez-vous la fièvre? — Oui, une fièvre ardente qu'allume votre présence. —Cela étant , je vais me retirer, car je me reprocherais de vous causer la moindre incommodité. — Restez, je le veux. — Qii'exigez-vous de moi? — Que vous m'aimiez ; . ce qu'elle répondit en m'enlaçant dans ses bras et m'imprimaut un baiser. Elle dé-

ploya alors tout .son art, la .séduction des regards tendres et lascifs, le sourire charmant qui promel , enhartlit, l'égareinent qui embrase, eniraine les sens. «Vous perdez voire temps et vos baisers, lépliquai-je en me relevant; ^ous pouvez être une Circé très dangereuse, mais vous trouverez eu moi un second IJIy.s.se. Adieu. Je sors |)our vous épargner rhimiilialioii d'un refus. » Je la lai.ssai , à ces mois, plus i-oiige de confusion et de honte que de sou amoin- prétendu. « ^'otre stoïcisme, dis-je à Xénocrate, est inimitable 11 ;. Ainsi Lais perdit sa gageure? — Elle ne voulut point la payer, alléguant qu'elle avait parié séduire un homme, et non uneslalue. •

Dans ce moment que'c(|ues per.sonues nous abordèrent el nous apprirent que Tbéophraste était à l'extrémité. On disputa sur sou âge; tous convinrent qu'il mourait accablé d'années et de fatigues, puisciu'il était âgé de quatrevingt-dix-neuf ans lors(|n'il compo.sa son laineux livre (les Caracidres ,\2 , que l'on prendrait pour l'ouvrage d'un jeune homme très spirituel et très gai.

Je profitai de l'occasion pour m'êvader. J'avais besoin de solitude ; je voulais chercher Lasihénie ; je perdis mes pas et ma peine ; j'étais désespéré.

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