‹ Œuvres complètesChapitre 20 sur 416 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Billcl anonyme plus consolani que le premier. Suites du billet. Mort de Théophrasie.

Le sixième jour se levait depuis mou malheur; un esclave frappe à ma porte ; il me remet un billet où étaieru ces mots ; « Suivez cet esclave sans crainte, il ne vous égarera point. » Ne pouvant reconnaitie l'éci iture, je l'interroge. Il me répond (|u'il a ordre de me conduire ; qu'il n'en sait pas davautage. « Va donc, et je le suis. •

Après une heure de marche dans la campagne, nous arrivâmes à nue petite porte; l'esclave l'ouvrit ; nous lr:ivecsâmes une allée de peupliers, au bout de laquelle siprê.sentait ime maison charmante. Il me mena dans un salon octogone, meublé simplement , mais avec goi'it, el il disparut. Au-devant de la niai.son élait une terrasse ornée de colonnes couplées, d'ordre dorique, qui dominait un grand jardin ; j'y jouis.sais d'une perspective admirable : je découvrais la mer dont le soleil aigentait la surface , la campagne riante de verdure, riche de fruits et de (leurs, couverte de jolies habitations, de collines verdoyantes : le Cépbise promenait ses ondes au pied du jardin. J'eusà cet aspect un quart d'heure d'enchanlement ; je me crus trans])orté dans les Champs-Elysées. G^pendant je me rappelai bieutot que j'étais seul, que j'ignorais ce qui m'amenait dans cet asile, et qui l'habitait.

Pour m'en éclaircir, je descendis la terrasse ; je parcourus d'abord un parterre orné de roses et des plus belles fleurs du printemps ; au milieu était un bassin de marbre blanc, où deux naïades versaient, de leurs urnes, des eaux abondantes.

Trop préoccupé pour bien voir, mes yeux s'égaraient et cherchaient parfont la divinité de ce petit élysée. Une allée de platanes me conduisit ii une prairie émaillée de lleurs ; un ruisseau qui coulait sur des cailloux la parcourait en plusieurs sinuosités. Cette prairie était terminée par un pelit bois, au fond duquel , ù droite et à gauche, j'aperçus dei'.x cabinets de verdure, .l'entrai dans celui de la gauche ; j'y \ is deux stafites de marbre de Paros ; lune représentait r.inîonr qui d'iui sourire malin ajustait une flèche snr sou arc. el la dirigeait coiitcc une jeune nymphe

VOYAGES D'ANTENOR

plarée vis-ù-vis; elle fléchissait le fif noii , tendait les mains à l'Amour pour le prier de l'épargner. Cet ouvi-age était d'Alcainéne.

Toujours agile dinqiiif'Mudi'. j'allai visiter le berceau opposé. Au milieu , sur un infestai , splevait le groupe des trois Grâces, chef-d'œuvre digne de Phidias, qui en était l'auteur, ha première avait à la main une branche de myrte ; la seconde une rose, pour désigner le printemps; la troisième uu osselet, s>Tubole des jeux de l'enfance: l'Amour était à leurs pieds, leur souriait, fixait sur elles des yeux pleins devolupte et de douceur. Eu examinant de jjIus près la statue du milieu , qui lenail la ro.se, je crus reconnaître le portrait de Lasihénie. Dans mon transport . je m'écriai ; • 0 ma chère Lasthénie ! ingrate Lasthénie ! estce vous? pourquoi me fuyez-vous? oii éles-vous? » Le feuillage s'agite: je sors du cabinet ;que vois-je ! I-a,slhénie elle-même, qui nii' dit d'un air riant : « La voici. » .le demeure éperdu détonueuicnt et de joie. Quoi ! c'est vous, lui dis-je, qui m'avez fait tant souffrir, qui m'abandonnez ! — Vous m'avez condaumee sans m'eutendre, je n'en doute pas ; les liomiues, et smioul les amans , sont inju.stes. Mais

■ asseyou.s-nous . écoulez, et jugez La nuit du jour où

votre courage triompha de ce taureau fougueux , on vint m'avertir que Théophraste se mourait et demandait à me voir: je lui étais attachée par les nœuds de la reconnaissance et de l'amitié; il a cultivé mon âme et mon esprit. Parmi l'aftluence des di.sciples qu'il avait au Lycée, car on en comptait jusqu'à deux mille, il m'a distinguée , il m'a prodigué ses soins et ses conseils : je lui dois le peu de philosophie que je puis avoir; il m'a appris à économiser le temps. Il me disait souvent ; « La plus forte dépense qu'on puisse faire est celle du temps. •

" Depuis quelques aimées il s'était retiré à la campagne, où l'étude occupait encoie ses loisirs. Dès que j'ai su son danger , j'ai couru vers lui : les soins qu'on doit à l'amitié .souffrante doivent l'emporter sur une pr,)messe faite â l'amour heureux. Hélas! j'ai trouvé mon ami dans le lit de la mort ; ma présence a paru ranimer sa vie. « Ah ! mon imie , s'est éciié ce respectable vieillard . que notre existence est rapide! Pourquoi les dieux ont -ils donné aux corneilles et aux cerfs une carrière si longue 1,3 ?0 nature ! des êtres muets, inanimés, vivent nombre de siècles, existeront même pendant la révolution du monde: et l'homme, doué d'intelligence, dont la pensée te saisit , le comprend , dont l'âme est une émanation de la Divinité, selfare, disparait rapidement comme l'ombre du matin ! son premier pas dans la vie est un pas vers la mort ! Les astres qui l'éclairenl aujourd'hui, demain ô-laiicront sa tond)e! » Je voulus lui persuader que sa fin n'était pas prochaine. . Je ne crains pas la mort, ma-l-il dit. Ilélas! la vie est un voyage qu'on fait de gîte en g/le ! Je suis arri\ é ù la porte du néant, il faut entrer. .. Il m'entrctinl ensuite tranquillement de ses dispositions , de ses ou\rages , de son Traité de.s plantes, de ses Caractères, qu'il préférait à ses autres écrits. Au moment d'cvpirer, il prit ma main, la porla sur son cirur en me di.Kant : . Voilà ce que c'esl que la vie de l'homme. . .le l'ai pleuré deux jours daiiscetle .soUtiiile ; je n'ai pas cru devoir pas,ser dans les plaisirs le lendemain de la mon de mon ami. Kl. bien . suis-je encore si coupable ' m'en voulez-vous toujours •?-^•on, l'aimable Lasthénie ne peut s'égarer en suivant les mouvcmens de son cour ■ En i.rononçani es mois, je la pris dans mes bras et l'ciubrassai. . .Sortons d'ici, ditH-lle en souriant, je sens que cet asde est dangereux pour moi. Songez à votre promesse,

surtout à ce que j'ai souffert. — Je ne l'ouljlie point ; mais l'amour n'a point encore donné le signal. Achevons de parcourir ma petite retraite ; venez voir ma volière.»

Le treillage en fil de fer, était entrelacé de branches de grenadiers et de lauriers. Au milieu de la volière coulait une petite fontaine qu'ombrageait un myrte; elle était peujjlée des oiseaux les plus rares et les plus agréables.

• C'esl ici, me dit-elle, sur ce banc de gazon, que je viens passer des heures entières à écouter la douce mélodie de ces petits musiciens ; je me plais à observer l'aimable simplicité de leurs mœurs , qui contrastent si fort avec l'artifice des nôtres, et à comparer leur tranquille iKiuheur i cette inquiétude , à ces passions qui consumeut le cœur de l'homme.

« Mais avançons dans cette enceinte d'ormeaux et de cjijrès (14,1. — L'aspect m'en parait triste. — Aussi la mélancolie et le deuil doivent l'habiter. Vous voyez cette urne ; c'est celle qui coiuiendra ma cendre quand ce rayon de l'essence suprême tpii m'anime sera réuni à l'âme de l'univers. Je viens ici souvent me familiari.ser avec la mort. Vous êtes plus jeune que moi ; vous pourrez quelqucjour y veuir répandre des Heurs et pleurer votre amifc — Laissons ces pensées aftligeans. — Pourquoi donc affligeans? Si notre âme survit à la dis-solntion de notre corps, ce ne peut être que pour notre bonheur ; si elle est anéantie, celle poussière que vous foulez aux pieds est-elle malheureuse? .\insi laissons couler notre vie dans une douce quiétude , et regardons la mort comme un sommeil tranquille qui termine une pénible journée. Allons visiter l'intérieur de ma solitude ; c'est un présent d'Aristippe , que je n'ai accepté que pour le rendre, à ma mort , à lui ou 1 ses héritiers. —Trop heureux qui pourrait toujours auprès de vous y consumer sa vie! — Je me garderais bien de m'enfermer ici avec l'amant le plus passionné; les roses y seraient bientôt des pavots. Songez que la Heur du lilaisir ne croit que sur un arbuste épineux. .

INous étions alors sur la leirasse. Lasthénie, après m'a- \oir fait admirer la beauté du site , le magnifique tableau de la mer, de la rivière et de la campagne , me conduisit dans le salon. ■ Ce cabinet latéral , me dit-elle , qui est à gauche, esl le sanctuaire des Muses ; vous y trouverez des livres choisis, le portrait d'Homère, d'Hésiode, d"An»créon el de Platon; voulez-vous leur rendre vos hommages? — I\on ; de grâce menez-moi au temple de l'Amour. — L'avenue qui y conduit esl riante ; mais le retour est souvent bien triste. Visitons cependant la chapelle de Flore, qui est \ is-à-vis ; vous y verrez les plus belles fleurs. — Je vois très mal ; ma pensée, mon âme habitent une région supérieure.—Je comprends que je vous impatiente; mais vous devez un peu d'indulgence à un propriétaire jaloux de faire admirer son goill el son génie dans l'ordonnance el rembellissemenl de sa mai.son. »

Le sa.on de More était de forme ovale, incrusté de marbre blanc, avec des pilastres de porphyre. Le pourtour était garni de vases et de caisses d'un bois précieux , où brillaient à l'euvi les fleurs les plus belles. .Comment trou- >ez-vous ce petit temple?— Digne de la déesse; mais je n'y V ois ni lit , ni siège.— On peut en trouver : lirez ce cordon.. J'obéis. Aussitôt deux coulisses s'entr'ouvrent , et j'aperçois dans l'enfonceineut un lil de repos, couvert de riches lapis. Au cenlie était une petite niche qu'occupait une siatue qui avait le doigt .sur la bouche, comme pour commander le silence ; c'en était le dieu , que les Grec? nomment Sigation [\5). .Celte divinité, me dit Lasthé-

VOYAGES D'ANTENOR

nie, vous avenitque ce qui se passe dans cet asile doii élre enseveli daus les ombres du niystéie. » Je \ois l'amore de mon liouhcur; je prends Lasilicnie dans mes iiias, el la préeipile aux pieds du dieu. Sa résistance fut un mélange d'amour, de voluplé et de pudeur. Dieux immortels! eonnai.ssez-vous ces Iransports, res extases, ees baisers de (eu donnés, rendus , mille fois répétés ; cet enivrement, relie fureur de plaisir ((ue l'expression ne (îeut atteindre ? Les heures s'enfuient dans ce ravis,sement céleste.

Knsuile im doux sommeil nous enchaîna dans les bras l'un de l'autre. A notre réveil, l'air rafraiihi par l'approche de la nuit nous invitait à jouir de la beauté de la campagne, des charmes de la nature. Nous nous promenâmes sous les platanes, dans la prairie. Pendant ce temps des esclaves dressèrent la table du feslin sur la terrasse. INous entrâmes dans le bain , et puis nous soupâmes. l^a bonne chère, la traicheur de la soirée, l'aspecl du soleil couchant, qui répandait avec profusion dans les airs la pourpre, l'or et les couleurs les plus brillantes; l'ivresse voluptueuse de nos sens, l'impression récente de nos plaisirs, cette douce et tendre intimité, fruil de ces plaiirs, tout versait dairs notre ânre des torrens de félicité. Soirge enclianlcur, vous êtes évanoui! Qu'est devenue celle beauté, idole des mortels ? n'esl-elle plus qu'une vile poussière? Son âme est-elle au sein des dieux, on évaporée dans l'espace? 0 ma chère Lasthénie ! entends-tir airjourd'hui mes regrets, mes soupirs? Vois-tu ces pleurs qui coulent de mes yeux après trente ans de séparation?

En me quittant , elle me dit : ■■ Mon cher Anlénor, j'ai fait voire bonheur, et je l'ai partagé. N'oubliez janrais, lor'sque voire amour sera éteirrt, que vous me devez de l'atlachemerrl el de la reconnaissance : croyez (ju'une femme sen.sible et délicate qui s'abandonne ù sfjri amant est moins entraînée par ses propres désirs que par- le plaisir mille fois plus doux, plus pénéir-ant, de jouir de ses ti'anspoi'ls et de sa félicité. • Dès ce jour' je n'existai plus que pour Lasihénie ; mon âme et ma vie n'étaierrt qu'auprès d'elle; je m'éloignai du Gymnase, de r.\cadémie, du Lycée. (",ei)endant. comme je savais qu'elle chérissait les dons de l'espril , pour m'élever à sa hauteur-, je donrrais à l'étude les momens oii je ne pouvais la voir; je m'éclairais en lisant des ouvrages polénriques, j'extrayais, je me plongeais dans les abstractioirs de la rnéta|)hysique; j'éludiais l'esseirce de l'âme : chaque philosophe ou secle me conduisait dans un dédale d'où je ne pouvais plus sortir. Le résultat de nres Icctm-es élait que l'âme est un ferr subi il, irri rayon du soleil, une portion de l'éther, de la Divinité, un pur espr-it, un être simple, composé, qui réside dans le cerveau, dans le cteui', dans le diaphi'agme, dans le sang, dans tout le corps; elle périt , elle est immortelle. Un jour, taligué de tant d'iucertilrrdes et detoirs ces systèmes, j'en parlai à Lasihénie. Elle me dit : •• Réglez les mouvemens de votre âme; jouissez de ses plaisirs comme vous jouissez du soleil , des bienfaits de la natui'e, sans chercher à soulever un voile que nul mortel ne périéira jamais, » Je rejetai bien vite ce fatr-as d'une |)hilosophie abstraite; j'étudiai les poêles, les orateurs. Quel r-essort que l'amour! que de talens, que de verlus il ferait éclore, si la beairté ne le brisait trop souvent !

Lasthénie condamna ma reiraite. "N'allez pas, medilelle, irniler le railleur Déinncrite. qrri s'crrfei-mait daus des tombeaux porrr s'adonner à l'élude. La vie conlemplalive ne sied point ;r \(iti-e âge ; l'élude essenlielle d'un jeune honune est celle du monde; c'est le livre qu'il doit lire

souvent. Puisque vous êlesjelé au milieu des hommes, que vous devez vi\ l'e avec cirx , il faut coniraitre leurs usages, leurs mctuis, la diversilé, la bizarrerie des caractères. C'éstdans le tourbillon , dans leur' sphère d'activité que les hommes se dévelO|)pent , se découvrent. Vous ne devez pas être utr livre, mais urr homme. L'usage du monde, avec de l'esprit, peut suppléer l'étude des livres; au lieu que la science, la théorie sairs la pratique, nous donnent dans la société un air gauche, emprunté, el nous r'endent ineptes à tout. S'il est permis de se cacher dans une solilude, c'ej>t vers le déclin de notr-e course, quand on a loul vu, tout épuisé, et payé sa dette à la patrie. »

Page 1