LE DANGER DES ROMANS
Je donnerais mon s;ni'; , et beaucoup plus encore j Si plus j'avais, pour | laire au sève que j'adore : S'il avail des dcfuts, ce que je necr.iis pas, .le voudrais lesehanjer en vérins, en appas. ■ Eh quoi ! .s'écrie i.i certain esprit caustique, Qui veul siUi^er les mirurs du vieux Calon d'Utique, Les femmes s.ins def..iits! Vous ii'i'ies qu'un tlalleur. Tout Oalttur n'est pour moi qu'un adroit imposteur. La femme, crovez-m'en , eniant ires peu novice. Sous la grâce el les fleurs nous cache sa malice ; Ainsi, mon cher monsieu -, prenez d'aulies pinceaux, El sur la vérité calquez-nous vos tableaux.
— Monsieur, voTC discours .senl un peu la satire : Éles vous marié?— l'ourquoi:^— Veuillez le dire; Auiiez-vous éprouvé de fàrheuv ac(idens.
Et voue é; oue esl-elle ou jalouse, ou coquette?
— N n; ce n'e t pas cela, monsieur, qui m'inquiète.
— Aime-l-elleie jeu, le bal ou les galan/?
— Bien pis, morbleu! bien pis! elle aime les roinaas. Ellelii, nuitel jnu', Clctula'nl, HeloUe,
Les R ivi/ev, Fiiublax, et mainte autre sottise, De chaque personna ;e époii.se les douleurs. L'njourjem'effiavai, la Irouvani Ionien pleurs; J'en demande la cause., liclds! me repo id-clle, Malek-Adhel n'est plus ; je plains sa mon cruelle. —Qir?quelVlalek-*dliel?— Un jeune liommecharmant, Sen ibie, valeureux.-- Est-ce un frère, un parent? — ^on, monveiir.— Unami?— Non; du dernierouvrage, C'est le héros qui meurt à la fleur de ton âge.
— Allez, madame, allez avec vos visions, Occu ler une place aux Peliles-Mai oiis :
De moins folles que vous habilenl ces retraites. .. El puis vous me direz : Les femmes sont par ailes! l'eul-oii cire parfait privé de la rai -ou?
— Je puis exagérer; mais les romans, dit-on....
— GSicnt le coeur, l'esprit , d' ran;;enl lacenelle, Du beau sexe suriont J'ai v u plus d'une lielle , Aimable, inléressanle, à la fleur de .ses ans. Paver par de longs pleurs sou ",o.1t pour les romans. Je vais à ce sujet vous fa n: un peli-l coule.
Que je liens d'un abbé qui le tient d'un baron. Qui l'apprit d'une dame, et celle ci d'un comte.
Dans un bourg ou village, auprès de Besançon, Lue mère viva t heureuse avec .>a fille : C'éiail tout sou espoir et toute sa fâmjle.
CONTES
Elle l'idolâtrait; mais, sage en son amour,
Des préceptes (lu ciel rinstiiiisail chaque jour,
Lui parlait des beaux faits de Roiueet de laGrèce,
Etsurloutsur ses uiœurs, trésor de la jeunesse,
Elle veillait d'un œil inquiet, assidu.
Élise, en l'écoutant, respirait la vertu.
La nature l'orna d'un esprit vif et sage,
D'un caractère doux , d'un cffur des plus aimans.
Trois lustres écoulés composaienl son bel âfie.
Et sur son front brillait tout l'éclat du printemps.
Vous avez vu parfois, quand l'été vient d'éclore,
Un jeune et tendre lis, caressé par l'aurore,
S'élever par degrés , chaque jour s embellir,
Et devenir l'amour de Flore et de Zéphyr.
Telle brillait Élise, alors si fortunée;
Mais un traître, un pervers troublant sa destinée,
De son cœur ingénu ternit la pureté.
Il se nommait Ilebcrt, ce jeune téméraire!
Amoureux des plaisirs, instruit, dans l'art de plaire,
Sous des dehors charmans cachait sa fausseté.
O malheureuse Éli.'ie! hélas! pour le séduire,
Le traître imagina de l'engager à lire
Ces livres, vrais enfans de la frivolilé,
Que dédaigne le sage et lit l'oisiieté.
Il lui prête sous main , contes bleus, rapsodie,
De France , d'Angleleire , et de la Germanie.
Par leur charme eulrainée, Élise imprudemment
Les lisait nuit et jour : déj.i .son âme épri.se
Soupirail, ne rcvait qu'amour pur et constant.
A cette époque-là le roman d'/féloï<e
Agita tout Paris ; surtout un sexe ardent
S'empruntait , s'arrachait ce chef-d'œuvre brùlan*;.
Hébert en fait l'éloge à sa jeune maîtresse,
Le lui donne en secret. Dieux ! avec quelle ardeur
Elle lut , dévora cet ouvrage enchanteur!
Hébert, qui s'aperçut de ce moment d'ivresse.
Fait des vers , une lettre où respirait l'amour :
L'adroite flatterie ! ô piège inévitable !
Élise la reçoit.... Que fais-tu , fille aimable?
Hélas! il n'est plus temps! égarée en ce jour
Elle disait , de joie et d'amour enflammée ;
cj'auraidonc mon Saint-Preux, enfin jesuis aimée! >
Souvent lorsque Phébus pointait à l'orient,
El que le doux sounneil de son aile légère
Couvrait encor les yeux de sa tranquille mère,
Élise, un livre en main, allait tacitement
Dans un charmant bo.squet, lire sous son ombrage.
Hébert en est instruit; et , ligre audacieux.
Lorsque l'aurore à peine avait blanchi les cieux
Il alla se cacher derrière le feuillage.
Bientôt il l'aperçoit, marchant tout doucement.
Son livre sous le bras , vers ce discret bocage.
Elle avait du matin le léger vêlement ;
Le zéphyr agitait sa longue chevelure;
Son jupon raccourci laissait voir lecontour
D'une jambe très fine, et d'un pied fait au tour;
Son sein demi-couvert , une Heur pour parure,
Offrait i l'a-il ravi les doux trésors d'amour.
Elle entre, elle s'a.ssied, et poursuit sa lecture.
Le jeune Hébei t , debout derrière le bosquet.
Sans bruit , sans m uvemcnt , des yeux la dévorait,
Observai! tout: soudain, 6 fortuné présage!
11 voit qu'un doux éclat colore son \ isage,
Que son cœur palpitait. Alors â ses genoux,
L'œil ardent , il s'élance , et de l'air le plus doux
Lui dit : " Je suis Saint-Preux, que l'amou]- lejilns tendre
Fait tomber à vos pieds ; daignez, daignez m'entendre.»
Élise avait eu peur, el ne répondait pas.
Il ajoute, enhardi par ce tendre embarras :
« Quel livre lisez-vous? — La Noih'cUc Hilohc,
f^wf: vous m'avez prêtée.— Ah! trop aimable Élise,
Quels amans! quelle chaîne! ah! qu'ils étaient heureux!
Leur amour est sublime... Allons, daignez permettre
Qu'ici, sous ce berceau, je vnus lise une lettre.
Quelques morceaux cho sis. »0n lit, lorsqu'on est deux,
Avec plus d'inlérét, avec de meilleurs yeux.
Alors il prend le livre, el d'une voix émue.
Lit la feuille où Julie, égarée un seul jour.
Oublia sa fierté dans les bras de l'amour.
Il s'arrête un moment, soupiie et continue.
D'Élise prend la main , presse ses jolis doigts,
Lui dérobe un baiser, el redouble d'audace.
Élise veut grondej-, elle n'a plus de voix.
Plus de force ; elle pleure et lui demande grâce ;
Mais vainement : le traître immole à sa fureur
Un iibjct innocent, la vertu, la candeur.
Tel un loup affamé, d'une dent sanguinaire
Dévore un jeune agneau .séparé de sa mère.
Ainsi l'aigle vorace, et plus terrible encor.
Déchire une colombe el jouit de sa mort.
Abrégeons ce récit bien digne de mémoire.
Hébert, le vil Hébert, tout fiei' de sa victoire,
L'automne vieilli.ssanl, repartit pour Paris.
Élise ouvrant alors ses yeux long-temps séduits.
Vit sa laute, et de pleurs inonda .son vi.iage.
Le chagrin , leî remords, les suites de l'outrage;
Tout de .son teint riaut affacait les couleurs.
Tel un vent orageux ternit l'éclat des fleurs.
Sa mère au désespoir lui deniandail sans cesse
Le sujet ignoré de sa longue tristesse :
• O.se me contier tes chagrins , tes ennuis ,
■ Ma fille, prends pitié de l'état où je .suis. »
Élise, hélas! pleurait; c'était là sa réponse.
Mais un signe fatal, sa langueur, tout annonce
Son malheureux état. Sa mère avec terreur
En soupçonne la cause, elle en pâlit d'horreur.
Cependant elle hésite et veut douter encore.
Hélas I elle était mère : • 0 fille que j'adore.
Lui disail-elle, parle, écoute ma douleur!
Ton malheur est le mien, notre cause est la même.»
A ce discours louchant. Elise, pâle et blême.
Se jette à ses genoux , les embra.sse el gémit.
A ce silence a freux cette sensible mère
Voit sa fille coupable; elle .se lait, frémit.
Et rougit à la fois de honte el de colère ;
Mais bientôt la pâleur, les larmes, la mi.sère
D'un être infortuné, dans son cœur maternel
Rappelèrent l'amour. Levant les yeux au ciel,
Elle lui dit : « Kli>e, 6 fille trop chéjie.
Calme Ion désespoir, il te reste une amie.
Une mère qui l'aime : ensemble en nos malheurs
Kous nous consolero s , nous confondrons nos pleurs.
Mais parlons dès demain , quittons ce Iriste asile,
Ce monde corrupteur, dans un lieu plus tranquille
Allons cacher nos pleurs et chercher le repos. '
ETifin . pour terminer ce récit en deux mots.
Apprenez , mon très cher , que la fille et la mère
Vivent présentement dans un saint monastère.»
CONTES
Ce récit est touchant , mais les femmes liront Contes bleus et romans , tant qu'elles en auront.
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