‹ Œuvres complètesChapitre 196 sur 416 · L'ESPRIT FORT ET L'ERMITE · texte numérisé non relu

L'ESPRIT FORT ET L'ERMITE

Souffrez que je vous coule une petite histoire;

Elle est, mes clicrs amis.

D'autant plus agréable, et plus facile à croire , Que le fait s'est passé dans mon propre pays, Au temps chi bon René, roi qui vécut en sajje, Fit des vers et l'amoui', mania les pinceaux ,

Et dédaigna d'élre un héros.

Cette histoire agila long-lemps lout mon village ; L'artisan, le marchand, le discret perruquier. En parlèrent, dit-on, pendant un mois entier; Six mois elle occupa toutes les jeunes dames, La fille à marier ; et quant aux vieilles femmes, Il leur fallu! un an pour n'en plus discourir; Et vous en parlerez , vous messieurs et mesdames, Autant qu'il vous plaiia ; car parler c'est jouir, .le vais donc vous conter le fait avec franchise.

Soit amour-propre ou bien solli.se, Bertrand, le villaijeois, (ranchait du bel-esprit, Surtout de l'esprit fort, b^en plus brillant encore; Par bonheur de ces sols le nombre est fort pclil , Du moins dans mon village, autre part je l'ignore. Non loin de la maison où Bertrand demeurait, Vivail un saint erinile; oui, saint, il devait l'être; Car c'élait son mélicr, dont bien il s'acquittait. Ce saint hoimne, vraiment était bon à counaitre, Avait de la logique, et raisonnait à jeun De Dieu, du droit canon, du péché, de la grâce,

Tant suffisanle qu'efficace , Comme un sain! Augustin : ce qui n'est pas c.immun. Souvent l'ami Bertrand visilait noire ermile, Dont Luce cl ail le nom. Ce pieux cénobite Lui parlait (haque fois de noire père Adam , D'Éden , de la Genèse, et d'Eve, el du serpent. Bertrand, en esprit fort, doutait de l'aventure, Prélendnil, en dépit de la Sainle-Êcrilure, yue cette pomme élait morceau trop peu friand, Pour lenitr l'appélil; qu'A la place d'.\dam,

Qu'il traitait de sot, de bonhomme, La mam.'m Eve aurait gardé sa pomme.

Et ne l'eill pas séduit. Fiére Luce avait beau Justifier l'erreur de noire premier père, Bertrand , loiil aussi dur de cœur que de cerveau, Disait toujours qu'Adam élait un pauvre hère. Po\ r punir son orgueil, son injuste mépris, INotre ermite chercha , trouva dans sa cervelle , Après de longs pensers, une ruse nouvelle. Un beau matin , il guetle et prend une .souris , Sous uu vase d'argile élablit son logis,

Le couvre d'une vieille étoffe.

Et dans cette attitude allend son philosophe. Il arriva bientôt, le rire sur le front. Aussi conlent de lui , de son rare génie,

Que Miltiade à Maralliou ,

Ou qu'un élevé d'Apollon, Devant irenle Saphn lisant .sa tragédie; Lorsqu'il entra , l'erniile , en lui touchant la main , Lui dit : • .Alon cher ami , je m'en vais à l'église,

Entendre l'office divin,

Vous permeltez, j'agis avec franchise;

Attendez-moi , je reviendrai soudain ; Mais veuillez cependant écouler ma prière : Du vase que voili, (,ardez-vous d'approcher; Elle vous paraîtra peut-éire singulière.

Mais c'est pour un motif que je dois vous cacher.»

Après ces mots, relevant son capuce.

Et riant dans sa barbe, ù grands pas il sortit.

Fruit qu'on défend aiguise l'appétit;

Bien le savait le très cher frère Luce,

Quoiqu'en Sorbonne il n'ei'it étudié.

Bertrand à ce discours ayant ouvert l'oreille,

Resta comme pétrifié.

«Quelle est, se disait-il, quelle est doncla merveille Que ce vase contient ? Si j'étais curieux.... Je serais bien tenté... Mais ce défaut qu'on blâme, Avec juste raison , n'appartient qu'à la femme. » Bertrand parlant ainsi , s'approche, ouvre les yeux, Les fixe sur le vase, et fait un pas, puis deux, Et recule, et s'arrête, et puis s'avance encore; Et, déjà près du but , il y porte la main, La retire aussitôt , et son front se colore. Telle on voit sur les bords de la Seine ou du Rhin, Une jeune beauté qui, dans l'onde limpide, Veut , le soir d'un beau jour , rafraîchir ses attraits ; Elle pose d'abord un pied lent et timide , Le relire soudain , observe de plus près Si nul témoin ne rode autour de la rivière. Remet son joli pied dans le lleuve tiédi , Puis l'autre encore, et puis .s'y plonge lout entière. Ainsi faisait Bcriraud, par degrés enhardi. Je ne sais quel démon le tourmente sans cesse; Mais le vase est ouvert et la souris s'enfuit. A cet aspect , Berirand , confus, tout interdit. Va, vient, frappe son front, el maudit sa faiblesse. Maij l'amour-propi e enfin ranimant ses esprits. Il veut réparer sa sottise;

Du coin de l'œil il guelle la souris,

Pour l'enreriner silôt qu'il l'aura prise. Il la voit, quel bonheur ! Il la suit , la poursuit. D'abord lout doux , et puis d'une âme impatiente.

S'élance, court, mais, nouvelle Alalanle, La bêle aux pieds légers se glisse , échappe et fuit , Traverse tout le stade, et d'une cour.se agile, Évite son chasseur, quand il croit la tenir. Paul Bertrand n'était pas aussi léger qu'Achille,

Et cependant ne cessait de courir.

Il élait haletant alors qu'entra l'crmile. . Ah! dit-il en riant, quel transport vous saisit? Quel lièvre courez-vous?Mais, quoi?ciel ! qui l'eiUdit! Mon vase est découvert, et ma souris en fuite. Par sainte Barbe, y songez-vous?

Vn tel dépôt! une chose interdile!...

—Eh! pourquoi l'interdiie, et d'un esprit jaloux'?... —Ah! ah! l'homme sensé, comment , cela vous tente?

Qui, vous? de qui l'esprit aigu , De notre premier père accuse la vertu.

Le traite d'idiot; l'aventure m'enchante. Profitez , mon ami , d'une telle leçon : Soyez humble, indulgent, el ne raillez persomie ; Sachez qu'un esprit fort très souvent déraisonne.

En se croyant un phénix de raison.»

t. un I c?.

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