‹ Œuvres complètesChapitre 21 sur 416 · CHAPITRE XIL II va loger chez Polyphron. Conduite d'Eucharis sa femme · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL II va loger chez Polyphron. Conduite d'Eucharis sa femme

Obligé de changer de logement, Lasihénie m'en procura un chez Polyphron , l'un de ses amis. Je rire liai facilemeirl avec lui et Eucharis, sa fenniie , qui étaii jeune et belle. La première fois que son mari m'y présenta, je la trouvai avec Philou , jerme Athénien d'une figure inléres- .sante, qui assistait à sa toilelle; elle inetlait sa poudre jauire et son blanc de céru.'e. Je sortis bientôl avec Polyphr-on, qui demanda à sa femme quels étaient ses projel.s du jour'. Elle répondit qu'elle irait avec Philon à l'Odéuin (lOj. Un peu surpris de l'étroite liaison d'Euchai'is avec un jeune homme, et de la sécurité philosophique de l'époux, je lui demarrdai si Philon élait le frère de sa femme. . Non; c'est un cousin que j'aime et que j'estime beaucoup. » Je pensai que ce cousin poirvait abirser de la pai-enté.

Depuis, je le vis très assidu dans la maison; il entrait librement dans la chambr'e d'Eucharis, où je ne pérréirais qu'avec le rrrari. Je ne doutai poini d'urre inlelligence intime entre res deux per'sonnes ; mais je n'eir parlai point même à Lasihénie, ne voulant pas violer les dr'oits de l'hospitalilé.

Cependant Eucharis était décerne dans sa conduite, la louchante modestie respirait sur son visage, dans ses regards; on citait sa piélé, sa religion. Avant son mariage, elle avait élé une des deux canêphoies. A'oici ce que c'est: auprès du temple de Minerve Poliade ' est une maison habilée par deux vierges, que les Athéniens appellent ronéphorcs, c'est-à-dire pr)rteuses de corbeilles. Ces vierges sont consacrées peridani qrrelque temps air service de la déesse; el le jour de sa fête elles vont la nuit au temple, reçoivent de la prêliesse de Minerve des corbeilles qu'elles emportent .sur leur tête, sarrs savoir', pas même la prêtresse, ce qui y eslconlenu.il y a dans la ville, près de la Vénus aux jardins, une enceinte d'où l'on descend dans une caverne; c'est là que ces deux vierges déposent leui's corbeilles, en reprennent d'autres, qu'elles reportent au temple avec le même niystèi'e. .Vpr-és celle cérémonie on les congédie, el deux auti'es leur succèdent.

Un jour quej'assi.staisavecuir ami aux fêtes d'Eleusis (17), j'aperçus Eucharis sur un barre avec un grand nombre de dévoles. «Vous voyez ces bonnes femmes, me dit mon ami; elles vont rester' ici par dévotion douze heures de suile, sans prendr-e de nour'riture. — Quel est le livre qu'elles lisent si allenlivement? — C'est un livre écrit en langue égyplieime, avec des hiéroglyphes. — Comment! elles entendent cet idiome éuigmalique! je ne les ci'oyais

' La Poliade, ou pro:e ti'ice de la ville.

VOYAGES D'AMENOR.

pas si savanles. — ^on ; elles n'y comprennent rien; les prMrcs seuls en ont la clef; mais ils croie.iî rendre leur relicion plus auçusie , plus res|iectable, en prescrivant des prières dans un lanfiage iuintelliaible. Regardez avec quel soin ces bonnes femmes conservent leur livre : il est enfermé dans une peau leiiiic en roufje. •

Cependani la dévotion d'Kuchaiis ne put m'en imposer. Je savais que les fennnes allieni sou\ent les niyslères de l'amour et ceux de la reliijion. Un jour je ireniblai pour elle, et je crus qu'elle louchait à la cal:slroplie de son intrigue. Je devais souper chez Polyphron. A llieuredu repas nons nous rendinies chez lui. Nous allâmes à la chambre de sa femme; la porte ^!ait fermée. Ln esclave lui dit que l'hilon venait d"y entrer. Je irémis à ces mots, et crus \oir la )x>ile énoncée et brisée; mais, avec un stoïcisme di;;ne de Zenon. Polyphron me dit : • >"e dérangeons pas le cousin, et allons attendre dans la salle à manger. -Je restai pétrifié, et n'osai plus prononcer le nom de ce dangereux cousin ; mais , à mon grand élounemeiit , ce paisible mari me demanda si je le connaissais particulièrement. «Très peu; je ne le rencontre nulle part. — C'est qu'il vit retiré, et ne fréquente guère que ma mai- .son: c'est un excellent .sujet, brave comme Thémislocle; il a déji lait six campagnes sur terre on sur mer : il a été blessé au fameux combat où Chabrias, notre général, quoique abandonne des alliés, ne put être en once 18 . Ce jeune homme commandera nn jour les armées de la république; quoique .son parent, il m'est permis d'en faire l'éloge. Il n'a ni les moeurs, ni les ridicules, ni l'afféterie des jeunes gens d'aujourd'hui, qui sont babdlards et pleins de vanité. On les voit affecter d'à' oir un nombreux domeslique; ils se font suivre par des esclaves, qui jwrtent un siège pliant pour les faire asseoir à la promenade ou dans les places; ils ont, comme les femmes publiques, des habits brodés ; ils couipo.sent leur leinl connue elles, se frisent, se parfument, mettent des mouches, po:tenl des miroirs dans leurs poches, et ont une toilette. Philon n'a aucun de ces travers. • Il entra dans ce moment avec Eucharis, et l'on servit. Polyphron fut très aimable, très galant auprès de sa femme , et accabla son cousin de soins et d'altciuions. Chacun paraissait fort content. Moi .seul restais stupéfait, d'autant plus que la répulalion, la probité, les principes de Polyphron élaieul sans nuages; aussi sa circonspection on son adhésion tacite aux amours de sa fennne me paraissait nu problème in.soluble. Ilenicnsement le cousin .sortit d'abord après le repas, et l'époux , qu'on vint demander, me laissa seul avec Enrharis. Je saisis l'occasion pour lâcher d'éclaircir celle énigme.

Je commençai l'enlrelien par l'éloge de Polyphron; je vaiuai sa ilouceur, ses Uimieres, sim intégrilé, son attachenicnl pour elle. F.ncharis renchérit sur mes louanges, et m'a.s.sura (pi'elle l'aimail beaiic oup , qu'il était sou meilleur ami. qu'elle devail à la bonté de .son caractère, à sa couiplai.sance, le l)onhenr de sa vie. .De plus, je ne le crois pas susceptible de jalousie. — Non ; il a l'âme trop noble, trop élevée pour être entaché d'un défaut si bas. —J'oserai vous avouer que, l'assimilaul à bien d'aulres. j'ai tremblé pour vous, avant le souper, lorsqu'il a trouvé la polie de volreihambre fermée, cl qu'on lui a dit que vous étiez en tète à télé avec Philon. Je .suis bien éloigné de former des .soupçons dé a\ (u-ables à voire gloire ; mais tout autre mari aurail pu s'effaroucher. Pardon si je m'explique avec celle lihciié. . Kticharis, loin de rougir, me sonriaii Irniifinillcmeni. .Vous paraissez surpris du

sang-froid de mon époux ; vous le serez davantage lorsque vous saurez que j'en use avec son cousin comme avec lui, qu'il a les mêmes droits, les mêmes privilèges. — J'en conviens, mon élonnemenl redouble: mais votre confiance m'honore, et je vous promets la plus irande discré io i. — Je vous remercie; vous pouvez parler, tout le public est dans ma confidence, et Polyphron lui-nièine. Cet aveu vous .surprend sans doute. ^ — ,\nlant que l'indulgence de votre mari. Est-ce que les femmes d'Athènes ont le privilège d'en avoir deux? — Oui, moi; mais peut-être suis-je la seule. — Je i ous en félicite et vous approuve d'en profiter. — Vous ne connaissez pas sans doute une loi de Selon qui me permet ce double mariage? — Non, vraiment ; mais je la trouve admirable , pour les fennnes s'enlend. Daignez me faire connaiire une loi qui vous favorise i l'exclusion de toute autre. Auriez-vous rendu à l'èlat quelque .service signalé? Je n'ai pas eu ce bonheur : je vais tâcher de vous éclaircir ce problème. Lorsque j'épousai Polyphron , je ne pouvais le connaître que par l'estime générale qu'il avait acquise dans le monde; j'ignorais ses qualités physiques et morales. ^ — Avez-vousà vous plaindre de son caractère, d'un peu de dureté, de sa parcimonie? — Bien loin de là, il est d'une douceur et d'une atlenlion charmâmes; el sa générosité n'a de bornes que celles de sa foriune et de la raiîOn : mais un homme d'un moral excellent peut être un époux très médiocre. Un an d'épreuve el d'indulgence de ma part n'a fait qu'aggraver .ses torts. — Je commence à vous entendre : Polyphron, malgré l'éclat de vos charmes, ne leur paie qu'un léger tribut? ■ — Il serait .su fisani pour une femme honnête; mais le moindre tribut est hors de sa pui.ssance. — M'y voilà ! Il n'est qu'un mari idéal; il est frappé de nullité!— Polyphron, très convaincu de sou inaptitude, me proposa de me soumettre à la loi de Solon qui permet à une femme, quand e le e.st héritière, et je le suis, de recevoir dans son lit le plus proche parent de son mari 19). D'abord je re.usai ; mais il me pressa. — Et vous cédâtes ? — Il me nomma .son cousin ; je savais qu'il avait du mérite et des mœurs, et j'acceptai. Depuis, nous vivons tous les trois dans les liens de la pins douce intimité. • Je lui en fis mon compliment; mais je ne lui cachai pas que je trouvais cet accord singulier.

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