MOIN RÊVE
Fils légers du sommeil , cent songes étonnans Par la voix de Ihistoi: e ont traversé les temps: Ln roi d'Fgypte a vu dans un songe admirable. Très bien iiilerprété , des vaches, des épis; Celui de Rabylone, aux hébreux formidable. Aperçut cn dortnant , sous ses riches lambris,
l'ne statue unique, inexplicable; Ses pieds étaient d'argile , et sa tête d'or fin , Tout le leslc du corps et d'argent et d'arain. Roulant du haut d'un mont , une fatale pierre Renversa cette idole, et la mit en poussière.
Mais le songeque Salomon , Ce roi chéri du ciel , a fait dans sa jeunesse, Est encor plus fameux : dans une vision. Il vit Dieu qui daigna lui donner la sagesse. Que de gens parmi nous l'ont rêvé comme lui! Après ces songes-li , c'est audace ou folie De vous parler du mien, moi qui cache ma vie,
COiNTES.
El ne suis roi , ni saint : n'importe le voici : L'iiiver régnait, les vents désobicnl nos bocages, Phébus avait conché dans son dernier logis, Et revenait entouré de nuages Vers l'équaleur où son tronc est assis; Les ombres de la nuit enveloppaient la terre; Placé devant mon feu, je Usais, solitaire. Les contes merveilleux qu'un traducteur savant Nous a portés de l'Arabie.
Je parcourais avec éto. nenient Les faits n-.iraculeux de maint et maint génie. J'en demande pardon J fe'j monsieur Galland, Je m'endormis en lisant son ouvrage.
Dans mon sommeil j'eus l'apparition D'un être dit génie : il vint selon l'usage , Au milieu de la nuit, j'ignore la raison. SI vous voulez savoir comme est fait un génie : C'est im composé d'air, et d'un rayon du jour; C'est un esprit ailé , plein de force et de vie. Qui dans moins d'un .soleil, du monde fait le tour.
A son aspect je devins un peu blême ; Le fier César , je crois , aurait pûli de même ;
Mais son parler, sa voix me rassura.
• Mon pauvre ami, dit-il , je te plains , te voilà Chargé de jours , courbé sous la vieillesse , Ti'alnant vers le tombeau ton corps appesanti;
Réponds, veux-tu reprendre la jeunesse, Recommencer tes jours , et ^ ivre rajeuni , Comme un lys qu'en naissant l'aurore a rafraîchi? —Moi ! comment ! à quel prix ? dans un monde frivole. Quel sera mon état, ma fortune, mon rôle! —Celui que tu voudras , ton sort et dans tes mains ; Essayons ; voudrais -lu , successeur d'Hippocrale, Étudier son art, et guérir les humains? Le métier est fort doux , sans aller à Surate, Sans quitter ton manoir, la femme jeune cncor. Le Pactole à les pieds roulera des Hots d'or. — Mais pour cueillir cet or, et même pour s'instruire H faut faire passer la barque îi trop de gens; D'ailleurs l'état est triste, et j'aime bien à rire. —Choisis-tu le barreau? veux-tu dans tes beaux ans
Aller dans l'antre où mugit la chicane, Coiffé d'un bonnet noir, déployer les lalens,
Faire briller ton bel organe, Et par des tours adroits défendre les riieus? — Non je n'ai pas, j'en fais l'aveu sincère. L'an d'embrouiller; d'allonger une affaire. De plaquer sur des riens des discours bien diffus. — Le sort d'un avoué le plaira beaucoup plus :
Sa plume enfante l'or, et sans doute avec joie
— N'en croyez rien , j'aime mieux mille fois Être simple moineau, que d'être oiseau de proie.
— N'en parlons plus, fai.sons un autre choix. Voudrais-tu sur les pas de Virgile et d'Horace, Cultiver les lauriers du l'inde et du Parnasse, Et bercé mollement dans les bras des neuf sœurs, Monter au capito'e eni\ré de faveurs?
— Non ; je connais trop bien le soit de tout poëte: Entouré d'ennemis jaloux de ses travaux , Et lui-même souvent , .sous sa mine discrète. Envieux des lauriers que cueillent ses rivaux , Aigri , désespéré de la moindre censure . Combinant sans relâche et des mots et des son.s, 11 chante le matin les plaisirs, la nature,
Et le foir il maudit sa vie et ses chansons.
Ah ! c'est sans contredit sur les doctes collines.
Que la ro.-ie est armée tt couverte d'épines ! — Sans approuver, ni blâmer tes raisons, Saihonsenlin si l'éclat de la gloire
Peut éblouir les yeux ; si dans les champs de Mar» Tu veux aller, épris de la vicloire.
Signaler la valeur , et biaver les hasards ?
— L'éclat de ce métier me séduirait peut-être.
S'il ne fallait braver , sous les ordres d'un maître,
Tantôt le noir Borée et ses âpres frimas,
Tantôt du sirius la flamme déiorante.
Avoir pour lit la neige, et l'horizon pour tente,
Souffrir la faim , la soif, en courant au trépas :
Convenez qu'on ne peut, sans un grain de folie,
Désirera ce prix de rentrer dans la vie.
— Je vais te proposer, pour tlatler des désirs,
Des places, des cordons, une haute opulence;
Tu seras monseigneur, voire même excellence;
En foule sur les pas accourront les plaisirs;
— Les plaisirs? me dis-iu; tout au plus leur image Dans ces palais dorés, sous leurs toits fastueux , On voit siéger l'ennui tout près de l'esclavage, El l'essaim des soucis sur l'edredon moelleux. —Ton humeur me parait tant soit peu difficile. Cherchons un autre état d'un abord plus facde. Qui flattant ton penchant, soit plus près du bonheur. Il est un port heureux, celui du mariage Où l'on trouve à la lois du repos sans langoicur, Un amour pur et doux, un paisible ménage,
Et des en fans gais, et pleins de candeur. —J'aperçois dans ce port à l'aspect enchanteur, Des écueils Ires nombreux, et maint et maint naufrage. J'y voii de courts plaisirs mêlés d'un long ennui;
J'y vois surtout une éternelle chaîne.
Platon , ce grand rêveur, publiait dans Athène Qu'ici bas tout est bien, el l'ope d'après lui L'a redit en beaux vers ; quand ils parlaient ainsi Sans doute ils dînaient bien, et digéraient sans peine. — Ainsi tu ne veux pas rajeunir? — Non vraiment; Alors qu'on a porté le fardeau de la vie. Pendant soixante hivers, qu'on a vu si souvent Le tonnerre, la grêle, et le vent , et la pluie. Et le même soleil se levant, se couchant. L'homme toujours bizarre, et plus sol que méchant; Il faut songer â son dernier voyage , Faire mander le sonneur du village Avertir le curé d'apprêltr .son surplis. • Je finissais ces mots pleins de philosophie. Quand tout à coup un chat coniinensal du logis, Qui dans ma chambre était, chassant une souris. Fit du bruit, m'éveilla; le songe et le génie. Soudain tout disparut. 0 vous ici présens, Qui 1 iez de mes vers, les traitez de mensonge.
Pour vous, pour moi, demain, dans moins de temps. Ce qui .se passe ici ne sera plus qu'un songe.