LE CADI ET LE SULTAN
Ah ! si j'avais prévu que la froide vieillesse, Triste et dernier tléau qui frappe cliaque liumain, M'eût sitôt de la tombe abrégé le clieir.in , Loin de suivre la pente où la folle jeunesse Entraînait mes désirs, de perdre mes beaux jours Près d'Iris, de Chloé, dans de fades amoius, J'aurais d'un temps si cher fait un plus noble usage; J'aurais écrit, rêvé quelque sublime ouvrage Qui du Louvre à Pékin aurait porté mon nom. Alors à son clier fils , le père, dans la rue. Eût dit en lui montrant ma télé jà chenue ; « Tu vois ce bon vieillard, courbé sur son bâton : C'est un Tasse , un Virgile, un autre Cicéron; Il a fait, il a fait je ne sais quel poème Admiré, très connu, loué des journaux même.» Mais regret inutile, et trop funeste aveu! Il ne me reste plus que l'heureux privilège Qu'on accorde aux vieillards , de faire au coin du feu Quelque conte plaisant, qu'il apprit au collège, Qui répété cent fois est toujours plus nouveau. Je vais donc de ce droit user loul ù mon aise, Et vous conter ici.... Mais si , par parenthèse. Vous craignez que l'ennui ne vous monte au cerveau , Sortez , et, sans façon, prenez votre chapeau.
Vous connaissez, messieurs, car vous savez l'histoire, La ville de Cordnue, où les Maures jadis, Enfans de Mahomet, régnèrent avec gloire. Où, coiffés en turbans, lesimans, les dervis Promettaient dans le ciel, au nom de leur prophète, Aux dévots, aux guerriers, à l'humble anachorète. Des jardins, des bosquets tout peuplés de houris. Je me plairais a.s.sez dans un tel paradis. Cordoue est le séjour de Pomone et de Flore; Uu soleil fortuné sans cesse y fait éclore L'olive de Pallas, le myrte de Cypris, L'oranger, le mûrier, teint du sang d'une amante. Et le vert grenadier à la fleur éclatante. Hélas! si j'étais né dans cet heureux séjour, Jeune , j'aurais donné tout mon temps à l'amour , Et quand la main du temps, hélas ! que rien n'arrête, Des neiges de l'hiver aurait blanchi ma léle , On m'aurait vu souvent, assis .sur le gazon. Dormir, ou fredonner quelque antique chanson. Mais avançons, lais.sons tous ces propres frivoles; Le sage est ménager du temps et des paroles.
Entouré des beaux-arts, du luxe et des plaisirs. Le prince Hakam régnait dans ce lieu de délice ; Mais ce roi modéré, sage dans ses désirs, Sur le trône avec lui fit asseoir la justice, D'un peuple, compagnon de ses brillans exploits, Assurait le bonheur sous l'égide des lois. Mais les rois sont trompés ; l'adroite flatterie Environne leurs pas de pièges déliés; Du rusé courtisan la voix les déifie : Vivans, ce sont des dieux; morts, ils .sont oubliés. Mais ce point de morale est a.ssez inutile; Cent docteurs là-dessus ont parlé mieux que moi. Or le calife Hakam avait loin de la ville Un superbe jardin , vrai paradis d'un roi.
De Flore , des Amour.'! vojuptueux asile ;
C'est là que bien souvent s'échappant de sa cour,
Ce prince , fatigué du poids du diadème ,
Venait se reposer et jouir de lui-même ,
Et quelquefois aussi des faveurs de l'amour.
Mais , pour troubler de l'eau la surface paisible,
11 ne faut bien souvent qu'un soufle du zéphyr.
Tel est le ca'ur humain ; inquiet, susceptible,
D'un désir satisfait nait un autre désir.
Au bord de ce jardin , si beau , si magnifique.
Une pauvre chaumière, un débris de maison
Du calife bornait la vue et l'horizon :
C'était d'une Baucis la demeure rustique.
C'e.st là que, sans regrets sur la fuite du temps ,
Elle a vu s'écouler six fois douze printemps.
.Sur sa belle terrasse, un soir, le prince maure.
Environné, suivi d'un cortège nombreux,
Respirait le parfum qu'au loin exhale Flore,
Quand Vespcr la ranime et tempère ses feux.
Ce prince, en jouissant et promenant sa vue
Sur les tableaux divers qu'effrait son avenue,
Aperçoit ce réduit qui fatiguait ses yeux :
«Quel dommage, dit-il, de voir celte chaumière
Borner mon horizon, déparer mon jardin!
^11 faut la renverser, la réduire en poussière,
S'écria des flatteurs le dangereux essaim ;
On sera trop heureux si vous daignez la prendre.
— Je prétends l'acheter si l'on veut me la vendre. •
L'intendant aussitôt est chargé de l'achat.
Et promet dans deux jours d'aballre ce repaire.
Il court vers celle femme et propose l'affaire;
H veut la terminer sans délai , sans débat.
La femme lui repond ; « Cette maison m'est chère;
Mon aieul l'habilait, je la liens de mon père:
Ici j'ai vu le jour, ici je veux mourir.»
L'intendant du refus ne pouvait revenir.
Refuser le calife! Ah! quel excès d'audace!
Mais en vain il la presse, en vain il la menace.
Aminé sans effroi lui répondait toujours :
".Te naquis sous ce toit, j'y veux finir mes jours.»
L'inlend.mt, indigné d'une telle insolence,
K'iiisista plus, sortit, méditant la vengeance.
La vengeance est un mets chéri des courtisans.
Parfois la vieille Aminé allait chez ses enfans,
Non loin, dans un hameau, passer quelques journées;
Leurs caresses, leurs soins, de l'hiver de ses ans
Embellissaient encor les heures fortunées.
L'intendant épia son départ , et soudain
Un peuple d'ouvriers renversa sa chaumière:
Elle n'est plus. Ainsi, par un même destin,
Troie et Persépolis gisaient sur la poussière.
Ainsi, vaincus du temps, ma reiraile si chère,
Mon colombier , ma cave un jour ne seront plus.
Bientôt sur les débris de ces murs abattus
On élève à la h.^le un galant édifice.
Aux plaisirs, à l'amour également propice;
A l'envi cinq cenls mains travaillent jours et nuits:
Tout prince vcul jouir dès l'instant qu'il désire.
Mais n"us avons laissé notre antique Baucis
Coulant ses jours heureux au milieu de ses fils.
C'est là qu'elle jouit, c'est là qu'elle respire;
C'est là que , s'oubliant , elle a vu quatre fois
La lune autour de nous décrire quatre mois.
Enfin elle revient, et lentement se presse
CO.NTES.
Vers l"asile où repose, où survit sa vieillesse,
Où vécut son époux, où ses enibrassemens
Sur son sein raaiernel ont pressé ses enfans.
Ses yeux cherchent long-temps son toit cber et rustique:
Elle le cberctie eu vain; un palais magnifique,
A sa place élevé, de son poids orgueilleux
Surchargeait le terrain qu'occupaient ses aieux.
Elle le voit, pâlit , et le cœur plein d'alarmes.
S'assied sur un rocher , le baigTie de ses larmes.
S'écrie en sanglottant ; « Ciel! où vivre, où mourir ! »
Dans son profond chagrin un heureux souvenir
Rappelle à son esprit le cadi de Cordoue:
« C'est un homme de bien; l'honnête homme le loue;
Le pervers, l'envieux n'ose en dire du mal. »
Soudain elle se lève et marche vers la ville,
Se rend chez le cadi , lui dit l'arrêt fatal
Prononcé par le prince : t Ah ! je n'ai plus d'asile,
J'irai comme les loups vivre, hélas! dans les bois. >
A ces mots, le cadi , vieillard doux , respectable ,
Très fidèle à son prince, encore plus aux lois,
Lui dit ;« Rassurez-vous, Hakam n'est point coupable;
Il connaît la justice et le devoir des rois.
Je m'en vais lui parler, vous servir d'interprète ;
Le calife est trompé; mais je connais son cœur,
Il saura , croyez-moi, réparer son erreur.
Allez, soyez toujours fidèle au saint prophète.»
Plus tranquille, et comptant sur la foi du cadi.
Surtout sur Mahomet , de Dieu le favori ,
La bonne Aminé alla lui faire sa prière.
Le cadi , resté seul, sagement délibère
Comment, par quel moyen il pourra dans ce jour
Éclairer ce monarque et parler sans déplaire.
La vérité n'est pas une nymphe de cour.
Enfin, après l'effort d'un long travail de tête,
Voici quel fut son plan : sur un âne monté.
Muni d'un large sac, et doucement porté.
Il marche au pavillon : c'était un jour de fête.
Le calife y donnait un .superbe festin;
Et , malgré Mahomet , sensible à cette injure ,
Enivrait ses .sujels de liqueurs et de vin.
Alors qu'on aperçut Osmin sur sa monture,
Devers le pavillon s'avanrant gravement.
Les courtisans joyeux , riant de son allure,
Exhalaient en bons mots leur aimable enjoùment.
Csmin, sans s'étonner, de son âne descend,
Et trois fois se prosterne aux pieds de sa hautesse.
« Cadi , par quel bon vent ? Que veut votre sagesse ?
Pourquoi cet animal?— Je viens à vos genoux
Implorer humblement une grâce de vous.
— Volontiers, si je puis, si, sans me compromettre...
—Non , voici ce que c'est : veuillez bien me permettre
De remplir ce grand sac de celte (eiTe-lâ.
—Par Mahomet , prends-en autant qu'il te plaira. »
Osmin soudain se courbe, entreprend son ouvrage.
Et d'une bêche active attaque le terrain ,
Bravant des courtisans le joyeux persiflage.
Quand le sac fut empli ;«Calife, dit Osmin,
J'ose encore à vos pieds demander une grâce.
Ma force s'affaiblit ; je penche à mon déclin;
J'ose vous supplier, pardonnez mon audace.
De vouloir bien charger sur ce pauvre animal
Ce fardeau par malheur à ma force inégal.
—Qui, moi? par Mab(miet, la demande est comique;
Mais soit, je le veux bien, de force je me pique.
Par Allah , qu'il est lourd ! Déjà je suis en eau :
Je ne pourrai jamais... Au diable le fardeau !
— Ah!qu'entends-je, seigneur! je frémis pour votre âme:
Vous ne pouvez lever une pellée ou deux
D'un terrain usurpé sur une pauvre femme;
Et quand vous paraîtrez devant le roi des deux,
Comment porterez-vous la charge tout entière
D'une terre ravie à sa juste héritière?
—Quelle témérité ! quels mots audacieux !
Remettez, vieux cadi, votre tête en déroute;
La maison est payée , et j'ai fait mon devoir.
— Prince, de me punir vous avez le pouvoir ;
Mais j'en jure, seigneur, par Allah qui m'écoute,
A cette pauvre fenune on a , malgré ses cris,
Malgré son désespoir , enlevé sa chaumière.
Et l'on n'a rien payé. » Le calife surpris
Voulut, sans nuls délais, éclaircir ce mystère.
L'intendant est mandé, qui, pressé par son roi,
Fit le pénible aveu qu'il a blessé la loi
Et détruit la mai.son dans l'espoir de lui plaire.
• Pour me plaire, je veux justice et bonne foi.
Sortez, et désormais évitez ma présence;
Je prétends réparer, cadi, mon imprudence:
Je donne à cette femme, ou plutôt je lui rends
Son terrain usurpé, les meubles, l'édifice.
Allez , et dites-lui que si des Mu.sulmans
Allah m'a nommé roi, c'est pour rendre justice. •
A ces mots le cadi fléchit les deux genoux ,
Arrangea sa moustache et monta sur sa bêle.
Ici finit mon conte , et vous pouvez chez vous, Messieurs, vous retirer. Du mot : je vous arrête; Avant de nous quitter, raisonnons entre nous: 11 n'est aucun ici qui n'ait très bonne tête; On voit beaucoup de rois en chapeaux , en turbans , S'égarer, se tromper, faire mainte sottise; Mais combien en voit-on, parlons avec franchise, Réparer leurs erreurs? Cinq ou six en mille ans.