‹ Œuvres complètesChapitre 215 sur 416 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Car, encore une fois, je ne sais rien de pis que de traduire un poëme mot pour mot. (11 s'agit d'une traduction en vers.)

Cette préface est tout entière dans les Mélanges de Foliaire.

ARGUMENT

Portrait d'Hcrminie; son amour pour Tancrèdc, guerrier de l'armée de Bouillon qui assiégeait .Solynie. Combat au pied des murs , où Taocrède est blessé par Argaut , l'un des ennemis des chrétiens :i celle nouvelle, Hermiiiieveut s'échapper de la ville pour aller secourir sou amant. Elle mande son écuycr Adir ; elle lui fait le récit de ses malheurs et de «on amour. Ils parlent ensemble au commencement de la nuil , arrivent auprès du camp des croisés ; elle envoie aussil('it son écuycr A Tancrèdc pour le prévenir de son arrivée; et pendant qu'elle attend le retour d'Adir, elle est poursuivie , et s'enfuit i travers les champs.

CHANT PREMIER

Combien de fois, maudis.santle délire, Et le démon qui m'inspirait des vers , Dans mon dépit ai-je lirisé ma lyre , Et fait serment d'aljjurer ce travers I Mais le ruisseau .'■uivra toujours sa pente; Le loup toujours poursuivra la brebis.

L'homme de cour la faveur inconstante, Et la beauté, toujours compatissante, A son époux donnera des amis.

Et voilà l'homme, et tel je suis moi-même. Au gré des vents promené sur les flots; Et cependant, philosophe à système, Je rfve, pense, et j'excelle en propos.

Le dieu du jour est descendu dans l'onde; Déji tout dort, du repos ennemi , L'homme seul veille , et le vice avec lui. Que dois-je faire? Irai-je chez Elmonde D'un grand souper respirer tout l'ennui, Étudier le jargou du beau monde; Ou méditer, penché sur mon tableau.

Lorgnette en main, l'art profond du loto? Non , travaillons , el tourmentons ma verve; Et que le vers, enfanté par Minerve, Comme l'éclair, sorte de mon cerveau.

Vierges du Pinde, enflammez mon audace; Que si je n'ai des beaux-esprits du temps La voix sonore, et l'oreille et la grâce; Si je ne puis, dans des cercles brillans, Produire aussi ma muse rayonnante,

M'enorgueillir dans la chaise cMoqueule , Où sont en pompe assis les grands talens, Je puis du moins imiter la sagesse De ces rimeurs sourds à tous les revers, Qui , contens d'eux et du dieu ou Permesse , Se pâment d'aise aux doux sons de leurs vers.

Et vous , objets de mon culte suprême.

Jeunes beautés , vous images des (leurs , Comme Herminie, abjurez tout système; Il n'eu faut qu'un pour enchaîner les cœurs. 11 faut aimer ; je le sais par moi-méuie : Mais d'Herminie écoutez les malheiu's; Et venez d'elle apprendre connue on aime.

Cette princesse était dans l'âge heureux Où les amours commencent à sourire:

.Moins éclalant , d'un front moins radieux , Le jeune lis brille dans son empire; Ses cheveux d'or, entremêlés de fleurs.

Tombaient en noeuds sur sa laille légère; Sou sein naissant , sous le voile sévère , Ravissant l'œil par ses contours flatteurs. Le leu charmant du printemps la colore ; Ses grands yeux bleus sont remplis de douceur : C'était Psyché, son aimable candeur, Son doux parler, c'était son âme encore. Mais de l'amour le poison dévorant Pâlit déjà l'éclat de sa jeunesse; L'infortunée aimait éperdument , Rien n'apaisait le feu de sa tendresse ; Tanrrède était ce trop heureux amant.

Par lui son cœur, sa vie est animée, Lui seul l'occupe, et la nuit et le jour. En songe même, et son âme enllammée Ne voit que lui , ne respire qu'amour.

Élre puissant, qui donnez le génie.

Les dignités , la gloire , la grandeur , A leur éclat je porte peu d'envie ; Failes pour moi renaître une l^rminie.

Elle sera ma gloire et mon bonheur !

Tancréde alors d'un héros maguanime, D'un saint guerrier partageail les hasards; C'était Bouillon; il assiégeait Solynie, Il ébranlait .ses antiques remparts; Et plein d'espoir dans le Dieu des armées, Sur les débris de leurs tours enflammées. Il veut planter les sacrés étendards.

Dans la cité, cette amante alHigée Était venue, après de longs travaux , Cacher sa vie, et chercher le repos.

Là, d'une tour dans la nue allongée, Dès que l'aurore, à la voix des oiseaux , Ornant son front de roses nuptiales.

Ouvrait le ciel aux heures matinales.

HERMINIE

Ses longs regards, dans le camp ennemi,

Cbercbaient au loin le héros qui l'enchaine,

El , par son coeur son œil souvent liahi.

Dans tout guerrier , près du camp , dans la plaine,

Croyait le voir, et ne voyait que lui.

Mais quel éclat colorait son visage,

lorsque Tancrède, affrontant les hasards,

Sur un coursier, superbe de coui-age.

D'un pas tranquille approchait des remparts.

Et des païens qui frémissaient de rage ,

Bravait le nombre, insultait le< regards!

Elle admirait sa taille, son audace.

L'art de conduire un animal fougueux ;

Son front riant de fraîcheur et de grâce ,

Le feu guerrier qui brillait dans ses yeux ;

Et quand la nuit ramenait sur la terre

L'oubli des soin» , les songes bienfaisans ,

Elle rentrait sous son toit solitaire :

Là, sa pensée et sou cœur s'égaraut,

Devant ses yeux elle voyait encore

L'air noble et fier du guerrier qu'elle adorai

Elle écoutait, elle entendait sa voix.

Son nom sans cesse échappait de sa bouche :

Enfin ses traits, sa fierté, ses exploits.

Tout repoussait le sommeil de sa couche.

Mais un combat s'apprête en ces momens

Au pied des murs ; à cet effroi tout cède :

Mille croisés, commandés par Tancrède,

Ont attaqué deux mille musulmans.

L'impie Argant , cet Argant si terrible ,

Qui méprisait et les lois et les dieux ,

Est à leur tète ; et ce tigre inflexible ,

Ivre de sang , s'avance furieux.

Les deux partis, trop égaux en courage,

Unis , serrés , le cimeterre en main ,

Jettent des cris, commencent le carnage :

Vous les voyez, sous leur charge d'airain,

Presser, céder, revenir avec rage.

S'entremêler, parer, frapper soudain :

Le fer sanglant, la mort va tout détruire.

Sur un chrétien le musulman expire;

Le vainqueur tombe aux pieds d'un Sarrasin.

Sur les remparts, on crie, on court aux armes :

Guerriers, vieillards, les femmes, lesenfans.

Ont accouru. Leurs clameurs, leurs alarmes.

Les sons guerriers, les cris des rombattans,

El des blessés le désespoir, les larmes ,

Glacent d'effroi chrétiens et musulmans.

Vous avez vu parfois les noirs autans

Se déchaîner, appeler les orages ?

L'affreuse nuit déjà couvre les champs.

Entendez-vous ces sourds mugissemens ?

La foudre gronde, et brisant les nuages.

Frappe, détruit nos antiques ombrages.

Les eaux du ciel s'éihappent en torrens;

Le fleuve s'enfle et franchit ses rivat;es :

Un dieu vengeur mêle les élémens.

Dans ce fracas la l)ergère éplorée.

L'époux chargé du fils qu'elle nourrit ,

Courent au temple, et la foule égarée

Y vient, s'entasse; et l'airain à grand bruit,

Repousse l'air, la tempête et la nuit '.

'J« DM conforme ici i nos anciens préjugés : on sait au-

Sur une four la tremblante Herminie, Pâle d'effroi, s'agitant, regardant.

Priait le ciel de sauver sa patrie.

Ses lois, son culte et surtout son amant. Mais au milieu de sa troupe intrépide , Tancrède voit l'impétueux Argant , Qui de vengeance et de carnage avide.

Renverse tout , répand des flots de sang; 11 voie à lui pareil au trait rapide : Argant le voit et rend grâce aux destins, Se précipite et l'attaque et le blesse; Tancrède tombe, et les fiers Sarrasins Remplissent l'air de leurs cris d'allégresse.

Ah! concevez, dans ces momens d'horreur,

Les vœux ardens , le trouble, la pâleur,

Le désespoir de la faible Herminie!

Elle touchait aux bornes de la vie :

Mais s'efforçant, et dérobantses pleurs,

Elle demande , et n'ose davantage ,

Si les guerriers ont cessé le carnage

Et si Tancrède ou les siens sont vainqueurs?

. Oui , lui dit-on , la gloire nous couronne,

Le brave Argant ramène nos soldats .

Et les chrétiens, que leur malheur étonne,

Ont emporté Tancrède dans leurs bras.

A ce récit, ses yeux baignés de larmes,

Cherchent le ciel , auteur de ses alarmes.

Rien cependant n'apaise ses terreurs.

Sujets, amis, tout témoin l'importune :

Seule elle veut abreuver ses douleurs.

L'espoir enfin, ce dieu de l'infortune, La consola , descendit dans son cœur.

Après l'horreur d'une nuit orageuse.

Le doux lever de l'aube paresseuse Rassure ainsi le pâle voyageur.

Dans son enfance elle apprit de sa mère L'art d'employer ces présens du soleil, Ces végétaux, dont le suc .salutaire Sait de la mort prévenir le sommeil Et léparer les crimes de la gueire.

C'était ainsi que chez les musulmans On in.struisait les filles dessoudans.

Dans nos climats, c'est une autre coutume: La jeune altesse, au superbe maintien.

Sur des coussins qu'enfle la molle plume, La nuit sommeille et le jour ne fait rien. BriMant d'espoir, aussitôt Herminie Veut s'échapper, voler vers l'ennemi, A son amant aller rendre la vie , Ou l'embrasser et mourir avec lui.

Elle le veut ; mais la pudeur refuse, Timide enfant qui , sans haïr l'amour.

N'aime à le voir que sous un demi-jour. L'amour vainquit ; il a plus d'une excuse.

Elle attendit, pour fixer son départ.

Que la nuit sombre cilt déployé ses ailes; Et pour tromper gardes et sentinelles Qui défendaient rapproche du rempart, Elle revêt son corps d'une cuirasse :

Son front timide, où respirait la grâce,

jourd'hui que rébranicmcnl que les cloches impriment â l'air, attire souveul le toonerrc au lieu de le repousser.

CHANT PREMIER

Au lieu de fleurs , porte un casqiie d'airain , Et d'une lance elle ose armer sa main. Amour sourit en voyant la suerriére :

Il se souvint qu'au printemps de ses jours Achille prit l'habit d'une bergère Et de Véuus emprunta les atours.

Pour l'escorter dans ce hardi voyage,

Elle choisit un ami doux et sage,

Le vieux Adir; c'était sou écuyer.

A ses devoirs, à l'amitié fidèle,

Nul ne la sert avec autant de zèle.

Il la vit naître , et ce brave guerrier

Dans son berceau l'embrassa le premier.

« Mon cher Adir , écoute ma prière ,

Sers mes projets ; et si je te suis chère,

Cours à l'instant me choisir un coursier;

Mon amitié sur toi seul se repose. »

Elle se tait, le flatte d'un souris.

Et sur son teint l'incarnat de la rose

Vint se mêler aux doux éclat des lis.

Adir surpris la regarde et s'écrie :

■ Y songez-vous? Quelle fatale erreur... »

Elle aussitôt : « Pardonne à ton amie

Le long secret qui t'a voilé son cœur.

Il te souvient de cette nuit d'horreur,

Quand les croisés , ces fougueux fanatiques ,

Ivres de sang, sur des morts entassés.

Dans ma patrie entraient à flots pressés.

Qu'autour de moi s'écroulaient mes portiques ,

Je perdais lout , trésors , gloire , grandeurs :

Eh bien ! écoute, apprends tous mes malheurs.

Dans mon palais, éperdue, égarée ,

De feu, de ,sang , de débris entourée.

J'allais, j'errais, je défiais le sort,

Le fer, la flannne, et j'attendais la mort.

Dans ce moment, un guerrier se présente,

Vaillant, superbe et la foudre à la maiu;

Tout devant lui frémit et s'épouvante.

Je reste seule, immobile, et soudain

A ses genoux je tombe prosternée :

« Grâce, pitié, criai-je abandonnée,

Digne héros, intrépide vainqueur,

Grâce, pitié pour une infortunée,

Prenez sa vie et sauvez-lui l'honneur. •

Tancrède alors, qui ne connaît Tancrède!

Jl'offrant la main avecsérénilé.

Me dit ; «Calmez l'effroi qui vous possède;

Malgré la guerre et sa férocité.

Nous respectons le rang et la beauté. »

Ace discours, à celte voix touchante,

J'osai sur lui lever mes tristes yeux;

Je le regarde ; image trop présente ,

ISon , son aspect n'avait rien d'odieux ;

Un charme heureux , je ne sais quelle grâce

L'embellissait, tempérait son audace:

Je tressaillis; mon regard éperdu

INe voyait plus qu'une vague lumière;

Mon cœur tremblait. Déjà, le croirais-tu?

Déjà l'amour m'occupait tout entière:

Et quel amour! qu'il m'a coOté de pleurs!

Au camp latin je suivis les vainqueurs;

Près de Bouillon je me vis prisonnière :

Pendant deux mois j'ai vécu dans ses fers.

Il t'en souvient ; séparé de ta reine. Tu l'affligeais, tu pleurais mes revers. Ah ! quelle erreur ! comme j'aimais ma chaîne Et cependant ce héros, mon appui.

Ce doux objet de ma langueur secrète, Par ses devoirs , par l'honneur asservi , Bien rarement visita ma retraite :

Mais j'espérais, et j'étais près de lui.

Ainsi l'on voit , lorsque le vent s'éveille Et vole encore et timide et douteux Le naulonnier se livrer à ses jeux, S'abandonner sur l'onde qui sommeille.

Cn jour, hélas ! ô souvenir flatteur!

Il revenait des champs de la victoire ,

L'égide en main , environné de gloire.

Mais fatigué du poids de la chaleur ;

C'était l'instant où les eaux et l'ombrage

Deviennent chers aux bergers , aux troupeaux ;

La lassitude accablant ce héros ,

Il s'étendit sous un palmier sauvage.

Et le sommeil lui versa ses pavots.

J'arrive alors : quel objet se présente!

C'est lui! Tancrède ! il dort paisiblement :

Sur l'angle usé d'une pierre brillante.

Ce (3er guerrier repose durement :

Autour de lui la terre plus ornée,

De son parfum, d'un air pur l'humectait ;

Sa tête nue et vers le ciel tournée.

De majesté, de giâce étincelait.

Je m'approchai, retenant mon haleine,

Tremblante au bruit par moi-même excité,

A peine osant appuyer sur l'arène

Le bout d'un pied par la crainte agité.

J'avance encore, et je respire à peine :

Je le voyais : ses superbes cheveux ,

Tantôt épars, tantôt unisentr'eux.

Suivaient des vents les haleines légères :

Hélas ! et moi, je les suivais des yeux ;

Que dis-je? Adir, en mes vœux téméraires.

J'osai deux fois en caresser les nœuds.

Un mouvement qu'il fît à l'instant même.

M'intimida; je m'éloigne, je pars;

Mais en fuyant , tout à l'objet que j'aime.

Sur lui cent fois j'attachai mes regards.

Ainsi l'amour, dans sa coupe funeste.

Versait, Adir, un breuvage enchanteur,

Et du plaisir le Irait pur et céleste

Trouvait encor le chemin de mon cœur.

Mais ce guerrier , animé par l'honneur,

Hélas ! bientôt voulut briser mes chaînes :

Je viens, dit-il, je viens finir vos peines,

Et vous pouvez , au gré de vos souhaits,

Quitter ces lieux qu'ont paré vos attraits.

Le laboureur, qu'un horrible tonnerre

A renversé palpitant sur la terre.

Qui se relève, et d'un œil éperdu

Voit ses bœufs morts , voit l'ormeau séculaire

I^oirci , sans vie , à ses pieds étendu ,

Est moins glacé, moins frappé d'épouvante.

Et cependaut je le quitte expirante :

Mais pour jamais mon repos est perdu.

J'ai trop long-temps, au fond de ma pensée,

HERMLME.

Enseveli mes voeux et ma douleur :

Pardonne, Adir; profondément blessée, Étais-je à moi? Mais ma voix , ma pâleur, Et les soupirs de mon ûme oppressée , Tout révélait mes secrets el mon cœur.

N'importe; enfin, soit pitié, soit délire, Je veux le voir, je veux sauver ses jours; Dans ce moment pcul-étre qu'il expire; Ke tardons plus , volons à son secours. •

Le vieux Adir, d'une oreille .sévère

Et d'un œil triste écoulait ce récit.

«Vous m'apprenez un étonnant mystère:

Je plains , dit-il , l'erreur qui vous séduit.

Ah ! que l'amour, que sa funeste flamme.

Ont sur la terre apporté de malheurs I

Combien de fois!... Je respecte vos pleurs;

La vérité pourrait bies.ser votre âme.

Je la supprime; et fidèle écuyer.

Je vais soudain vous armer un coursier. »

Il dit , et part , le détache et l'amène :

D'abord craintive elle y monte avec peine;

Puis, par degrés, s'excitant, se hâtant,

Elle parvient aux portes de la ville.

Suppose un ordre, affecte un air tranquille,

Se fait ouvrir, et piquant, t;alopant.

Bientôt arrive aux barrières du camp.

A cette approche , elle tremble , elle hésite ;

Mais recueillant sa raison interdite;

«Adir, dit-elle, Adir, vole à l'instant

Vers cette enceinte, et va trouver Tancrède;

Tu lui diras que l'active amitié

Pour sa blessure apporte un sur remède :

Tais-lui mon nom, parle de ma pitié;

Dis que je viens pour le soii;ner moi-même ;

Ajoute encor, si tu veux , que je l'aime ;

Mais de mes feux cache-lui la moitié.

C'en est as.sez; cours, si tu veux me plaire;

Dans ce vallon j'attendrai ton retour. •

Adir partit d'une course légère ;

Mais, en courant, il maudissait l'amour.

Combien de fois je l'ai maudit moi-même !

Malgré cela j'y revenais toujours.

Et tel est l'homme, avec ses beaux discours ;

C'est un enfant qui boude ce qu'il aime.

Pendant qu'Adir, d'un cheval vigoureux.

En s'agitant , presse les flancs poudreux ,

Celte beauté tri.stement délaissée.

Compte le temps, fait la roule avec lui ,

Le suit de l'œil , le voit de la pensée ;

U va , s'approche, aborde l'ennemi ;

On l'introduit ; il parle , il voit Tancrède !

Elle sourit, palpite de bonheur :

Mais tout à coup quel nuage succède!

L'impatience est déjà danssnn cœur.

• Grands dieux ! qu'il tarde ! ■ Aussitôt elle avance ,

D'une colline elle atteint la hauteur ;

Et là , d'un œil chargé de sa douleur ,

De l'horizon parcourt le cercle iunnense.

La nuit alors déployait dans les airs Les longs replis de sa robe éloilée :

L'ourse brillait ; la lune dévoilée De ses rayons argentait l'univers :

Les frai.s zéphyrs balancés sur leurs ailes. Agitaient l'air d'un doux frémissement, El le sommeil, des voûtes immortelles.

D'ombres couvert , descendait mollement.

A la clarté dans les cienx répandue , Ce jeune objet promenant ses regards, Du camp laiin mesure l'étendue.

Et voit flotter les sacrés étendards ; Elle gémit , et s'afflige , et soupire.

« Air pur, dit-elle , agréable zéphire, Qui viens des lieux où repose mon cœur , Entoure- moi , souffre que je t'aspire.

Dans tous mes .sens fais couler la Iraicheur! Et vous, enceinte où mon amant respire. Camp fortuné que défend sa valeur.

Ah! quel serait mon bonheur, mon délire, Si dans vos murs je pouvais pour toujours Voir ce héros, l'adorer, le lui dire, Le voir encore au dernier de mes jours ! •

Sans pressentir ses nouvelles alarmes. Telle Herminie aux venli légers et sourds Portait .sa plainte et confiait ses larmes.

ISon loin de là, des soldais avancés, Enveloppés dans l'ombre du silence, Sans feux, sans tente, en pelotons pressés. Les yeux écrans et l'oreille attentive , Écoutaient tout, le murmure des vents, Le brnil lointain d'une onde fugitive Et du ramier le lent gémissement.

L'astre des nuits sur l'aimable Herminie Semblait fixer tous ses traits lumineux , Et par l'airain leur clarté réfléchie La découvrait tout entière à leurs yeux. Odard la voit : impatient de gloire, Jeune, fougueux, Odard s'élance et part En s'écriant : • Guerriers, suivez Odard; C'est l'ennemi ; je vole à la victoire. » Il dit , galope, et l'agile zéphyr.

Portant le bruit de son aile agitée, Trouble Herminie; elle écoute, veut fuir. Écoute encore, et fuit épouvantée.

Le faon qui voit un tigre rugissant Bondir, saisir et dévorer sa mère, Sa mère, hélas! qu'en ce bois lulélaire, Leur doux séjour, il suivait à l'instant, , S'élance ainsi , s'enfuit rapidement :

L'ombre, un oi.seau, son cri, son vol thnide, Tout l'épouvante; il voit à tousmomens, 11 voit toujours le monstre parricide Qui le saisit et déchire ses flancs.

Telle Herminie, éperdue, interdite, Courail , volait, irritant son coursier, Mourante au bruit du rameau qu'elle agite, El s'égarant de sentier en sentier.

Le fier Odard s'attache à sa poursuite; Et s'épuisanten efforts superflus, Il perd sa trace, il s'arrête, il hé.site. Prêle l'oreille, écoute et n'entend plus. Mais le sommeil descend sur ma paupière: Déjà la voix du chantre du matin Vient d'avertir la soigneuse fermière;

CHANT DEUXIÈME

Elle se lève , appelle Mathurin.

La mère Alix , une atlimielte en main , Va sous la cendre éveiller la lumière, tiouffle , resouf (le , et la mèche à la fin , Soleil naissant , éclaire la chaumière.

Divin Morphée! ô puissant bienfaiteur De nos abbés, de l'oisif monseifjncur, De tons les sots que ta vapeur enfiraisse , Toi qui souvent endors sur le Permesse, Au son des vers le facile auditeur, Ferme mes yeux et répand dans mes veines Un calme heureux, une molle langueur ; Mais sur moi seul étends tes douces chaînes Et garde-toi d'attaquer mon lecteur.

ARGUMENT

Herminie arrive dans un vallon charmant , habité par un vieillard, à qui elle conle ses malheurs; ce bon pasieur lui fait à son tour le récit de sa vie ; elle se délermine i rester auprès de lui, à revêtir un habit de berbère, que lui donne Frycnée, la femme du vieillard. Adir arrive ïi la lente de Tanrrède. II s'acquitte de son message; el après une réponse favorable, il revient chercher Hermmie, et ne la retrouve plus.

CHANT DEUXIEME

Oh ! quand serai-je en mon humble ermitage, Près d'un ruisseau facile dans son cours , Maître de moi , caché sous le feuillage, Aux jeux du sort abandonnant mes jours, Foulant aux pieds la fortune volajje, Et la faveur des arbitres des cours '... O champs heureux ! ô retraite du .sage ! Dans voire sein cachez-moi pour toujours! Et vous. Paies; vous, Vertuuine et Pomone, Soyez mes dieux, mes laies prntecleurs!

Plût aux destins que des simples pasteurs. Mon front naissant ei'it porté la couronne I Et quel mortel peut voir, sans tressaillir, Les premiers feux dont l'aurore étincelle , La jeune rose, image du plaisir.

Et d'une vierge .^ la pudeur fidèle ; Le chêne altier, dont le vaste contour Presse la terre, et repousse le jour; Et cet épi fidèle à sa promesse , Qui verdit, monte, et déjà plein d'ardeur. Ose au printemps confier sa jeunesse, Et des .soleils aspirer la chaleur ?

Que si jamais, brisant ma triste chaîne, Je puis avoir un champêtre verger.

Vous me verrez , philosophe berger, Content du sort, jouir de mon domaine.

Du frais de l'ombre , et du jour passager.

Là , quand l'hiver, au printemps qui le chasse , Aura cédé son empire orageux.

D'un arbrisseau , jeune présomptueux, Armé d'un fer j'arrêterai l'audace.

Et quand le soir, s'abreuvant de vapeurs, Épanchera sa féconde rosée , J'irai d'une onde, en filets divisée.

Calmer la soif qui desséchait mes fleurs.

Là , tu viendras , douce mélancolie,

Remplir mon cœur de touchans souvenirs ,

Me retracer les songes de ma vie ,

Mes vains projets , tant de vagues désirs,

Et ma jeunesse, hélas ! évanouie.

Et pour jamais emportant les plaisirs.

Et toi, Zulmé, dont le nom seul m'enchante. Qui m'enflamma de ton premier regard; Toi, dont la grdce et naïve et piquante , Comme ton cœur n'emprunte rien de l'art. Je veux ici , sous un dôme champêtre, Au fond d'un bois t'dever un autel ; Tout alentour s'empresseront de naître L'œillet, la rose et le lis immortel : Dans ce bosquet la jeune tourterelle Fera son nid au lever des beaux jours ; Et tu viendras, aimable Philomèle, Chaque printemps y chanter les amours.

C'est 15 , Zulmé, qu'entouré d'un feuillage. Le pur albâtre offrira ses attraits; On y lira ces mois qu'Amour exprès Fit pour graver au bas de ton image :

€ [)u charme le plus doux Vénus orna ses traits ;

L'amour mit dans son cœur ce qu'il a de plus tendre ;

Et, quant à .son parler, ah I craignez de l'entendre !

Ce fut en l'écoutant que j'aimai pour jamais, » Mais le temps iuit, je m'égare, et j'oublie Qu'amour galope avec notre Herminie.

Long-temps encor, son coursier animé, N'écoulant plus le frein accoutumé.

Bondit, s'élance et court avec furie; Le feu jaillit de son œil enflammé :

ï^nfin rendu, vaincu de lassilude.

Il s'arrêta dans le fond d'un vallon, Charmant asile, aimable solitude.

Où mille fleurs émaillaicnt le gazon.

Autour régnait uie chaîne charmante De petits monts couronnés d'arbrisseaux , D'où descendaient , rapides da' s leurpenle. Des flots d'argent divisés en ruisseaux. Un jeune fleuve au pied de ces coteaux. Les recevait dans son urne naissante; On le voyait développer ses eaux , S'enfler, courir sur sa rive écumanle.

Plus loin vivaient de superbes ormeaux , Qui s'embrassaient , enlaçaient leurs feuillages , Et présentaient , sous de rians ombrages , Au voyageur le frais et le repos.

Le sage y trouve im abri solitaire. Où vient s'asseoir la méditation.

Et les amans, l'heureuse occasion , Des lits de fleurs , et surtout le mystère. L'heure, le bois, le silence des nuits. Si chers aux cœurs malheureux et sensibles. Flatte Herminie et suspend ses ennuis : Elle descend sous ces \ oi'iles paisibles ; Et sur les prés oubliant son coursier, Se laisse aller sous un vaste palmier.

Suivi du calme et des .songes fidèles , Et couronné d'ombres et de pavots , Le doux sommeil la couvrit de ses ailes, Et dans ses sens fit couler le repos.

HERMINIE

Elle en jouit heureuse dans sa peine,

Jusqu'au moment où le dieu du matin ,

Parfumant l'air de sa suave haleine ,

Eut sur rindus levé sou front serein.

Alors la voix, la brillaule harmonie

De mille oiseaux qui s'unissaieut en chœur,

Pour saluer le père de la vie,

De son sommeil finirent la -doureur.

Son œil s'enir'ouvre et reçoit la lumière;

Sa bouche frakhe exhale au sein des fleurs

Un souffle pur, le raéle â leurs odeurs.

Mais elle voit cette ombre hospitalière ,

Ces prés , ces eaux , ces chaumes fraternels ,

OU des bergers , .sous l'œil de l'inuocence,

Unis, enlreux, au nom des immortels.

Et par les mœurs, trésor de lindiisence.

Vivaient heureux. Jamais, sur leurs autels,

IN'éelata l'or, ne brilla le porphyre :

Mais quand Vénus, sur le char du printemps,

Échauffait l'air, l'épurait d'un sourire,

Ils rappelaient les troupeaux dans les champs,

Ils travaillaient, ils ranimaient leur lyre.

Et les échos s'éveillaient à leurs chants.

De ce tableau la volupté touchante.

Et les oiseaux et le vol des zéphyrs ,

Parlaient au cœur de cette tendre amante,

Lui retraçaient de cruels .souvenirs.

Elle gémit : et des larmes amères,

En longs ruisseaux baignèrent ses paupières.

Le faible agneau dans les bois égaré,

Ainsi des nuili attriste le silence :

Ainsi depuis, sous un diinie sacré.

Une beauté modèle de constance.

Pleura d'un tils la mort et la naissance '.

Mais elle entend les airs mélodieux , Que de ces bois l'habitant pacifique Accompagnait de sa Aille rustique.

Elle se lève, et le cherche des yeux.

Elle aperçoit, à l'ombre d'une treille, Un vieux pasteur, le Nestor du hameau.

Qui, mollement auprès de son troupeau.

Courbait l'osier, le tressait en corbeille. Et souriait aux chant.s de ses trois fils. Jeunes enfans qui, d'une voix légère.

Disaient eu chœur, à ses côtés assis , Le vieux couplet qu'avait chanté leur père. Dès qu'Herniinie à leurs regards surpris Montre l'éclat dune armure guerrière, Soudain l'eflroi vient frapper leurs esprits. Mais ses beaux yeux et leur douce lumière , Ses cheveux d'or .sur son sein voltigeans, Tout rassura ces bergers innocens.

« Heureux , pasteurs qu'un dieu juste protège, Dit-elle alors, poursuivez vos concerts; Je ne viens point d'une main sacrilège Troubler vos jeux , la paix de vos déserts ; Sage vieillard , eh quoi ! lor.sque la guerre Porte la flamme et la mort en ces lieux , Vous y vivez paisible et solitaire , Loin des dangers , sous le regard des dieux ? — Oui , mou cher fils , cet ouragan terrible

'Mademoiselle île La VulliOre.

A respecté ma famille et nos bois :

Soit que le ciel , à nos craintes sensible ,

Daigne veiller sur d'humbles villageois;

Soit que les fruits de ce champêtre asile

N'excitent pas les désirs du vainqueur.

Et qu'il méprise une pauvreté vile.

Vile pour lui , mais bien chère à mon cœur,

Qui n'a besoin que d'un séjour tranquille :

J'aime et bénis ce toit de mes aieux :

Les fruits mitris par la main de l'Automne,

L'onde qui fuit sous cet ombrage heureux,

Et le lait pur que mon troupeau me donne.

Couvrent ma table et remplissent mes vœus.

Voilà mes fils, appuis de ma vieillesse;

Déj.i tous trois aux travaux assidus ,

Ils vont aux champs endurcir leur jeunesse ;

A leur retour, â mon cou suspendus.

Je les embrasse et chacun me caresse.

• Mais TOUS, mon fils, la nuit et le cfaemin Ont épuisé vos forces languissantes; L'astre du jour de nos plaines riantes Chasse déjà les ombres du malin.

Dans mon réduit , près d'une bonne mère, Venez chercher un repos nécessaire. ■ Il dit, et marche, et la tient par la main. Il la conduit vers la .sage Érycnée, Digue Baucis , compagne de ses jours :

Ils s'adoraient; le temps et l'hyraénée N'ont iioint encore attiédi leurs amours. Tels deux ruisseaux que leur rivage enchaîne, Coulent d'abord séparés dans leurs cours; Mais l'un vers l'autre attirés dans la plaine. Un même lit les unit pour toujours.

Baucis accueille et rassure Herminie, D'un vieux fauteuil renfle le vieux duvet. L'y fait asseoir, de zèle rajeunie.

Hâte ses pas que l'âge retardait.

Revient, lui porte une coupe arrondie, Oi'i le lait chaud sur les bords écumait : A ce nectar joint la grappe vieillie. Qui suspendue entourait ses lambris ; Et la voyant languissante, attendrie.

Par ses discours veut calmer ses ennuis. De ce séjour elle lui peint les charmes , Son air si pur, ses tranquilles ruisseaux. Ses prés fleuris . la fraîcheur des berceaux; Et puis l'invite à dépouiller ses armes, L'aide elle-même. Herminie à son tour.

Sensible aux soins d'une si tendre mère, Lui répondait d'un regard plein d'amour. Le bon vieillard , qu'un long usage éclaire, Qui découvrait, qui lisait dans son cœur, D'un vif chagrin l'empreinte solitaire, Lui dit : « Mon fils , je vois votre douleur ; Oui, vous souffrez, hélas! rois et pasteurs. Qui n'a gémi sous le poids de la vie ? Dè« qu'on est homme, on a connu les pleurs! J'en ai versé : j'ai senti les malheurs; Ils sont passés, et mon cœur les oublie.

• Il fut un temps, qu'à peine je conçois: Lorsque j'entrai dans mon adolescence, J'eus d'autres goCits , je dédaignai les bois

CHANT DEUXIÈME

Et les troupeaux ; éliloui d'espérance,

J'abandonnai les lieux de ma naissance; ■

Je vis Meinpliis , les rois et leur séjour.

Là je connus, au bord des précipices,

Cultivateur des jardins de la cour,

Ces grands couverts de travers et de vices.

Que j'essuyai de dédains, de caprices!

Combien de fois, dans la longueur des nuits,

Ou dans le jour, sous un antre sauvage,

J'ai regretté , j'ai pleuré mes bicbis ,

Mes doux loisirs et mon huudjle ermitage!

L'amour enfin, oui, j'en coniiens, l'amour

M'ouvrit les yeu.v, décida mon reloue,

Et pour jamais brisa mou esclavage.

Vous connaissez l'amour et son pouvoir?

Depuis trois ans mon Ame infortimée

Dans ses liens gémissait sans espoir ;

J'idolâtrais la charmante Érycnée.

J'étais aimée ; mais la loi du devoir

Intimidait, enchaînait sa lendresse:

Elle était riche; et fier de son éclat,

Son père Ali méprisait un élat

Où les mœurs sont notre unique richesse ;

Mais Érycnée eut pitié de mes maux.

Ln nœud secret unit nos destinées ;

iNœud fortuné qui comble mes années

De paix , d'amuur , de biens toujours nouveaux.

J'ignore encor qui trahit le mystère

Du vœu sacré qui liait deux époux;

Un bruit secret en instrisit son père :

Jaloux , barbare, éperdu de courroux.

Il veut soudain, il veut rompre nos chaînes.

Forcer sa fille à former d'autres nœuds :

Sourd à ses pleurs, inflexible à ses peines.

Il l'enferma dans un donjon affreux.

Là, du silence et de l'ombre entourée.

Sans nul témoin pour recevoir ses pieurs,

Au désespoir, à la terreur livrée,

Elle expirait. Au bruit de ses malheurs.

Mon cœur s'emplit d'amerlinne et de rage :

Mais, rappelant aussitôt mou courage,

Je résolus de défier le sort ,

Et de braver les périls et la mort.

Du vieux Ali j'aborde un jeune e.sclave,

Je l'attendris ; sensible, vif et brave.

D'un zèle ardent il seconde mes vœux :

IVous préparons des liens vigoureux ;

Et quand la nuil du pôle descendue

De l'horizon noircira l'étendue.

Ma digne épouse, au mépris du trépas.

Doit à ces fils dans les airs suspendue.

De nœuds en n(Puds desrendre dans mes bras.

Au haut des murs la résine enflammée

Est le signal qui doit frapper mes yeux.

Trois nuits j'errai sous ces murs odieux ;

Trois fois au ciel l'aurore rallumée ,

Désespéré, m'arracha de ces lieux :

Je périssais et j'accusais les dieux ,

Quand d'un flambeau la tremblante lumière

A l'air obscur mêla son jour heureux.

A cet aspect , couché sur la poussière ,

Tremblant, ravi, je m'écrie, à genoux :

«Dieux, protégez une amante si chère,

Sauvez, sauvez deux malheureux époux ! »

Un voile sombre enveloppait la terre,

L'éclair pressé traçait d'affreux sillon».

Les vcnis fougueux volaient en tourbillons,

Et l'air grondait du fracas du tonnerre.

Je ne vois plus le signal qui m'a lui ,

Je n'entends plus que la voix de l'orage:

Je m'épouvante, éperdu, sans courage,

Sous le malheur je reste anéanti.

Mais tout à coup dans l'air je crois entendre,

J'entends mon nom : « Es-tu là , Soliman ?

Sauve mes jours. — Oui, ne crains rien, descend;

Viens dans le sein de l'époux le plus tendre. «

Sa voix , l'espoir m'ont rendu ma vigueur.

Les bras ouverts , je l'atlends , je l'appelle :

Dieux , quel moment ! Elle approche ; c'est elle!

Je la reçois mouranle, sans couleur;

Je la saisis, et cent fois je l'embrasse.

Mais le temps presse; en vain le ciel menace;

Le vent mugil ; je l'emporte en mes bras.

La nuit enfin d'étoiles couronnée.

Élève un front épuré de frimas

Et rend la paix à la terre étonnée.

De leurs bontés nous rendons grâce aux dieux.

Nous nous hâtons, nous traversons les plaines,

Les bois, les monts, les tiirrens orageux;

Des mois entiers, courageux dans nos peines,

Privés de tout , nous avons habité

De noirs déserts, des forêts ténébreuses ;

Le jour cachés dans des grottes affreuses,

La unit marchant avec rapidité.

Le ciel enfin , touché de nos misères ,

Jeta siu' nous des regards paternels :

IVous arri\ons dans ces lieux tulélaires.

Où l'innocence a fixé ses autels.

Quand je les vis, 6 séjour de mes pères!

• Salut, salut, criai-je l'œil en pleurs;

Adieu, fortune, adieu vaine espérance.

J'abjure ici vos brillantes erreurs

Et vais rentrer dans ma noble indigence.»

Depuis ce temps, j'habite i)Our toujours

Ces bois amis, témoins de mon enfance.

Témoins bientôt du dernier de mes jours. »

Tandis qu'il parle, Herminie en silence. L'œil bais.sé, fixe, attentive, écoutait. Et du vieillard la touchante éloquence Flattait son cœur, par degrés le calmait; L'espoir serein éclairait son visage :

Tel le soleil , après un long orage.

Perce les airs et teint leur voile obscur D'un doux reflet et de pourpre et d'azur. Elie médite, et faible, abandonnée, Veut se cacher dans l'ombre de ces Ueuï, Y demeurer jusqu'au jour où les dieux Adouciraient sa vie infortunée.

Et que le sort des combats trop douteux Vienne du moins fixer sa destinée.

. Heureux , dit-elle, ô trop heureux pasteur, Dont la vertu toujours plus inflexible.

Fil si long-temps l'épreuve du malheur ! Tu le connus , tu seras plus sensible , Ouvre ton âme à la douce pitié.

Daigne en ces lieux me tenir lieu de père; Peut-être im jour, ces bois, ton amitié,

HERMINIE

Pourront calmer ma pénible misère. »

Elle lui parle alors de ses malheurs : En les contant elle verse des pleurs, Et le vieillard, avide de l'enleridre.

Pleurait aussi : son âme pure et tendre Lui prodiguait des soins consolateurs.

Elle demande un habit de bergère.

Sur les contours d'une jambe légère, Une tunique à long plis descendait; Son pied charmant déjà disparaissait Dans une large et rustique chau.ssure; Le lin flottant d'une antique ceinture Contient d'un nœud ses humbles vétemens; Ses beaux cheveux sont tressés siu- sa tête ; Un ruban rose et quelques fleurs des champs Les décoraient, servaient aux jours de fête. Mais à travers cette simplicité, Sous ces habits qu'avilit l'opulence, L'œil découvrait sa modeste beauté.

Sa grâce ai?ée et sa haute naissance ; Telle à travers les pores du crital D'un feu caché s'échappe la lumière; Ou telle encor lève un front virginal Sur son buisson la rose printaunière.

Ah point du jour elle menait aux champs Et ses brebis et sa chèvre fidèle :

On les voyait , quand le soir les rappelle , Riches de lait , revenir à pas lents Courbant la tèle et traînant leur mamelle. A leur retour, sous les yeux du pasteur, Elle exprimait dans un vase d'argile Leur lait mousseux ; puis d'une main agile L'assaisonnait d'un sel conservateur.

Souvent alors que ses brebis à l'ombre Se délassaient des ardeurs du midi , Cachée au jour, sons le feuillage sombre D'un bois voisin par les temps épaissi. Elle gravait sur l'écarce nouvelle Ses durs revers, son amour si fidèle. Et de Tancrède, hélas ! le nom chéri, Et pu'S lisant, relisant son histoire.

Elle disait ; ■ 0 vous, arbres amis.

Vivez, croissez, et de mes longs ennuis, De mon amour conservez la mémnire ; Que si jamais, quand je ne serai plus , Un digne amant, sous ces arbres touffus, Venait rêver à l'objet de sa flanune, En apprenant et ma vie et ma mort.

Que la pitié s'éveille dans sou âme.

Et qu'il s'écrie en déplorant mon sort : «Tant de constance, un amour si sincère Devaient jouir d'un destin plus heureux. » Peut-être un jour , si ma triste prière Peut s'élever jusqu'au trône des dieux , Ici viendra, dans cet asile même.

Où pour jamais ma cendre dormira.

Ce chevalier , ce Tancrède que j'aime , Et qui jamais peut-être ne m'aima.

Se rappelant alors mes faibles charmes.

Il daignera, s'aflligeantà son tour.

Du prix tardif de (|uelques douces larmes. Charmer mon ombre et payer mon amour. •

Pendant qu'ainsi cette belle an silence, Aux bois muets confiait ses douleurs , De ses beaux yeux , miroir de l'innocence, Tombe et ruisselle une source de pleurs. Mais revenons, il en est temps sans doute', A l'écuyer qui chemine à grand pas Devers Tancrède, et médite en sa route Un compliment qu'il répète tout bas.

Il l'a trouvé tout pâle, dans sa tente, Avide encor de vengeance et de sang , Plein du désir de défier Argant , Et de punir sa victoire insolente.

L'honnête Adir devant lui présenté, Adroitement s'acquitte du message :

«Je viens, dit-il , au nom d'une beauté, Que vos malheurs, votre noble courage, Ont animé de zèle et de bonté.

Pour vous offrir, instruite par un sage , Quelques secours , peut-être la santé.

Quant à son nom , mon ordre est de le taire, Et j'obéis : mais si j'ai votre aveu, Elle me suit, vous la verrez dans peu.» Quoique surpris , le héros débonnaire, Sans hésiter, donna son agrément.

■ Grands dieux, dit-il, si c'était Herminie!» 11 ajouta : « Si vous voyez Argant, Lépreux Argant, diles-lui, je vous prie. Que chaque jour, au gré de mon espoir. Je sens mon bras, ma santé raffermie.

Et que bientôt nous pourrons nous revoir. ■

Le bon Adir, très content de lui-même, Et de l'accueil du guerrier obligeant.

Monte à cheval, de fatigue un peu blême, Et court bien vile aux lieux oit tristement Il a laissé sa reine qui l'attend ; Toujours courant, plein de joie il arrive, Cherche, regarde; il se trouble, il pâlit. Prêle au silence une oreille attentive, La redemande aux échos, à la nuit, Fait retentir le doux nom d'Herminie ; Mais l'écho seul répondant à sa voix.

Glacé de crainte , il part , maudit sa vie , L'amour, Tancrède, et se perd dans les bois.

Mais, fatigué de sa longue carrière.

Le dieu du jour rasant le bord des eaux,

Va chez Thétis dételer ses chevaux.

Cherchons un gite , entrons dans la chaumière

Du bon pasteur, qui , sur deux vieux tréteaux ,

A fait dresser sa table héréditaire;

Où, près d'un vase, outragé par le temps,

Sont de Cérès la pâle circulaire.

Et le miel pur, et les fruits humectans.

Heureux celui qui, près de la nature.

D'un tel festin ferait tout son bonheur, Et (|ui saurait, dans la paix de son cœur, Jouir des champs dans une vie obscure!

Bien plus heureux si , libre de tous soins. Assis au frais sur l'herbe rajeunie.

Il peut souper avec son Herminie, IN'ayant que l'ombre et l'amour pour témoin».

CHANT TROISIÈME

ARGUMENT

Adirqiii cherchai! Herminic, la (roiivc dans le Talion qu'habite le vieillard; t-lle c-lait auprès de son troupeau : il la sollicite, la presse de retourner à Solynie. Ilerminie cède à ses prières, fait ses adieux au vénérable pasleur. et part avec Adir. Pendant ce temps , Tancrède avait défié Arpant , qui s'était rendu au lieu assif;oé. Description du combat. Argant est tué : Tancrède , grièvement blessé , se fraine quelques pas, et tombe évanoui. Herminie et Adir arrivent dans le moment. Ils recoonaisscut d'abord Argant , ensuite 1 ancrède. Désespoir d'Herminie. Cependant Adir s'aperçoit que ce héros respire encore. Son amante le soigne, panse ses blessures. Adir construit un brancard. Herminie aide à le porter. Ils arrivent après de longs efforts dans un pelil hameau. Tancrède revient de sou évanouissement , reconnaît Herminie et perd encore l'usage de ses sens. Herminie ne paraît plus à ses yeux. Lorsque Tancrède a repris ses forces, il demande à Adir s'il n'a pas vu cette reine charmante. Adir raconle tout ce qu'elle a fait pour lui. Tancrède va se jeter à ses pieds et lui offre sa main. Herminie l'accepte, et ils vont ensemble au camp de Bouillon.

ir-1 fî, r^

CHANT TROISIÈME

Qu'avec plaisir mon regard se repose

Sur les progrès de nos arts , de nos mœurs ;

Et qu'il m'est doux de voir briller la rose

Au même lieu d'où s'éloignaient les fleurs;

Et la raison qui, lentement éclose.

S'élève enfin sur nos vieilles erreurs !

Tout est changé : l'on ne voit plus nos belles,

Sur un coursier poursuivre leurs amans,

Abandonner, dans leurs ardeurs fidèles ,

Leur lit oi.seux pour coucher dans les camps.

On ne voit plus, pour l'honneur de leurs dames,

Nos chevaliers s'égorger galamment :

Tout est changé ; sur la verlu des femmes

On est d'accord; louteslbienà présent.

Mais le dirai-je? Oui, mon cœur le confesse,

J'aurais aimé les mœurs de ce vieux temps ,

Où la beauté, docile à la tendresse.

S'abandonnait à ses doux mouvemens ;

Où dès qu'amour, ce dieu qui me tourmente ,

D'un trait doré piquait un jeune cœur,

L'aveu suivait cette naissante ardeur,

Et l'aveu fait, une facile pente

Les conduisait au temple du bonheur ;

Ou si parfois l'amante encor novice

(Un pareil cas a pu se rencontrer)

De la rigueur affectait l'injustice,

Du moins l'amant osait tout espérer.

Que l'espérance est douce quand on aime ! Ah ! si jamais son rayon enchanteur Frappait mes yeux , se glissait dans mon cœiir! Non, les bontés de Vénus elle-même, Tous ses appas livrés à mon ardeur, Ne vaudraient pas celle ombre de faveur. Mais ma Zulmé, cette Zulmé si chère.

Malgré l'éclat de ses attraits charinans. D'un amour pur caressant la chimère, Veut que je sois modeste dans mes .sens , Comme un vieux saint qui jeilna soixante ans.

Je dis Zulmé ; les autres , je l'ignore. Quelqu'un peut-être est plus heureux que moi : S'il en convient , avec lui je le croi ; Mais si j'osais, je douterais encore.

Et cependant inflexibles cen.seurs.

N'accusons pas noire aimable Herminie:

Je suis bien loin d'approuver ses erreurs : iVIesdames, non : trop aimer est folie. Je le sais bien ; mais grâce , je vous prie, Ah ! la pitié va si bien à vos cœurs ! De ces temps-là telles étaient les mœurs. On conservait , dans un vase d'argile.

De voire honneur le dépôt incertain :

11 se fêlait ; l'Age rend plus habile : Las aujourd'hui , ce beau vase est d'étain !

Mais retournons au paisible ermitage.

Où notre amante , au sein des prés fleuris.

Rêve à Tancrède , et garde set brebis.

Le dieu du jour, terminant son voyage.

Avait touché le signe du cancer, El descendant des plaines de l'éther.

Du grand Négus embrasait le rivage; Égal aux nuits, dans son cours limité.

Sur l'équaleur il asseyait son trône :

Quand l'écuyer de la jeune Amazone , Que vers Tancrède elle avait député.

Qui la cherchait d'a.siles en asiles.

Qui la pleurait, la trouve en ce hameau. Seule , oubliée , au pied d'un vaste ormeau Qui la couvrait de ses ombres tranquilles. A ses genoux dormait un jeune agneau , Qu'elle échauffait de ses douces caresses; Un peu plus loin , enir'elle et son troupeau. Veillait son chien, jaloux de ses tendresses : Elle attachait et mariait des fleurs , Liait la rose an lis qui vient d'édore; Sur son visage on lisait ses douleurs.

Son infortune , et l'on voyait encore Que ses beaux yeux avaient versé des pleurs.

Lorsqn'.^dir vit sous cet habit rustique

Cetle beauté qui naguère brillait

De tout l'éclat du luxe asiatique,

Il s'attendrit, il gérait en secret;

Et cependant sa présence, ses charmes,

A son chagrin mêlaient quelque douceur.

Mais il s'approche, et l'œil baigné de larmes,

Tonibeà ses pieds, gémit, parleà son cœur,

Et la pressant de ses tendres prières ,

Il la décide à quitter ces chaumières.

Où l'entouraient les ombres du malheur.

Elle se lève , et laissant la prairie , Va retrouver, sous son toit vertueux , Le vieux pasteur, lui fait de longs adieux. Pleure avec lui , l'embrasse , le supplie De conserver dans son cœur généreux , Le souvenir de la triste Herminie.

Le bon vieillard, la famille attendrie L'environnant, la comblant de leurs vœux , Sui vent ses pas , pleurent leur douce amie , Et loin encor l'accompagnent des yeux.

HERMINIE

De l'avenir quelle nuit nous sf'pare!

Et , le matin , qui lit au hont des cieux Le sort nouveau que le soir lui prépare?

Pendant qu'Adir s'éloignait à grands pas, Encourageant sa compagne tremblante, Sur le chemin le démon des combats Ouvrait alors une scène sanglante.

Il vous souvient de ce faronche Argant, Cet ennemi d'un guerrier trop aimable, Qu'il combattit, dont il perça le flanc : Mais par sa chute encor plus redoutable, Dés que Tancrède , entouré de secours , Eut renoué la trame de ses jours , Il défia , rappela dans l'arène Son fier vainqueur qui , de la gloire épris, Brûlant surtout de vengeance et de haine, N'hésita pas : le rendez-vous fut pris Loin de la ville, et du champ de carnage, Dans des bosquets, pour un plus doux usage, Pai' la nature et l'amour embellis.

L'aube tardive était douteuse encore, Et l'Orient n'enfantait pas le jour ; L'oiseau caché n'annonçait pas l'aurore, Le chien dormait étendu dans la cour ; Baucis du jour épiait la naissance , Sou fils dormait dans les bras de l'Amour : Tout reposait, et la terre en silence.

De la lumière attendait le retour ; Alors quArgant, soucieux et terrible, Au rendez-vous arriva le premier ; Bientôt après , avec le jour paisible.

Parut Taucrède en digne chevalier.

En se voyant, l'un et l'autre s'arrête, D'un regard lier parcourt son ennemi , Porte la main sur le fer qu'il apprête, Impatient de s'élancer sur lui.

Tancrède voit Argant fier et tranquille, Sans bouclier affronter les hasards; Il prend le sien, le jette, et plus agile Marche au combat : les yeux fixes, hagards, Le païen rêve, et demeure immobile.

Tel un lion frappé de quelque bruit Dresse sa tête ; attentif, il écoute.

Roule un œil sombre, et sourdement rugit. tQuoi! dit Tancrède, un héros me redoute? A mon aspect son front change et pâlit? — Lève les yeux, vil chrétien que j'abhorre, Et tu verras si la peur déshonore Le front altier d'un guerrier tel que moi. Je plains, hélas ! cette antique Solyrae, Qui va tomber et mourir avec toi :

Mais je la couvre encore de mes armes , Tremble à ton tour, et t'abreuve de larmes ; Ton corps sanglant , dans la fange traîné , Ta mort , ta mort, ma plus douce espérance, Ne suffit pas ù mon cœur indigné , N'assouvit pas ma haine et ma vengeance. •

Comme il parlait, un spectre décharné.

Livide, affreux, devant lui se présente; C'était la Mort ; d'une voix effrayante Elle l'appelle, elle va le saisir; Pour cette fois , ou voit Argant pâlir ;

Argant rectile, et lout son sang se glace : Le monstre enfin parait s'évanouir.

Et le guerrier a repris son audace.

Tancrède unit à l'intrépidité.

L'art, la souplesse et la légèreté.

Son ennemi s'élevait comme un chêne, Son contour vaste égalait sa hauteur; Et ses esprits allumés par la haine, Dans leurs conduits bouillonnaient de vigueur. Tancrède attaque et cède avec prudence.

Il pare, fuit, et frappe au même instant. L'autre méprise et l'art et la défense. Frappe, redouble, et poursuit en frappant.

Ainsi l'on voit le tigre et l'éléphant Combattre entr'eux , s'enflammer de furie; 1/un souple, adroit, observe, tourne, épie, Frémit, s'élance, et revient en grondant: Son ennemi demeure inébranlable.

Avec mépris repousse chaque effort.

Et prolongeant sa trompe formidable.

Écarte, presse, et présente la mort.

Tel est d' Argant le féroce courage :

En vain Tancrède oppose adroitement Le fer au fer, et l'adresse à la rage ; Un coup rapide a fait jaillir son sang. Argant triomphe , et le raille, et l'outrage. Tancrède outré, veut se venger soudain : Sur son rival, il court, il s'abandonne. Elle trompant par un art qui l'étonné.

Plonge deux fois tout l'acier dans son seiD. . Raille à présent et reçois de ma main, Le digne prix de ta haute vaillance.»

Argant rugit, et terrible il s'élance; 11 le saisit, l'agite dans ses bras.

Veut l'étouffer , l'écraser sous ses pas : Sans s'étonner , Tancrède avec souplesse Cède, résiste, et s'allonge, et s'abaisse. Lutte avec art , oppose un bras nerveux ; Tous deux enfin épuissés, hors d'haleine, Entrelacés tombent; et sur l'arène.

Vaincus, vainqueurs, se roulent furieux.

Mais aussitôt, appelant la vengeance, Ils sont deijout, et le choc recommence. Tel le sommet d'un frêne sourcilleux , Battu des vents, vaincu par la tempête, Plie un moment , et plus audacieux , Repousse l'air , et relève sa tête.

Plus de détours ; la rage les guidait ; Le fer sanglant monte, brille, s'anime:

La Mort doutant du choix de la victime Planait sur eux ; chaque coup qui frappait Les ébranlait et brisait leur armure :

Ils sont couverts de débris et de sang : Le Sarrasin en versait un torrent.

Mais tel qu'un feu privé de nourriture, Languit , s'éteint , et périt lentement.

Tel périssait le malheureux Argant ; Son œil se trouble , et sa main chancelante N'adresse plus que des coups impuissans. De son rival l'âme compati,«sante Fut attendrie : « Honneur des musulman», Cessons, dit-il, renonce à la victoire,

CHANT TROISIÈME

Et sans rougir reconnais (on vainqueur : Je ne veux point démériter ma gloire, Et sans pitié jouir de ton malheur.

— Lâche chrétien, oses-tu bien le dire?

Toi mon vainqueur! frémis, Argant respire Et va punir ce discours insolent. »

Souvent la tlainme au moment qu'elle expire, Renait, s'anime , et brille en s'éteignant. De ses deux mains il saisit son épée , La souleva d'un effort si puissant, Que du héros la défense est trompée; Il est frappé : le glaive est dans son flanc. Mais vainement dans sa rage intrépide.

Ce noir paieii veut porter d'autres coups ; Sa force expire, et tout pâle, livide, Il cède entin , tombe sur ses genoux ; D'une main faible à la terre s'appuie, De l'autre ericor menace son vainqueur.

Tancrède approche , et s'émeut , et lui crie: «Noble ennemi, daigne accepter la vie, Conserve-toi pour la gloire et l'honneur. • Argant se tait : il s'avance, il .se traîne, S'arme en secret, roule son œil hagard, Et tout à coup le frappe d'un poignard. Mais le héros le repousse sans peine. Et n'écoutant ni pitié , ni remord.

Il le renverse, et dans son coeur farouche, Plonge à la fois son épée et la mort. Il expira le blasphème à la bouche.

Mordant la terre, agitant son poignard, Bravant les dieux de son dernier regard.

Tancrède, alors les yeux voilés de larmes.

Le front baissé , laisse échapper ses armes ;

Et pénétré de respect et d'amour.

Rend grâce au Dieu qui doune la victoire.

Mais ce guerrier périssait à son tour,

De tout son sang il achetait sa gloire,

Il craint, hélas! par ses forces trahi.

De ne pouvoir atteindre aucun asile:

11 va pourtant d'un pas lent et débile ,

Traîne un moment son corps appesanti ,

Gémit, s'assied, regarde autour de lui,

Élève au ciel sa touchante prière :

L'obscurité sur ses yeux se répand;

Un dur sommeil fatigue sa paupière ;

Trois fois il tombe, et trois fois s'efforçant,

Il se soulève, il cherche la lumière,

La voit , soupire , et retombe mourant.

Dans ce moment arrivait Herminie ,

Avec Adir, ce bon et sage ami ,

Qui lui parlait pour tromper son ennui,

Chemin faisant, de la fraîche prairie.

Du jour si pur , du calme des hameaux ,

Et des bergers qui , sous d'heureux berceauï,

Coulent en paix leur innocente vie.

Mais quels objets étonnent leurs regards!

Des flots de sang , et des glaives épars !

Un musulman couvert de sa cuirasse,

Privé de vie , â leurs pieds étendu !

Son œil ouvert respire encor l'audace.

Elle s'avance, elle l'a reconnu :

«Dieux! c'est Argant; c'est l'ennemi lerrlble.

De ce que j'aime: Argant! est-il possible!

Quels assassins ont triomphé de loi! »

Ce sang , ce corps , cette scène d'effroi , Et la pitié, cette aimable faiblesse Des cœurs bien nés, surtout de la beauté, Tout dans sou âme imprimait la tristesse.

Mais l'écuyer , de ce meurtre irrité , De toute part cherchant l'auteur du crime, Sur le chemin voit une autre victime.

Qu'enveloppaient les ombres de la mort : Il court , arrive : « 0 ciel ! quel coup du sort! C'est lui , Tancrède , oui , Tancrède lui-même! ■ Ce cri perçant , le nom de ce qu'elle aime, Frappe Herminie ; elle vole à l'instant , Le voit, frémit, sur lui se précipite; Veut lui parler, sa voix, sa bouche hésite, Elle meurtrit son beau sein palpitant, Voudrait pleurer , ne trouve plus de larmes; .S'écrie enfin : « O héros plein de charmes! Mon cher Tancrède , écoute , entends ma voix , Ouvre tes yeux , ces yeux où tant de fois J'ai vu briller ton superbe courage. »

Elle ne put en dire davantage:

Elle pâlit, reste sans mouvement, Soupire , et tombe aux pieds de son amant. Le bon Adir, accablé de tristesse.

Serre ses mains , et l'appelle , et gémit, La nomme encor: ■ Malheureuse princesse, Rassurez-vous: il n'est point mort; il vit, H vit pour vous, oui, pour vous qu'il adore. • Ces mots si doux, l'espoir plus doux encore. Relient .son âme et rappelle ses sens : Son front glacé d'un rayon se colore, On voit errer ses beaux yeux languissans.

• Ciel! il vivrait! Dieu puissant que j'implore! •

Sur ce héios , à ces mots s'inclinant. Elle recueille, elle observe, elle aspire L'air faible et froid sur ses lèvres errant. « Il n'est point mort : non , Adir, il respire; Oui, je le .sens, grands dieux! veillez sur lui; Pour le sauver , prêtez-moi votre appui ! » Amour, Amour, que j'aime tes faiblesses! Que tes bienfaits ont effacé de maux ! N'ayant alors ni voiles, ni bandeaux.

Elle coupa ses magnifiques tresses, Ses beaux cheveux qui flottaient en anneaux, Vrais nœuds d'amour , riche et simple parure D'un âge heureux qui fuit si promptement, Tarit le sang , lave chaque blessure.

Puis va cueillir, au bord d'une onde pure, Le simple né dans ce climat charmant.

Sur chaque plaie en exprime l'essence.

Étend dessus l'or pur de ses cheveux.

Non sans mêler à ses soins généreux Quelques baisers , sa douce récompense.

Pendant ce temps , l'écuyer consterné.

Le sage Adir, dans la forêt prochaine.

Armé d'un fer en serpe contourné.

De ses rameaux dégradait un vieux chêne; Puis se courbant sur le poids incliné, 11 les apporte , et d'un osier docile Les unissant , dresse un lit de repos , Entasse l'herbe et la feuille mobile

HERMINIE

Pour le couvrir, amollir les rameaux,

Puis doucement y place le héros,

En s'écriaiit : • Si quelque dieu sensible,

Pour le sauver, me prêtait du secours !

— C'est moi , inoi-mf me ; oui , pour sauver ses jours,

L'amour , l'amour me rendra tout possible I •

Elle disait et déjà dans ses bras

Le lit vacille; elle marche , s'arrête,

S'efforce encore, hésite à chaque pas.

Avez-vous VH, lorsque Vesper s'apprête A s'élever dans les airs moins brùlans, La jeune Lise apporter sur sa tête L'osier chargé des richesses des champs? Elle s'avance, et sous le poids chancelle, S'assied, respire , et se lève soudain ; L'amour, l'espoir, adoucit le chemin:

Colin l'attend pour souper avec elle, Et sa main doit préparer le festin.

Telle marchait plus excédée encore.

Et cependant avec bien plus d'ardeur.

Cette beauté dont le teint se colore Comme un nuage enflammé de chaleur.

Enfin Adir, dont la vue inquiète.

Cherchait partout un abri prolecteur. Entend au loin la voix d'une musette, Puis aperçoit sur un riant coteau.

Tout à travers le faite du feuillage, Les toits épars d'un modeste hameau.

Combien l'espoir ranime le courage !

A cet aspect ils bénissent le sort.

Leur pas s'allonge , et d'effort en effort, D'un laboureur ils atteignent l'asile.

Pour Herininie, hélas! il était temps!

Elle expirait ainsi qu'un lis fragile Se courbe et meurt accablé par les vents : Mais rappelant sa force évanouie , Elle renait; et tout à son amant.

Elle prodigue à ce héros mourant, Kemède et .soins , et ses vœux et sa vie.

Tancrède enfin du trépas ramené , Cherche , regarde , autour de lui promène Son œil confus ; son esprit étonné D'un long sommeil croit secouer la chaîne. • Où suis-je, hélas! qui m'a rendu le jour? 0 mes amis ! quelle main salutaire ?

— Vous le saurez ; c'est le ciel tutélaire, Répond Adir, notre zèle et l'amour:

Mais votre état commande le silence

Et le repos : un jour , un jour viendra Où votre cœur par la reconnaissance Pourra payer la main qui le sauva.

— Ah ! dit Tancrède , oubliant sa blessure, Qu'est devenu le malheureux Argant?

Restera-t-il privé de sépulture '.'

Et des vautours sera-t-il la pâture ?

— Non , répondit Herminie à l'instant , Tranquillisez votre âme généreuse.

Ou va chercher ce brave musulman. »

A celte voix sensible , harmonieuse , Qui de son cœur retrouvait le chemin , Sur celle reine il élève soudain

Ses yeux surpris : « Ciel ! que vois-je ? il s'écrie,

Est-ce une erreur? Vous ! Son âme affaiblie

Ne soutint pas un effort si puissant ;

Il succomba, perdit le sentiment,

En murmurant le doux nom d'Herminie.

On éloigna cet objet dangereux :

Mais de ses sens quand il reprit l'usage , Quand son esprit que couvrait un nuage, En eut percé le voile ténébreux , Il se soulève , il la cherche des yeux , Ne la voit pas, se détourne et soupire.

Bientôt après, alors que dans son cœur. De la santé circula la chaleur, Que la raison eut repris son empire.

Voyant Adir qui veillait près de lui ; • 0 loi ! dit-il , mon sauveur , mon appui , IN'ai-je pas vu , parle , je t'en conjure , Près de mon lit, sous ces toits indigens, Une beauté, l'honneur de la nature.

L'objet des vœux des plus fiers musulmans? Est-ce un vain .songe? une ombre évanouie? — Non , dit Adir, vous ne vous trompez pas : C'est elle-même ; oui , la belle Herminie , De qui l'amour vous arrache au trépas; Et qui pour vous a prodigué sa vie. « 11 lui raconte alors les prompts secours Qu'il a reçus de cette tendre amante, Ses longs malheurs , sa flamme si touchante, Et par quels soins elle a sauvé ses jourf.

Comme en hiver l'humide et tiède haleine.

D'un vent léger du midi repou.ssé,

Fond , amollit, sous le frein qui l'encbatne.

L'azur d'un lac que la nuit a glacé;

A ce récit , qu'à peine il ose croire ,

Ainsi Tancrède attendri jusqu'aux pleurs.

Sentit enfin que l'éclat de la gloire,

Et les lauriers donnés par la victoire ,

Sont bien souvent des dons vains et trompeun;

Que des bienfaits de la bonté céleste ,

Le plus flatteur, à coup sur le plus doux,

Est le présent d'une beauté modeste

Qui daigne vivre et s'unir avec nous.

« Je cède. Amour , à la douce influence ,

S'écria-t-il, et mon bonheur commence:

Depuis long-temps j "adorais ses appas;

Mais le devoir m'imposait le silence.

Volons vers elle, Adir, soutiens mes pas. »

Elle était lu. Cet objet plein de charmes,

Dans l'ombre assis écoutait son amant ,

Le regardait, et lui cachait ses larmes.

Il l'aperçoit , s'écrie en l'approchant:

« Venez , venez , âme sublime et pure.

Devant le Dieu des saints engagemens.

Le Dieu jaloux qui punit le parjure,

D'un chevalier recevo.ir les serraens. •

Après ces mots, plein d'ardeur, mais débile,

Traînant .ses pas , sur Adir s'appuyant,

Il la c(mduit sur ce coteau riant.

Où l'air, le fleuve, une plaine fertile

Développaient un tableau ravissant.

« Au nom du Dieu qu'adore ma patrie,

CHANT TROISIÈME

Dit le héros, en élevant la main , Et par l'honneur imprimé dans mon sein , Je jure aux pieds de la belle Herminie, Devant Adir, son fidèle écnyer.

De la servir , de lui vouer ma vie , Et de mourir son digne chevalier.

Jejureencor, par mon âme immortelle, Si d'un regard vous flattez mes projets, Qu'à nos autels le nnnid le plus fidèle, Un doux hymen unira pour jamais L'heureux Tancrède à vos divins altrails. • Lors à genoux , les yeux fixés sur elle , Tenant sa main qu'il pressait sur son cœur , 11 attendit l'arrêt de son bonheur.

A ce discours, de l'aimable Herminie

Quel fut le trouble et le saisissement !

tlle doutait , et son ân'.e ravie

D'un songe heureux craignait rencliantement.

Enfin voilant son front de modestie,

Elle sourit , accepte le serment.

Et pour jamais abjurant sa patrie.

Au camp latin elle suit sou amant.

Avec transport elle y fut accueillie:

Bouillon loua sa constance et ses soins;

L'hymen signa le bonheur de leur vie.

Et les amours servirent de témoins.

Le bon Adir , rayonnant d'allégresse , De biens comblé , fut heureux à son tour. Et même on dit qu'en voyant leur tendresse , Il eut encor des souvenirs d'amour.

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