A MADAME
CÉSARÏNE DE MAGALLON.
0 vous qui sans efforts, sans projets savez plaire,
Par vos rares vertus , vos grâces, Votre esprit,
Protégez d'un regard ma muse téméraire
Qu'un espoir dangereux , qu'un vain songe enhardit;
Semblable au doux lever d'une brillante aurore.
Un regard de vos yeux annonce un très beau jour :
Sous cet auspice heureux , mais timides encore ,
Allez , partez mes vers, j'attends votre retour.
Si , de la vérité répétant le langage,
J'ai peu dissimulé l'ardente ambition ,
Les cruautés, les mœurs des prêtres de Sion
Dans ces temps malheureux qu'on nomme le vietiï âge,
De la vertu du moins, épris de son image.
J'encense les autels : vertu , divinité
Dont l'univers entier, dont l'homme encor sauvage
Entend la voix, chérit l'heureuse austérité.
CHANT PREMIER
Ah! quelle muse, ou plutôt quel démon M'a d'un poëme inspiré la manie?
Je jouissais d'un sommeil si profond !
J'étais si bien ! mon innocente vie, Comme un ruisseau sur la molle prairie, Coulait sans bruit ; je vivais sans penser, Ou bien plutôt je ne pensais qu'à vivre, A protiter, sans plumes et sans livre, D'un jour qui fuit et qui va s'éclipser. Adieu repos , adieu sage incurie !
Ah ! trop heureux qui , caché loin du bruit, Le jour repose et dort toute la nuit ! Dis-moi du moins , savante Polymnie, Sur quel laurier le chantre de Médor Et d'Angélique a suspendu sa lyre?
Sur l'ilélicon chacun la cherche encor ; Nul ne la trouve, aucun ne sait qu'en dire. Et moichélif, loin du Pinde aujourd'hui. Pour y monter quel sera mon appui ?
O Césarine! aimable enchanteresse!
Oui , c'est à toi qu'en ce jour je m'adresse. Ma muse éprise au seul hruil de ton nom, Croit respirer tous les feux d'Apollon.
Qu'un autre exaile en son heureux dclire, Tes yeux charmans , les grâces , ton sourire. Ta taille svelle et ton air enchanteur; Pour moi , je veux , avec même candeur. Louer ici la beaulc de ton àme.
Ton cœur sensible et doux et généreux.
Que l'amitié , que le devc ir enflamme ; Et ton e.spril , ce beau présent des cieux ,
Vif, pénétrant, aussi juste qu'aimable.
0 Césarine , écoute mes concerts ; Soutiens ma voix, et répands sur mes ver» De tes attraits le charme inexprimable.
On ne peut trop des galans troubadour*
Se rappeler les mœurs et les beaux jours ;
Ils étaient nés pour les arts et la gloire^
Pour être aimés , pour chanter leur victoire ;
Brillans d'esprit, mais moins forts de raison ,
Sabbat, sorciers, songe, apparition
Et revenans remplissaient leur histoire ;
Us se faisaient une religion ,
Se confessaient, observaient le carême
Exactement ; et par un doux système ,
Mêlaient l'amour à la dévotion.
Alors la cour du comte de Provence,
Du gai savoir, de la magnificence ,
Des doux plaisirs, des muses , de l'amour
Et des festins était l'heureux séjour.
Tout chevalier avait là son amie ,
Et chaque belle avait son doux ami
Qui recevait, pour prix d'une élégie,
D'mie sirvente ou d'une bergerie.
Le don heureux d'amoureuse merci.
Geoffroi Rudel , troubadour né messire,
Dans cette cour parut dès son printemps ;
Son père avait , dès ses plus jeunes ans ,
Mis dans .ses mains l'épée avec la lyre,
Et lui montrait, en l'enseignant à lire,
Le gai savoir, la rime et ses détours.
Dame Gerirude , en sage et tendre mère.
Du catéchisme, et de Dieu fils et père ,
D'Eve , d'Adam lui parlait tous les jours.
Le jeune élève , esprit vif et facile ,
Fit des progrès rapides , étonnans ,
Versifiait comme un petit Virgile,
Chantait l'amour à l'âge de dix ans.
Ainsi l'on voit la tendre Philonièle,
Bien jeune encore , essayer dans les bois.
Au temps des fleurs , à la saison nouvelle ,
Le chant d'hymen et sa naissante voix.
Rudel avait une figure aimable ,
De beaux yeux noirs, une voix agréable ;
11 adorait le sexe féminin ;
Et croyait voir dans les traits d'une femme,
Je ne sais quoi de pur et de divin ;
Surlout l'objet qui régnait sur son âme,
Lui paraissait un ange , un séraphin :
Facile erreur, si pourtant c'en est une.
Qui nait du cœur, aux vrais amans commune.
Combien de fois, en voyant tes beaux yeux ,
Tes doux attraits , aimable Césarine,
Je pensai voir une fille des cieux ,
Ou la Psyché que la fable imagine !
Rudel , a peine entré dans ses beaux ans,