sez blâmer celte âme douce et pure
Ah! croyez-nous, enfansdela nature;
L'amour se plaitdans un cœur ingénu :
Qui sait aimer, aime aussi la vertu.
Jacque, au départ de sa belle maîtresse;
Fit demander au prince musulman.
Un rendez-vous, où leur haute sagesse
Pourrait iraiier, sous l'œil du Tout-Puissant;
D'une paix sûre et pleine de prudence.
Le vieux monarque, embrassant l'espéranea
D'un traitement aussi noble que doux ,
Sans hésiter donna le rendez-vous.
Il l'assigna dans les murs de Valence,
Sur un terrain de lieaux arbres orné ,
Où tous les jours l'habilant fortuné
Venait jouir du frais de leurs ombrages.
Et du repos , el d'un ciel sans nuages.
Ces deux grands rois, moulés sur des coursier*.
Dans ce beau cours tous les deux arrivèrent.
Environnés de Irenle chevaliers.
Eu anivant tous deux se regardèrent
Sans se parler, et puis se saluèient.
Jacques, sensible et modeste vainqueur.
Fut le premier qui rompit le silence;
De son rival il loua la vaillance
Et la vertu ; lui dit avec douceur.
Que le hasard , ce qu'on nomme bonheur,
Avait souvent décidé la victoire ;
GEOFFROI RUDEL
Qu'une défaile, un moment ùe malheur I\e flétril point les lauriers de la [jloire; Puis ajouta, d'un ton plus résolu :
• Vous sojtirez dès demain de la ville; Cet ordre est dur : si j'eusse été vaincu , Me seriez-vous plus doux et plus facile ? Mais vos guerriers , vos lideles sujets , Tous ceux qui sont attachés à leur maître, Peuvent vous suivre, emporter leurs effets; Ceux qui voudront, moins malheureux peut-être, Rester chez eux sous l'égide des lois, Conserveront leur f.irtune et leurs droits. •
Le prince maure, à cette loi si dure Plein de dépit , el balance et murmure. Jacques l'arrête et lui dit gravement :
• Roi musulman , songez que mon armée Est dans la ville, et d'espoir enflammée, Veut le pillage, et la guerre et le sang. »
A ce discours, quelques touchantes larmes Tombent des yeux du Maure infortuné:
• 0 roi chrétien , dit-il , le sort des armes Parle pour vous; le ciel m'a condamné ! O Mahomet! pour tes fils je t'implore;
Ah ! prends pitié de ce bon peuple maure ! Roi d'Arragon , j'accepte celle paix. » Zéan alors , posant ,sa main débile Sur le Coran , la jura pour jamais.
Jacque 5 son tour, la main sur l'Évangile, Les yeux au ciel , lit le même serment. Le lendemain , quand l'aube à sa naissance, D'un trait du jour éclaira l'orient.
On vit sortir des portes de Valence Ces vieux guerriers désarmés et marchant, Les yeux baissés, dans un morne silence. Leur roi Zéan , son épée à la main , Sur un coursier du rivage africain , Chamarré d'or, s'avançait à leur tête.
Il gémissait, tournait souvent les yeux. Pour voir encor cette belle conquête Des musulmans et des rois ses aïeux; Chère patrie, où si long-temps lui-même A vu son front orné du diadème , Dont il fallait s'éloigner pour toujours. Ah ! bien souvent nous vivons trop de jours ! De bons vieillards , des enfaus et leur mère , Des laboureurs déplorant leur misère.
Suivaient leur maitre, emportant avec eux De leurs effets les débris malheureux.
Us vont chercher une terre étrangère.
Vivre et mourir sous des cieux inconnus. Cruel destin ! droit affreux de la guerre ! Ah ! que je plains et vainqueurs et vaincus! Quand l'ennemi fut sorti de la ville , Jacque aussitôt, d'un pas grave et tranquille, Fil son entrée avec ses vieux guerriers , Tous couronnés de pampre et de lauriers. Mais quel contraste étonne leur courage! D'un vrai désert cette ville est l'image; Les habitans fuyaient vers leurs maisons; Ainsi s'enfuit un troupeau de moulons.
Au hurlement d'un vieux loup qui s'avance. De leur frayeur ce monarque attristé , Fit publier aussitôt dans Valence, Que chacun peut avec sécurité
Aller, venir, vaquer à ses affaires;
Qu'il punirait avec sévérité
Tout musulman ou chrétien téméraires
Qui troubleraient la paix de la cité.
De Mahomet quand la demeure sainte
Vit des flots purs arroser son enceinte.
Et que l'on eut au Oieu de vérité
Fait élever un autel magnifique.
On vint chanter avec solennité
Du Te Deum le glorieux cantique.
Mais trop long-temps j'ai laissé mon héros,
Geoffroi Rudel , dans le sein du repos.
Il revenait doucement à la vie,
Lorsque, pendant le chant du Te Deum,
Douze soldats , entans de l'Ibérie,
Guerriers chrétiens, peu dignes de ce nom.
Vinrent forcer la demeure paisible
Du bon Rodric , de ce Maure sensible
A qui Rudel devait .sa guérison.
Les yeux en pleurs , et la fille et la mère
De leur cher hôte implorent le secours.
« Ne craignez rien , dit-il d'une âme fière,
Je suis Rudel , je réponds de vos jours. »
Soudain il prend son vaillant cimeterre.
Court à la porte, et .s'offre à ces brigands,
Avec ce front , celle audace guerrière
Qui fait trembler même les plus méchans.
«Soldats, dit-il, respectez cet asile;
Je suis Rudel , sauvé dans cette ville
Par les bienfaits d'un Maure plein d'amour;
J'étais mourant , il m'a rendu la vie ;
Malheur à qui troublerait ce séjour! »
A ce propos , au nom du troubadour ,
Déjà fameux dans toute l'Hespérie,
Ces maraudeurs s'éloignent à grands pas,
En s'écriant : « C'est lui , n'en doutons pas ,
Oui , c'est Rudel qui vient de l'autre monde. •
Et sur-le-champ ils courent à la ronde
Semer le bruit , mille fois répété ,
Qu'ils avaient vu Rudel ressuscité.
Cette nouvelle, heureuse, inopinée,
De bouche en bouche aussitôt promenée,
Est parvenue aux oreilles du roi.
A ce miracle il n'ose ajouter foi ;
11 veut le voir et l'entendre lui-même.
Il va chez lui , plein d'une joie extrême ,
Le voit , l'embrasse , et veut savoir d'abord
Par quelle ruse il a trompé la mort.
Alors Rudel conte de son cher Maure
Les soins ardens , la tendre humanité.
Jacques surpris, ému bien plus encore.
Au bon Rodric promet avec bonté
De protéger désormais sa famille.
Promet surtout de marier sa fille.
Lorsque Rudel eut repris la santé.
Que dans son sein bouillonna la jeunesse.
Plus que jamais il aima sa maîtresse,
La belle Isaure. Il veut partir demain
Pour la revoir; mais .son âme attendrie
Formait encore un plus noble dessein.
Il faut savoir que dans sa maladie.
Lorsqu'il était sous la faux du trépas,
Geoffroi Rudel avait fait vœu tout bas
D'aller aux pieds de la Vierge chérie
CHANT TROISIEME
Du Mont-Serrat , dire soir et matin ,
Pendant trois jours, son office divin.
Le Mont-Serrat de la belle Marie
Était alor.s le séjour bien-aimé.
Detoule part, cl tout sexe et tout âge,
Les plus grands rois, à ce pélerii;af;e
Chacun courait d'un saint zèle enflammé.
Là, tous les jours, on rendait des oracles;
Là, tons les jours, celle reine des cieux,
Noire patronne, opérait des miracles,
Et tari.ssait les pleurs des malheureux.
Le jour fixé pour partir de Valence,
Budel alla, plein de reconnaissance,
Prendie congé du roi del'Arragon;
Lui dit qu'il part pour rejoindre en Provence
Son souverain , le comte de Uaimon.
Jacques voulant, épris de son mérite,
Le retenir, l'attacher à sa suile ,
Lui propo.sa les dons les plus flatteurs.
Son amitié, des grades, des honneurs (li).
Kudel, con.stant dans sa philosophie,
Kefusatout; l'aimable Polymnie,
La liberté, les jeux, les doux loisirs.
L'amour surtout , celle heureuse folie.
Fixait ses va'ux, comblait tous ses désirs.
A son dépari , toujours grand, magnifique,
Ce roi lui fil le présent génnreux
D'un beau coursier, enfant de la Bétique.
Mais que de pleurs s'écoulèrent des yeux
Du bon Rodric, de la mère et la fille !
En l'endn-a.ssant, celle aimable famille
Disait ;>Hi'las! nos vœux sont superflus,
Oui , c'en est fait, nous ne vous verrons plus. i
Geoffroi Rudel , pénétré de tristesse ,
Conire .son sein bien tendrement les presse;
S'arrache enfin de leurs bras éperdus.
Lorsque le fils de la belle Laione
Sur l'horizon annonça son retour,
Kudel partit, il marcha tout le jour,
Et vers le soir entra dans Barcelone,
Ville superbe , où Neplunc, en grondant ,
Vient apporter les richesses du monde.
Le lendemain Phcbus plongeait dans l'onde ,
Lorsque Rudel enira dans le couvent.
C'était alors l'heure du réfectoire.
Et l'on soupait. Avec très grand honneur
On le reçut ; et le père prieur.
Docteur aimable, au des.sert lui fit boire
D'un vin fameux mûri sur ces coteaux.
Et vingt étés vieilli dans les tonneaux.
Le lendemain, quand la cloche argentine
Eut appelé les moines à maline,
Rudel entra dans le chœur avec eux.
Mêla sa voix à leurs accords pieux.
Les chants finis, le père Boniface ,
Qui saintement , depuis trente ans et plus.
Édifiai! , ornait de ses vertus
Ce monastère où l'appela la grâce.
Lui proposa d'aller voir leur jardin.
Ce cénobile avait perdu la vue
Depuis vingt mois; mais son air doux, serein,
Prouvait la paix de son âme ingénue.
Fort étonné, de son zèle ravi ,
Rudel accepte. Aussitôt le bon père
Prend son bâion et gravit avec lui Ce mont sacré, sans guide, sans appui, Comme s'il eùi joui de la lumière.
Cette montagne est encore aujourd'hui Un lieu charmant, l'Éden de l'ibérie.
Ici l'on voit une verte prairie , Les orangers, la vigne, l'olivier Mûrir auprès du myrte, du laurier, Et les ruisseaux rouler avec niininure Du haut du mont une onde fraîche et pure; Ou voit partout dans ce jardin liant De grandes croix , de petites madones.
Ou de porphyre ou de beau marbre blanc , Le front orné de brillantes couronnes, Des fleurs du jour, du jasmin odorant.
Geoffroi Rudel dit à ce révérend :
« Que ce jardin est riche et magnifique ! Je voudrais vivre en ce séjour magique. — Vous le voyez; mais moi, trop malheureux, Je ne vois plus ces (leurs, cette verdure; Et toi, soleil , ime de la nature, Je t'ai perdu ; mes yeux, mes tristes yeux Sont entourés d'une nuit éternelle; Adieu, .soleil, beaux aslres, fleur nouvelle! Mais Dieu le veut; à ses décrets soumis. Résignons-nous. Apprenez, 6 mon fils.
Que ce jardin si riant, si fertile, M'était jadis qu'un amas sec, stérile, D'épais buissons, des rochers sourcilleux. ■ Rudel alors demande quel miracle A converti ces buissons épineux Et ces rochers eu fruits délicieux.
■ Vous le saurez, je serai votre oracle. Allons chercher l'ombrage des ormeaux Au pied desquels coule cette fontaine; J'y viens souvent oublier mes travaux, Et méditer sur notre fin prochaine. »
Alors tous deux vont s'asseoir sur un banc ; Alors ainsi parla le révérend :
• L'Être puissant, auteur de la nalure. Fait Ions les jours cent miracles divers; Sa main abaisse ou soulève les uiers.
Et d'un rocher fail jaillir une eau pure. Loin de ce mont et sur daulrcs coleaux , Quelques bergers , en gardant leurs troupeaux, Agirent la Vierge, oui, la Vierge Marie, Qui dans ce jour, arrivant de Syrie, Ou des saints lieux , par le chemin des airs. Se reposait dans ces tristes déserts.
Ces bons pasteurs, dans leur surprise extrême, Vont raconter, publier en tous lieux Ce qu'ils ont vu , vu de leurs propres yeux , Un grand miracle; oui, la Vierge ellemôme; Elle brillait de cet éclat touchant , Dont brille au ciel la lune en s'élevant. Déjà , déjà , de l'Èbre jusqu'au Tage, Deux cents témoins de tout rang, de tout âge, Ont vu le fait; vingt mille l'ont redit. Un grand prélat , celui de Barcelone, Par mille voix de ce niiiacle instruit, A son chapitre, à ses moines ordonne D'aller chercher celte belle Madone, Pour l'amener avec sole:inité Dans une église au sein de la cité
GEOFFROI RUDEL
Le lendemain, (|Hand au sorlir de l'onde
Lf dieu du jour \ int cdairei' le monde ,
Moines, clergé, chevaliers et bourgeois,
Un peuple einier, précédé de la croix.
Un cierge en main , nionla sur la collnie
Où se trouvait cette Vierge divine.
Dès qu'on la vit, l'air relenlit soudain
De cris de joie et de Vive Marie!
On s'agenouille, on cbanle, on pleure, on prie.
On la revél duu habit de salin.
Et de jasmin on couroine sa léte.
C'était vraiment un très beau jour de fêle.
Puis sur uu char de feuillages orné
Elle est placée, et ce char e«l traîné
Par deux chevaux de superbe encolure;
11 part au son des cors, des chalumeaux.
La jeune fille autour de la voilure.
Et des enfans chantent des airs nouveaux.
Pendant longtemps, à la voix de leur guide,
Les deux chevaux marchent d'un pas rapide ;
Mais arrivés ici , .sur les hauteurs
Du Mont-Serrat , soudain ilss'arrélèrent;
Leurs conducleurs en vain les exeiièrent ;
Ils n'écoutaient ni fouets , ui jurenieus.
Tel un vieux chcue, appuyé sur les ans,
Sans s'ébranler brave l'effort des vents.
Un saint aJ)bé, qu'on nommait Théodore,
S'écrie alors ; • Il n'eu faut pas douter;
La bonne Vierge ici veut s'arrêter.
Il faut demain, à la nouvelle aurore.
Vous rendre tous sur ce mont glorieux ,
Pour élever à la reine des cieux
Un beau palais, uu temple, une chapelle.»
Mille ouvriers , des femmes , des vieillards ,
Au point du jour, viennent de toutes parts.
Quel mouvement, quelle ferveur, quel zèle!
On les voil tous avides de travaux.
Creuser la terre ou porler des fardeaux.
Maisuu miracle élonnant, adnnrable
Est attesté par nos sages aieux:
Des séraphins, des habilans des cieux ,
Rempli.; d'ardeur, d'un zèle infatigable,
Portaient la pierre, et la chaux, et le sable.
Quand sur ce mont l'ardente piété
Eut élevé celle église nouvelle ,
La Vierge alors, avec solennité ,
Fut descendue et mise en sa chapelle.
Depuis les grands, les rois, les empereurs,
Sur ses aulels répandent leurs faveurs;
D'oret d'azur noire égli.se étincelle ;
Vingt lampes d'or y brillent en tout temps,
Et tous les jours cent miracles frappans
De celle Vierge annoncent la pui.s.sance.
Oui, mon cher fils ; mais le midi s'avance:
Entendez vous? La cloche du couvent
Au réfecloiie ajipclle chaqiie frère.
Allons diner : un Dieu juste et clément ,
Voulant de l'homme adoucir la misère,
De l'appélil lui (il l'iicurcux présent. »
Dans ce séjour, Rudel avec surprise.
Vit les trésors renfermés dans l'église (15), Mille joyaux et cent vases d'argent.
Mais dans ce siècle, alors à son aurore,
Il ne vit pas le glaive, vierge encore,
Que Lo\ ola , nom célèbre à jamais ,
Y dépo.îa, quelques siècles après.
Ce saint frappé d'uue sainle folie,
.Se déclara chevalier de .Marie ,
Et lui promit amour , fidélité ;
Courut les champs pour combattre l'impie
Qui douterait de sa virginité.
Enfin Rudel partit du monastère,
Le cœur ému , louché très v ivement
De celle vie heureuse et solitaire.
Où tout à Dieu, l'homme humble et pénitent
De son salut fait son unique affaire.
Jetant alors les yeux sur l'avenir.
Si près de nous, il fit vœu de mourir
Couvert d'un froc,revêlu dune haire.
Ainsi rêvant, quoique bien éveillé.
De son coursier il hâlail la vitesse.
Tout voyageur que l'ennui, l'heure presse,
Voudrait avoir le beau cheval ailé
Du bon Roger, qui, dans une journée.
D'un pôle à l'autre achevait la tournée.
Ainsi rêvant, de délour en détour.
Il s'égarait. Cependant la nuit .sombre
Aux cieux déjà développait son ombre;
Le crépuscule annonçait son retour.
Rudel voyant qu'il était sans asile
Pour celle nuit, soupire, est peu tranquille;
Ses longs regards cherchent de tout côlé
Une chaumière, un gile, un ermitage;
11 ne voit rien qu'un mont inhabité.
Séjour des loups, el qu'un désert sauvage.
11 marche encor, bientôt entend le bruit
D'un grand torrent qui roule , écume et gronde.
Et sur des rocs précipite son onde.
A cet aspect il s'arréle et frémit ;
Mais aussitôt reprenant son courage,
Il se résigne el de cheval descend ;
Au pied d'un arbre il s'airange, il s'étend,
Et le sommeil, compagnon du bel âge.
Vint sur ses yeux reposer mollement.
Ne troublons point ce .«ommeil si paisible.
Ce grand bienfait . ce baume de nos maux ;
Moi-même aussi j'ai besoin de repos ;
Ma course est longue el le chemin pénible.
Demain , sitôt que le dieu de Délos ,
Sortant des flots, nous rendra la lumière,
Que les bergers quilleronl leur chaumière ,
Et dans les champs conduironi leurs troupeaux.
Je vous dirai le resie de l'histoire
Du troubadour que vous devez chérir,
El \ ous permets de douter ou de croire,
De m'écouter, ou de vous endormir.
CHANT QUATRIÈME
0 grand Newton , qui pesas les planètes (16) , Et qui tracas la marche des comètes.
Qui déeouviis par (|ucls secret-s ressorts. Les corps roulans allireni d'autres corps; Au ciel monte sur l'aile du génie , Ton œil hardi pénéira l'harmonie.
CHANT OUATRIÈME.
Les lois , le cours de ces {;lobes nombreux :
J'aurais voulu que lu pusses m'apprendre ,
A moi, quafiile un désir curieux,
Ce que jamais docleur n'a pu comprendre ,
Si Jupiter, Mars, la belle Venus,
Le froid Salurne et le bouillant Merciu'e
Ont dans leur sein des peuples inconiius,
Faits comme nous et de in<!'me nature.
De l'univers le maître souverain
Jamais , dit-on , ne créa rien en vain ;
Tout estuiile, enchaîné, nécessaire;
Mais de ces corps quels sont les liabitans,
Leurs lois , leurs mœurs , leurs traits, leur caractère?
Sont-ce des nains, ou sont-ce des géans?
Ont-ils deux pieds, ou marchent-ils sur quatre?
Leur culte est-il chrétien , turc , idol.llre ?
Comme Noé , vivent-ils cinq cents ans ?
Quelle est leur âme et leur iutelliiïence ?
Ainsi que nous n'auraient-ils que cinq sens?
En ont-ils douze et plus de jouissance?
Si l'on en croit et maint et maint docteur,
Nous habitons des mondes le meilleur.
Leibnilz l'a dit, el tout savant le cite.
J'aime 5 le croire et bénis nos destins':
Loin dimiler le bizarre Iléiaclile,
Toujours pleurant et plaifjnant les humains,
Je chante et ris avec feu Démocrite.
Ami de Pope , avec lui je convien ,
J'ose affirmer qu'ici -bas tout est bien ,
Malgré cent maux qui tourmentent la vie.
Les vents , la peste , et la fièvre et ses feux.
Mais je voudrais , pour être encore mieux.
Que la beaulé filt sans coquetterie.
Les beaux -esprits, les grands sans vanité.
Qu'on élouffât le démon de l'envie ,
Et que partout régnât la probité.
Mais, dirat-on, la chose est impo.ssibie.
Eh bien ! messieurs, d'accord; n'en parlons plus.
Lais,sons le monde aller son cours paisible,
A l'Océan son flux et .vou reflux ,
Et de Rudel continuons l'histoire.
Fils de l'amour , noble enfant de la gloire , Sur un rocher il dort paisiblement.
Ah , quel réveil ! tout à coup il entend , Non loin de lui l'effrayant hurlement De treuie loups affames de carnage.
Soudain il .s'arme, il veut lulter contre eux. Brave Rudel , à quoi sert ton courage?
Hercule même , oui , le vainqueur fameux De Géryon , du monstre d'Érymanthe, N'eiH opposé qu'une force impuissante.
Mais tous les loups s'élancent en hurlant Sur le coursier qui pai.ssait tristement L'herbe d'un sol , hflas, presque stérile. Rudel , voyant la défense inutile.
Sur un grand pin monte légèrement.
Il voit de là , quel spectacle lerrible ! Son beau coursier, qui des pieds et des dents Se défendait contre la gueule horrible De ces vieux loups qui déchiraient ses flancs; Il entendait leurs hurlemens de joie , Leurs cris affreux en dévorant leur proie. Mais quand , sortant des rives de l'Ëuxin ,
l'hébus ouvrit les porles du malin.
Ces animaux que blesse la lumière,
Rassasiés de carnage et de .sang ,
Prennent la fuite et courent en hurlant
S'ensevelir dans leur affreux repaire.
Rudel alors, pâle el silencieux.
Descend de l'arbre , et voit encor sur l'herbe
Les ossemens , les restes malheureux
De ce coursier naguère si superbe.
11 fuit , traverse et la plaine et les bois ,
Semblable au cerf (|ui près de son pacage ,
A d'une meute entendu les abois ,
Ou d'un lion croit voir l'affreuse image.
Bientôt Phébus . armé de tons ses feux ,
A son zénith s'élève, tt roi descieux,
Calme les vents , écarte tout nuage.
De faim , de soif , de faligue abimé,
Rudel marchait sous ce ciel enflammé ;
Mais il entend tout â coup le murniure
D'un grand ruisseau, découvre au même instant
Un vallon frais, tout riaut de verdure.
Environné d'un ombrage charmant.
Le matelot, dé.iiolé par l'orage.
Qui voit enfin le fortuné rivage ,
Les tours du port où tendaient tous ses vœux ,
Ne jouit pas d'un moment plus heureux.
Soudain Rudel vole vers ce bocage.
En arrivant sous des saules épais.
Couché sur l'herbe, il savoure à longs traits
De ce ruis.seau l'onde légère el pure,
Et cueille après, pour apaiser .sa faim.
Du chêne allier le fruit agreste et sain ,
Du genre humain première nourriture.
Puis sur un lit de fleurs et de verdure,
S'abandoniianl aux douceurs du sommeil.
Ne s'éveilla qu'à l'heure où le soleil
Finit sa course, alors que le Zéphire
Agite l'air , et quand Floie respire ;
Où les oiseaux, plus gais, plus amoureux,
Font retenlir leurs chants mélodieux.
L'air pur et frais d'une belle soirée.
Et d'un beau ciel la couleur azurée ,
Du preu\ Rudel enivraient tous les .sens.
Mais un penser troubla ces doux momens;
Rudel voyait qu'il était sans asile,
Et que la nuit de son ombre tranquille
En s'élevaut couvrait le front des cieux.
Il se décide, il part , fait ses adieux
A la naïade , aux nymphes du bocage.
Aux doux oiseaux cachés .sous son ombrage.
Il part enfin , marche silencieux
A la lueur d'un faible crépuscule.
C'est l'heure alors où le berger crédule
Voit des esprits, des morts, des revenans.
Rudel croit voir, non des specires errans,
Mais des châteaux, des tours, une chaumière;
Et dans un pin le clocher d'un couvent.
Il voit encor dans une ombre légère
Ce que son cœur désirait ardemment.
Chez les humains celte erreur est fréquente :
Et qui de nous n'a vu dans une amante
Grâces, appas qui n'y furent jamais?
Mais sur un char environné d'étoiles,
La nuit régnait et déployait ses voiles ;
GÈOFFROI RUDEL.
Les animaux , les vents élaient niiicls.
Le seul hibou, Iriste amanl des ténèbres,
Fatiguait l'air de ses plaintes funèbres.
Sans s'étonner, soumis à son destin,
Geoffroi Rudel poursuivit son ihemin.
Hélas! bientôt à ses yeux se présente
Une forêt qu'habite l'épouvante,
INoi. e d'horreur , où vingt sentiers divers
Semblent conduire aux portes des enfers.
Rudel s'arrête; un moment il hésite;
Mais son grand cœur , son courage s'Irrite.
Dans la forêt il pénètre soudain ,
Krre au hasard dans cette nuit profonde.
Trouve un torrent , entend le bruit de l'onde
Çui furieu.se, échappe , court et grnnde.
Rudel , surpris , cherche un autre chemin ;
Mais sur ses pas , dans le lieu le plus sombre,
Il aperçoit un grand fantôme, une ombre.
Je ne sais quoi , tout revêtu de blanc.
Rudel s'étonne et pâlit tout tremblant.
Mais un héros bien vite se rassure.
L'épee en main , et d'une marche sûre,
Rudel s'approche , en lui criant ; « Des cieuï ,
Ou des enfers habitant ténébreux ,
Qui que tu sois , parle , romps le silence ,
Que me veux-tu ? » L'ombre Tie répond rien.
Alors Rudel fait le signe chrétien ;
11 s'enhardit, et sur l'ombre o'élauce.
Brave Rudel , tu rougis , je le pense ,
Lorsque lu vis que cet être Infernal,
Que ce fantôme était une statue
De marbre blanc et sur un piédestal.
Heureusement c'est là qu'était l'issue
De la foret. Rudel jouit enfin
Du bel azur d'un ciel pur et serein.
Mais tout à coup une vive lumière.
Sur un coteau , vint frapper sa paupière.
A cet aspect , Rudel tout radieux,
Crut voir briller un astre tutélaire.
L'arc colore qui brille dans les cieus,
Après la pluie , après un long orage ,
Rassure moins l'habitant du village.
Dont l'ignoiance et le faible cerveau
Redoute encore un déluge nouveau.
Tel qu'un nocher que la prudence éclaire ,
Pour gouverner sagement son vaisseau ,
Fixe ses yeux sur l'étoile polaire ;
Ainsi Rudel marchait vers ce coteau.
11 marche, il court , suant, tout hors d'haleine,
En6n arrive au pied d'un grand château
Qu'environnait un fos.sé rempli d'eau.
U voit un pont que suspend une chaîne;
Il le traverse , entre dans une cour
Que trois fanaux éclairaient d'un grand jour.
Il va , regarde, écoute, se promène.
Mais au château tout à coup il entend
Les chants, la voix d'ime jeune sirène,
Une guitare accompagne son chant
Ce;te beauté redisait la lomance
Du fameux (.id , connu par ses exploits ,
Par ses amours et sa haute vaillance.
Que son épée a rais au rang des rois.
PREMIER COUPLET
Le preux Rodrigue aimait Chimène , Elle l'aimait de même amour ; L'hymen devait bénir leur chaîne, Et le.s unir an premier jour.
Mais de celte :iniante si clière, \/e Cid, pour sauver son honneur, Dans un eomba: tua te pêrc, Dont il sentit grande douleur.