DEUXIÈME COUPLET
Loin de vous de vaincs alarmes.
Soyez son bon ange aujourd'hui, Comme l'Amour d est sans armes, Il est sen.sibe comme lui.
Ah ! par l'-^mour et par Marie !
La Vierge , mère du Seigneur, Beauté céleste , je vous prie D'avoir pitié de mou malheur)
CHANT QUATRIÈME
Quand il finit, une jeune pucelle
Qui l'écnulait parut sur le balcon,
Lui dit ces mnls que Clio me rappelle :
«0 vous, le fils d'Orphée ou d'Apollon!
Beau chevalier, dites-nous votre nom?
— Je suis Riidel , troubadour de Provence,
Et je reviens du sicf;e de V alence ,
Où je servais sous le roi d'Arragon. ■
Lors il se lut ; bienlôt, heureux augure,
On vint ouvrir la porle du cluUcau.
Un franciscain d'une belle figure ,
Que précédaient , armés d'un fjrand flambeau ,
Quatre valets, d'une douce manière,
Pria Rudel d'entrer dans la maison.
Le troubadour, surpris avec raison,
D'être reçu par un révérend père,
Lui demanda s'il était le seigneur.
• Kon, répondit le moine .séraphique,
Du duc d'Alvar je .suis le directeur
Et l'aunionicr; ce seigneur magnilique
De son palais est absent aujourd'hui ;
Mais nous avons pour commander chez lui,
Sa jeune épou.se : Elle .se nomme Elvire.
Suivez mes pas; je vais vous introduire.
Cette duchesse avec grâce et bonté
Reçut Rudel, loua sa voix brillante
Et son beau chani par les muscs dicté.
Elvire était unebrune piquante;
Ses grands yeux noirs brillaient de volupté;
Elle aurait pu diputer de beauté
Avec Jun.ni et Vénus elle-même;
Mais de son teint la couleur un peu blénie,
Ses yeux chargés d'une molle langueur.
Tout annonçait que la mélancolie ,
Ou bien l'amour habitait dans .son cœur.
Son cœur si triste au priulcmps de sa vie!
Rudel apprit d'oii venait sa douleur.
Depuis un mois une triste nouvelle
Avait changé ces myrtes en cyprès.
Don Inigo , son chevalier fidèle ,
Jeune guerrier digne de ses regrets ,
Avait péri sous les murs de Valence,
Dans un assaut oii brilla sa vaillance.
Depuis ce jour, le repos, le sommeil
Avaient quille cette belle duchesse;
Elle pleurait l'objet de sa tendresse.
La nuit , le jour , au lever du solei! ,
Souvent au pied de la croix redoutable.
Seule, à genoux, elle versait des pleurs,
Priait un Dieu , si clément aux pécheurs,
De pardonner à ce guerrier aimable.
Ce qui surtout dans ce malheur affreux
Brisait lectur de celte tendre Elvire,
C'était, hélas! le penseï- douloureux
Que ce héros , ce jeune et vaillant sire
Avait péri sans absolution ,
Sans pénitence et sans confession ;
Ainsi que meurt , pour tomber dans l'abîme,
Un Maure , uu ,luif , un fils de Beizébnth.
Mais pour calmer sa crainte légitime,
La tendre Elvire avait , pour le salut
De son amant , counnandé mille messes.
Puisse du ciel l'éternel souverain
A ce guerrier pardonner ses faiblesses !
Mais à Rudel je retourne soudain.
On lui servit uu très joli festin.
Où la duchesse, oubliant son chagrin
Pour un moment, d'une nian ère aimable,
Fit à Rudel les honneurs de la table ;
Et l'aumonier , 1res enjon;' docteur.
En lui veisam l'enivrante liqueur,
Disail gaimeut que !\oé , notre père ,
Du genre humain était le bienfaiteur;
Qu'i l'Étemel c'est obéir et plaire
Que de jouir des fruits de sa bonté.
• Mais jouissons avec sobriélé,
El partageons nos b'ens avec nos frères ;
Un pain donné vaut mieux que cent rosaires. «
Après ces mots , ce sage avec gaité
But d'un nectar de la Grèce apporté.
Parlons enfin de la beauté charmante
Qui , d'une voix et sensible et brillante,
Avait chanté le Cid et ses amours.
Celait Alix dans l'éclat des beaux jours ,
rsièce du duc, qui lui servait de père.
Sa taille était peu haute, mais légère;
Ses yeux très beaux, son sourire attrayant;
Se» traits offraient un charme inexprimable;
Son esprit vif, moins profond que brillant,
Et sa gaité la rendaient très aimable.
Un vif penchant l'enlrainait à l'amour ;
Besoin d'aimer tourmenlail son jeune âge;
Mais sur ce point se taire est le plus .sage.
Dès qu'elle vit le jeune troubadour.
Un feu soudain s'alluma dans son âme:
Moins promplemcnt le salpêtre s'enflamme.
Rudel bientôt brilli des mêmes feux.
Nos deux amans, déjà d'intelligence.
Se regardaient , s'observaient en silence,
Et se parlaient el du cœur et des yeux.
Eh quoi! Rudel ! Rudel ! l'amant d'isaure,
Lui qu'elle attend et qu'elle pleure encore,
Il Irahissait et brisait .ses beaux nœuds!
Vous le blâmez ; pardon : moi je l'excuse:
11 est poète, il est fils d'une muse.
Tout po;-te a l'imagination
Vive, féconde, entraînante au bel âge;
Et vous savez que le docte Apollon ,
Ce dieu charmant, adorateur volage,
De la beauté, semblable au papillon ,
A chaque nymphe adressait son hommage.
Mais poursuivons. Pendant que l'on soupait,
Qu'Alix aimait, que Rudel soupirait,
Que l'aumànier tout doucement buvait,
La nuit au ciel poursuivait sa carrière;
La grande horloge avait sonné minuit;
Lors l'aumonier très sagement lui dit :
« Tout dort , repose à pré.sent sur la terre ;
Allons dormir ; bon soir et bonne nuit. »
Deux grands laquais, par les ordres d'Elvire,
Mènent Rudel dans son appartement ,
Ou brillaient l'or, la soie et le porphyre.
Qnalre flambeaux formés d'un pur argent ,
Changeaient la nuit en un jour éclatant.
Dans nue alcôve avec art décorée,
Était un lit magnifique , moelleux.
Mais le sommeil , être capricieux ,
Fuit bien souvent une couche dorée.
GEOFFROI RUDEL
Geo'T o Riidel, dans ce siipeibe lit,
IS'e dormit pas , nna toute la nuit
A celle Alix, Alix la beanlé même.
11 est aimé ; ^ ingt foi» dans ses beaux yeux
Les siens onl lu les plus tendres aveux.
Ah! quel bonhein- de plaire à ce qu'on aime!
Dès que parut l'étoile du matin ,
Il se leva, descendit au jardin ;
Ce beau jardin , de Flore et de Ponione
Était alors le fortuné séjour.
Le laurier vert , si cher au dieu du jour.
Le citronnier, le myrte de l'Amour,
Et roranger dont le front se couronne
En même temps et de fruits et de fleurs (17),
Offraient au sage, aux amans des neuf .sœurs,
Pour y rêver , des bosquets enchanleiu'S.
Divers ruisseaux, fuyant sous ces ombrages,
D'un cours léger y portaient la fraîcheur.
Bois de Tempe, vallon , charinans rivages
Qu'ont célébrés les neuf muses en chœur,
Vous le cédez à ces heureux bocages.
Le beau Rudel , errant dans ce jardin ,
Tantôt cueillait une rose nouvelle,
Ou bien assis près des bords d'im bassin ,
Prétait l'oreille aux chants de Philomèle;
Et cependant ses yeux cherchaient en vain
Alix , la fleur , l'ornement de Cylhère.
Mais quel bonheur! plus vive et plus légère
Qu'un jeune faon qui court après sa mère,
Elle parait en robe du matin,
Habit léger , inventé par les Grâces,
Qui réunit avec la voluplé
Et la décence et la simplicilé.
Elle s'avance, et Rudel sur ses traces,
■Voyait l'amour et l'essaim des plaisirs.
Le cœur ému des plus tendres désirs ,
Brillant de joie , il court au-devant d'elle.
Alix rougit et n'en fut que plus belle;
Beau coloris qui trahit les secrets
D'un jeune caur qui craint et qui désire.
Nos deux amans dans un riant délire,
Sans y .songer , marchent vers les biisquets.
Le premier jour qu'il aime, et qu'il soupire.
L'amant se croit dans un monde nou\ eau ;
Tout s'embellit pour lui dans la nature;
L'air est plus doux , plus fraîche est la verdure,
L'homme meilleur et le soleil plus beau.
Rudel, plongé dans une douce ivresse.
Aux pieds d'Alix déclarait sa tendresse;
Quand tout à coup la cloche du château
De l'aumonier leur annonça la messe,
Car tous les jours ce prêtre la disait;
Et les valels , le duc et la duchesse ,
Tout le village avec eux l'entendait.
Le franciscain , après le saint office,
Leur débitait, au nom d'un Dieu propice,
Une homélie , un tout pelil sermon
Sur la morale et la religion.
11 leur disait ; « Enfans du même père ,
Aimez-vous bien , soyez justes, humains,
Et \ ous verrez descendre .sur la terre
Les dons du ciel , et prospérer vos grains. »
11 parlait peu de l'enfer , de ses flannnes,
Se gardant bien d'épouvanter leurs âmes ,
Voulant que Dieu pour lui seul fût aimé.
Ainsi pensait un pielal CKlimé 'iSj,
Dont le nom seul inspire la tendresse.
Rudel crut voir à la belle duchesse
Un front plus calme, un souris plus charmant;
Un songe avait produit ce changement :
Elle avait vu , dans la nuit , en dormant ,
Don Inigo , son ombre rayonnante
Qui lui disait : » Aimable et chère amante ,
Cesse tes pleurs, je suis en paradis.
Depuis trois jours entre les saints assis. »
Par ce beau songe Elvire rassurée
Sur le salut de ce fidèle amant ,
Avait repris son aimable enjoilraent ;
Telle une mère éperdue, éplorée,
Qui croit son fils gisant au sombre bord ,
Si quelque lettre, un avis vient lui dire
Que son cher fils respire et vit encor ,
Pleurante, hélas ! vous la voyez sourire ;
Sa douce joie est un tendre délire.
Depuis ce songe , un astre plus serein ,
Un jour plus doux éclaira cet asile.
Musique et bal , chasse , jeux et festins ,
Tous les plaisirs rentrèrent à la file.
Alix, Rudel , sous ce ciel enchanteur.
Goûtaient d'amour les plus pures délices.
Tendres baisers ravis â la pudeur.
Mais pardonné.s , aveux charinans , caprices
D'un cœur qui craint et chérit son vainqueur;
Sermens d'aimer, et ce Hatteur langage.
Ce doux encens qui séduit le plus sage,
Tout enivrait ces amans de bonheur.
Toujours ensemble , ils se quittaient à peine ,
Qu'ils désiraient déjà de se revoir.
Un jour advint qu'à l'approche du soir,
Alors que l'ombre est encore inccrlaine.
Ce troubadour errant dans le jardin ,
Dans un bosquet trouva le franciscain;
Ce père avait un Horace à la main.
Rudel ne pul retenir sa surprise :
• Père, dit-il, avec un fin souris,
Horace est dune un père de l'Église ?
— Beau troubadour, vous paraissez surpris;
Ce livre-là n'est (jas le Bréviaire
De saint François, notre très humble père.
J'aime l'auteur, il m'apprend à mourir,
A regarder avec indifférence
Les biens , les maux d'une courte existence.
Mais je n'ai pas, je dois vous prévenir.
Toujours pensé comme aujourd'hui je pense ;
L'illusion , l'erreur , l'entêtement
Ont très longtemps égaré ma jeunesse.
Mais il est tard, le souper, la duches.se,
La belle Alix sans doute vous attend.
Demain, jeudi , lorsque le jour naissant
Éclairera ce paisible bocage ,
Rendez-vous-y ; là seuls , sous cet ombrage,
J'amuserai peut-être mis momens
Par le récit des et reurs , du délire
D'un jeune fou, trop facile à séduire!»
Et vous , messieurs , si vous avez le temps ,
Venez demain enlendre ce bon père,
Sage aujourd'hui, bien fou dans son printemps.
CHANT CINOUIÈMÉ.
Ce qui me charme, et comme lui j'espère Que je puis être un Caton à ceut ans.
CHANT CINQUIÈME
Si par hasard sur cette terre ronde
Après mille ans je revenais an monde,
Comme l'a dit quelque part sain! Justin,
Et comme lui, TerUiUicn l'Africain,
Le yrand saint Jean , célèbre par son style,
Style rempli d'un mystère piofond,
Qu'ont f'clairci Bossuet et Nowlon ,
Je jure bien , au nom de saint Basile ,
De vivre enfin comme nu petit Calon.
J'ai vu , ci-bas , tant et tant de sottises ,
J'en ai tant fait , lanl de lourdes méprises,
Que je serais bien indigne du jour ,
Si je n'étais plus sa;;e à mon retour.
Je veux alors parmi les incurables
Être enfermé, finir mes jours coupables.
Si l'on me voit, en dépit d'Apollon,
Gravir encor les hauleurs d'ilélicon ,
Et fatiguer , dans mon Irisle délire ,
Les chastes soeurs des faux sons de ma lyre.
Je veux surtout , je le dis sans détour ,
Oui , je prélends abjurer la folie
De ce démon que l'on appelle Amour ;
l\ est cruel , armé de perfidie;
Il m'a trompé, trahi plus d'une fois,
Et je l'aimais, vous le .savez, Corine,
Vous Zulima , loi surtout Césarine,
Que tant j'aiinai ; lu t'en souviens, je crois ;
Je frémissais au seul son de la voix.
Mais, direz-vous, après tant de naufrages.
Pourquoi voguer encor sur cette mer?
Je vous réponds , au nom de tous les sages.
Que l'habiludeest un lieu de fer;
L'homme embarqué sur un fleuve rapide,
Peut rarement en remonter le cours;
Il rame en vain ; le [lot prompt et perfide
Se succédant, le repou.sse toujours.
Mais je vous dois, je m'en souviens, l'histoire
De l'aumônier. Je vais parler pour lui
Naïvement, dans mon rhythme chéri;
Secondez-moi, vous filles de Mémoire.
« J'ai vu le jour dans les miu's de Léon ,
D'un père noble et fier de sa noblesse ;
Don Ferdinand Lopcz est notre nom :
Pour précepteur, mon père, en sa sagesse.
M'avait donné le docteur ConstaïUiu,
Hoiume nourri de grec et de latin.
Grand ergoteur, philosophe mystique.
Moine jadis de l'ordre séiaphique.
Mais ce qui doit surprendi-e avec raison ,
Ce Constantin qui lisait Cicéron ,
Sénèque, Horace, Origèneet Platon,
De nos giands saints les œuvres les plus rares ;
Ce grand docteur, ce sage, né chrétien.
Secrètement était manichéen.
Pauvres humains ! un dieu des plus bizarres,
Momus, sans doute , a forgé nos cerveaux.
Ce philosophe, épris de son héros.
Du vieux Manès , de sa fausse sagesse.
De son poi.son infecta ma jeunesse.
Ah ! qu'aisément on trompe un jeune cœur !
Qu'il est ai.séde pétrir une argile.
Sons notre main, si molle , .si docile!
Crédule, ardent, séduit par mon docteur.
Du vieux Manès j'embrassai la croyance.
Dans l'univers, par un dogme fatal ,
De deux pouvoirs reconnus l'existence.
Celui du bien et le pouvoir du mal;
Tous deux rivaux, ils gouvernent le monde.
VoilJ comment en vices il abonde (lO).
De plus enroi', me disaient mes leçons.
Dans un seul corps deux âmes nous portons.
L'une perverse , et l'autre bonne et sage.
C'est pourquoi l'homme est un amas confus.
Un composé de vices, de vertus.
Mais ce qui doit étonner davantage,
C'est que Manès défend le marige.
Comme un lien immoral , odieux ;
Faire passer du néant à la vie
Un être humain , créer un malheureux ,
Selon Manès, c'est faire une œuvre impie.
C'est offenser et la terre et les cieux.
Depuis , il faut a(ouer ma folie.
J'eus pour l'hymen une secrète horreur.
Long-temps mon père ignora ma démence ;
Mais quand j'entrai dans mon adolescence,
Il m'appela , me dit avec douceur :
«Je vous destine un brillant hyméuée,
Une beauté de ceut vertus ornée ,
Aimable , riche et de bonne maison. »
A ce discours , quelle fut ma surprise !
Le cœur troublé , la rougeur sur le front ,
Je répondis avec trop de franchise :
« Accordez-moi le pardon paternel ;
Jamais, mon père, un nœud si criminel
Ne souillera les pages de ma vie;
Le mariage outrage l'homme et Dieu;
C'est un grand mal. » Mon père, à cet aveu
Crut ma cervelle en pleine frénésie ;
Mais ren.ermant un moment son dépit :
«Apprenez-moi, me dit il, quel apôtre.
On quel docteur vous a si bien instruit?
— C'est Constantin ; c'est mon ami , le vôtre. »
Don Lopez mande aussitôt ce docteur.
Et , l'accablant d'un regard de hauteur ,
Lui commanda de déloger bien vite;
Et puis me dit : « Je chasse un imposteur ,
Un insensé; que l'avis vous profile;
Pour y penser je vous donne huit jours :
Sortez, allez méditer ce discours.»
Mon cher docteur , ferme au sein de l'orage,
Vint en secret me faire ses adieux.
«Mon fils, dit-il, armez-vous décourage.
Laissez la foudre éclater dans les cieuX:
Son vain fracas n'alarme pas le sage;
Je pars sur l'heure et me rend.s à Paris,
Où nous avons encore des amis,
Qui, comme nous, cultivent la sagesse. ■
Après ces mots , dans ses bras il me presse,
M'embrasse et part, me laisse dans les pleurs.
Plus accablé que lui de nos malheurs.
Mais je n'en fus que plus inexorable.
GEOFFROI RLDEL.
Je mange is seul ; ii;oii père de sa taljle
M'avait banni , voyant que de î.lancs,
De re grand fou j'observais le réjjiine;
Que sous SCS yeux, seclaire magna inie.
De vin, de chair et d'œufs je me privais.
Apréj huit jours , fidèle à sa promesse,
Blon père entra chez moi de grand malin ,
Me demanda si la raison enfin ,
Le temps avait dissipé mon ivresse,
Si je daignais à ses voeux consentir.
"Je ne le puis, pardonnez ma franchise;
La loi commande et je dois obéir.
— Cela su fit ; tu paieras ta sottise. »
Ce qu'il disait en s'eloignaut de moi.
Il nie laissa très ferme dans ma foi ,
Et surtout fier de mon noble courage ;
Mais en secret se formait un orage,
Et de ma sœur un billet vigilant ,
Aimable .sœur, je le pleure souvent!
Vint m'averlir des projets que mon père;
Cherchait, formait, pour guérir mon cerveau,
Et me loger dans quelque lort château.
Pour prévenir ce zcle débonnaire,
Je résolus de m'échapper soudain ,
Et d'aller joindre à Paris Constantin.
Le jour suivant, lorsque la nuit encore
A l'orient luttait contre le jour.
J'abandonnai le paisible séjour
Où j'avais vu mes jeunes ans éclore
Sous l'ail d'un père , objet de mon amour
Du fanatisme exécrable influence!
Sans nul remords, saus peine je tpiittais
Un tendieiière, une sœur que j'aimais.
Je traversai la Castille et la France
D'un pied léger, toujours gai , sans soucis,
Comme un serin échappé de sa cage ,
Dormant très peu , vivant d'un peu d'herbage.
Enfiu de loin je saluai Pajis.
Dès que je fus entré dans cette ville.
J'allai chercher le docteur Constantin.
Je le trouvai dans un chétif asile.
Toujours égal, toujours ferme et serein,
■Vivant de fruits , de fromage et de pain.
Mais quel speciacle, 6 dieux! d'épais nuages
Couvraient alors cette belle cité.
Innocent-Trois, pape dont la fierté
Lançait partout la foudre et les orages.
Avait frappé cette ville et son roi (20)
D'un interdit- La peste est moins horrible,
Et d'un volcan l'explosion terrible
Aux lalioureurs inspire moins d'e'froi.
Heureux séjour d'une antiqne opulence,
De la gailé , des fêtes et des jeux ,
Paris n'offrait que l'aspect ténébreux
D'un lieu de deuil , d'austère pénitence.
On se fuyait, on marchait en silence ;
De l'amitié les nœuds étaient rompus ;
L'airain sacré dormait, ne .sonnait plus;
Les saints étaient renversés .sur la terre.
Le front couvert d'un crêpe funéraire ;
Plus desennoiiS, de messes, d'vrcnius;
Ou détendait la couche nuptiale
Aux deux époux , comme une œu\Te infernale
Qui produirait des enfans monstrueux.
• Fuyons, quittons ce séjour odieux, 'Me dit tout bas Constantin eu colère; Allons chercher ce pays fortuné, De fleurs, de fruits, d'oliviers couronné, Où fils du ciel et maitre de la terre, Régne adoré l'héritier de saint Pierre. • Au point du jour nous partons très di.spos , Légers d'argent , de soins et de bagage. En cheminant, toujours selon l'usage, Nous raisonnions sur les biens , sur les maux , Sur le combat de deux pouvoirs rivaux.
Quand du midi la chaleur dévorante Nous invitait il chercher le repos.
Nous nous couchions sous l'ombre bienfaisante D'un petit bois, de quelques vieux ormeaux; Et quand la nuit descendait sur la terre. Nous reposions dans la pauvre chaïuniére, Asile heureux de l'hospitalité.
Le laboureur avec zèle et bonté, Nous accueillait , nous donnait son potage. Son pain durci, son antique fromage; Sa jeune femme, au front doux et serein , Nous apportait, dès l'aube épanouie.
Le lait nouveau de sa brebis chérie.
• .\h! c'est ici , me disait Constantin, Que sans rival règne le bon génie! »
Marchant toujours, traversant plaine et bois, Nous ariivous au pays des Vaudois.
Mais quelle fut , grands dieux , notre surprise ! Ces malheureux et pauvres villageois Chassés, proscrits, al)andonnaient leurs toits. Les fauiiliers , les archers de l'église Les poursuivaient , plus terribles encor Que le chasseur qui , dans les bois du Nord , Armé de dards , arrache à leur repaire Le sanglier, et les our.« et les loups. On égorgeait le fils avec le père, La jeune femme auprès de son époux; Ou enlevait les enfans à leur mère.
Épouvantés, glacés de tant d'horreur, Nous ndus hâtons de qu'tter ces vallées. D'infortunés, de victimes peuplées; Et nous marchons suivis par la terreur, A pas pressés. Nous gardions le silence. Quand tout à coup Constantin s'écria :
< 0 gland Manès , abime de science !
Avec raison lu le dis , je le pense.
Toujours partout le mal triom; hera. »
Ainsi parlant sur le bord des abimes.
Nous gravissions les Alpes et leurs cimes, Et ces rochers où jadis Annibal, Par un prodige aux Romains si fatal , S'était ouvert un célèbre passage.
• Dans tout pays, me disait mon vieux sage, Je vois les pas et les traces du mal. » Nous descendons enfin dans l'Italie, Par la nature et par l'art embellie ; Tout [leuris.sait , riait autour de nous; Nous respirions un air plus pur, plus doux ; Nous arrivons à Turin , grande ville Que l'Éridan , le monarque des eaux , Parcourt d'un pas majestueux, tranquille; Hélas! pour nous et pour notre repos.
Devant Turin trop tard nous arrivâmes :
GHAi\T CINQUIÈME.
On n'entrait plus ; en vain nons suppliâmes Soldats, sergcns; nous parlions à tles sourds. LorsConstanliu me dit : « l-a nuit est belle, Allons, ainsi que nos frères les ours.
Dormir au bois et sur l'iierhe nouvelle. » La lune alors au milieu de son conrs Argentait l'air des traits de sa lumière. Et de Vénus l'éloile lutélaire Mêlait ses feux aux ombres de la nuit. Sous le couvert d'un vaste sycomore, Sur le gazon nous dres.sons noire lit : Un peu de pain , quelques grappes d'un fruit Sec et flétri que Bacchus fit cilore, Eurent bientôt calmé noire appélit; Le doux sommeil ferma plus vite encore Sous ses pavots nos yeux appesanlis, Et nous dormons jusqu'à l'heure où l'Aurore A l'orient étale ses rubis.
Bientôt debout, nous prenons notre roule Devers Milan , sous l'éelalante voûte D'un ciel d'azur, où le char du soleil Monte et descend toujours pur et vermeil. Je vis alors la majïnifique plaine Qui des Lombards porle encore le nom.
« Ah ! que de sang dans son moindre sillon Ont fait couler l'avarice et la haine ! • Disait, criait Constantin, l'ail ardent.
Depuis trois jours nous marchions lestement, Du bien , du mal sans cesse raisonnant , Lorsqu'à Milan très tard nous ariivimes; Au premier gile aussitôt nous entrâmes, Gite modeste, où l'hospilalité A peu de frais reçoit la pauvreté.
Le lendemain, le jour perçait à peine, Quand dans la rue une rumeur soudaine , Le bruit confus des cloches, du tambour Nous éveilla , nous annonça le jour.
A ce fracas, aux cris de la cohue.
Nous de.scendons aussitôt dans la rue, Nous nous mêlons à ses flots e frénés ; Nous arrivons devant la calhédiale.
Nous y voyons , toujours plus étonnés , Un grand bi'icher d'une slructure ovale, Qu'environnaient cent moines en surplis, Deux cents archers par un prêtre bénis; Alors, monté sur un grand bucéphale.
Certain quitlain accourt, vient publier Qu'on va brûler, pour Dieu , pour la patrie, Un vieux berger qui se croyait sorcier. Avec un Juif qui se disait Messie (21). Nous frémissons , nous reculons d'horreur. «Ah! maudit soit, s'écria mon docteur, Qui le premier, au nom de l'hyniénée , Perpétua la race infortunée Des fils d'Adam ! Mon cher ami , fuyons , Abandonnons au plus lot celle ville.
Où l'habilanl , aussi dur qu'imbécile , Aime à jouir du plaisir des démons.
Partons demain pour la reine du monde , Fille du Tibre, en merveilles féconde, Où de saint Fierie on voit le successeur, La foudre en main , â la terre en silence Dicter des lois et parler en vainqueur. Là, mon ci''":>nt , nous trouverons, je pense,
De vrais docteurs , et plus d'un bon ami. »
Pendant la roule, un jour que le midi
De tousses feux eni!)ra.'iail l'atmosphère,
Pressé de soif, de loin apercevant
D'un laboureur la modeste chaumière,
Nous y courons ; o tableau ravissant!
Un tendi'e époux, sa reinme Madeleine,
Et deux enfans auprès d'une fontaine.
Sons des ormeaux faisaient un court repas.
La cruche d'eau, la bouleille et deux plats
Couvraient la table ; on s'égayait; la mère,
En .souriant aux enfans, à leur père.
Versait ù boire et donnait tour à tour
A,sesenfans du piiin et du potage.
Et bien souvent le doux baiser d'amour.
Nous admirions cet aimable ménage.
La femme alois , avec un air bien doux ,
Nous appela : « Venez, s'écria-l-elle.
Mes chers amis, déjeuner avec nous. •
Nous écoulons la voix qui nous appelle;
Nous nous plaçons entre les deux époux.
Ces bonnes gens, chers enfans du village,
De très bon cœur nousof.rent à l'envi
Tout ce qu'ils ont, leur soupe, leur fromage.
Nous acceptons Ions deux d'un cœur ravi.
Ce déjeuner me rappelait la fable
Des deux époux l'hilémon et Baucis;
Dans ce muineni je me crus à leur table.
Le jour baissant et ses feux amortis ,
Il nous fallut songer à la retraite.
Prendre congé de ces chers villageois.
Ces bonnes gens, dont le cœur nous iTgrette,
En nous quittant nous repèlent vingt fois :
« Que le bon Di(u , que la Vierge Marie,
De tout malheur préserve voire vie ! »
En m'éloignant , rêveur dans le chemin ,
Le cœur ému, je dis à Cunslantin :
• Convenez-en , ici le mariage
Se monire à nous d'un air pur et serein ,
Couvert de lleurs et l'olive â la main.
— Quoi ! vous croyez à celle fausse image !
D'un jour naissant c'est la .sérénité;
Mais c'est le soir que s'élève l'orage.
Ah ! que je plains avec sincérité
Ces deux enfans condamnés à la vie !
Considérez la fortune, le sort
Qui les attend; la faim, la maladie,
Mille soucis, la vieillesse et la mort (22). •
Mais abrégeons cette Irop longue histoire :
Marchons â Rome, au séjour de la gloire.
Lorsque je vis cette belle cité,
Fille des dieux, de Mars, de la Victoire,
Tout hors de moi , je me crus transporté
Dans le Forum el dans l'antique Rome;
Chaque passant me semblait un grand homme;
Celait César, Pompée ou Cicéron;
Un homme en robe était le vieux Caton;
Un char était le char de Paul-Émile;
Un grand abbé me paraissait Virgile.
Mais ce beau .songe , au moment du réveil ,
Se dissipa , comme l'ombre légère
S'évanouit au lever du soleil.
Le jour suivant, Rome jadis guerrière
Ne m'offrit plus au lieu de vieux Romains
GEOFFROI RUDEL
Qu'un grand troupeau d'alibés , de jacobins
L'air résonnail d'une uiollc musique,
Le luxe ornait les temples , les palais ;
Du Vatican la sage politique
Faisait fleurir les plaisirs et la paix.
Mon cher docleur me disait à l'oreille:
«Qui le croirait I quelle étranye mer\eille !
Que d'un séjour de paix , de vi lupté,
Partent des feux qui ravagent la terre,
Comme l'on voit se former le tonnerre
Dans un air pur au milieu de l'élél •
Mais Constantin trouva dans cette ville
De ses erreurs les tristes compaonons,
Secrètement semant leur É\anj;ile,
Ou, disons vrai , leurs funestes poisons.
Bientôt tous deux, comme amis, comme frères,
Dans leur synode, ou plutôt leurs repaires,
Fûmes admis. Ainsi que des hiboux.
Pendant la nuil nous ooriions de nos trous.
Un mois ainsi dura ce temps paisible;
Mais un malin , quelle aurore terrible !
Par dix archers nous fûmes arrêtés
Dans notre lit, et soudain transportés
Dans des prisons, séparés l'un de l'autre.
Je n'ai point vu , depuis ce jour fatal ,
Ce cher docteur, noire chef, noire apôtre;
11 a péri d'un supplice infernal ,
Lui, six des siens, d'ordre du saint-office.
Tous à la mort . aux flammes condamnés.
S'y sont jetés avec joie et délice;
Tous aussi fous , hélas ! qu'infortunés!
Au bruit affreux de cette barbarie
Mes tristes yeux se remplirent de pleurs.
Cher Constantin , j'avance dans la vie.
Pleurant toujours sur loi , sur les malheurs.
La même foudre aurait frappé ma lêle;
Mon nom , mon âge et peut-éire l'oubli,
On! écarté loin de moi la tempête;
Mais dans les fers , isolé, sans appui ,
Je sera s mort .sous le poids de l'ennui,
Si par bonheur la divine clémence
K'ertt envoyé dans ma sombre prison
Un malheureux dont la douce présence
De ce séjour embellit l'horizon.
Cet homme était un philosophe, un sage,
Qui ,sous l'habit , le froc religieux ,
Cachait l'esprit , la vertu , le courage
De ce grand homme , en Grèce si fameux
Par ses ^el•t^ls et sa mort déplorable.
Séduit bientôt par son esprit aimable,
Non sans rougir, j'o.sai lui confier,
Mes seniimens, mes fautes , ma croyance,
Et pour Mancs mon amour singulier.
«Mon fils, dil-il, je plains votre démence,
L'homme, toujours en bulle aux imposteurs,
D'un pôle à l'autre est abreuvé d'erreurs.
Un Dieu lui seul , une divine essence
A pu d'un mot , dans .sa pensée immense,
Créer les cieux , et la lerre , et les eaux ;
De deux pouvoirs le bizarre assemblage
Pie produisait que désordre et chaos.
A l'hnnnne faible il remil en partage
La liberté. D'un aussi beau présent
Il fait , hdasl un bien mauvais usage.
Être divin! ah! par pilié reprend Ce don cruel , ce bienfait si funeste ! ■ Jel'écoulais, silencieux, rêveur; El ses leçons , son air doux el modeste, £n m'insiruisant , me captivaient le cœur. Je reconnus mes erreurs , ma folie :
L'heureux flambeau de la philosophie M'ouvrit les yeux, me rendit la raison. Un jour j'osai , surpris de sa prison , Lui demander par quel malheur étrange 11 gémissait dans la captivité.
> C'est , me dit-il avec naïveté.
Que je suis homme , et ne suis pas un ange. Mais pour répondre à vos \ceux dans ce jour. Et vous payer par un juste retour.
Je vais m'ouvrir à vous avec franchise. Dans l'âge ardent de la crédulité, Par mes parens et ma mère excité, Je pris l'habit de Saint-François d'Assise; J'éludiai long-lemps avec ardeur Tout le fatras qu'on nomme scolastique , Que noire siècle avait mis en honneur, Fairas couvert d'une teinte mystique.
Mais je lisais souvent , pendant la nuit , Les bons auteurs de Rome et de la Grèce; Surtout Plularque al tachait mon esprit. J'étais entré dans ma belle jeunesse; Un feu secret bouillonnait dans mes sens. Je dois ici dévoiler ma faiblesse , Mes torts réels , ou peut-être apparens. Je fréquentais une maison voisine Du monastère, oii par malheur vivait.
Que dis-je , hélas ! non, qu'un ange habitait, Une charmante et très jeune cousine.
D'abord nos jeux furent purs, innocens; De l'amitié nous parlions le langage; Mais l'amilié, surtout dans les beaux ans, Mène à l'amour .sous l'air du badinage. Hélas! bientôt, la voyant chaque jour, Mon coeur brûla de la plus vive flamme. Et par malheur ma cousine à .son lour Du même fei vit consumer son âme.
Mais quel niorlel peut répondre de lui? Je succombai ; jour falal , douce aurore , Que tes faveurs, amour, coulent d'ennui! Un fruit amer qui cemmença d'édore.
De ma cousine accrut le repentir.
De ses beau.x yeux je vis couler des larmes. « 0 douce amie , apaise tes alarmes , Lui dis-je alors, ah ! cesse de gémir! Je le sais trop, un concile sévère Défend l'hymen aux enfans de Lévi (23). Mais aul refois , dans l'Église première , Ils contractaient ce nœud saint el chéri. Saint Pierre même et saint Philippe, apôtres, Étaient époux, ainsi que beaucoup d'autres, Aux préjugés , comme eux disons adieu.
Va, mon enfant, la loi de la nature Est la première , elle est la loi de Dieu. » • Hélas! d'abord l'âme timide et pure De mon amie hésita : ma tonsure.
Le préjugé, mon habit l'arrêtait; Mais son amour, le fruit qu'elle portait Gagna ma cause. Lu prêtre , ami discret ,
CHANT SIXIÈME
Pendant la nuit bénit noire hyiiiénée;
Sous un (■îel pur coulait ma destinée.
Ma chère enfant croissait comme un beau lis,
De joui- en jour sous les yeux de sa mère ;
Mais mon bonheur me fit des ennemis.
Un envieux, délaleur mercenaire,
De mes amours, de mon hymen instruit,
M'alia soudain dénoncer au saint père.
Je fus mandé; dans sa chambre introduit,
Interrogé d'un Ion grave et sévère ;
Confus, tremblant , je tombe à ses genoux,
Et sans détour, feinte ni verbiage.
Je fais l'aveu que , criminel époux ,
Je suis lié des nœuds du mariage,
Et qu'une fille , objet cruel et doux ,
Était le fruit de ce triste hyménée.
Par cet aven d'une âme infortunée,
Mon repentir désarma le courroux
Du très saint père. « Une telle insolence ,
Dit-il, mérite un rude châtiment ;
Mais je veux bien , moins juste qu'indulgent ,
Ouvrir pour \ ous mon caur à la clémence ;
Dieu me l'ordonne; écoutez maintenant :
Dès aujourd'hui dans un saint monastère
On recevra votre fille et sa mère :
Je pairai tout ; vous pouvez désormais
Pour leurs besoins compter sur mes bienfaits.
Et quant à vous, au nom de la justice ,
Pour vous punir, ain.si que je le dois,
Je vais vous faire enfermer pour six mois.
Dans les prisons de notre saint-office. »
Ici finit , le sage franciscain ,
En soupirant l'histoire de sa vie.
Quel intérêt et quel charme divin
Ses entretiens sur la philosophie,
Sur Dieu , sur l'âme et la théologie
Ont répandu dans ce triste séjour !
Comme mon cœur le consultait un jour
Sur mes destins , mon état dans le monde ,
Il me disait : « Sur une mer profonde ,
Très orageuse , alors qu'on va partir,
C'est demander la nef qu'on doit choisir.
Quel .siècle, hélas, que le notre! I.a guerre,
Les préjugés, la superstition ,
Poursuivent l'honnne et régnent sur la terre.
Je ne connais, dans noire nation.
Qu'un seul asile , et c'est un monastère ;
Là , l'homme oisif repose en si'ireté ;
Un monastère est un lieu respecté
Même des rois ; la s'écoule la vie
Dans l'abondance, au sein de l'incurie.
C'e.st là qu'on voit , dans un siècle de fer,
Tomber du ciel la manne du désert. »
Sur ce conseil que me donnait un sage.
Je résolus d'entrer dans le couvent
De Saint-François, si fameux à cet âge,
Si cher à Rome et déjà si puissant.
Après six mois, le pape, en sa sagesse.
De mon docteur fit ouvrir la prison.
Quand il sortit, ce père aimable et bon,
En m'embrassant me refit la promesse
De me tirer de ma captivité;
Il tint parole , et grâce 5 sa tendres.se.
Je respirai l'air de la liberté.
Je pris rhàbit de Saint-François d'Assise.
A dire vrai , ce troupeau de l'Église
Ne possédait que de pauvres docteurs.
Ce qui pourtant me blessait plus encore.
C'était de voir les haines, les fureurs.
Et tous les jours des cabales éclore
Dans un hospice, asile retiré,
A la prière, à la paix consacré.
Et cependant au sein de cet asile.
Sur ce vaisseau passager très docile.
Laissant chacun se conduire à son gré,
Mes jours coulaient comme un fleuve tranquille;
Mais le repos est père de l'ennui.
Le franciscain , ce sage et bon ami.
Par ordre avait changé de monastère,
Et son absence accroissait ma misère.
Mais par bonheur un jour au Vatican ,
Je rencontrai , non sans élonnement.
Le duc d'Alvar, un ami de mon père ;
Je cours , l'embrasse ; 6 douleur ! il m'apprend
Que ce bon père avait cessé de vivre.
Je le pleurai, j'aurais voulu le suivre.
Le duc d'Alvar, me voyant dégoûté
De mon couvent, m'o'frit avec bonté ,
Dans son château ce f|ui suffit au sage ,
Repos, loisir, honnête liberté,
Bon feu l'hiver et l'été doux ombrage.
J'acceptai tout, tiop heureux, enchanté
D'abandonner ce triste monastère.
Où la raison paraissait étrangère,
Où l'on vieillit sans avoir existé. •
Notre aumônier, bien digne de mémoire, Parlait encore, alors que dans le bois. Tout auprès d'eux, une brillante voix Interrompit le fil de cette liisloire.
C'était Alix qui cherchait .son amant, Et qui .souffrant de sa trop longue absence. Par ses doux sons annonçait sa présence. Éloignons nous, laissons-les prudemment Jouir en paix de cet heureux moment.
Mais il est temps que chacun se retire; Mon chant finit, cl je quille ma lyre. Heureux celui qui peut dire, le .soir.
Lorsque la nuit, d'ombres environnée, Le fait renlrer dans son petit manoir : «Je suis content , j'ai rempli ma journée, J'ai fait du bien autantque je l'ai pu , Et grâce au ciel mon jour n'est pas perdu, »
CHANT SIXIÈME
Mes bons amis , vous tous qui m'écoutez. Je le vois bien , vous désirez d'apprendre Quel fut le sort de ce couple si tendre, Des deux amans l'un de l'autre enchantés. Ah ! si l'amour était chose durable, Si l'on brûlait toujours des mêmes feux , N'en doutez pas, cet amour trop aimable; Les dieux jaloux l'auraient gardé pour eux.
Un mois entier dans ce jardin d'Armide Avait passé coïKiiic une heure rapide :
GEOFFROI RUDEL
Lorsque arriva le seifïneur du château,
Le duc d'Alvar, avec don Pacheco,
Jeune, galant, d'une illustre naissance,
Que décorait une grande opulence.
Le duc d'Alvar, au mm du troubadour.
Fils d'Apollon et de Mars tour à tour,
Lui témoigna l'amilié la plus tendre.
Fut enchanté de le voir, de l'cnlendre.
Tout à Rudel .souriait en ce jour,
Le dieu des vers , et la gloire , et l'amour ;
Le ciel pour lui paraissait sans nuage,
Mais bien souvent un point noir et douteux,
A l'horizon nous annonce l'orage.
non Pacheco rayonnant du bel âge.
Riche, entouré d'un éclat fastueux ,
Faste trompeur qui séduit au village
Comme à la ville, aima , ce même jour,
La belle Alix ; rapide fut sa flamme.
Au fond des cœurs l'œil perçant d'une femme
Bientôt découvre et reconnaît l'amour.
Soit vanité, ce qui semble possible.
Ou bien l'effet dune âme trop sensible,
La jeune Alix, avec ravissement.
Dans ses filets vit ce nouvel amant ;
Mais combinant .son plan avec prudence.
Elle voulut conserver .'i la fois
Ses deux amans; trop flaltcuse espérance!
L'exemple est rare, ou du luoins je le crois.
Pour réussir au gré de son envie.
Elle employa , mil en jeu tour à tour
L'art, les ressorts de la coquetterie,
Art méconnu du véritable amour;
Parlant à l'un et souriant à l'autre.
En même temps, d'jui mot, d'un regard doux.
Encourageant , rappelant le jaloux.
Sexe charmant , quelle adresse est la vôtre !
Dans ses beaux jours quel Calon n'est jamais
Comme un eu'ant tombé dans vos filets?
Mais le soupçon parfois, dit-on , sommeille;
Mais plus souvent un souffle, un rien l'éveille.
L'ardent Rudel eut le plaisir fatal
Be découvrir qu'il avait un rival.
H se plaignit , gronda son infidèle ;
Riais â quoi .sert le reprorhe en amour ?
Quand il s'envole , en vain on le rappelle;
Comme le temps il s'enfuit sans retour.
On voit partout des femmes très fidèles.
Et je pourrais nommer grand nombre d'elles,
Si ma mémoire, affaiblie aujourd'hui
Et par mon âge et par plus d'un souci.
Me rappelait leur noiu , bien cher encore;
Mais le malheur conduit au repentir.
Rudel ne put songer sans en gémir
A sa promesse, an doux bai.ser d'Isaure;
Et réveillé par l'honneur et l'amour ,
H voit ses torts , déplore .sa faiblesse.
Et veut quitter uu odieux séjour.
11 va trouver le duc et la duchesse.
Leur dit qu'il est rappelé par Raimon ,
Son souverain, le comte de Provence;
Qu'il part demain , pour leur protection ,
Pour leurs bontés, plein de reconnaissance.
Les deux époux que charmait sa pré.sence,
Voulaient chez eux encor le retenir;
Mais il répond qu'il devait obéir.
Le duc d'Alvar, seigneur très magnifique.
Lui fit présent d'im superbe coursier,
Rlanc comme un cygne et né dans la Bétique,
IVe comptant pas encore un lustre entier.
Rudel partit sans voir son infidèle.
Tout enflammé de déjM , de courroux.
Mais il a tort ; je le dis aux jaloux.
Ne serait-on aimé de quelque belle
Qu'un jour , un mois ; pour ce mois, pour ce jour ,
IVous lui devons de la reconnaissance.
Enfin Rudel partit pour la Provence,
Dès que l'aurore annonça .son retour.
11 arriva le soir même à Gironne,
Forte cité que prolége Bellone.
Il repartit quand le jour l'appelait.
Apres avoir ouï la sainte messe.
C'était dimanche, et dit son chapelet.
De son cheval animant la vitesse.
Il alleignitle bourg de Palamos,
Lorsque la nuit invitait au repos.
Du long sommeil lui ferLua la paupière;
Depuis long-temps Rudel ne dormait pa.s.
La jalousie, Alix et ses appas,
De longs accès d'amour et de colère
Du doux sommeil écarlaient les pavots.
A son lever, plus frais et plus dispos.
Il repartit à peine jour encore.
Alors qu'aux champs retourne le pasteur.
Dès ce moment la jeune et belle Isaure
Reprit ses droits et rentra dans son cœur.
Le ciel témoin , le soleil , la nature.
Sur son cheval trottant et galopant.
Il lui promet , qu'ai-je dit ? il lui jure
Fidélité, tendresse, amour constant.
Espérons tous qu'il tiendra son serment.
Il arriva bientôt â Perpignan,
Ville où Bacchus se plait, et dans l'automne
De pampres verts, de raisins se couronne.
Deux jours après il entra dans INarbonne;
C'est là que nait ce miel délicieux ,
Qu'avec tant d'art , dès l'aurore vermeille ,
Du suc des fleurs pétrit la jeune abeille.
Bons INarbonnais, que vous êtes heureux !
Quand vous dormez , pour vous Uinsecte veille!
Pour déjCuner, gniller ce miel exquis,
Rudel entra dans le premier logis.
Il fut reçu par une jeune hôtesse.
Avec beaucoup de grâce et de douceur;
Mais sur son front un voile de tristesse.
Son teint pâli, prouvait que le malheur.
Ou que l'amon.- a fligeait sa jeunesse.
Le bon Rudel, touché de sa douleur.
En demanda la cause : ■ Hélas! monsieur.
Mon pauvre époux est en prison pour dette,
Depuis deux mois; il est bien malheureux!»
Ce qu'elle dit les larmes dans les yeux.
• Rassurez-vous, tout change, aimable Annette
(De cette hôtesse Annette était le nom ),
Voilà ma bague, elle m'est inutile;
Vous la vendrez aisément dans la ville. •
D'un air riant il lui laissa pour don
Ce diamant qui naguère à Valence
Lui fut offert par le roi d'Arragon.
CHANT SIXIÈME