‹ Œuvres complètesChapitre 23 sur 416 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

.lugcnicnl de Phociou. Beau Irait <lf Laslhénio.

Ce fut à celle époque que le peuple d'.4lhèn(^ signala sa légcrelé el ses emporlemcns par un jngenieni dont la honte est innnorlelle. Tel esl le peuple de Ions les lemps el de tous les pays : barbare el fi-ivole, facile et emporté, aveugle el insolent. Épicure disait ; . Je n'ai jamais songé à plaire au peuple ; ce t|n'il sait , je ne l'approuve pas , et ce qu'il approuve , je l'ignore. »

L'histoire a gravé sur l'airain les vertus el les lalens de Phocion. C'élail un phiNisophe d'un caraclère rigide : on ne le vit jamais rire ou picin-er; il accordail la philosophie, l'éloquence avec la valeur el les lalens du guerrier. Il dédaignait les plaisirs ; .sa table élail l'école de la frugalité. Soil qu'il allât à la campagne ou qu'il [ùl ù la télé des troupes, il iiiarchail lonjonrs pieds nus el sansmanleau , à moins d'un froid excessif; lorsqu'il le porlail, les soldats disaieni ; "Voilà Phocion avec un inanleau, signe d'un grand hiver. «On l'appelait parexcellence l'Iwmmc de bien. C'est un grand honnne (|ue les Athéniens osèi-ent accuser d'intelligence avec les erniemis de l'élat. On lui ola le connnandement des troupes. Il se présenta au peuple , à l'âge de quatre-vingts ans, pour plaider sa cause. Un concours prodigieux rcniplissail la place ; j'y étais. Je vis paraître ce vieillard vénérable , décoré de ses cheveux

blancs , porlani sur le front le calme et la sérénité de rinno;enre. Il nionla à la tribune d'un pied ferme; trois fois il ouvrit la bouche ])Our se justifier, et trois fois le lumulle el les clameiu-s de celle populace effrénée lui coupèrenl la parole. On alla aux voix sans l'enlendre, el il fut condanmé â mort d'un suffrage unanime. Aussitôt des gardes le conduisent au cachot. Tous les honnêtes gens frémissaient d'indignation ; mais un très petit nombre eut le courage de lui faire les derniers adieux. Quant à Phocion, il marchait avec le même visage et la même Iranquillité que lorsqu'il allait aux combals. Un de se.s inlimes amis, les yeux noyés de larmes, lui dit : «0 mon cher Phocion , que voire condamnation est injuste ! — Je m'y attendais, répliqua-l-il ; c'est le sort (lU'ont essuyé les plus iliuslres citoyens d'Athènes. Que peut-on attendre d'un peu])le qui , après avoir contlanmé à mon six capilaines innocens , s'écriait : « Il serait affreux que l'on ne permit pas au peuple de faire ce qu'il veut el comme il le veut ; » qui , par un décret encore plus affreux , ordonna que l'on, couperait la main droile à tous les prisonniers que l'on ferai! .sur mer; qui, dans un combat, ayant pris deux galcrcs ennemies , fit jeter tous les prisonniers à la mer ' ; dont les orateurs envoyés â Lacédémone déclarèrent expres.^émenl que le plus faible devait être soumis au plus fort;' • La nature, disaient-il, l'a décidé de même. » Cependaiu ce peuple avait érigé des autels à la Pilié. Un jour , apprenant que les Argiens avaient massacré quinze cenis de leurs conciloyens , il fil apporler sur la place publique les sacrifices expiatoires, et pria les dieux de détourner du cœur des Athéniens une pensée si atroce -." Je le suivis avec le peuple, qui avait la lâcheté de le charger d'injures et d'opprobres. Un homme mal vèln , d'une mine ij;noble, eu! la basses,se de lui cracher au vi.sagc. Phorion s'écria sans s'émouvoir : « i\e peut-on empêcher cet homme de commettre des cho.ses indignes ?» J'enlrai dans la prison a\ec plusieurs de ses amis. Quand le bourreau lui cul apporté la cigiié, un d'entre eux demanda s'il avait quelque chose à faire dire à son fils ; « Oui ; c'est d'oublier l'injustice des Athéniens. » Il prend aussitôt la coupe , lève les yeux au ciel , les jette sur nous , sourit et boit le falal breuvage. Il se coucha ensuite sur un lit de bois , sans laisser échaj)per aucune plainle , sans la moindre émotion ; et il expira comme Socrale , dont il avait les vertus.

Le jour de sa mort élail le 19 thargélion ', jour delà fête de Jupiler appelée Diasa. Les chevaliers faisaient une procession en l'honneur de Jupiler; en passant devant la |)rison , les uns <jlercnt les couroimcs de dessus leurs têtes , les auties fondirent eu larmes.

Ce douloureux spectacle m'avait navré lecnenr. Je courus chez Laslhènie, que cet événement relenait au lit; elle était Ires attachée à Phocion , et l'injustice atroce des Athéniens déchirait son âme. En l'abordant je versai des pleurs; elle m'entendit , et les siens coulèrent en abondance. On viul nous apprendre qu'un décret défendait de rendre les derniers devoirs à celui à qui on devait des au-

' Ces airocilés furent punies; les Athéniens ayant élé défaits dans un combat naval, le vainqueur les fit tous innnoler ù la ^iudiele pnbliqne.

'On proposait aux Athéniens d'inlrodure, à l'exemple des Romains, les e nibals des gladiateurs; le philosophe Dénionax s'éleva en s'écriant ; • Alhéniens! renversez donc les autels de la Pitié el de la Miséricorde. «

- Mai.

VOYAGES D'ANTENOR

tels. Lastliénie, intrépide lorsqiril s'agissait d'une bonne arlioii , me proposa de braver la fureur du peuple, et d'aller iieiidanl la nuil reeueillir les restes préeieux de ee jjrand homme.

Nous pai'liMies dans l'obscuriK' , accompagnés d'un seul esclave. 1-e cadaM-e nous fut vendu , et Lasthéuie le fit transporter ?i sa maison de campagne. IVous travaillâmes toute la nuit poiu- ouvrir une fos.se dans le jardin ; nous la eouvrimes d'une j;randp pierre avec celte inscription : Cher et sacré tombeau , je mets en dépôt dans ton sein les restes d'un homme de tnen; eonsene-les fidctemenl pour les rendre un jour au tombeau de SCS ancêtres, lorsque .-Hhcncs sera plus sage.

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