CHAPITRE XV
Uiseoius , promenade de I asthénie. Rencontre de Diogf ne. Déjeuner sur l'herbe.
r,cpendant Lasthi^nie continuait à embellir mes jours, rien n'allérail leiu- sérénité ; l'amour semblait avoir oublié auprès de nous son caprice et son inconstance. Nous mêlions a l'enchantement de ses plaisirs le délassement et le charme des lectures; nos entreliens ne lan;;uissaienl jamais: nous passions les belles heures du jour sur le bord de rillyssus, ou éjjarés dans la campas;ne. • L'amour, me disait-elle , est enfant de la nature : il aime un frais fjazon ; les prairies, l'ombre des bois et la mélodie des oiseaux. La philosophie même se plait sous les ciels de feuillaiycs , dans les vallons, prés des cabanes rustiques. Les avenues de la sages.se doivent être riantes: les jardins d'Épicnre .sont rouverts de platanes; nos portiques, nos lycées .sont environnés de grandes allées d'arbres superbes. » Un jour noussortimesau lever d'une belleaurore pour aller déjeuner dans les champs; deu\ esclaves portaient nos provisions , et moi j'étais charjsé de la nourriture .spirituelle , des Cararléres de Theophrastc : ses maximes , .ses portrait.s , étaient souvent l'aliment de nos conversations et de nos disputes. Nous marchions fort doucement . respirant la fraicher de la matinée, lorsqu'un spectacle hideux vint frapper nos regards.
Nous a|)ercOmcs autour d'ini arbre de* personnes as- •seinblée-s. Nous approchons , et nous voyons une vieille femme qui venail de .s'y pendre. On discourait sur la cause de son dé.sespoir, on plaignait son malheur, lorsqu'un homme, en manteau troué et rapiécé, armé d'un bâton , chargé d'une besace , sans souliers , sans tunique , portant une longue barbe, s'a\ aura près du cadavre et s'écria : Que nous serions heureux si tons tes arbres portaient de pareils fruits ! (lha( nu fut indigné du sarcasme ; et j'allais m'emporter contre cet impudent , lorsque Lasthénie me dit : • Ne reconnaissez-vous jias le cynique Dioj;éne ? Éloignons-nous ; c'est un homme que je ne puis su|)porler : ce n'est pas qu'il n'est de la finesse . de l'agrément dans l'esprit , des réparties heureuses et une certaine élévation dans l'âme; mais sa mordacilé, sa saleté et plusieurs de ses principes soulè\ ent le cœur. ■ Le .sage , dit-il , pour être heureux , doit vivre indépendant de la fortime et de tout préjugé. La vigueur des saisons , l'attrait des plaisirs , les l)€Soins de la pauvreté doivent le trouver impassible. Les rangs, la richesse , les honneurs , la gloire , les devoirs de bienséance, tout cela n'est â ses veux qii'ernur, imposture. > 11 logeait dans nn tonneau qui est au temple de la mère des dieux ; nn jeune hounne le brisa : les Athéniens lui InfliGérenl une inmilion exemplaire , et donnèrent un
autre tonneau â ce cynique. 11 ne faut pas le voir dans sa tanière : on assure qu'y dépouillant toute pudeur, il isole ses jouissances, en disant qu'il voudrait satisfaire avec alitant de facilité les besoins de son estomac. Il se roule en été sur le sal)le brillant ; en hiver, il marche pieds nus sur la neige. Regardez , le voilà qui va vers la rivière : suivons. Que d'orgueil et de forfanterie sous ces baillons! Il s'approche de cet enfant qui boit de l'eau du fleuve, il lui parle; écoutons: .■ Que fais-tu? — Je bois. — Sans coupe? — A quoi bon ? n'ai-je pas le creux de main ? — Par Jupiter ! cet enfant m'apprend que j'ai du superflu. » Le voilà qui jette son écuelle comme meuble inutile. L'autre jour, en voyant les juges tpii menaient un homme au supplice pour avoir volé une petite fiole dans le tré.sor public : " Voilà de grands voleurs, dit-il , qui en conduisent un petit.» Éloignons-nous; je crains qu'il ne m'alwrde. Quel contraste de sa philosophie avec celle d'.\ristippe ; de l'élégance , des mœurs , de la délicat esse de celui-ci avec le dégoiitant cynisme de l'antre! L'un se place au-dessus de tous les événemens, sait jouir des dons de la fortune, supporter ses rigueurs: l'autre, comme un animal immonde, ne sait vivre que dans la fange, l'njour il s'avisa de dire à Ari.stippe : « Si vous saviez vous contenter de légumes , vous ne vous abaisseriez pas à faire votre cour aux princes.^Si Diogène savait faire sa cour aux princes , il ne serait pas obligé de vivre de légumes. » Que ce vilain personnage ne trouble pas nos plaisirs. Allons nous asseoir à l'ombre, sur le penchant de celte colline, et déjeunons. » Ce repas était frugal . mais exquis. Nous avions des dattes de Phénicie, et notre pain était du plus beau froment pétri avec du lait , de l'huile et du sel. Le site oit nous étions était très agréable; un brillant horizon s'ouvrait devant nous. Le soleil aux portes de l'orient resplendis.sait de feu. "Quelle magnificence! s'écria Lasthénie enchantée de ce .superbe tableau ; quel immense foyer ! Soleil, qui t'a créé? oii existe ce créateur ? quel océan de feux nourrit ta lumière ?• Ces réflexions amenèrent la conversation sur le polythéisme. Lasthénie méprisait la multitude des dieux , leurs mystères, leurs temples changés en boucheries. Elle s'était fait une religion pour elle , à son usage, ou plutôt ses principes étaient le pur théisme. Elle ne reconnaissait , comme Socrate , qu'im dieu v engeur du crime , et rémunérateur de la v ertii. « Ce n'est , disaitelle, ni dans les prières, ni dans les rites, ni dans les privations, que consiste la vertu; elle est dans la chaîne récipro(|ue qui nous lie, dans le bien que l'homme doit faire à l'homme. Telle est la religion des personnes éclairées , celle qui doit plaire à l'Être suprême, celle qui inspire l'amour , la reconnaissance , et non la terreur. Si dans les ouvrages de ce premier auteur nous trouvons des difficultés, des contradictions, elles nais.sent de notre ignoiance et delà disproportion qui est entre lui et nous. () graïul Jupiter! qui que lu sois, quelque nom qne tu portes , l'immensilé est ton temple ; la terre , la mer et les eieux sont tes autels! Je ne doute pas qu'un jour dessulierstitions aussi absurdes qne les nôtres ne dégradent la raison de nos neveux ; mais je pense qu'après avoir adoré des chats, des ibis, des crocodiles, des dieux Apis, des liommes-dieux , ils recevront du ciel le théisme épuré de toutes superstitions. C'est une vérité qu'il n'est pas temps encore de laisser sortir de la boite ; elle serait reçue comme les oracles de Cassandre l'étaient par les Troyens; et nos prêtres, liés par rintérét à la religion , poursuivent à oiitraiee loul audacieux qui ose soulever le coin du voile
VOYAGES D'ANTÉNOR
qui couvre leur hypocrisie, lis ont immolé Socrate, condamné à mort Anaxaj;ore; ils eu sacrifieront l)ien d'autres. »
Hélas! ce furent ces principes lumineux, que j'adoptai , qui me séparèrent pendant long-temps de cette femme charmante.