‹ Œuvres complètesChapitre 25 sur 416 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Fêles de Bacchus. Malheur d'Anténor.

Le printemps renaissait , la ville se remplissait d'étrangers, qn'alliraient les grandes dionysiaques, ou fêtes de Bacchus. Dans l'origine on n'y voyait qu'une cruche de vin, un cep, un bouc paré de festons, une corbeille remplie de figues, et un phallus; aujourd'hui cette fête étale une pompe bien différente, .le fus spectateur très assidu à ce spectacle si nouveau pour moi ; il commença à l'entrée de la nuit. Polyphroii me conduisait ; nous courions les rues; toute la ville était dans l'ivresse. D'aboid parurent les bacchantes et les initiés, couverts d'une peau de faune; une mitre couroimée de myrte et de lierre ceint leur tète; d'une main ils balancent des thyrses, et de l'autre ils agitent des cymbales et des grelots : ils marchent en sonnant de la trompette. Je voyais défiler des troupes de bacchans et de bacchantes couronnés de fenouil et de peuplier; ils s'agitaient, dansaient, hurlaient, invoquaient Bacchus à grands cris, déchiraient les victimes crues avec les ongles et les dents. Un des amis de Polyphrou nous aborda : nous parlâmes de ce spectacle , des gestes , des contorsions des bacchans. Je dis que les orgies de Bacchus étaient la fête des ivrognes.

Nous vîmes ensuite une procession qui représentait le triomphe de ce dieu à son retour des Indes. Il y avait des hommes déguisés en satyres, en dieux Pan; d'autres menaient des boucs pour les iunuoler; ceux-ci, montés sur des ânes, la face rubiconde, imitaient les Silènes, marchant la tète vacillante; ceux-là, travestis en femmes, chantaient des caïuiqnes obscènes , et portaient au bout d'une perche un phallus, devaiU lequel toutes les dévotes se prosternaient. Je riais de ces bonnes femmes , et je dis à Polyphrou : Ces prêtres sont des fripons adroits. A ce propos impie, Polyphrou nie fit sii;ne d'être plus circonspect; il avait jeté les yeux sur son ami , qui avait fait une laide grimace.

Mais un spectacle plus agréable , plus intéressant , suspendit mes railleries, ^ous voyions avancer àpas lents les canéphores, jeunes vierges les plus distinguées; elles marchaient deux à deux, les yeux baissés, vêtues d'une robe simple, mais d'une blaicheur éblouissante; elles portaient sur leurs têtes des corbeilles d'osier, couvertes d'un voile pourpre, remplies des prémices des fruits, des gâteaux, de grains de sel et de feuilles de lierre. Des suivantes les accompagnaient, tenant d'une main im parasol pour garantir leurs maîtresses des ardeurs du soleil , et de l'autre un pliant pour les faire reposer.

Ce spectacle m'emhantait : ces jeunes vierges étaient charmantes ou paraissaiem l'être ; la fraîcheur, l'éclat de leur âge, leur parure, leur modestie, leur silence, attiraient les regards et les cœurs , et inspiraient la piété. Elles étaient suivies de jeunes enfans parés d'une simple tunique. Tous les toits formés en terrasse étaient chargés de spectateurs, et des femmes éclairaient cette pompe brillante avec des lampes et des flambeaux.

Cette procession parcourut la ville pendant une partie

de la nuit, chantant des hymnes phalliques, et célébrant la vertu de la divinité ; elle s'arrêta dans la grande place; les filles et les enfans y formèrent un grand cercle: les prêtres se placèrent au milieu , immolèrent deux génisses et deux boucs , firent ensuite les libations ; ou versa trois fois autour des victimes expirantes de l'eau et du miel en l'honneur de Bacchus.

Je rentrai chez moi très satisfait, me proposant de me rendre de bonne heure au théâtre pour me trouver aux combats de musique et de danse , et assister aux concours des pièces nouvelles, quoique le souvenir de la chute de ma tragédie m'eût laissé quelque ressentiment contre les jeux scéniques. La Heur delà jeunesse devait danser toute nue sur le théâtre ; c'était Sophocle qui , dans son printemps, avait donné le premier cet exemple à ses concitoyens aux fêtes de Cérès. Huit jours auparavafit, Phryné, la belle Phryné, s'était baignée sans aucun voile aux yeux de toute la ville: tous les connaisseurs, tous les artistes s'y étaient rendus pour admirer les belles proportions de son corps ' .

Je dormais profondément, lorsqu'un esclave de Lasthénie me réveilla en sursaut , et me |)ria de sa part de me rendre ince.s,samment chez elle. J'v vole : je la trouve consternée, les yeux en pleurs. « Mun cher ami, me ditelle en m'embras,sant , il faut nous séparer, partir au plus toi. — Partir! moi vous quitter! in'écriai-je , pâle d'effroi.

— Oui , vous avez offensé les prêtres de Bacchus par des sarca.smes; ces ministres de paix .sont vindicatifs et implacables. Ou vous a dénoncé au second des archontes , celui-ci au tribunal des héliastes fl't), : indubitablement vous serez condamné ; à présent même je tremble. Fuyez au plus vite, et n'oubliez jamais la plus tendre de vos amies. » Je restai muet, pétrifié comme Niobé. Laslhénie, effrayée de ma stupeur, me pressa dans ses bras, m'arrosa de ses larmes , me rappela ma raison , mon courage. Enfin , après un long et morne silence, j'éclatai par des sanglots et des cris de désespoir. «Non, je ne partirai point : je préfère la mort ! « Dans ce luomeiu , Polyphron et Ari.stippe entrèrent; ils venaient m'averlir du péril qui me menaçait. «Mon ami, me dit Ari.stippe, il faut déloger. Mais au.ssi, lancer des épigrarumes contre nos prêtres et leurs facéties, c'est faire le petit Titan , c'est attaquer les dieux. N'allez pas jouer ici le Socrate , et donner aux Anilus, aux Mélilus le plaisir de vous abreuver d'un verre de ciguë : sauvez-vous au plus vile. Pendant votre absence nous jetterons des gâteaux euuniellés dans la Irouche de ces Cerbères , poiu- tâcher de les apaiser.

Je ne résistai plus ; je retournai chez mol pour mettre ordre à mes affaires. Je me hâtais, lorsque Polyphron entra tout efiaré , sans prononcer une parole. ■ Qu'est-ce '.' lui dis-je; parlez hardiment, je n'ai plus rien à craindre.

— Eh bien! armez-vous de fermeté, ou vient vousarrêlei'. ■> En effet , un officier de l'Aréopage, suivi de ses satellites, parut et m'ordonna de le suivre. J'embrassai Polyphron d'un a'il sec, et marchai à la prison.

Quelle chute! du sein des plaisirs, des voluptés, des délices de l'amour, tomber dans les fers, dans le .séjour du crime! Mais les ténèbres et la mort qui m'environnaient m'effrayaient moins que la perte de Lasthénie. Je passai tout le jour dans une douleur morne, as.sis sur une pierre. La nuit vint : quel silence! quelle solitude! mon âme se resserre, le désespoir m'anéantit; le temps était immobile comme

' Pans los premiers siècles de l'Église on baptisait les personnes lies deux sexes indistinctement dans les mêmes eaux.

VOYAGES D'ANTEiNOR.

avani la naissance des mondes. Cependant la nuit s'avanrail, mes angoisses redoublaient. Tout à coup j'entends gronder les verrous; je fréjnis ; je regarde, j'aperçois une faible lumière. Lu esclave la porlail; il m'appelle; sa voix me Irappeet m'érueul. -Oue voulez- vous.' lui dis-je; qui éle.s-vous? — Voire amie, qui vient vous sauver. Rec'onnai.ssez-moi. — (liel! e'esl vous! o Laslliéiiie! quel dieu vous envoie à mon secours? — I.'humanilé, la pitié et l'amour. Mais sui\ez-nioi; je fris-soniie , tout m'alariue dans ce séjour affreux. ■ Elle nie prend par la main , nous sortons, nous précipitons nos pas, nous gagnons les portes de la \ille. J'y tr()u\e .\ristippe. Polyphron, un esclave et deux chevaux. Arisiippe me dit : «Parlez; ce n'est pas sans peine que nous a\ons eu la permis.sinn de vous faire évader : l'âme du giand-prétrc de Bacchus s'est ouverte à la pitié; fcastlicnie et l'humanité ont été écoulées. » Je me jetai aux pieds de Laslhénie; j'embrassai ses genoux sans pouvoir béjjayer d'autres mots que ceux de recoiuiais,sance , de désespoir, d'attachement éternel. Arisiippe fit a>ancer le cheval et me dit : • IS'ous sommes tous les quatre eu danger, et vous ne voudriez pas nous exposer. » Polyphron et lui m'embrassèrent à ces mots. • Çuand je lins Laslhénie dans mes bras , il fallut m'en arracher. On l'éloigné, on me place sur le cheval; l'esclave le frappe , me précède et je le suis. ÎNous marchons toute la nuit, une partie du jmir suivant , et nous arrivons au soleil couchant auprès dOrope, ville située sur les confins de la Bcotie et de l'Attique, à deux cent quarante stades d'Alhènes'.

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