‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 416 · CHAPITRE XVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVll

Sa rencontre auprès d'Orope. Billet à Laslhénie. Ré|>onse.

En approihani delà \ille, je marchais ù pied, le front baissé, l'ai)' profondéuieiu affecté; je passai auprès d'un homme d'un âge avancé. \étu 1res siuipleinent , qui respu'ait le frais, assis sur Iheilx'. Il me .salue, me regarde atleulivemenl ; lua mélancolie et ma jeunesse l'intéressent ; il vient à moi et me demande si j'ai quelque parent ou ami à Orope chez qui j'aille loger. . Non , je n'y connais personne. — Eh bien! je serai votre hiile et votre ami; venez descendre chez moi ; vous parai.s.sez malheureux , ma maison doit être votre asile. «

Prévenu par la fianchise cl la plnsionouiie hemeuse de cet hounne, j'acceptai. " Suivez-moi. me dit-il; j'habite la campagne; le trajet n'est pas long. ■ En entrant chez lui. il ajouta : • \ ous ne lrou\erez pas ici le fasie el le supertlu de l'opulence; mais M)Us jouirez du repos et de la liberté. • 11 me pré.senta son fils el sa fille. Celle-ci entrait dans sou printemps: le frère finis.sail son quatrième lustre. La maison de Diocles , ainsi se nommait mou bote, élail agréable cl modeste; quaire luilriers touffus hn donnaient de rombrage, et non loin de la maison coulait une fonlaine dont l'eau fraîche el liiii|iide arrosait un jardin et une petite prairie qui le tcrminail. Les meubles, les astensiles, rèponilaieiil à la simplicité du maître.

Laslhénie m'avait icinis deux pigeons, prompts messagers, qui devaient lui porter rapidemciU de mes nouvelles : c'était l'usage <le la Grèce. Ces pijieons, éleiés avec soin, empressés de retoir leurs petits, retournaient a leur gltc ;i tire-d'aile. En dcsceiKlaul de cheval , j'écrivis ce billet d'une main Ircinblante:

' l'ii''>. (Il' neuf lien' s et ilunir.

.Les dieux, ma chère Lasthénie, m'ont )ais.sé l'exislence, sans doute pour m'abreuver dainerlumes. On dit que je suis A Orope: je n'en .sais rien : mon âme. accablée , égarée , ignore si elle habite la terre ou le Tartare. 0 Lasthénie! ayez pitié de cette âme qui ne vit que par vous et pour vous. Heureux celui qui sait mourir! ■

J'attachai ce billet au cou du pigeon, et lui donnai sa liberté. En alteiulant la réponse de Lasthénie, inaccessible à toute consolation , j'allais , je m'égarais dans la campagne; je gravissais les collines, les rochers; j'y gravais le nom de Lasthénie. Lor.sque je trouvais un écho, j( goiltais quelque douceur à le lui faire répéter : le soir je retournais an logis , brisé de fatigue et de douleur. Li' premier jour , je refusai tout alimenl; au second repas, mon bote, me voyant obstiné à me priver de nourriture . me dit : • Examinez-vous bien ; si vous êtes résolu à mourir de faim , vous avez raison de vous abstenir ; mais si vous devez manger un jour, croyez-moi, il vaut autant coiiimencer aujoui'd'hui. » Je suivis son conseil , et m'en trouvai bien.

Je reçus la réponse de Lasthénie ; elle m'apprit que les prêtres de Bacchus. par ordre des héliastes, avaient prononcé solennellement des imprécations contre moi. > Ils se sont tournés, disait-elle, vers l'occident, en secouant leur robe de pourpre, et ils vous ont dévoué aux dieux infernaux , vous et votre postérité. Ces lualheureux sont persuadés et font accroire que les Furies vont s'emparer de voireca'ur, et que leur rage ne sera as.souvie qu'après l'extinction de votre race. Hlais nos Furies, mon cher Anténor, sont nos passions, quand elles ont brisé le f.ein de la raison. Hélas! votre départ m'a jetée dans une uiélaucolie qui altère ma .santé : les con.seils, l'amitié d',\ristippe, un peu de philosophie, soutiennent mes forces, et me rappellent la nécessité des .souffrances ; je m'instruis à l'éiole de l'expérience et du malheur. Je vois que les passions, semblables aux orages, portent le trouble el le ravage dans le champ de la ^ic. Adieu, mon aimable aini. Tous les jours , toutes les heures je v ous cherche , je vous demande aux lieux où je vous voyais; ils sont muets et sourds : je verse alors des larmes; elles coulent dans ce' inomenl , el baignent cette feuille. Recueillez-les , inélez-\ les vôtres, et n'oubliez jamais cette malheureuse et trop sensible amie. Portez-\ous bien , .soyez heureux. »

Cette lellre irrita ma blessure: la douleur troubla ma raison, aballit mes forces. Combien de fois, erraut dans les montagnes , je fus sur le point de me précipiter dans leurs gouffres! je ne .sais (|uel dieu ou quel retour \ers la vie m'euchaina sur les bords de l'abiiue.

Cependant le sa,",e Dioclè.'i, pai- des altentious, des maximes, des conseils dictés par le cœur, lâchait de fortifier mon âme el d'y ver.ser (|uelque consolation. Clirysilla, sa fille, belle et frai<he comme Hébé, d'une naïveté charmanie, sefforçait au.ssi de me distraire : elle me cueillait des (leurs, nie pré.senlait des fruits, chaulait ou jouait de la lyre; me priait souvent d'une voix douce et tendie de ne point m'attrisler; disait que mon chagrin lui faisait de la peine, qu'elle ne pouvait ^oir .souffrir un oiseau. Ses aimables caresses suspendaient queUpiefois ma douleur; mais, dès que j'étais seul, elles renaissaient avec plus de vi>acité.

VOYAGES D'AN TENOR

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