‹ Œuvres complètesChapitre 27 sur 416 · CHAPITRE XVIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIll

Dioclés, pour le consoler, lui raconte son histoire.

Dioclès, me trouvant un jour étendu sur un rocher, le visage morne, IVcil fixe et égaré, nie reprocha mon abandon et ma faiblesse. «Le malheur, me dit-il, frappe tous les hommes : ^ous éle.s jeune , apprenez à souffrir. Connaissez-vous celte anecdote de llénioi rite:' Il élail à la cour di' Darius lorsque ce roi perdit la plus chère de .ses femmes; il en était inconsolable. Démociile promit de la ressusciter, pourvu rpion lui donnât le nom de trois personnes qui n'eussent éprouvé auiuiic disgr;1ce On ne les trouva point , et Darius finit par se cou.soler. Comme tous les mortels, j'ai payé bien souvent mon tribut de douleur. J'ai connu l'adversité, j'ai appris à la .supporter, et j'ai vu de lieaux jours succéder aux orages. Demain matin vous viendrez avec moi, et vous verrez par le récit de ma vie que notre route est couverte de ronces et d'épines ai)',ués. •

Au jour naissant , il entra dans ma chambre, tenant un vase de miel. «Suivez-moi, me dit-il, et venez vous instruire. »!\ons traversons le jardin et montons sur une colline. Il s'arrête à mi-penchant devant une urne ombragée par des cyprès; auprès s'élevait un cippe avec cette inscription ; Uesles sucres d' Eiipliéinic ; son dîne est ai'cc les dieux !

rvon loin, à travers des rochers, filtrait une eau pure. Dioclès eu remplit le vase qui contenait le miel, les délaya ensemble, s'approcha de l'urne, reiitoura de ses bras, la baisa trois fois, fit amour des libatons, puis appela par trois fois l'ombre d'Euphémie , et la recommanda aux dieux Mânes (21 ).

Je l'observai en silence : il revint à moi les yeux humides de larmes; il les essuya et me dit: • Dans cette urne sont les tristes reliques de ce qui a paru de plus aimable sur la terre, d'un objet que j'idoKllrais, d'une épouse, la consolation, la gloire et le bonheur de ma vie. Mais je veux que mon histoire vous apprenne qu'en errant sur ce globe, il faut, pour ainsi dire, tremper notie âme dans les eaux du Slyx, pour l'endurcir contre l'adveisité; qu'il faut .souffrir sans nmrmure, et croire qu'ini peu de sérénité luit parfois à travers les nuages de la vie.

«Je suis né à Thèbes , et jeune je m'inslrnisls à l'école dn malheur. J'avais dix-huit ans quand cette ville fut prise par les .Spaitiates, qui, pendant les fêtes de Cérès, s'emparèrent , par une trahison, de Cadmée, notre citadelle.

« Il y avait deux partis : l'un favorable aux l.acédénioniens, l'autre les haïssant, cl dévoue à la patrie ; j'étais de ce dernier. Attaché au fameux Pélopldas, mou parent , nous eûmes le bonheur de nous échapper avec nos amis, et de nous réfugier à Athènes, où notre infortune fut adoucie par l'accueil généreux du peuple et des premiers personnages.

• Un arrêt nous déclara bannis de Thèbes. Six mois s'étaient écoulés , lorsque Pélopidas nous assembla et nous tintée discours: . Notre patrie, nos frères, nos amis, gémi.ssent dans les fers. Nous sommes ici i la <harge des Athéniens, nous vivons de leurs bienfaits; imitons leur héros Thrasybnlc , qui , avec cinq cents soldats, s'empara du Pyrée et renversa la tyrannie. Bri.sons les (haines de notre patrie, appelons la vengeance : le péril est grand , le succès difficile; mais une gloire immortelle nous attend. Si nous succombons, Thèbes, les Grecs, la postérité, élè-

veront des autels sur le marbre de nos tombeaux. • Cette courte harangue éveilla nos ressentimens , enflamma nos âmes. Nous jurons sur nos épées la mort des l\ rans. Nou.s envoyons secrèlemeut à Thèbes pour prévenir nos amis. Charon, un des principaux de la ville, promet de nous prêter sa mai.son. Épaminondas échauf.ait sous main le courage des jeunes gens. Le plan arrêté, l'époque fixée, Phérénicus, avec quelques conjurés ^ va se cacher dans le bourg de Thiiasie, et nous, an nombre de douze, nous partons d'Athènes, tous liés d'une étroite amitié, tons rivaux de gloiie et d'honneur. Nous arrivons à Thriasie au milieu de la nuit : un courrier en avertit Charon. Au point du jour , après avoir end)rassé nos camarades qui restaient à Thriasie, et nous être promis audace, vengeance, fidélité, nous partons pour Thèbes. Des vestes légères étalent nos vèteniens; nous menions des chiens de chasse , et tenions à la main des épleux , pour ressembler à des chasseurs. Charon nous attendait avec intrépidité; mais le faible Hyportonidas, quoique honnête et bon citoyen, frémit à l'approche du danger, et sans prévenir aucun des couj ni es, Il commande un courrier pour nous prier tle différer, de courrier , nonnné Chlldon , court à son écurie, cherche la bride de son cheval, ne la trouve pas, et la demande à sa feunne. Celle-ci répoutl an hasard qu'elle l'a prêtée : Childon s'emporte, vomit des injures et des imprécations contre elle : la femme rend injures pour injures, imprécations pour huprécallons. I.a journée .s'écoule dans celle violente ri\e, et Childon, très heureusement, renonce au voyage. Nous euti âmes dans la ville par diverses portes : un rayon du jour éclairait encore; mais le froid, le vent, la neige ; c'était le commencement de l'hiver ) retenaient les haljitans dans leurs luaisoiis. Nous nous trouvâmes quarante-huit chez Charon. ;

"Philidas, greffier d'Archias et de Philippe, polémarques, d'accord avi'c nous, les avait priés à souper, leur promettant g/aiide chère et de belles femmes; il voulait les enivrer et endormir leur vigilance. An milieu du repas, comme ils étaient déjà près de l'hre.sse, un bruit vague et confus leur parvient que les bannis sont dans la ville. Philidas fait tous ses e.forts pour atlémier cette nouvelle; mais Archlas envoie ordre à Charon de venir le trouver sur-le-champ. Nous préparlons déjà nos cuiras,ses et nos épées: on frappe à la porte, chacun .s'étonne. Nous envoyons un domestique a fidé, qui revient tout effaré nous annoncer l'ordre du polcmarque. A cette nouvelle, le silence règne, nous nous regardons; enfin on délibère, et nous décidons rpie Charon obéira et se préseiuera avec assurance. Charon, intrépide sur ses propres dangers. Ireudilait pour ceux de ses amis : cependaiu nous pouvions le sou|iconiK'r de trahison, ou du moins de faiblesse. Il court dans l'apparlemeut de sa femme, prend son fils unique, encoie enfant, et d'une grande beauté, et le remet dans les mains de Pélopidas en lui di.sant ; «Si je vous trahis, vengez-vous sans pillé sur cet enfant. » Ce dé\ ouemcnt , cet héroiiime nous arracha des larmes. « Va, lui dinies-nons. Ion intrépidité, ta foi nous sont connues , reprends ton fils ; si nous périssons , il sera notre vengeur, celui de la patrie.» Il n'écoute rien, fait sa prière aux dieux, nous eiubra.sse et .sort. Clieniiii faisant, il se rassure et compose .son visage. Dès qu'il est à la porte de la maison du festin , Archlas et Philidas vont au-devant de lui. Archlas lui dit : «Charon, quelles sont ces personnes qui viennent d'arriver dans la ville ? — De quelles personnes me pailez-vons :' réplirjuc (,haron d'un air

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étonné. Prenez garde que l'on ne s'amnse a vous donner de fausses alarmes pour Iroultler ^os plaisiis. Au surplus je ferai d'exactes recherches, et veillerai attentivement, far il ne faut rien négliger. » L'admit Philidas loua beauroup sa prudence ; et , ramenant Archias dans la salle, il l'excite à boire, prolon(;c le repas, en le llallant toujours de l'arrivée des femmes. Charon, de retour, nous trouva tous préparés à périr glorieusement les armes à la main ; mais il nous rendit la joie et l'espérance.

« Ce danger à peine dissipé , il en survint un antre. Un courrierarrive d'.\tlièncs , portant à .\rchias des lettres qni hii donnaient les détads ciiTonslanciés de la conjin-ation. Le courriel' lui dit ;•• Seigneur, celui qui vous écrit vous supplie de lire sur-le-champ, parce qu'il s'agit d'afraires très importantes. • Archias, déjà pris de vin , rit du message, et dit en mettant les dépêches sous son chevet; "A demain les affaires sérieuses.» Ce mot a pas.sé en proverlM".

• Cependant nous nous partageons en deux bandes; l'une, sous les ordres de Pélopidas, va attaquer Léonlidas et Hipportas dans leurs mai.sons; et l'autre, dont j'étais , sous la conduite de Charon , marche contre les polémarques. Nous avions sur nos cuirasses des robes de femmes, et sur nos létes des couronnes de pin et de peuplier qui cachaient notre visage. X notre apparition, les convives, nous prenant pour les courtisanes si long-temps attendues, jettent des cris de joie; nous aiancons, observant attentivement chaque personnage. Soudain nous nous élançons l'épce à la main .sur Archias et sur Philippe : Philidas engage les conviés à rester lianquilles, les assurant qu'ils n'ont rien S craindre. Ceux qui osèrent résister, ai.sément vaincus dans le vin , furent immolés avec les deux pnlémar(|ues.

«Pélopidas trouva plus de difficnltés : il heurte a^ec ses compagnons A la porte de Léontidas qui é'ait couché; personne ne répond. Enfin un esclave ou\re; on le renverse, et l'on monte chez son maître, qui, éveillé par le bruit , saule de .son lit et s'arme de .son cpée; mais il oublie d'éteindre les lampes, ce qui eût pu le sau\er. Il dé.eud l'eiurée de la jiorle, étend à .ses pieds Céphisodore, qui se présente le premier. Pélopidas .suivait ; il attaque Léontidas : la poile était étroite, cl lecor])S de Céphisodore ob.strnart le passage. Le combat fut long et périlleux; enfin Léontidas succombe el meurt. De là on com't chez Hipportas, qui eut la même destinée.

• Après ces exploits, nos deux troupes se réunis.sent ; nous dépéch(ms des courriers dans l'Attique aux exilés; nous appelons les Tbebains à la liberté, nous les armons, nous enlonçonsles bouli(|ues des fourbisseurs. Épaminondas et Gorgidas viennent A notre secours. Le trouble, la terrem- régnaieiu dans la ville; tontes les malsons étaient éclaii ées ; le peuple consterné , répandu dans les rues , attendait le jour avec impatience : dés qu'il parut , nos bamiis arrivèrent. On convoque une assendMée générale. Epaminondas et Gorgidas y présentent Pélopidas el notre troupe environnée de .sacrificaleurs qui portaient les bandelettes sacrées, el exhortaient les citoyens à secourir leur patrie et les dieux

« A ce spectacle tonte l'assemblée se lève avec de grands cris, des balteuiens de mains, et nous fûmes accueillis tomme les bienfaiteurs et les libérateurs de la patrie.

. (* succès à jamais mémorable répara bien avamageusement six mois de dangers, de peines et de chagrins, et fortifia mon âme contre les traits de l'adversité.

«Gorgidas créa alors le bataillon sacré, composé de trois cents jeunes Thébains ; j'y fus admis. Vous savez que dans ce corps ou se choisit un compagnon d'armes , auquel on s'unit par l'amitié la plus tendre : c'est une réunion d'amans et d'aimés; on combat près de l'aimé, et on doit le défendre an péiil de .ses jours. Mon choix fut bientôt fait ; Parménide et moi , attirés par une sympathie mutuelle, volâmes l'un a ers l'autre; nos âmes, pour ainsi dire, .s'identifièrent; el pour me servir d'un mot heureux de Pythagore, mon ami était un antre moimême. Nous étions cités comme Castor et Pollux. Thésée et Piriihuus, pour les modèles de l'amitié. Nous fîmes notre première campagne sous Épaminondas , le plus grand homme de la Grèce. A la bataille de Leuctres, Parménide et moi combattions à coté l'un de l'autre; les Spartiates l'emmenaient; je me jette furieux et terrible au milieu d'eux, et je déli\re mon ami. Dans ce moment nue pierre m'attini à la tète et me renverse évanoui. L'ennemi ni'emeloppe, et Parménide me défend à son tour. La victoire était à nous; qu'elle était glorieuse' nous la devions à la bravouieet an génie d'Épaminoudas; nous l'entourions sur le champ de bataille : son front brillait d'une joie modeste ; il attribuait le succès à notre bataillon, qui fit, il est vrai, des prodiges de valeur. Il louait notre courage, notre discipline ; il nous remerciait de la gloire dout nous le couvrions. Pélopidas lui dit que cette victoire devait le combler de joie. « Oui , répoudil-il ; je sais qu'elle en causera beaucoup à mon père et à ma mère (22). »

« Épaminondas, pour recueillir le fruit de Sa victoire , entra en Laconie , la ravagea sous les yeux d'Agésilas. Nous passâmes à gué l'Eurotas, alors enllé par les neiges ; Épaminondas marchait au premier rang , la tête nue , ayant de l'eau par-dessus la ceinture, il fit tomber ce fameux pro^ eibe, quejaniai\ femme de Sparic n'aiait vu la fiimfe du camp ennemi '. Cependant nous filmes obligés de nous retirer. A son retour , les Thébains osèrent mettre eu jugement ce grand capitaine, pour avoir retenu le corainandement de l'armée au-delà du temps fixé par la loi. J'étais près de lui lorsqu'on lui annonça que les juges allaient prononcer l'arrêt de sa mort. Il répondit sans la moindre émotion ; « Je prie mes compatriote.f de graver sur mon tombeau : Il a perdu, la vie pour a'oir samé la république » Ce reproche fit rougir Thèbes de son ingratitude , et bientôt le coinmaudement lui fut rendu.

« Ce fiU pour la gloire et le salut de sa patrie. Nous marchâmes à Mantinée. Épaminondas y développa tout son génie , et acheva d'écraser l'orgeuil de la superbe Sparte. Le champ de bataille fut inondé de sang ; la bravoure, l'amour de la gloire, la haine, toutes les passions animaient les deux armées. Le carnage devenait horrible; Parménide et moi combattions, nos boucliers .seirés l'un contre l'aiUre, enflammés du même espoir de gloire, et du désir de nous défendre réciproqnement. Un Spartiate allait le percer ; je m'élance , et le fer est plongé dans mon sein; je tombe. Parménide ne respire que rage et vengeance : il reçoit une ble.s,sui'e profonde , et vient tomber auprès de moi. Je le presse dans mes bras , je l'appelle ; mais bientôt je perds connaissance. Lorsque je

' Ces femmes si durement élevées , si bien exercées dans le» fiyninases, ù l'approche de l'cimcnii •orneront réixiuvaule el le désordre dans la ville par leurs cris et leur fr.iyeur.

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revins h moi, je me trouvai entre les mains des médecins, entouré de plusieurs de mes camarades; ils élaient tous en pleurs. « Qu'avez-vnus? leur dis-je; la bataille est-elle perdue? — Non; Thèbes triomphe; Sparte est abattue; mais nous avons acheté celte victoire de la mort de notre (îénéral. — 0 perte affreuse , irréparable ! Et Parménide , d'où vient qu'il n'est pas ici ? J'avais oublié sa blessure. On ne me répond rien ; on me parle d'Épaminondas ; on me dit qu'avant d'expirer il a demandé qui était le vainqueur. « Les Thébains. — .l'ai donc assez \ écu , puisque ma patrie est triomphante ; dans quel plus beau moment pouvais-je mourir ? » 0 héros , ô le premier des honunes ! m'éeriai-je avec transport « Mais , de grâce , parlezmoi de Parménide. » Ou se tait encoie , on baisse les yeux. Alors un faible souvenir , semblable !i un songe, me rappelle ses blessures; je m'écrie : « Il n'est plus! il est mort! « Dé.sespéré, j'arrachai mon appareil; le san;; jaillit avec impétuosité. Je péri.ssais sans les secours , les douces insinuations et les prières de mes camarades, .te restai long-temps chargé de ma douleur : je fuyais tout amusement, toute société; la tristesse et l'ennui consumaient ma jeune.sse. Privé d'espérance, je me croyais pour jamais voué aux larmes et A l'infortune; mais la douleur s'use comme le plaisir, et la succession rapide des évéïiemens amène des .sentimens nouveaux.

« Mon père crut que le mariage me distrairait. Je ré,sistai iong-temps ; mais ses solli<ilations , ses prières , furent si touchantes, que je cédai : ce lien ne fut pas heureux. L'honnêteté seule, le dévoir, m'attachaient A ma femme, qui, de son <ôté m'avoua qu'elle ne m'avait épousé que par rai,son et par les ordi'es de ses parens, et qu'elle nourrissait au fond du cœur une passion secrète et malheureuse pour un Athénien, dont depuis deux ans elle n'avait aucune nouvelle. Cependant elle accoucha d'un garçon : c'est Philotas. Cet enfant paraissait devoir resserrer nos liens; mais un jour elle entra dans ma chambre et médit : « Je connais votre probité, vous méritez une femme plus aimable et qui vous aime; je ne puis faire votre bonheur. Thersandre, celui que j'aimais, vient d'arriver; je l'ai vu, et mon amour s'est rallumé avec plus de vivacité. — 11 sufiit, lui dis-je. Épousez Thersandre . je n'y mets que deux conditions ; que je garderai mou fils , et que c'est vous rpii demanderez le divorce. Cependant je vous rendrai votre dot (2.3). «Elle y consentit, et nous nous séparâmes à l'amiable.

" Je restai .six mois dans les langueurs d'une vie leiile et insipide, uniquement occupé de mon fils. Un jour, sortant du temple d'Apollon Isménieu , oi'i j'allais admirer souvent le Mercure de Phidi.is et la Minerve de Scopas,je marchais avec un de mes amis assez près de deux femmes : un homme qui portail un faisceau de branches eu frappa rudement une d'elles au visa;;e ; elle jette im grand cri ; j'accours avec tous ceux qui l'environnaient. On la prend, on l'assied, on lève son voile, elle s'évanouit; chacun s'empresse. Moi seul je reste eu extase, les yeux fixés sur cet objet, dont les traits, les regards, les appas, la douleur, parlaient déjà si puissanunent à mon âme. Lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, ses yeux errèreiu sur nous et rencontrèrent les miens; soit qu'ils eussent l'expression de la douleur et de l'intérêt , soit effet sympathique, elle les y arrêta quelque temps. Je lui parlai de la frayeur que cet accident nous avait causée. Elle me remercia d'une voix si flatteuse, si touchante, que mon âme tressaillit comme si dans un désert triste et sauvage j'cn-

leudais tout à coup les accords d'une musiepte harmonieuse. Ou la conduisit chez elle; je suivis avec quelques per.sonnes. Il fallut la quitter; mais je l'aimais déjà éperdimient. Je ne m'arrête point sur le détail charmant de nos amours. J'eus le bonheur de plaire à Euphéniie . et pendant près d'un an mes jours coulèrent comblés de félicité ; mais l'orage se formait. Je fis prier le père d'Euphémie de me l'accorder en mariage. Il me la refusa , et déclara à sa fille qu'il voulait absolument (ju'elle épousât Polémon , le fils de son ami intime. Depuis la naissance de leurs eufans , ils avaient juré leur union. I>e citur d'Euphéniie avait toujours repoussé cet hymen ; une répugnance invincible l'éloiguait de Polémon fils; mais enfiu , attendrie et vaincue parles prières de son père, elle obéit. Lorsque j'appris celle nouvelle, égaré de dé.sespoir, je résolus de l'enlever et d'aller vivre avec elle dans le fond des déserts. J'épiai le moment où elle se promenait hors de la ville avec deux de ses compagnes. Je l'alMrde les armes à la main , l'air sombre et égaré : .ses compagnes s'enfuient , mais elle reste et me reçoit d'un air grave et tranquille. Je lui peins ma douleur, mon désespoir; je la presse de me suivre. « Je n'aurais pas cru , me d t-elle, quand je reçus vos vœux, que mon amaul eût voulu imprimer le déshonnem- sur mon front , qu'il m'eût conseillé de porter la mort dans le sein de mon père; je n'aurais pas .soupçonné que Diodes que j'ai aimé, occupé de lui .seul , voulût me sacrifier à l'emportemenl de sa passion. » Ce discours, mêlé de tendresse et de sévérité, me dessilla les yeux. Je tombai â ses pieds, je répandis des larmes et implorai ma grâce. « Je vous pardonne , puisque vous êtes malheureux , à condition que vous vous éloignerez de moi pendant quelque temps. — Mais vous rappellerezvous quelquefois un amant qui va traîner sa vie dans le deuil el dans les larmes? — Trop peut être pour ma tranquillité. Adieu, mou cher Diodes; soyez heureux autant que je le désire. » En prononçant ces derniers mois, des soupirs et des sanglots interceptèrent sa voix.

« .le partis la même nuil , renonçant à ma pairie, à mon amour, me regardant comme une victime du destin, et comme l'être le plus infortuné.

" .le parcourus la Crèce, r.4sie-!Vlineure, l'Egypte, la Sicile, ne trouvant de repos et de consolation nulle part , el accablé du fardeau de la vie.

• Deux ans .s'étaient écoulés, et ma blessure saignait encore; je n'avais plus même l'espérance du bonheur.

" J'arrivai à Corinthe. A. peine débarqué, un Thdiaiu me reconnaît et m'aborde. .\près les premiers complimens, je lui demande des nouvelles du père d'Eu|)hémie : je n'osais parler de sa fille. « Ses jours sont rem))lis d'amertume. — Quoi donc ? quel revers a pu les t roubler ? — Les dieux ont détourné leurs regards de dessus sa fille; elle vit dans le deuil et l'affliction. — Quoi I justes dieux , Euphéniie est malheureuse? — Oui , son mari est banni de Thèbes pour avoir fui lâchement dans im combat ; ou ne sait ce qu'il est devenu ; le généreux Polémon a payé de sa vie la honte de son fils. Le père d'Euphémie , indigné contre son gendre , a fait prononcer le divorce. Depuis il a proposé d'autres parlis à sa fille; mais elle l'a supplié de la laisser vivre solitaire et sans époux. Sou père , qui se rcpent, dit-on, d'avoir forcé son inclination, n'ose plus abuser de son autorité. •

«J'écoulais ce récit avec l'avidilé d'un homme condamné auquel ou apporte sa grâce. A chaque phrase, mon cœur palpitait de douleur et de joie; je partageais l'afflictiou

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d'Euphémie; mais l'espérance renaissait dans mon âme. .)"appns pour la seconde fois que le courage et la patience élaieut l'égide qu'il fallait opposer à l'adversilé. Je partis aussitôt ; le besoin du repos ou du sommeil ne purent relarder mou voya;;e. J'arrivai à Thebes an milieu de la nuit. Quelle vive émotion 'éprouvai quand je me vis dans Penceinle qu'habitait Enphémie ! Je volai sous ses fenêtres, et je chantai des strophes que j'avais composées pour elle au commencement de nos amours.

CHAPITREXIX

Dioclès interrompt son histoire. Il la recommence leleadcniain.

« Mais le soleil s'élève, les troupeaux se retirent, le travail e! mes enfans me rappellent ; c'est dans leurs einbrasseuiens que j'oublie mes peines. Demain , à la inéme heure, si la suite de cette histoire vous intéresse, je la continuerai ici : car c'est devant l'ombre d'Euphémie. nui sans doute m'entend , que je me plais à la conter. ■ Le lendeuiain, au premier layoïi du jour, nous retournâmes à la colline. Dioclès recommença ses libations, appela trois fois Enphémie, après quoi il pour.suiiil son récit.

« Je sms resté sous les fenêtres d'Euphémie. Éveillée par mes chants, ma voix i'ctonna; elle crut être déaie par l'illusion d'un sonj^c. Ayant prêté une oreille i)lns attentive, elle recoimnt les paroles. Alors, ne doutant plus de la vérité , elle ou\Tit tout doucement sa fenêtre , et me dit à voix basse ; • Dioclès, est-ce \ous? — Oui, c'est moi, c'e^t ton malheureux ainaiit (|ui vient expirer sous tes yeux. — L'heure n'est pas propice iiour nu entretien : trouvez- vous, au lever du soleil, hors de la porteCréiiéa, à la fontaine Dircé; je m'y rendrai avec une esclave. « Je courus aiis.sit6l à l'endroit indiqué, où j'attendis dans la plus vi\e impatience le réveil de la nature.

« Enlin le jour brilla, et je vis arriver Enphémie. A son approdie, ma vue .se troubla, je fri.ssonnai, je tremblai, j'étais près d'elle, et je ne la voyais pas. Elle m'appelle : « Mon cher Dioclès, etifin je vous revois! — .\h! m'écriaije. il est donc dans la vie des éclairs de bonheur! U ma chère Ei:phéinie. que j'ai .souffert loin de loi! • L'àme expansive d'Euphémie ne put renfermer sa sensibililé ; elle se répandit dans ses propos, dans ses rejïards, dans ses modestes caresses. Dieux innnortels! disais-je, par combien de déliics vous récompcn.sez mes tominens! Non . je n'ai pas a.ssez souffert i)our mériter tant de félicité. Je voulus lui parler de son mari. - l'olémon est malheureux il faut .se taire et le plaindre : mais je n'ai plus d'époux. — Ah ! ma chère Euphéniie . nomme-moi le tien . et peut-être lu .seras heureuse de l'excès de ma félicité. — Oui, mon cher Dioclès; mais il nous faut l'aveu de mon pèiT, et je vais lui parler .'i l'instant même: attendez la décision chez vous, je vous la ferai savoir. ■ Je la quittai, ivre d'espérance et d'amour, la tr.juvant plus belle que jamais. Le temps aiait développé ses charmes, et la nature perfectionné son ouvrage.

■ Cependant, comme la crainte marche toujours avec l'amonr, pour me rendre Véiuis propiie, j'allai à .sou temple ; il était dans un bois, près de la \\\W: j'y portai une corbeille de tleurs et deux colombes. En entrant, je me purifiai a\cc de l'eau lustrale qu'un prêtre me présenta 21 . .le pénétrai ensuite dans le sanctuaire où était la statue de la déesse; je déposai sur l'autel mes Heurs et mes colcHnbe.s. Ensuite, lîéchissant le genou, je lui dis ; « Déesse des amours, oncineni du ciel cl de la terre , dé-

lice des yeux el du cœur, toi qui donnesl'existence atout! les êtres en les enivrant de volupté, daigne agréer mon hommage, couronne le plus fidèle des amans de Ion myrte immortel. Tu donnas à P;1ris la plus belle des fennnes jjDur lavoir adjugé le prix de la beauté : je te reconnais pour la plus belle des divinités; sur la terre, dans l'Olympe, rien n'égale^les appas ; accorde-moi Euphémie, la l)lus aimable des mortelles; je couronnerai ton front de myrte et de roses, et l'encens le plus pur fumera à tes pieds. "

« Mes prières volèrent jusqu'à Guide : Cypris les entendit. Je vis briller autour de sa tête deux rayons de lumière ; sa bouche sembla me sourire ; j'acceptai l'augure el remerciai vivement la déesse.

« Bientôt Euphémie'me fit dire de me rendre chez elle, .le la trouvai avec son père : je trendîlai à son aspect; mais je fus proinpteinent rassuré. Il m'embrassa eu me nommant son fils; il prit ensuite la main de sa fille, la mit dans la mienne eu me disant : « Je vous confie son bonheur et le mien : effacez de mon .souvenir les chagrins que je lui ai causés, et changez pour moi en tleurs riantes les pavots de la vieillesse. » 11 est iimtile de vous peindre le délire de ma joie.

« Notre hymen fut célébré avec pompe, et après tant de revers et de souffrances, je me vis le jiKis heureux des hommes. Le lemps, loin d'attiédir notre amour, lui donna plus d'activité. J'aimais ma femme par le besoin irré.sistible de l'aimer; il aurait fallu anéantir mon âme 'pour détruire ce .sentiment ; elle était faite pour aimer Eupliémie comme nos yeux sont faits pour voir, nos oreilles pour entendre.

• La sérénité de ces beaux jours ne fut troublée que par la mort du père d'Euphémie; il s'éteignit dans nos bras. Sa fille s'abandomia à la plus vi\e affliction; mais le temps est le dieu qui console. La paix et le boidieur reviennent dans notre asile; et notre imprévoyante sécurité crut les posséder pour toujours. L'homme, comme un vaisseau qui tra\erse les mers, est tour à tour bal lu de tous les vents. L'horizon se noircit autour de nous, etdenouveaax désastres tombèrent sur nos têtes.

«La guerre se ralluma entre Thèbes et I.acédémone ; il me fallut (piitter ma femme, mes paisibles foyers, et aller combattre pour ma patrie. Je ne vous parle pas de la douleur de notre sépaiation ; des malheurs plus grands nous attendaient : nous fûmes vaincus; je restai prisonnier. Mes troupeaux, mes biens, devinrent la proie du vainqueur, mes champs furent déiastés.Conduità Sparte, on m'enferma dans une pri;on obscure; c'est alors que je réfléchis sur rinconstance des événemens , sur la mobilité de la forlnne ; j'étais abimé de douleur. Cependant l'expérienre, le souvenir de tant de vici.ssiludes qui avaient agité ma vie , me laissèrent l'espérance, .le ne fus point trompé; la paix se fit, et la liberté me fut rendue. ,Ie courus chercher mon Euphémie à Athènes, où elle s'était réfugiée. Grands dieux ! qu'elle était changée ! la pâleur, la mai|;i cur avaient terni l'éclat de sa beauté ; c'était un lis dé.solé par les \ents; mais bientôt mes caresses, la douce quiétude de son .Ime, la jouissance encore plus douce de levnir ce qu'iui aime, lui rendirent avec la santé, le coloris et la fraicheui (|ui l'embellissent.

"Mais Euphémie, née dans l'ai.sance, regrettait notre fortune dissipée. "Qu'importe, lui di,s-je, la richesse!' Combien de gens sont heureux sous le toit de la pauvreté ! .l'ai nu champ Ji Orope; on l'a lavagé, mais ou n'a pu

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fmpoi'ter la leiT? : allons la travailler, la vivifier; nous n'y serons pas environnés du faste et des plaisirs d'une îjrande ville , mais nous aurons les plaisirs de la nature ; nous jouirons des tableau v riansde la campagne, de sa douce sécurité, et bientôt de l'abondance des choses nécessaires. »

«Elle approuva mon plan; et notre petite colonie, composée de nous deux, de mon fils et d'un esclave , vint s'établir ici. Je devins a;;rirulteui'; je me livrai aux travaux champêtres; j'élndiai la qualité des terres, l'influence des sai'ons , le régime des végétaux , et tout s'anima dans mon habita' ion.

« Ma femme, dans les douces occupations de son ménage, de la culture des fleurs, distraite par les .soins et l'éduration des animaux domeslif|ues, oublia .sa fortune pa.ssée. Klle m'avoua qu'elle n'aurait jamais cru (|ue l'on prtt être heureux si près de la pauvreté. Ce qui acheva de combler mes vœux, fut la naissance de l'aimable Chrysilla, dont ma femme accoucha au printemps, comme pour parer la terre d'une fleur nouvelle.

« Déjà notre asile nous paraissait l'image des îles fortunées; notre campagne s'enrichissait Ions les ans; nos deux enfans, car Philolas élail aussi le sieu , croi.ssaient sous nos yeux, embellissaient notie solilude. Enfin douze ans s'écoulèrent avec la rapidilé d'un torrent, et ce furent les plus belles années de ma vie.

« Ma 1 emme , avec beaucoup d'esprit et de rai.son , avait une faiblesse pardonnable à son sexe; elle craignait excessivement le tonnerre, et loisqu'il jjroudait, elle allait si' cacher dans un soulerrain, ou se blottir contre nu épais laurier situé au milieu d'un jardin (25;. Je la raillais souvent de cette peur ; je lui disais ; ■ Ma chère amie , laissons ces vaines terieursi l'homme en proie au remords, dont les crimes appellent la vengeance des dieux; mais loi, dont l'âme est pure comme l'azur du ciel ; nous qui les servons, qui les honorons dans l'innocence de notre vie, pourquoi nous frapperaient-ils de lem- foudie? Elle approuvait mes raisons, ma sécurilé; mais, malgré ses efforts, la vue de l'éclair, le fracas du t(Minene ébranlaient ses nerfs et la remplissaient de fi'ayeur.

« Un jour, hélas ! o jour désastreux ! .six ans sont écoulés depuis ce terrible événement , je quittai Euphémie pour aller couper du bois dans la montagne; elle m'embrassa avec une iuquiélude qu'elle n'avait jamais éprouvée , en me disant : • 0 mon ami I je t'en prie , reviens de bonne heure ; j'ai besoin de le voir ; je ne sais ce que je sens, je suis triste, la mélancolie est dans nmn âme ; ce malin j'ai pleuré, et dans ce moment j'ai peine à retenir mes larmes. » Je rembras,sai, et lui promis d'être bientc)l de relour ; elle ne pouvait me laisser partir ; enfin je m'arrachai de ses bras, et m'éloignai à grands pas. Elle me suivit des yeux tant que sa vue put m'atleiudre.

«Le .soleil, alors pur et radieux, nous présageait la plus belle jouiuée. Sur le midi , il s'éleva des nuages ; le ciel s'obscurcit ; j'entendis quelques coups de tonnerre; mais, après une petite pluie, l'air s'épura, et sou azur n'en fut que pins beau.

• Me rappelant alors ma promesse à Euphémie, je cessai mes travaux, et cueillis des violettes pour les lui porter; elle les aimait. «C'est, lui disais-je souvent, parce que cette fleur est modeste et timide connue loi. . Je revenais plein d'allégresse. Ilélas! qui sait quand il faut s'affliger ou se réjouir! En entrant, je ne voit, que mes enfans qui jouaient ; je les caresse el leur demande où est

leur nirre. « Dans le jardin. » J'y cours, je l'appelle phisieurs lois ; point de réponse. Je commence â m'alarmer; je cherche de tous côtés; enfin je l'aperçois assise au pied du grand laurier. Je nie rassure, j'approche, je l'appelle ; même silence. «Elle repose, di,s-je, ne troublons point sou paisible sommeil. » Elle avait deux colombes chéries qui la snivaieul toujom-s : j'en vois une de morte à ses pieds; et l'aulre gémis.sanle, qui de son bec et de ses ailes la caressait et tâchait de la ranimer. «Ah! m'écriai-je, quelle sera à son réveil la douleur d'Euphémie! «Cependant une terreur secrète m'a iile ; je l'appelle de nouveau, je m'avance, je la tire par le bras. O spectacle épouvantable ! dans l'instant ce beau corps formé par l'amour, embelli parles grâces , tombe eu pou.ssière; le tonnerre l'avait frapiié et di.ssous. Hélas! l'inlorlunie êlait venue chercher pendant l'orage un abri sous ce laurier! l!n préjugé superstitieux lui donna la mort (2();. Je jette des cris aftreux, je déchire mes vêtemens , je m'arrache les cheveux; on accourt , ou me donue des soins, on veut me consoler. Je veux m'oter la vie, on me retient, on m'aii'.èue mes enfans, on les met dans mes bras; je les regarde d'un œil glacé. Mais enfin leurs caresses naïves, leurs larmes m'arrachent à celte stupeur. • Pleurez, leur dis-je, pleurez, vous n'avez plus de mère; elle n'est plus, nous ne la verrons plus; elle a disparu comme une ombre. • La fièvre, le délire me saisissent; je veux me lais,ser mourir de faim ; je jetais secrèlemenl les alimens el les remèdes ; on s'en aperçut. Cimon , médecin habile el mou ami , qui voyait que c'était mon âme qu'il fallait guérir, couiinença par me parler de mes enfans; il recommanda de les laisser toujours auprès de moi. Un jour {|ne je l'assurais que j'avais la vie en horreur, que mon ui]i(|ue désir élail la mort ; « Et qui donc aura soin , me dil-il , de vos malheureux enfans , seuls, .sans paren.s, sans sei oure ? Ces mois, prononcés avec le Ion de la sen- .sibililê, m'émurent vivement. Il s'en aperçut, el il ajouta : «Croyez, mon cher Diodes, qu'avec deux enfans la vie offre encore queUiue douceur. Le temps usera votre affliction ; rappelez-vous l'enchainement et la variété des scènes de \otre exislence ; n'en doutez pas, vous aurez encore de beaux jours. La vieille«;-e est l'hiver de la vie, mais l'hiver a ses jouissances; c'est l'inslant du repo.s. » Je n'en voulus rien croire : mon cœur séché se fermait à l'espérance. Opendanl la tendre aniilié, les douces insinuations de Cimon, la présence continuelle de mes enfans, snriout un rêve que je fis, me rattachèrent à la vie. Nous étions au milieu de la nuit : je dormais d'un sommeil agité; tout à coup un bruit m'éveille; je vois une clarté an pied de mon lit. Éloiiné,je regarde ; j'aperçois une femme le visage resplendissani , le front couronné de Heurs. Je reste glacé, elle s'approche ; je la reconnais, c'est Euphémie ! ce sont ses yeux, ses traits charmans ! elle s'incline vers moi el me dit : « Mon cher Dioilès, que sont devenus ta vertu. Ion courage? Ranime-toi, reprends Ion caractère. Situ m'aimes encore, songe à nos enfans, je le les recommande. Vis pour les aimer, pour faire leur bonheur. » A cette apparition , à celte voix si chère, je me lèie sur mon lit, je tends les bras, je m'écrie : ■ 0 ma chère Euphémie!... » Je ne pus en dire davantage. En vain j'ouvre les yeux, le fantôme a disparu; je demeure dans une nuit profonde.

« Dès ce moment je cédai aux ordres de ma chère Euphémie et à ma pitié pour mes enfans. Peu !i peu le calme est rentré dans mon âme : par degrés j'ai senti le bien-

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fait de l'exislence , et je me suis félicité souvent d'avoir vaincu mon désespoir. La vie est un bien pour l'homme qui honore les dieux, etdoni l'àine liounête, sensible se nourrit de douces affections et de j^oùts simples. Dans un ûge avancé j'ai encore des plaisirs; les caresses de mesenfans, les beautés de la iialure , le travail , le repos sous des ombrafjes frais , la chaleur de mon foyer dans l'hiver, me donnent des jouissances exemptes d'amerlume. Je verse encore des larmes sur la cendre de ma (hère Enphémie; mais ces larmes sont douces, elles soulagent et consolent mon cœur. Tous les jours je viens ici m'enlrelenir avec son ombre. Je la vois , je l'entends : elle m'entend aussi sans douie, et souvent , pom' ni'arracher d'auprès de celte urne, il a fallu m envoyer mesenfans. Ainsi, jeime homme, apprenez, par mon exemple, à lutter contre l'adversité. Prévoyez-vous \otre destinée? Savez-vous si ce que vous appelez un malheur ne vous conduira poini à une félicité plus pure , plus durable.' Bien souvent un événement qui nous parait heureux, dont nous avons vivement désiré le succès, recèle dans son sein le germe de nos maux. Vous avez jierdu une maîtresse, mai.s ce n'est pas votre femme : elle n'est pas la mère de vos eufans. »

Lorsque, après une nuit sombre et orageuse , le matelot troublé voit renaître avec le calme le premier rayon du jour, son âme se dilate, il respire, il croit sorlir du fond du tombeau. Ainsi l'histoire iuléressanle de Diodes, sa philosophie simple et iialurelle, l'espérance qu'il fit luire à mes veux , éclaircirent les ténèbres qui m'environnaient. Bientôt la sensibilité de l'aimable Chrysilla, .sa gaîlé naive , ses charmans entrelieiis , aidèrent à ma j;uérison; non que luil penser d'amour se mêlât au plaisir que je trouvais à la voir : ce sentiment était loin de mon cœur; tout respirait amour d'elle la candeur et la vertu.

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