CHAPITRE XX
Attachement de Chrysilla pour son fri>rc. Ce qui s'ensuit.
Cependant celle fille si modeste, si ingénue, m'étonnait par l'allacbemeut peu modéré qu'elle a^ait poiu' sou frère : ils ne pouvaient se quitter, ils se donnaient les noms le» plus tendres. J'avais surpris Philolas sollicilani des biiis 'rs (|u'elle refusiait avec trop de molles.se pour élre obéie. Je blâmais beaucoup cette inlimité et l'inadvertance du père; j'étais même décidé à lui en parler, lorsqu'une après-dinée il me dit : » Allons nous promener ; j'ai le cœur inondé de joie; il a besoin de s'épancher dans le sein d'un ami. De plus, le tableau de deux amans heureux vous intéressera, et pourra égayer votre imagination. Diles-moi, comment trouvez-vous ma fille? — Belle, aimable, et d'uu caractère charmant. — Et .son frère? — Il me parait sage, laborieux, et sa figure e.st très agréable. — Oui , c'est im excellent .sujet ; aussi je m'occupe de son bcmheur, je vais le marier. — Vous failes prudeuimenl de le séparer de sa sœiu' : la jeime.s.'ie.. — Les séparer! au contraire, je songea les unir d'un lien indissoluble ; je les marie ensemble. — Comment ! frère et sa-ur? — Oui. depuis la iiai.ssaïue de Chrysilla leur mariage est arrêie. Ignorez-vous qu'une loi de Solon, que nous av(Mis adoplée, permet au frère d'épouser la fille de son père , et non celle de sa mère (27) ? — Je l'ignorais, el votre coidideuce, je l'avoue, me tire d'inquiétude. Je m'étais aperçu de leur in<linalion réciproque, et mes préjugés y adachaienl de l'ijumoralilé. — Tous les préjugés loinbent devant la loi . surlout lor.squ'au lieu I
de contrarier la nature , elle en favorise l'impulsioll : la fêle se célèbiera dans peu de jours, et je rae flatte que vous vous réjouirez de noire joie. »
Ce jour venu , les parens el les amis attachèrent . avec des bandelettes , de la verdiu-e et des fleurs sur la porte de la maison. Lorsqu'il fallut aller au temple, Chrysilla, modeste et simple dans sa parm-e, couve te d'un voile rouge, n'ayant pour toul oruemeni qu'une couronne de fleurs, descendit de sa chambre et se jeta dans les bras de son père, qui l'altendait sur le seuil de la porte à la tête de tous les jetuies gens du lieu. Il pressa sa fille sur .son sein ; puis, levant les yeux au ciel , il prononça d'un ton grave des vœux |)our elle et pour son fils. On marcha au temple : les jeunes gens ))recédaienl la marche ; d'autres suivaient chaulant l'épithalame. et dansant au son des flûtes et des trompettes. Chrysilla était an milieu d'eux, soutenue par scui père Son jeune époux, couronné de myrte, el radieux de joie et d'amour, marchait à ses cotés. Le flambeau de l'hymen brillait devant eux. A la porte du lemple, un prêtre présenta à chacun des nouveaux époux une branche de lierre , symljole de la force du nceud (|ui allail les unir. Il les mena ensuite à l'autel, 011 il sacrifia une gênùsse à Diane et à Minerve , divinités ennemies de l'hymen. On implora Jupiter et Junou, dont l'union est éternelle ; les Parques, qui tiennent dans leurs mains le fil de notre vie; les Grâces, dont les charmes embellissent nos jours; Vénus enfin, à qui l'Amour doit sa naissance, el les hommes leur bonheur.
Les prêtres examinèrent les enl railles des victimes et déclarèi-ent que le ciel approuvail cet hymen. Un d'eux prit la couronne de l'époux , la plaça sur la tête de la fiancée , el la couronne de celle-ci fut mise sur la tête de Philotas.
On revint du temple dans le même ordre, en répétant les mêmes chants, truand les deux époux furent à la |)orle . on mit sur leur têle une corbeille de fruits, présage de l'abondance dont ils devaient jouir ; on poi'ta le flambeau dhyménée dans leur chambre, où on le laissa brûler. Chrysilla offril des bouquets aux jeunes célibataires, en leur disant : • Mariez-vous aussi. »
La table du festin fut dressée auprès de la fontaine , sous les peupliers, dont on avait épaissi l'ombre par un feuillage \evt et touffu : des guirlandes de fleurs tombaient en festons sous celte voilte sombre , où l'on respirait un frais délicieux.
Au commencement du repas. Diodes donna une coupe de vin â scni fils , ((ui la porta à la bouche , et la présenta ensuite à sa femme. Celle-ci, après avoir bu, la fit passer aux parens ; el de lems mains la coupe circula parmi les convives. Le festin fini, on chanta, on dansa une partie de la nuit. An coucher des époux, on leur chanta un épithalame; à leur réveil on en dit un autre.
Cette noce champêtre , ce tableau riani du bonheur , remplirent mon âme de douces émotions; elle s'épauouis- .sail à la félicité de ces tendres époux. Qu'ils élaienl heureux ! ils ne respiraient que pour s'aimer, se le dire, pour parlaj'.cr leurs plaisirs, leurs peines! (Chrysilla , quelquefois armée d'une serpette, émondait les arbres sous la direction de Philotas, ou, soulevanl un arrosoii', dèsallérait les jeunes Heurs. Celui-ci, à son tour, quand l'iulempérie de l'air suspendait ses travaux , assis â colé de sa feunne,. lui lisait des idylles de Théocrite, ou quelque dialogue de Platon.
VOYAGES D'ANTENOR