CHAPITRE XXt
Lellrc de Laslhénie.
L'automne avançait ; l'olive avait coulé sous le pressoir; la feuille jaunissante se délacliail de l'aihie et jonchait la terre : triste imafije de la vie liuinaiiie , quand la vieillesse UDUS dépouille de notre parure! J'écrivis une lettre à Laslhénie, où je la priais d'avoir pilié de moi, et de venir visilei' mon asile avant les rigueurs de l'hiver.
Elle me répondil qu'elle ne pouvait abandonner Arislippe, dont la santé déclinait.» De plus, disait-elle, votre perle m'a trop coulé. La philosophie est une faible égide contre les peines du caur. Que nous sonnnes forts dans la spéculation , et faibles dans la praliijue ! Je pense quelquefois que les dieux, en nous séparant, ont eu pour nous plus d'indulgence que de cruauté. Nous avions épuisé les délices de l'amour : paivcnus à cet apogée, nous ne pouvions que descendre: du moins le souvenir de ces jours rapides de lionheur répandra sur le reste de notre existence le charme des plus riantes illusions, nous inspirera de douces rêveries , et dans ces momens d(' mélancolie on l'àme languissante, abattue, a besoin d'un non>el esprit de vie, notre pensée , rétrogradant à celle période de félicité si courte, nous transportera sous ces beaux platanes, dans ce jardin que nous appelions noire Tempe, où les doux entretiens, les lectures, l'amonr, rendaient nos heures si 'délicieuses. Ainsi le (lassé élendra ses bienfaits sur le présent. Si le destin ne nous eût pas contrariés , insensililenient votre imagination se serait refroidie ; elle ne m'aurait plus parée de ses brillantes couleurs , et un joiu' je n'aurais plus été à vos yeux qu'une simple morlelle.
«Profitez de votre jeunesse pour voyager; imilez nos grands philosophes. P> thagore. Platon, Déniocrite, Solon, allèrent cueillir les fruits du savoii- et de la sage.sse dans les climats qui les portaient ; el quoique Solon prétende qu'il faut avoir quarante ans pour voyager a\ec utilité , j'ose être d'un autre avis. Je crois le temps de la jeunesse très propre aux voyages, pourvu qu'on ail acquis des nolions préliminaires et de l'apliUide à la réflexion.
« Zenon , le fondateur de la secle des stoïciens, est allé s'éclaireir d'un grand doute. Il est mort chargé d'iui siècle moins deux ans, en disant ; « Je fais mon dernier effort pour ramener ce qui esl divin en moi à ce qu'il y a de divin dans l'univers. » Il n'a jamais eu d'iufirmilés : le beau privilège ! Pendant soixante-huil ans il s'est appliqué à la philosophie. Les Athéniens, justes quelquefois, lui ont érigé un lonibeau dans le Céramique; et par un décrel public ils lui décerneni une couronne d'or el lui rendent des honneurs extraordinaires, « Afin , poile le décret , que tout le monde sache que les Athéniens honorent le mérite distingué , et pendant sa vie et après sa mort. • Zenon forma ,son sage d'après lui-même. H disail-qne, si un sage ne devait pas aimer, comme des i)hilosophes l'avancent, il plaindi'ait les personnes lielles et \ ertiieu.ses, puisqu'elles n'anraieni que des sots pour amans. » Il prétendait qu'une partie de la science consislail à ignorer les choses <ine l'on ne devail pas savoir. « Un > rai sloicien, répélail-il souvent, vit dans le monde connue s'il ne possédait rien en propre ; il chérit ses sendîlables , ses ennemis même : son élude particulière est celle de son âme. Pour rectifier sa conduite, il examine le soir ce qu'il a fait dans la journée; il a\one ses fautes; il recherche le témoignage de sa conscience , il fuit les louanges , les homienrs, et se plait dans l'obscuriUS ; les passions , les affections même
n'ont aucun empire sur lui. » Il admettait une destinée invincible , système bien dangereux. Un jour qu'il battait son valet pour un vol , celui-ci s'écria : « Ma destinée était de vous voler. — Et d'être battu par moi , » lui répond le philosophe. Vous avez oui parler du platonique Silanion ; il est de reloue de ses voyages: c'est un hiiuuue de beaucoup d'esprit elorné de belles connaissances, mais fi-appé au coin de la singularité. On prétend qu'il est toul honteux d'êlre logé dans un corps ; c'est pourquoi il ne veut pas se laisser peindi e , ui déclarer son pays el sa famille, il n'use jamais de bain, rejette tout remède humillanl , ne mange d'aucune bête privée, vil de peu , souvent même .s'abslient de pain ; ce qui, avec la fiu'te méditation de son esprit , esl cause (|u'il dort 1res peu. Sa manière de composer lient de .son originalité: il ne relit jamais ce qu'il a écrit ; il forme mal seslelires, néglige l'orthographe. Sa méditalion est si t'orle, qu'il range daus sa tête tout un ouvrage et tic change rien en l'écrivant ; il ne perd jamais sou plan de vue; et lorsqu'on vient rinterrom|)re, il transporte son esprit sur l'affaire dont on lui parle, la discute, la termine sans se distraire de son travail, et il le reprend sans lire les dernières lignes.
« Je relis Platon , mais j'avoue que je ne puis le suivre dans sa sublime métaphysique; sans doule que UKnisexe u'a pas la lêle assez forte pour pénéirer dans .ses profondeurs. Le inonde sensible , selon lui, esl l'idée d'un être intellectuel , idée incréée et manifestée au dehors. « La vérité est pour Dieu, la vraisemblance pour l'homme. . Ne pouvant comprendre toutes ces belles idées, je jette le livre avec humeur; mais je reprends bientôt pour lire son Phédon , el celle lecture m'arrache des larmes. Je ne sais quelle ville grecque demanda une .statue à un célèbre statuaire, lui lais.sanl le choix du sujet .« Je ne vous ferai point un lutteur, dit-il, vous avez assez d'athlètes ; je préfère la vertu à la force. Je ne vous ferai point un guerrier, ce métier est commun. Quant à nos tyrans, je briserai plutôt leurs images; je pourrai vous représenter vos dieux , mais vous en avez une foule daus vos lemples. » Alors le peuple lui dit ; « Slaluaire, que nous fera,s-tu donc? — Ce qu'il y a de plus rare sur la terre, un homme qui iiicnri pour la vérité ; » et il fil Socrate mourant.
" En lisaul le Phédon , je vois la vertu luttant contre l'injuslice el le crime.
• Louons à jamais le courage d'Isocrate, qui , à la mort de son mailie ; Socrate ), osa paraître en deuil dans .Athènes, et brava ses juges barbares et ce peuple assassin. Tel iïueirier qui gagna des batailles n'aurait pas cette intrépidilé.
" On m'apprend à l'instant qu'on va bri'iler publiquelueiil les écrits de Protagoras, parce qu il dit daus l'un de ses traités : ■ Je ne puis assurer qu'il y a des dieu.v. • Il y avait ordre de l'arrêter : heureu.sement il a pris la fuite. La destinée de ce célèbre sophiste est singulière ; il était crocheleur. Déniocrite, l'ayant leiicontré charg* de fagots rangés dans un équilibre géométrique , conçut une idée avantageuse de son esprit, et l'admil au nombre de ses disciples.
« Adieu, mon aimable ami. 'Vous rappelez-vous les Aadrogynes de Platon:'» Les dieux, dil-il dans sou Banquet, avaient d'abord iormé l'honime d'une figure ronde , avec deux corps el deux .sexes, ce qui le rendit insolent. Il osa leur faire la guerre : Jupiter allait le détruire ; mais, considéranl qu'il faisait périr le genre humain, il se contenta d'affaiblir l'Androgyne eu le séparant en deux moitiés;
VOYAGES D'ANTENOR
Apollon reinit ordre de les perfectionner. Depuis, chaf|ue moitié se cherche, se désire, entraînée l'une vers l'autre 28 . » Helas! mon cher Amener, je suis la porlion qui a été séparée de vous. Je sens que mon ;\me a perdu la moitié d'elle-même; je m'attendris, je m'attriste, des pleurs coulent de mes \eiix. Il n'est donc point de bonheur permanent sur la terre I O mon ami ! le saut de Leucade, le passage du Cocyle n'éteindraient pas l'amour <|ui m'agite et me consume. Portez -vous bien; soyez heureux. »
Cette lettre aigrit ma douleur et mes regret.s. Je voulais me déguiser, retourner ii Athènes pour voir encore une fois cette aimable et digne amie; mais le sage Diodes m'arrêta par le tableau terrible de son dé,sespoir si j'étais reconnu et puni de mort sous ses yeux.