CHAPITRE XXII
Il passe l'hiver chez Diodes. Cérémonie iln Taiirubolo. Bouderie iies deux ép(tux. Hisioirc d'.\rchias.
Je pas.sai l'hiver au sein de cette charmante famille : l'étude occupa mes loisirs : je lus et relus Kuripide, Homère, Hérodote, Thucydide; j'ornai ma mémoire des beaux leis , des richesses de ces grands génies. Heureux qui nait avec ce goitt de l'étude, qui aime à se retirer .soli- (airenienl dans le sanctuaire des 51uses I il jouit du repos sans lauiiueur , et d un plaisir toujours nou\ eau ; quoique seul , il est environné d'amis qui égaient sa retraite. Les longues soirées, je les passais au milieu de mes hôtes, auprès de leur foyer ; leur honnête franchise, leurs naiFs entretiens me rendaient ce moment le plus agréable de la journée. Le .sage Dioclèsnous racontait les divers événemens de sa vie , les anecdotes de .son temps. Avec quel intérêt nous lécoutions ! 11 nous tit souvent le récit d'un .sacrifice expiatoire uonnné laurobulc. cérémonie bizarre ù laquelle s'était soumis Diomédon , jeune Mégarien. "Je l'avais, disait-il , connu à Éphèse, dans le temps que je fuyais Thebes et ma chère EuphéEuie. Nous nous embarquons ensemble (jour Corinthe; le lent fraîchit , la mer gronde, s'élève, et \inv tempête violente tourmente notre frêle navire. Pour moi , qui traînais avec douleur le fardeau de la vie , j'envisageais la tempête et la mort d'un œil indifférent ; mais Diodémon, faible, superstitieux et très libertin , qualités qui semblent oppo.sées , et qui émanent cependant du même principe, la laiblesse de l'âme, invoquait ;\ grands cris Neptune, Téthis et tous les dieux. Bias, l'im de nos sages, qui était avec nous, voyait avec pitié tant de pusillanimité; il aborde Diomédon, cl lui dit :« Taisez-vous, de peur que les dieux ne s'aperçoivent que vous êtes sur ce vaisseau. » La tranquillité (le Bias, ses railleries , ne ranimèrent pas le courage de Diomédon ; et la tempête ronlinuant toujours, il fit vœu , si les dieux le sauvaient, d'expier ses fautes, et de se régénérer par le sacrifice du taurobole.
• Débarqué à (iorinthe , il s'acquilla de son vo'U, et voulut que j'en fusse témoin. Les prêties firent creuser une fosse assez profonde : Dioiuédoii y descendit la tête ceinte de bandelettes sacrées, avec une couronne et autres ornemens mystérieux. Dès qu'il fut dans la fosse, on la recouvrit d'un cou\ercle de bois percé de quantité d'ouvertures.On y amena nu taureau couronnéde Meurs, dont les coi-neset le front élaienl ornés de petites lames d'or. On regorgea a( ce un couteau sacré; son sang coulait dans lafo.sse par divers trous; et Diomédon. a>ide de ce sang
précieux, présentait ses bras , son visage, ses épaules ei toutes les parties de son corps, et lâchait d'en recueilliijusqu'à la dernière goutte. 11 sortit de là tout hideux. .le rroislevoir encore: ses cheveux, sa barbe, ses babils étaient souillés de sang: mais, purgé de ses crimes, il était régénéré pour l'éternité. On dit pointant (|u"il faut renouveler cette cérémonie tous les vingt ans, sinon sa force s'évanouit. »
Cependant la paix cpii régnait dans l'asile de Dioclès parin vouloir s'en exiler ; des nuages s'élevaient ; la jalousie agitait l'àme de Philotas et troublait le bonheur des deux époux.
Depuis quelques jours, Philotas paraissait soucieux, rêveur et taciturne. Lorsque Chrysilla lui adres,sail la parole avec timidité et douceur, il se taisait ou répondait brusquement. Des lai'mes aussitôt roulaient dans les beaux yeux de cette tendre épouse, mais on voyait qu'elle .s'efforçait de les retenir sur-le-champ devant son père.
Lue après-dinéc. revenant de la i>rornenade, cha.ssé par la pluie , je la trouvai couchée sur un rocher, toute ti'einpée de 1 eau qui tombail . les yeux rouges de pleurs , et insensible à la rigueur du temps. Je l'abordai, je l'essuyai, jetâchai de réchauffer ses jolies mains;jelaconduisisdans une cabane voisine qui servait de laiterie. Là , quand son cœur fut dégonflé , elle me raconta , non sans bien des sanglots , qu'elle avait travaillé secrètement pour Philotas une tunique de laine ; qu'elle venait de la lui présenter en lui disant : • C'est mon ouvrage , porte-la pour l'amour de moi : » que poui' tou!e réponse il lavait mise en pièces : (pi'elle en mourrait de douleur. Ses larmes et ses sanglots redoublèrent. Je déployai mon éloquence pour la consoler, el lui promis de fane expliquer son époux, sur la cause il'un changement si imprévu.
Je cherchai Philotas ; jele trouvai enveloppé d'un chagrin noirel farouche. H refusa d'abord de m'ouvrir son c(tur; mais , après de vi\es instances, il lai.ssa échapper son secret. Il me dit que depuis quelques jours il trouvait tous les matins des Heurs , des branches de myrte et de laurier suspendues à sa porte : qu'il avait entendu pendant iilusieurs nuit,s le son d'une lyre et des chansons; que tout cela ne pouvait venir que d'un amant caché. " (Juand même , lui dis-je. ce .serait un amant, en quoi serait coupable Chrysilla qui l'ignore ? Mais je veux éclaircir vos soupçons et vous en montrer Tnijustice. »
Vers le milieu de la nuit je montai sur un giand arbre pianté \ is-à-vis de la maison. Là , j'épiai l'arrivée du galant personnage : mon attente ne fut pas déçue. Aux premiers rayons de l'aurore , im honnne s'approche de la porte, y suspend des guirlandes, prend sa lyre, chaule et danse tout à la fois. Cet amant me parut trop gai pour être dangereux. Je descendis tout doucement , et le saisis par-derriere ; il fut étrangement surpris ; mais mon air riant le rassura. Il me demanda ce que je voulais , et si j'étais son rival. ■ Quelle est donc votre maîtresse ? — Une divinité , la plus aimable des grâces, la charmante Chrysilla. • Alors il rccoimnença ses chants et sa danse. Lors- (pie je vis (|ue sa passion n'avait pas des symptômes tristes, je m'annisai de ses transports : mais Philotas |iarut tout à coup une lance à la main, et fondit sur son joyeux rival. "Traître ! criait-il, tu mourras de ma main. • Il me fallut les plus grands ef.orts poui' m'oppo«er à sa furie , tandis que son adversaire, toujours gai et serein , continuait sa pantomime et ses chants; ce qui irritait de plus eu plus noire jaloux.
VOYAGES D'ANTENOR
Les objets commençaienl à s'éclairer. Philolas , ayant considéré son rival plus attentivement , s'écria : « 0 ciel ! c'est Archias ! Par Jupiter, je suis plus fou f|ue lui! Que je rougis de mes soupçons! — Quel est, lui dis-je, cet Archias? — Suivez-moi , je vous raconterai son histoire.
• Il est d'une des meilleures familles d'Orope; il avait de l'esprit, et cultivait la poésie et la musique avec succès; mais , né avec une imagination très vive et un cœur tendre , il promenait ses va'ux de beauté en beauté. Il suivait le char de Pholoé, lorsqu'il vit la belle Tbéone : elle éclipsait ses rivales comme l'astre des nuits efface l'éclat des étoiles. Archias , à la première vue , briMa bientôt de tous les feux de l'amour. Il parvint ù plaije , à faire accepter ses vœux et sa main. Pholoé avait dissimulé son dépit; mais à la nouvelle de cet hymen , elle ne respira que la vengeance. Elle avait un frère nommé Conon , amant disgracié de Théone ; elle lui souffla .sa rage, et voici quel fut leur complot. Théone venait de tomber malade , ce qui reculait la célébration de la noce ; Pholoé , qui avait avec elle des liaisons d'amitié , lui demanda à passer une nuit près d'elle pour la soigner, et l'obtint par ses instances et ses fausses caresses. Elle av ait comploté avec son frère de s'habiller cette nuit-là connue sa rivale, de paraître à la fenêtre sous son nom ; tpi'au.ssitôt qu'elle y serait, Conon viendrait parler d'amour et la supplier de l'introduire dans la maison ; qu'alors elle descendrait et lui ouvrirait la porte. Il lallait rendre Archias témoin de cette entrevue. Un billet anonyme l'avertit que ï héone feignait une maladie pour roiupri; son mariage et épouser Conon qu'elle aimait, et à qui elle avait accordé un rendez-vous la nuit suivante. Cette lettre fit d'abord peu d'impression sur Archias ; il la regarda comme une méchanceté mal li.ssue; cependant il y souijeait , il en méditait les phrases. Souvent il repoussait les .souik'Ous ; plus souvent il y revenait. Dans cette perplexité, survint la nuit indiquée.II alla se blottir contre le mur de la maison contiguc, pcr.suadé qu'il prenait une peine inutile.
« Ci5iion arrive , s'approche de la porte de Théone , fait nu signal : la fenêtre s'ouvre. « Est-ce v ous , Conon ? lui demande une voix faible et étouffée. — Oui , ma chère Théone ; c'est l'amant qui t'adore qui vient empêcher ton hymen avec .4rchias , ou mourir à les pieds. Descends , je l'en conjure ; j'ai des secrets à te ré\ éler. »
« Le malheureux Archias écoutait, entendait , et n'osait croire ; mais la fausse Théone descend , ouvre la porte , et reçoit son amant prétendu.
■ Cette affreuse scène lit une impression si prompte et si terrible sur Archias, que dans l'instant il fut frappé de démence. On a essayé pour sa gucrison tous les remèdes connus, mais inutilement. Cependant son érolomanie a pris une tourniue gaie ; elle n'oflense personne , et lait peut-être son bonheur : tant il est vrai qu'il faut souvent ètourdii- sa raison pour être heureux ! Il se tient à la poite des temples, regarde passer les feunnes : s'il aperçoit de beaux yeux, un pied mignon, une taille svelte, sa tête s'exalte, son cœur s'enllamuie ; il ne dort plus , il monte sa lyre, va chanter sous les fenêtres de l'objet adoré, y passe les nuits entières. Cette effervescence lui dure (|uinze jours, plus ou moins, après quoi il vole à de nouvelles amoiu's. L'infortuné a aimé de nouveau celte même Pholoé, la cause de son malheur. Six mois après, il rencontra Théone dans le temple de Minerve; il la regarda d'un œil fixe et sombre ; les muscles de son visage se contractèrent; le courroux , la douleur s'y peignirent tour à
tour. On éloigna Théone , dont l'âme douce et sensible ne put soutenir ce triste spectacle, et Archias reprit son enjouement. Il y a vingt-cinq ans qu'il est dans cette situation, car il en a près de cinquante ; mais ni le souci de l'avenir , ni le voisinage de la vieillesse , ne troublent sa gailé et ses amours. «Ce serait dommage, dis-je, de lui rendre ce que nous appelons la raison ; elle ne lui apporterait que des inquiétudes et des peines. »
Dans ce moment s'avançait Chrysilla, triste, rêveuse, crainli\e. «Ah' s'écria Philotas, la voici! Que de torts j'ai à me faiie pardonner! Je vole à .ses genoux. » La réconciliation se fit. Chrysilla pardonna aisément : leurs pleurs se confondirent, et les caresses les plus touchantes, les protestations les plus tendres, .scellèrent cette paix qui devait rester inaltérable.
C'est au milieu de cette famille , la plus heureuse peutêtre de ce globe, que j'attendis le retour du printemps; la douce tenqjéiature de l'air, le tapis vei-doyant dont .se parait la terre, annonçaient sa pré.sence. Qui n'oublierait un moment ses eniuiis. sa misère, à la douce sérénité d'un beau jour du mois de munyrhion favril) , à l'aspect de la canqiagne riante de fleurs et de verdure, en écoutant le chd'ur harmonieux des oiseaux?
Je résolus alors de suivre les conseils de Lasthénie, d'aller étudier les mœurs et les usages des nations, et de commencer mes V oyages par le temple de Delphes ,'pour consulter son oracle sur mes futures destinées. Ce projet ne s'accordait pas avec les principes que j'avais puisés à .Athènes, où les gens éclairés et de bonne compagnie abandouneiU les oracles et les préjugés superstitieux à la classe du peuple. IMais l'esprit humain est un composé bizarre de faiblesse, de raison et d'inconséquence; je ne croyais pas aux oracles , ou du moins je l'imaginais, et cependant ma curiosité voulait les consulter.
Ce fut l'âme oppressée de douleur que je quittai mes aimables h()tes. Ils m'accomiiagnèrent très loin. Dans nos embrassemens nous versions tous des larmes. Le bon Diodes me dit en me pressant dans ses bras : « Je ne vous verrai plus, ma tombe s'ouvre. Si vous repassez par Orope, venez y jeter des fleurs et parler de moi avec mes enfans. »