CHAPITRE XXIU
Son arrivée à Thèbcs. Exploits de Milon de Crotone.
Je pris la route de Thèbes : cette ville est située entre la rivière .\sope et le fleuve Ismene; ses environs sont très agréables. Je traversai des jardins , des praiiics. De loin , sur une émiuence , on aperçoit la citadelle. Cette ville est entourée de murs; on y entie par sept portes; on y voit de lies beaux édifices publics , de superbes statues; mais les rues ne sont pas alignées , défaut commun dans toute la Grèce. Elle est sous la protection de Bacchus et d'Hercule.
Je trouvai Thèbes dans l'agitation et remplie d'étrangers : on y attendait le fameux Milon de Ci'otone ; sa gloire , ses exploits aux jeux olympiques , avaient répandu au loin l'éclat de .sou nom. Le jour de son arrivée , toute la vUle couint au-devant de lui. \ son aspect je crus voir un colo.sse; il a\ait piès de six pieds : sa barbe était noire et épai.sse ; ses sourcils touffus se touchaient ; ses bras , sa iai-ge poitrine, ses jambes, étaient hérissés de poils ; il marchait sans souliers, armé d'une massue et couvert d'une peau de lion, à l'imitation d'Hercule, son modèle. Dès que
VOYAGES D'ANTENOR
le proxène de la ville l'eut logé (29) , un député du peuple et des magistrats vint le prier de vouloir bien répélereliez eux les tours de force par lesquels il s'élait signalé aux jeux olympiques. Milon y consentit, et (il dire aux niagistrats de faire conduire dans la Palestre , le lendemain au lever du soleil, un taureau de quatre ans.
Avant le jour, le gynuiase fut comblé de spectateurs ; on accourait de toutes parts. Le héros parut bientôt ; il s'avançait au milieu des magistrats et des premiers citoyens , précédé d'une troupe de musiciens ; il portait, comme Alcide, une couronne de peuplier. Dès qu'il est près du taureau, il promène ses yeux sur l'assemblée , la salue , délie l'animal , l'enlève et le charge sur ses épaules. Les clameurs, les cris de joie, les applaudissemeus retentissent de tous côtés. Notre athlète , animé par ce fracas , se met ik courir avec son fardeau tout autour de l'enceinte. Les cris , les battemens de mains redoublent. Après cette course , il pose sa lourde proie à terre, et lui assène sur la tête un coup de poing si vigoureux, qu'elle chancelle, tombe et meurt. A ce nouvel exploit, les trépignemens, les clameurs recommencent. Alors Milon dit aux niagisti-ats que, s'ils ^eulent faire rôtir le taureau , il s'engage à le manger. La proposition est acceptée; chacun court, s'empresse ; on allume im grand leu, on dépouille la bête et on la rôtit.
Pendant ces apprêts, Milon régala l'assemblée d'un autre tour de force : il ceignit son front d'une corde , retint son haleine, et fit tellement enfler ses muscles, que la corde rompit. Tout le peuple criait au prodige, et plaçait le héros au-dessus d'Hercule.
Après cet exploit, il vint se reposer sous im pavillou dressé au milieu de la place ; il y fut entouré des magistrats et des principaux citoyens.
On le questionna sur sa nourriture journalière. « 11 me faut, dil-il, vingt-une mines ' de pain , vingt-une mines ' de viande, et quinze mesures ' devin. » Quelqu'un lui demanda tout bas si en amour il était aussi miraculeux que dans ses auties exercices. « Je n'oserais me flatter , dit-il , d'égaler les cinquante travaux nocturnes du grand Alçide. •
J'avais à mes côtés un vieillard qui souriait malignement et levait souvent les épaules. Je le regardai , et il me dit sans autre préambule : « Ces athlètes me font pitié ; pour se rendre plus forts, ils choisissent les uouriiturcs qu'ils croient les plus substantielles ; du cochon, du bo'iif et du pain grossier; mais cet excès d'aliinens ne leur donne qu'une force passagère : d'ailleurs ils ne sont propres ni aux fatigues du voyage, ni à celles de la guerre. Ils joignent ù un esprit lourd et paresseux une taille diflorme, une peute invincible au sonuncil, une grande disposition à l'apoplexie, et il est rare qu'il conserve leur viguem' au-delà de cinq ans. Je fais d'ailleurs très peu de cas des exploits de Milon. Un fait plus digne d'éloge, c'est qu'un jour il assistait aux leçons de Pythagore ; la colonne qui supportait le plafond de la salle s'étanl tout à coup ébranlée, il la .soutint jusqu'à ce que loin le monde fût sorti (30 j. •
• Il me paiail , lui dis-Je, que vous n'aimez pas les jeux du Stade. — Non ; quoi de plus horrible que de voir des champions nus, dcgoutlansdc .sang, se déchirer mutuellement le corps avec des gantelets, sedéchirer le visage, .se briser les dents , quelijuefois se crever un œil , au point que souvent une mère ne peut reconnaître son fils? Cet
' l)ix-huitli\ro«. — > Dii-buit lii ro6. — » Quinze livre».
art est très pernicieux à l'espèce humaine : ceux qui s'exercent au saut et à la course maigrissent depuis la tête jusqu'aux hanches, pendant que la partie inférieure du corps acquiert une grosseur prodigieuse; et ceux qui se livrent sans cesse au pugilat et à la lutte maigrissent depuisia ceinture jusqu'aux pieds, pendantque le reste du corps acquiert un embonpoint effrayant ; car il est aisé de concevoir que les sucs nourriciers se portent toujours vers les parties qui sont le plus en mouvement : au reste, ce ne sont que des gens rustres et misérables qui embrassent ces professions. »
Ou vint alors avertir Milon que le taureau était prêt : il alla se metirc à table, et l'engloutit tout entier au bruit d'une musique guerrière (31) Très peu émerveillé de ce prodige de gloutonuerie, je partis sans m'informer comment se trou\ ait l'œsophage et l'estomac de cet animal Carnivore , à deux pieds et sans plumes, suivant la définilion de Platon.