CHAPITRE XXIV
Il va voir le mont Hélicon. Rencontre qu'il y fait.
Avant de me rendre à Delphes , j'allai visiter, auprès de la ville d'Ascra, l'Hélieon, montagne des plus fertiles de la Grèce. Ilolon, habitant de cette contrée, voulut me servir de guide. IVous montâmes par une pente douce et sinueuse au temple des Muses , bien plus simple que celui d'.-Vpollon à Delphes, mais si élégant dans sa simplicité , qu'il paraît autant l'asile des Grâces que celui des filles de Jupiter et deMnémosyne. Si elles aiment, comme on le dit ', les bois et leur douce solitude, nul séjour ne doit leur être plus agréable. Au sortir de leur temple, nous parcourûmes de superbes allées ; une forêt de chênes et de sapin» dont les cimes louchaient les nues , une infinité de petits ruisseaux, roulant sur les cailloux le cristal de leurs eaux, entretenaient la fraîcheur de ces divers bocages ; leur murmure était si doux, que je croyais entendre la voix des naïades et des nymphes de ces fontaines. Le rossignol et mille autres oiseaux , dans leurs accens mélodieux , semblaient répéter les leçons des .Muses. Les arbres , les plantes exhalaient au loin un parfum délicieux ; enfin dans ce lieu enchanté , tout portail dans l'âme les douces impressions de la mélancolie et du bonheur. Nous arrivâmes à la lonlaiiiede liellérophon, que son cheval fit jaillir en frappant la terre du pied : ses eaux enivrantes inspirent l'euihousiasme qui enfante les grandes idées et les expression» sublimes. Plus loin coulait la fontaine fatale qui servit de miroir à Narci.sse, victime de sa beauté et d'un amour insensé. En avançant nous trouvâmes la rivière d'Hélicon, où les Mu.ses ordonnent de chanter tous les ans l'hymne funèbre du malheureux Orphée. Les Thespiens y célèbrent aussi chaque année une fête en l'honneur des Muses et du fils de Vénus. Sur le chemin du bois, Dolon nie montra la slalue d'Euphéiné, nourrice des Muses , et celle de Limis, dans une grotte de rocailles. 11 était fils d'Uranieet le plus excellent musicien qui eitt paru; Apollon le tua parce qu'il avait osé se comparer à lui •'. Les habitans font tous les ans son anniversaire avant de sacrifier aux Muses. H fut pleuré des nations les plus barbares. Nous vîmes en-
' Carmina secessiim scribentis et olia qumnmt.
' D'autres autours rapporteiil ((u'cn nionlrant à jouer de la citliare à H< rcule, qui apprtu il difticilemeut, il le frappa dan* unmouveinoat u'iuipatieuce, et qu'Hercule irrité l'astumma d'un coup de sa cithare.
VOYAGES D'ANTÉNOR
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suite un Apollon el un Mercure en bronze qui se disputent une lyre. Ici , sous un lierceau de lauriers était la slatue deThainyris, uiallieureux par sa présomption; il avaitosé défier les Muses ; elles le frappèrent de cécité, et lui firent oublier ses chansons et l'art delà lyre : il en tient une à la main, mais brisée ; on voit qu'il voudrait encore en tirer des sons. Tout auprès, Arion était porté sur un dauphin. Hésiode se présentait ensuite assis, tenant une cithare sur les genoux, quoique la cithare ne soit pas le symbole de ce poète; car lui-même nous apprend qu'il chantait ses vers en tenant une branche de laurier. Après l'avoir considéré quelque temps en silence avec une émotion secrète et respectueuse, je parcourus, son poème à la main (S'I). le bois sous lequel il s'était égaré si souvent. Ce souvenir répandait autour de moi un enchantement délicieux ; je croyais son ombre présente. Je m'assis au pied de la statue; je lus la fable de Pandore, la première femme qui ait exi.sté. Jupiter, irrité contre Prométhèc, qui avait eu la hardiesse de faire un homme et de dérober le feu du ciel pour l'animer, ordoima à Vulcain de former une femme du limon de la terre. Vulcain la présenta Uii-mème à l'a-ssemblée des dieux, qui la comblèrent des dons les plus flatteurs. Vénus répandit le charme autour d'elle; ils la nommèrent Pandore, qui signifie tout don. Jupiter lui donna une boite fermée, et lui ordonna de la porter à Prométhée. Je frémis à l'ouverture de cette boite d'où s'échappèrent tous les maux. Épiméthée voulut la refermer, mais il n'était plus temps ; il n'y resta que l'espérauce, qui ne put s'envoler. Je partageai la tristesse de ce grand poète lorsque, après avoir décrit les trois âges fameux qui précèdent le sien, il s'écrie : « Je suis né dans le cinquième, et je voudrais n'être pas né. » Que d'hommes , depuis Hésiode , ont tenu ce langage (33; ! Mais mon cœur s'épanouissait en lisant sa Théogonie , dans laquelle il nous dépeint l'Amour débrouillant le chaos. Le dieu Caelus est mutilé; ses dépouilles tombent dans la mer : Vénus nait de leur écume prwieuse. .Son premier nom est Philométès, qui siguilîe amante des plaisirs de l'amour. Celte Vénus est la déesse de la beauté : la beauté cesse d'être aimable, si elle n'est escortée des Grâces; la beauté fait naître l'amour; l'Amour a des traits qui percent le cœur ; il porte un bandeau qui cache les dèfaïus de ce qu'on aime ; il a des ailes, il vient et fuit avec vitesse. Hésiode aime le repos et la retraite; il ne voyagea point. Dans une extrême vieille.«!e, il cultivait encore les fleurs de la poésie; son style élégant et harmonieux porte l'empreinte de cette simplicité antique, qui tient à la simplicité des mœurs, et qui annonce la pureté du goiU et la justesse des idées.
Cependant je respirais sur l'Hélicon un air pur et salubre; j'errais dans des vallées riantes où s'élevaient des pins, des chênes si antiques; j'étais tenté de les interroger sur les générations rapides qu'ils avaient vues passer. Cette pensée m'attrista ; elle me rappela la brièveté de la vie de l'homme.
Je descendis sur les bords du Pernies.sc, où j'entendis les accens d'une voix agréable qui chantait sur le mode lydien'. Je m'approchai doucement, et j'aperçus un homme assis sous un arbre. Lorsqu'il eut cessé de chanter, il appuya sa tête .sur ses deux mains , et parut s'enfoncer dans une profonde rêverie. J'hésitai à l'aborder; mais une colombe poursuivie par un épervier s'étant jetée dans
' Le ton lydien était destiné pour la tristesse , le doricn pour la guerre, et le plj-ygicn pour les céiémoniis de religion.
mes bras, je criai pour écarter son ennemi , et mes cris avertirent ce jeune homme que j'étais près de lui. Je m'avançai alors en lui montrant la colombe palpitante de frayeur , et lui demandai ce que j'en pouvais faire. • N'imitez pas , dit-il , cet aréopagile qni vient d'être puni à Athènes pour avoir tué un moineau qui s'était réfugié dans son sein; rendez-lui sa liberté. » Ce que je fis à l'instant. Après quoi je lui dis ; «J'ai prêté l'oreille à vos chants ; si j'en crois leur tristesse et la mélancolie empreinte sur votre visage, vous avez à vous plaindre du sort. — Oui , je suis en butte à ses traits; je hais la vie, et j'a.spire à mourir. — Vous n'êtes pas le .seul infortuné ; le grand Jupiter ouvre plus souvent le tonneau du mal que celui du bien. J'ai souffert comme vous, je souffre encore , et j'ai appris à compatir aux maux d'autrui. Si je puis vous apporter cpielque consolation , épanchez avec confiance votre âme dans celle d'un incoimu qui voudrait être votre ami. — On aime, dans la douleur, às'associerà d'autres infortunés. Asseyez- vous là ; et quoi que nous nous voyions poiu' la première fois , votre physionomie annonce tant de candeur et d'humanité, que je n'hésite pas à vous contier mes peines.