‹ Œuvres complètesChapitre 33 sur 416 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Histoire de Phanor.

« Je suis né Béotien, je me nomme Phanor ; je présume que nous sommes à peu près du même âge. Mes parens m'envoyèrent, il y a dix mois, à Athènes, pour y cultiver les lettres et m'exercer dans les gymnases. Vous savez que l'Allique est le séjour des Muses , et que , quoique Pindare soit néàThèbes, la Béotie passe pour celui des Marsyas ; ce que l'on attribue à la grossièreté de l'air. Dès que je fus à Athènes, a^ide de plaisir et d'instruction , je fréquentai les palestres, l'Aïadéinie , le Lycée et les théâtres ; j'allais tous les jom-s au Pnyx (34) entendre les plus célèbres orateurs.

«Je suis né avec une âme vive et passionnée. Le mois de thargélion ( mai j amena la fête de Flore. Les femmes , pour la célébrer, courent nuit et jour, dansent au son des trompettes; les jeunes filles se rendent à la prairie qui est au bord du Céphise ; elles y forment des danses, cueillent desj fleurs, s'en parent des pieds juscprà la tête, en jonchent les chemins ; celle qui conduit la danse , plus belle, plus ornée que les autres , représente la déesse , et chante un hynme eu l'honneur du printemps. Théano était à la tête de ces jeunes beautés. Floie , qu'elle représeiùait , n'a ni plus d'éclat ni plus de fraîcheur. Je suiiis avec quelques jeunes gens cette troupe charmante ; mais la légèreté , les grâces de Théano, sa taille élancée, élevée au-dessus de ses compagnes, arrêtaient tous les regards ; je croyais être sur les prairies émaillées de Guide, et voir Vénus au milieu de sa cour.

• Mon cœur s'enflammait au milieu de tant de charmes, et le nom de Théano, qu'on ne prononçait qu'avec enthousiasme, le concert de ses éloges qui retentissait autour de moi, attisaient de plus en plus ce feu naissant : pendant toute la cérémonie elle attacha mes yeux , mon âme , et je ne la quittai qu'éperdu d'amour.

«Le lendemain, dès l'aube du jour, je couronnai sa porte de mvrte et de roses ; j'écrivis sur un de* jambages, et en plusieurs endroits de la rue ; Théano eU la plus belle irAUièiies. Toutes les nuits je chantais sous ses fenêtres , je jouais de la cithare ; que de chansons j'a

VOYAGES D'z\NTENOR.

failes pour elle ! Pendant le jour je me promenais dans sa rne en tunique de drap pourpre ; le par uni de mes essenres embaumait tout le quartier; je portais des fleurs à mes oreilles, une ranue torse à la main : un esclave me suivait toujours avec un pliant; enfin , dans l'espoir de lui plaire et de l'éblouir , j'étalais tout l'appareil du Une et de la (jalanterie ; mais , malgré mon ^aste, mes rhansons, mes essences , mes succès se bornaient à la voir quelquefois de loin ; elle ne sortait qu'escortée de sa mère ou de sa nourrice (35).

« Cette mère , surrharr.ée du poids terrible de douze lustres, était d'autant plus irréconciliable avec l'Amour, que ce d:eu avait été l'idole de son bel âge : on se rappelait encore ses aventures j;alantes. Le i;yncconome ;36) l'avait jadis condamnée ù une amende , pour s'être montrée dans les rues sous un extérieur peu décent, et son nom avait été inscrit sur une liste et publiquement affiché. Comme pendant le cours de sa vie elle ne s'était occupée que de sa beaii'é et de sa parure , l'âge la trou\ a sans ressources contre ses atteintes ; l'ennui la consumait : morose, triste, en^ieuse, elle pleurait les plaisirs, les triomphes de sa jeunesse, surtout la perte de sa beauté. IS'avant aucun principe, aucun plan d'éducation, elle n'avait pu culli\er celle de sa fille. Pour toute morale, elle lui a\ ait appris à couvrir ses penchaus du voile de la vertu et de la decenre, à cacher les dé'auts de sa figure , PI à en faire ressortir les beautés. Des ridicules, de la vanité et des vices étaient le résnllat de cette éducation. Je la peins telle que je la vois aujourd'hui , non telle qu'elle nie paraissait naguère. Slalheureusement ce système d'éducation est à Athènes celui de la plupart des mères.

« L'ûme de Théano, si mal préparée , plongée dans un air si corrompu , ne pouvait porter que des fruits dignes de cette culture ; mais celle belle , .semblable .^ ces tableaux dont un brillant coloris couvre les incorrections, était éblouis,sante ; beauté, esprit, grâces, fraîcheur, talens aimables, doux parler, enfin tout ce qui séduit, tout ce qui passionne , se trouvait réuni en elle.

« Pour m'oHvrir un accès dans la maison , je tâchai de gagner Philène, sa nourrice. Un roi de Macédoine prétend que nulle ville n'est imprenable dès qu'on ])eut y faire monter un mulet chargé d'or : il en est de même des places que garde l'Amour. Nous concertâmes avec la nourrice que je passerais pour son neveu, arriié récemment à Athènes. Je troquai mes habits fastueux contre une tunique grossière el sans couleur , et je renonçai aux Heiirs el aux essences. »

J'inleiTompis alors Phauor pour lui dire que le midi effaçait les ombres , el que . s il \ oulait , nous irions chercher nu asile cl un diner, après lequel il finirait le récit intéressaul de ses aniotirs. Il accepta et me proposa de me conduire che? un ami de son père, philosophe pythagoricien, qui vivait â la campagne, auprès d'Ascra. J'y consenlis , et nous y arrivâmes en peu de temps.

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