‹ Œuvres complètesChapitre 34 sur 416 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Accueil, porlraitdu inihagorieicn. Ses principes, sa philosophie.

Dès que Phanor.se fut nommé, le maiirede la maison nousinit la main en signe de confiance, et nous conduisit au bain.

Xéuophaiic était âgé de quatre-vingt-deux ans; mais l'air de son \isage, l'habitude de son corps démeulaient celle vieillcs.se; il avait encore toute la verdeur de l'au-

tomne : sa taille était au-dessous de la médiocre ; il avait les yeux vifs, la démarche prompte, la voix ferme; son visage coloré contrastait avec ses cheveux blancs. Il étonnait par la fidélité de sa mémoire et la fermeté de son écriture. H avait une telle activité, qu'à l'âge de quatre-iingts ans, privé de l'usage de la main droite par une blessure, dans une nuit il avail appris à écrire de la gauche (37). Il était sans souliers, et portait ime barbe épaisse.

Au sortir du bain , Xénophane nous fit donner des habits, et nous allâmes nous mettre ù table. Il commença par offrir aux dieux de l'enceuset des parfums. Contre notre attente et les lois diététiques de Pylhagore, la table fut couverte d'excellens mets ; mais ce qui nous étonna davantage , ce fut la singularité de la conduite de Xénophane. Lorsqu'il nous avait ser\i d'un plat , il le portait au nez et en sa\ourail l'odeur: après quoi, sans y toucher, il le livrait à ses esclaves. Pendant tout le repas, il se conduisit de même , ne mangea ni ne parla. J'avais de la peine à m'euipécher de rire , surtout lorsque Phanor me dit loiil bas : « Le nez de cet homme aura une terrible indigestion. » Cependant nous ne nous repaissions pas de fumée, et noire appétit faisait grand honneur au festin. Le silence régnait toujours : mais un esclave ayant eu l'iuqirudence de servir deux plats à la fois , Xénophane s'emporta contre lui , et jeta un plat par terre en nous demandant pardon de sa vivacité. « Ce maraud , nousditil , doit savoir (|ue j'ai en horreur le nombre deux. Vous voyez .sur ma table trois salières, trois flacons ; le maître ( c'est ainsi que ses disciples nomment Pylhagore ) assure que le nombre deux est funeste. — Il parait pourtant le plus heureux, lui dis-je; deux amans, deux époux bien unis présentent l'image du bonheur. — Hlais si Pylhagore redoutait ce nombre, il trouvait celui de trois admirable, presque divin. — Oui, dit Phanor, quand c'est l'amour qui est en tiers. — Jeune homme, .s'écria Xénophane en me regardant, que failes-vous là ? — ^Quoi donc? — Vous croisez voire jambe gauche sur la droite : le uiaitre le défend , ainsi que de se faire les ongles un jour de fête. »

A la fin du repas, les libations faites, il nous invita à nous promener dans sou jardin. En y entrant , je m'éloignai pour satisfaire un léger besoin , et me tournai vers le soleil couchant. Xénophane accourt l'air effaré, en nie criant ; « .arrêtez ! qu'allez-vous faire ? » Je m'arrêtai tout tremblant. • Qu'est-ce donc qui \ous effraie ? — Vous allez souiller la présence du soleil : ignorez-vous que l'on ne doit rien faire d'impur devant ce flambeau du ciel ? «J 'approuvai ce respect et me tournai à l'orient (38j.

Dès que je l'eus rejoint, il médit ; •N'e.st-il pas vxaique je vous ai étonné , et par le luxe de ma table, et par la bizari'crie de mon régime ? Apprenez-en la cause : le hasard vous a bien servi. Il nous est prescrit de donner un grand repas une fois l'année, maison nous défend d'y loucher. Au contraire, ce jour-là mnis observons un jeune très rigoureux, et nous nouscoutentons de respirer l'odeur des mets. Le reste de l'aimée , on ne voit sur ma table ni viande , ni poi.sson , ni vin , ni fèves ; tous ces alimens sont proscrits par le maiire. » Kous le priâmes de nous en expliquer la cause. . 11 scrail affreux de manger du poisson, puisque jadis ils étaient nos couipalrioles, que nous habitions avec eux le sein des mers. iNos premiers pères étaient des poissons. — A table , je renierais volontiers cette filiation. Mais pourquoi prohiber la viande? Avons-nous été boeufs ou moutons? — Non; mais com-

VOYAGES D'ANTEiXOR.

meut osez-vous devenir aiiiliropophafïes et vous exposer à dévorer l'âme de nos parons ? — Quoi ! vous loge?, leurs âmes dans les viscères de ces animaux! vous leur donnez un vilain jjile. — INons croyons avec raison à la mélenipsychose. 11 esl prouvé que nos âmes ininiorlelles circulent d'Individus en individus. Tout meurt et renait dans la nature ; la maliére circule sans cesse; le soleil aspire les eaux de la mer et des fleuves ; elles retombent en pluie , humectent la terre, alinienlent les rivières, d'où elles s'élèvent encore pour aller former des nuages. Mais c'est toujours le même volume d'eau; c'est la même matière, sans cesse en circulalion , (|ui renouvelle le genre humain , les animaux, lesiégélaux ;ce sont peut-être les niolécules réunies de Ménélas, de Lycnrgne et de la belle Hélène, qiii forment le corps d'un malheureux ilole. Pylhagore se rappelait avoir été Euphorbe au siège de Troie, et d'y avoir été blessé par Ménélas; du corps d'Euphorbe .son âme passa dans celui d'Hermoline. cn.suile dans celui d'un pécheur; enfin elle anima Pythagore (39). — Mais pourquoi ce grand philosophe prohibe-t-il les fèves? — J'ai OUI dire à des prêtres égyptiens que les fèves irritent les sens et troublent l'espril. Pylhagore condanme aus.«i l'hymen , parce que c'est , dit-il , précipiler une âme dans ime prison. Ce sage esl le premier qui a enseigné qne tout devait élre comnuiu entre les amis; ses disciples doivent vivreenire eux connne des frères. Psons renonçons au vin , aux femmes , à la viande ; nous ne portons point de souliers , et nous laissons croître nos cheveux et notre barbe. •

Xénophane nous parla ensuite du silence qu'exigeait le mailre pour élre admis dans la comnuinaulé. Il nous conta qu'il était resté cinq ans sans parler; c'est ime éprcuieà laquelle on soumel tous les prosélytes. « Pendant ce noviciat, je ne voyais jamais Pythagore, mais je l'entendais; il me parlait quelquefois derrière un voile.— Failes-nons l'aniiliéde nous répéler quelques-unes de ses maximes. — En voici plusieurs : > Il faul faire la guerre à trois choses : aux maladies du corps, à l'ignorance de Pesprit, aux passions du cœur. Le plus beau pré.seut que le ciel ait fait auxhonuiies, est d'être miles à leurs semblables et de leur apprendre la vérilé. Il est défendu de quitter son poste .sans la permission de celui qui commande : le poste de l'homme est la vie. l-a lemiiêranre esl la force de l'âme; l'empire sur ses passions, sa lumière. Il comparait le spectacle du monde à celui des jeux olympiques : les nus y tiennent bonlique et ne songent qu'au profil ; les autres paient de lem-s personnes et cherchent la gloire ; d'autres se contentent de voir les jeux. »

■ Voici quel était sou genre de \ ie. .Vu point du jour il se rendait dans les temples, où il faisait des purifications et des sacrifiées. Il ne vivait que des alimens les plus purs , pour qne son corps ne coulraclât aucune souillure. Il était velu de lin d'Egypte, connne les prêtres de ce payslà. Il attirait le re.spect des peuples par lui aspect vénérable, une voix harmonieuse, et une éloquence vive et toui hante. Son auditoire, à Crolone, allait souvent jusqu'à deux mille personnes. Les magistrats avaient fait élever un édifice élégant et spacieux où il donnait ses leçons. •

Je lui demandai s'il était ^rai que ce philosophe eiH opéré des miracles, qu'il eût arrêté par des paroles le vol d'un aigle , paru le même jour cl à la même heure à Crotone et à Métaponte (40;. -Ces prodiges, dit-il , sont inutiles à la morale ; et je ne les ai point vérifiés. Voici ce que l'on peut croire an sujet de la magieqn'on lui attribue. Pour corriger le habitans de fxolone , dont les mœurs I

dépravées blessaient la chasteté de l'hymen , il s'éloigna pour quelque temps de leur \\\\e. A son retour, il feignit d'être descendu aux enfers, où il avait vu, disait-il, les époux infidèles en proie à des chàlimens terribles. Cette fiction réussit; les mœurs s'épurèrent , le mariage fut respecté, les femmes se dépouillèrent de leur faste, envoyèrent au temple de Junon leurs perles , leurs pierres précieuses , tous les vains ornemens de la beauté ; elles ne se nionirèrent plus qu'avec des habits simples, et regardèrent la modestie et la pudeur comme leur plus riche parure. Les vieillards et les jeunes gens même préférèrent l'étude et la philosophie à la fortune et aux plaisirs. » Dans ce moment un esclave lui apporta un morceau de pain et un verre d'eau.

• C'est mon souper , dit-il ; le jour baisse , et il ne nous est pas permis de manger après le coucher du soleil. • Il continua à nous parler de Pythagore. Dans le choix de ses disci])les , il s'attachait particulièrement aux formes , à la configuration extérieure, qui lui répondaient des qualités de l'âme ; car il croyait qu'un beau corps recelait une belle âme. «Toutes .sortes de bois et de marbres, disait-il, ne sont pas propres à faire un Apollon ou un Mercure. » Il nous exerçait .surtout à la soumission et à la patience. .Selon lui , un véritable pythagoricien ne doit laisser échapper ni larmes ni plaintes dans le malheur, ni crainte ni faiblesse dans les dangers ; rien n'est si stable que sa parole. Un jour j'entrai dans un temple de .luiiou , lorsque Euphémns , un de mes confrères , en sortait, ,1e le priai de m'attendre, ce qu'il promit. Ma prière m'entraîna dans une si profonde méditation sur les dieux, sur l'immortalité de l'âme, que j'oubliai mon ami , et sortis par une autre porte. Le lendemain , m'étant rendu à l'assemblée des disciples, je les vis inquiets sur l'absence d'Euphénius : je me rappelai alors sa promesse et ma distraction. Je courus au temple ; je trouvai Euphémus sous le vestibule, assis sur la même pierre oii je l'avais laissé la veille: il m'y attendait encore, pour être fidèle à sa parole. Tout le monde sait l'histoire d'un pythagoricien qui mourut dans une auber;;e sans pouvoir payer son hôte : il avait tracé sur une planche certains caractères syndjoliques que l'aubergiste afficha à sa porte. (JueUpie temps après, Lysis, son confrère, passa sur cette route . vit les caractères , et paya les dettes du mort.

— Vous venez , lui dis-je, de nous citer les prêtres d'Egypte ; vous avez donc voyagé dans cette célèbre contrée ?

— Oui, j'y ai sui\i mon maîtie Pythagore. — Veuillez nous domier quekiues notions sur ses pyramides si vantées.

— L'étoile de Vénus brille , c'est pour moi le signal de la retraite : nn vrai pythagoricien doit prévenir le lever du soleil. Demain , si le gîte vous est agréable , nous passerons la journée ensemble , et je satisferai votre curiosité. • Nous le remerciâmes vivement , et il se retira.

Je priai Phanor de profiler de la fraîcheur et de la beauté de la nuit poiu- m'aclie\er son histoire. Nous allâmes nous asseoir auprès d'une pièce d'eau sur laquelle la lune rétléchissait ses mobiles rayons.

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