‹ Œuvres complètesChapitre 35 sur 416 · CHAPITRE XXVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVll

Suite lie l'histoire de Phanor.

• Je vous ai cra\ onné, dit Phanor, le portrait de Théano la nature avait tout fait pour elle ; mais une mauvaise éducation avait llétri les dons de la nature.

« La première fois que je m'enhardis à expliquer mes

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sentimens, elle me repoussa avec tant de sévérité, que mon amour-propre en fut blessé, et dans mon dépit je restai deux jours sans la voir ; mais l'effort était trop pénible, et la vanité réda à un sentiment plus doux. Je retournai chez ma tante la nourrice, à qui je confiai mes déplaisirs et la dureté de Théano. Elle en parut étonnée, et me promit d'éclaircir le motif d'un pareil traitement. Le soir je vins chercher ma réponse.

■ Vous êtes trop heureux , nie dit ma chère tanle , qu'on ait reçu \olre déclaration : aussi , quelle élourderie de choisir un jeudi pour commencer une intrigue amoureuse! — Pourquoi pascejour-là connue un aulre^ tous les jours sont bons pour l'amour. — Eh non! Ignorez-vous que le jeudi est un jour funeste et de mauvais augure (41^? Théano m'a dit qu'elle vouseslimait trop pour accueillir vos vœux sous un pareil auspicc. • Dans le moment , celle beauté entra , et parut surprise de me voir ; mais son air riant , ses doux regards m'annoncèrent les heureuses dispositions de son cœur.

• Bientôt elle écouta avec indulgence l'expression de mon amour. De plus, ma chère tante, que je salariais magnifiquement, m'assurait que j'avançais dans la carrière à pas de géant. Ainsi le présent m'enchaulait, et l'avenir s'ouvrait devant moi riant d'amour et de bonheur. Mais que l'appui de nos espérances est fragile !

• Un jour je venais de quitter Théano, si heureux, si pénétré de joie, que je fus obligé d'aller respirer le grand air. Après avoir erré long-temps , je me trouvai au Lycée, .sous le portique du midi ; je le parcourais à grands pas , toujours rêveur et distrait ; un jeune baple m'aborde. Vous sa\ ez que les baptes sont des prêtres efféminés qui ne jurent que par Junon, s'attachent aux femmes, assistent aux mystères des toilettes. Celui-ci, qui se nommait Théon , était revêtu , selon leur costume , d'une belle robe bleue, avait les sourcils peints en noir, était parfumé d'essences, et affectait les mines et les airs d'une jolie femme [4'2). • Mon ami, dit-il eu me frappant sur l'épaule , n'es-tu pas le ne^eu de Philène , nourrice de la belle Théano? — Oui, répondis-je humblement, me souvenant de mon personnage et de la simplicité de mon habit : qu'y a-t-il pour votre service ? — Tu peux m'obliger , et je le récompenserai généreusement. D'abord , es-tu discret ? — Oui . lors(|u'on a de la confiance en moi.

— Fort bien , j'en aurai ; apprends que je suis épris de la divine Théano. — fpris! vous? — Oui, moi, je suis épris, amoureux , comme lu voudras : l'essentiel , ce que j'exige de loi, c'est d'engager la tante à m'obtenir un rendez-vous avec celte belle. Je sais que j'ai des rivaux , entre autres un drôle qui a eu l'insolence d'arracher plusieurs fois mes guirlandes; mais un rival, quel qu'il soit, ne m'épnuvanle jamais ; si je le découvre , je lui apprendrai à me respecter. » Pendant ce discours, mon sang bouillonnait, le feu delà colère embra.sait mon vi,sage; mais je baissai la tète et gardai le silence. « Mou cher, continua-t-il , dis à Philène que, si elle me procure un entretien, ma générosilé sera illimitée; elle doit savoir que je suis fidèle à mes promesses. — Ma tante a donc déjà eu le bonheur de vous être utile auprès de Théano?

— Ce n'est jias Ion affaire . hJte-toi seulement de remplir ma connnisvion et de ni'apporler la réponse. — Reposezvous sur mon zèle , et cr.iyez (pie mon impatience égale In vôtre. «Alors le baple voulut me gratifier de quelques drachmes ; mais je lui dis que je n'accepterais le salaire qu'après le ."icrvi' c rendu.

« Furieux , je courus chez Philène ; je débutai par des invectives, des reproches sanglans : elle m'écouta avec calme et dédain, et me répondit qu'elle ne comprenait rien à cet emportement, qu'elle ne s'attendait pas à ce digne prix de ses bontés. Je lui bégayai alors le nom et les projels du baple. • Je n'aurais pas imaginé , dit-elle avec un sourire amer, que vous fussiez dupe d'un prêtre, et surtout d'un baple. Allez , assurez-le de ma part et de celle de Théano que nous l'exhortons à retirer ses filets et à porter ailleurs ses bouquets et ses soupirs. Dites-lui bien que Théano l'honore d'une parfaite indifférence; si lous en doutez, suivez-moi ; elle est dans sa chambre : et comme rien ne l'oblige à dissimuler, et qu'elle n'est pas prévenue, vous lirez ses sentimens au fond de son âme, transparente comme une eau limpide. • A ces mots , elle me conduisit chez Théano, et ne me laissa qu'un instant à la porte pour savoir si elle était visible.

■ Je fus accueilli avec l'air le plus doux et le plus affectueux ; la candeur, le calme, la sensibilité respiraient dans les yeux , sur le visage de mon amante. Je la regardai, et elle cessa d'être coupable. Philène lui demanda, après quelques repos , si elle connaissait le baple Théon. • Sans doute; on le rencontre partout ; c'est un de ces êlres qui ont le secret de se multiplier pour importuner plus de monde. — Il a confié à certaine personne qu'il était amoureux de vous. — Oui , je sais qu'il se donne les airs d'afficher ses prétentions sur moi, qu'il affecte de publier mon éloge ; mais , s'il prolonge plus long-temps cette mauvaise comédie, j'en préviendrai ma mère, qui saura la dénouer. » D'après un tel discours , je me gardai de laisser échapper aucun trait de jalousie. Je fis signe à Philène de se taire, et je sortis honteux d'avoir été la dupe d'un prêtre , et d'avoir douté du cœur d'une amante si tendre.

• Je retournai sur-le-champ au Lycée pour avoir le plaisir de railler le beau Théon. Il se promenait la tête levée, laissant flotter au gré des vents sa belle tunique bleue, remplissant le portique de ses odeurs. 11 vint à moi :«Eh bien! mon cher ami, quelle réponse? qu'a dit la tante ? — Qu'elle voudrait bien vous obliger, contribuer à votre bonheur ; mais elle prétend que Théano , malgré votre mérite , n'oppose que la froideur à vos v ives instances ; que d'ailleurs tant de femmes vous aiment , qu'elle craindrait d'allumer leur jalousie et de s'attirer leur haine. Voilà la réponse de ma tante , qui vous conseille en amie de cesser vos poursuites et de faire d'autres heureuses. — Votre tante vous a parlé dans ces termes? Cela n'est pas possible ; vous avez mal entendu , ou fait le message gauchement. Adieu, je vous remercie; je me passerai de vos services, et j'agirai par moi-même. » A ces mots, il fil une pirouette et s'éloigna rapidement.

• Depuis cet entretien , lorsque nous nous rencontrions , il me saluait avec un air aisé et ricaneur, comme paraissaut rire de ma crédulité ; moi je me moquais de sa faluité.

« Si j'avais pu nourrir des soupçons après mon éclaircissement avec Théano, sa douce sensibilité, ses timides caresses auraient achc\é de les dissiper. Ma chère taute, de son coté, redoublait de zèle et de soins pour .son cher neveu, et moi je mullipliais mes largesses. Je vivais ain.si dans une sécurité charmante, dans une plénitude de bonheur ineffable ; mais ce jour si doux , si radieux , devait bientôt s'obscurcir.

« Une aprcs-dinée je me rendis chez Théano à mou

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heure accoutumëe : une faible clarté éclairait sa cham- J)re ; j'entrevois auprès du lit Philène qui me faisait siyiie de marcher doucemeut. J'approche ; elle me dit tout bas que sa chère enfant avait la lièvre et un grand mal à la tête. « Elle vient cependant de s'endormir, laissons-la reposer; vous la verrez demain plus long-temps, » Attristé de cette nouvelle, je demandai à la considérer un moment : je levai le rideau ; mais sa tète , enveloppée de coiffes, était tournée du coté opposé; et, privé de la vue de ce visage adoré , je me conlenlai de quelques soupirs et de baiser la couverture du lit. La veille j'avais laissé ma canne dans la chambre de Philène; j'allai la chercher ; je trouve la porte entr'oui erle , je la pousse : l'obscurité y régnait ; une voix douce demande : « Qui est là ? est-ce vous? V Je reste immobile et muet de surprise; je crois reconnaître la voix de Théano : loin de répondre , je retourne à sa chambre pour m'assurer de cette double vision. « "Vous voilà encore ! s'écrie ma chère tante ; elle n'est point éveillée, la pauvre enfant ; laissez-la dormir, elle en a grand besoin. » Sans l'écouter , je m'approche du lit , je porte la main sur la malade, je la pousse, je l'appelle, elle ne s'éveille pas; je veux loucher sa télé, elle se détache et roule : c'était une léte de bois ; jugez de ma colère! Philène veut m'enlever cette figure, je lui détache un soufflet qui ébranle sa vieille mâchoire ; elle s'élance sur moi, écuraant de colère, me présentant les ongles; un second soufflet la jette par terre : de là je cours à la chambre où j'ai entendu la voix de Théano ; je me trouve à la porte face à face, avec qui? avec le bapte Théon, ce prêtre si rebuté, si méprisé. Transporté de rage, je l'assaille , je le charge de coups ; il se défend ; je le saisis à la gorge ; une lutte vigoureuse commence; je le terrasse, le traîne , lui fais jeter les hauts cris. On accourt à ses hurlemens , il faut lâcher ma proie; mais je signale mes adieux par cent coups redoublés.

«Rentré chez moi, je m'abandonne à toute la fureur d'un amour outragé; je ne respire que vengeance, que projets sinistres ; je veux immoler la parjure , son lâche amant, et moi-même avex' eux; mais bientôt l'image de Théano parée de tous ses charmes , ses beaux yeux , ses regards enchanteurs, son doux parler reviennent à ma pensée et désarment ma colère. Peut être, me disais-je, l'apparence m'abuse , elle n'est pas coupable ; c'est moi qui l'ai offensée, je sens ma faute, je brûle d'être à ses pieds pour l'expier. Un moment après, rien ne pouvait la justifier : c'était un monstre de perfidie et d'ingratitude.

«Je pa.s.sai trois jours dans ces convulsions; enfin l'amour triompha de la jalousie et du dépit. Je résoins de lui écrire, de m'humilier, de demander mon pardon ;je courus de grand malin lui porter ma lettre (4.3). Je trouve la maison parée de riches ameublemens ; devant la porte brûlaient quantité de flambeaux ; il y avait des joueurs d'instrumeus , des chanteurs d'hyraénée et un grand nombre de per,sonnes. Je me trouble, le frisson me saisit. Je vois sortir de la maison des servantes portant des torches ; je vois briller le flambeau nuptial , plus considérable que les autres Théano suivait, conronnée de fleurs, brillante comme Vénus : elle était auprès de sa mère; et de l'autre coté, quel a.spect! le bapte Tliéon qui la menait au temple. Théano m'aperçoit, et détourne les yeux sans la moindre émotion. Éperdu de rage, enflammé de vengeance , je voulais me précipiter Sur eux , les poignarder ; un dieu sans doute enchaîna

mon bras , m'entraîna au loin , et je me trouvai à quarante stades d'Athènes , sans .savoir où j'allais.

■ Revenu à moi , je résolus de me rendre à Leucade pour faire l'épreuve du saut du rocher, terminer ma malheureuse vie , ou arracher de mon âme l'image d'un objet que je veux abhorrer. Je voyage à pied , parce que l'exercice me distrait, et que l'agitation du corps calme celle de l'âme. J'ai composé en chemin une élégie sur mon aventure , et je me plais à la chanter. •

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