CHAPITRE XXIX
Des phénomènes de l'Égjplc. Départ des deux amis.
■ Il existe trois pyramides plus célèbres que les autres, et que l'on peut mellre au rang des sept merveilles du monde : elles sont près de Mempliis. Je ne vous parlerai que de la pins grande des (rois, siliice sous le vingtneuvième degré diiquanle secondes de latiuide. Elle est en pierres, dont les moindres ont I renie pieds de longueur, travaillées avec un an mer\eilleux,el chargées de figures hiéroglyphiques; chaque coté a huit cents pieds de largeur, et autant de hauteur. A cent soixante pieds sous lerre on trouve des salles ((ui comuuniiqucnl entre elles par des rameaux nommés siringcs. Cent mille o\ivriers étaient employés à cet ouvrage; tous les trois mois on les renouvelait par un pareil nombre, ce qui dura trente ans. 11 en a coi^té, seulement pour les aulx et autres légumes fournis aux ouvTiers , seize mille lalens.
" On raconte bien des folies au sujet de la grande pyramide : selon quelques personnes, une fameuse courtisane la fit con.strnire des galanteries de ses amans; d'autres l'attribuent à la célèbre Rhodope. Voici son histoire.
■ Elle était de Thrace, d'une origine obscure, et fut vendue comme esclave. Un Grec en devint amoureux , la racheta , et la conduisit i Neucra, ville d'Egypte. Un jour, pendant qu'elle était au bain, un aigle fondit siu' ses habits , enleva un de ses souliers , le porta dans son bec jusqu'à Memphis, séjour du roi Psammis, et le laissa tomber sur .ses genoux. Le prince, étonné, le regarda très attentivement, et la forme agréable el très petite de cette chaussure lui donna la plus haute idée de celle qui en portait le moule. De plus, l'action de cet aigle lui paraissait avoir quelque chose d'extraordinaire et de miraculeux. Tomes ces circonstances réunies, échauffant son imagination , lui inspirèrent la plus forte envie de conuaitre la beauté à qui appartenait une si jolie chaussure. Il la fit chercher et la découvrit aisément. Ce roi, la trouvant bien au-dessus de l'idée qu'il s'en était formée à la vue du •soulier, s'enflamma pour elle, l'épousa, et fit élever en son honneur ce .superbe bâtiment. Mais ce qui me parait le plus probable , c'est que ces pyramides ont été destinées à la sépulture des rois.
« Un prodige d'architecture, peut-être supérieur aux pyramides , est le fameux labyriiMhe bâti à l'extrémité du lac Mœris , près de la \ ille des Crocodiles. On y entre par douze portes , dont six regardent le nord , et six le midi ; ce n'est pas un palais .seul , c'est l'assemblage de douze palais couverts par nu seul toit d'une vaste étendue ; une épaisse nmraille les enferme d'un long cirinit. L'édifice entier estcompo.sé de deux étages, l'un supérieur, l'autre souterrain. Chacun contient quinze cents appartemens qui communiquent ensemble : les portiques, les allées, les cabinets , les chambres , les terrasses , forment des détours si nombreux , se replient en tant de manières, que, lorsqu'on y est eruré, on ne peut en .sortir qu'au moyen d'un guide, ou du fil d'Ariane. Les murs, les toits, tout est en pierre ; les salles sont entourées de superbes colomies , la plupart de marbre blanc : une pyramide, dont chaque face a deux cent cinquante pieds de largeur, et par laquelle on descend dans les souterrains, termine le labyrinthe, .l'ai visite le premier éla|',e : on n'entre point dans le second , sous prétexte qu'on y conser\e les corps des rois et des cro<cidiles saci'és. Le fondateur de cet édifice
est inconnu ; on croit que c'est l'ouvrage de plusieurs monarques.
« Un des travaux les plus glorieux de l'Egypte, et bien au-dessus des autres par son utilité, est le lac Mœris : c'est un large bassin d'environ soixante-quinze lieues de circonférence, creusé entre denx montagnes. Ce terrain était autrefois couvert d'un sable stérile ; un pharaon, nommé Mo'ris, conçut un des plus beaux projets que l'esprit humain ail enfantés, et eut la gloire de l'exécuter. Des milliers d'hommes creusèrent ce sol aride ; il fit tirer un canal de quarante lieues de long et de trois cents pieds de large pour y conduire les eaux du Nil. Ces eaux, portées par le canal dans les temps de sa crue , s'amoncellent dans celte vaste enceinte entourée de digues et de montagnes. Pendant les six mois où le Nil baisse, on ouvre les écluses ; alors de ce lac de quatre-vingts lieues de circonférence, et élevé de trente pieds au-dessus du niveau du Nil , sort un immense volume d'eau qui forme une seconde inondation que l'on dirige à volonté. Une partie retourne au fleuve et sert à la na\igation ; l'autre partie , divisée en ruisseaux , porte la fécondité jusque sur les collines sablonneuses. De peur que cette mer artificielle ne rompe ses barrières, on a percé un canal de décharge à travers la montagne , par lequel on v er.se dans la Libye les eaux surabondantes. Ce lac a cent pieds dans sa plus grande profondeur. Deux pyramides construites dans une île située V ers le milieu s'abaissent de cent pieds sous les eaux et s'élèvent an-dessus d'une pareille hauteur : chacune d'elles porte au .sommet une statue colossale assise sur un trône. Cet ouvrage, le plus grand et le plus utile qu'on ail exécuté sur la terre, supplée aux années d'une crue médiocre , en retenant des eaux précieuses qui se seraient perdues dans la mer. »
Je priai Xénophane de me donner des nouvelles de la statue vocale de Mennion. • Je n'ai pas manqué, me répondit-il en souriant, d'aller ;■* Thèbes lui rendre mes hommages. Memnon est fils de l'Aurcu'e ; une statue colo.ssale le représente sous les traits d'un homme à la fleur de l'âge, la lace tournée vers l'orient. Au lever du jour, joyeux de revoir sa mère , il la salue d'une voix gracieuse. Vers le coucher du soleil , il ex|)rime la douleur de son absence par un son triste et lugubre. — Et vous croyez sans doute à un pareil miracle? — Certainement, puisque j'ai entendu les sons ; il faut bien , quoi qu'en pensent les scepti(|ues, se fier un peu à ses sens. Cependant je soupçonne qu'un prêtre caché sous le i)iédestal frappe le rocher qui le f(irinc; el ce qui décèle l'artifice, c'est que le son ne part pas de la tête, mais de la plinthe ou du trône oi'i e.st assise la figure.
^ Parlez-moi du climat de l'ÉgypIe : est-il vTai qu'il est plus beau que celui de la tirèce ? — Je le crois le plus beau de la lerre. Les Égyptiens jouissent d'une santé robuste, qu'ils doivent à la salubrité de l'air et à la température de leur climat, qui varient Ires peu. Il est certain que les chaleurs de la Thébaide surpassent celles qu'on éprouve dans beaucoup de contrées plus voisines de l'équalenr. J'attribue ce phénomène à l'aridité des plaines de sable dont la Uaiitf^Égypte est environnée, et à la réverbération des monts qui la resserrent.
« Mais, dans la Basse-Egypte, le voisinage de la mer, la grandeur des lacs , l'abondance des eaux amortis.sent le feu du soleil, y entrctiemienlune tenq)éralure charmante; de pins, le vent élésien. ou vent du nord, qui souffle pendant l'été, rafraîchit et purifie l'atmosphère. Sous ce beau
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climat le ciel est toujours pur et sans nuages; les pluies, qui sont très rares, ne louibent ordinairement qu'aux mois d'anthestérion, posidéon et gamélion ', el pendant peu de jours. Dans celle saison il s'élève des brouillards épais, plus fréquens que les pluies ; pendani loute l'année il tombe une roséi' si abondante lorsque le ciel est serein , qu'on pourrait la prendre pour une pelile pluie. Les venis du midi sont un des fléaux de ce beau pays; ils soufflent par inlervalles, depuis munychion jusqu'aux premiers jours de skiropliorion ^; ils remplissent l'air d'une pous- .sière subtile qui gène la respiration; ils chassent devant eux des exhalaisons pernicieuses; ces venIs corrouqient en peu d'heuies les substances animales. Me trouvant au mois de skirophorion à Memphis. un ouragan de celle espèce s'éleva tout à coup, roulaiir devant lui des torrens de sable embrasé; un voile épais enveloppait le firmament; le soleil paraissait couleur de sang; la pou.ssière pénétrait dans ies apparlemeus , el brrilail le \ isage et les yeux : au bout de quatre heures , la tempête se calma, et le ciel reprit sa sérénité. Nombre de malheureux furent étouffés dans le désert ; un homme chargé d'embompoiiit mourut subilemenl dans la ville, suffoqué par la chaleur. De pareils ouragans ont enseveli des armées entières. Ce terrible fléau , nommé le géant Typhon , dura une fois trois jours el trois nuits , et aurait englouli toute l'Egypte, s'il ei1t continué encore quelque temps avec la même violence. — Failes-moi coimaiire , lui dis-je , ce Nil si vanté , et la cause de son déboi-dement.
— Les .sources du Nil ont élé long-temps inconnues ; le collège sacerdotal de Thcbes , qui a dépensé des sommes innnenses pour les découvrir, laisse à cet égard le peuple dans l'ignorance, croyant ce mysière propie ii nourrir la piété. Ces sources sont dans l'Ethiopie, à douze degrés de l'éqnaleur, sur une monlagne couronnée d'une petile plaine ombragée de beaux arbres. C'est li qu'on Irouve deux petites ouvertures de <'ilerne , peu éloignées l'inie de l'autre. Le fleuve sort du pied de la monlagne, vis-à-vis le nord , et va former un lac qui a plus de .soixante lieues de circonférence; et, après bien des détours, il entre dans l'Égj'iîle , et la traverse en lijjne droite du midi au nord. Les philosophes de Memphis dispulent beaucoup sur la cause de son arcroisfement périodique : le peuple l'altribue au dieu Séraphis ; mais les gens insiruits savent qu'au mois d'claphébolion, munychion, lharj',élion, skirophorion °, les venIs du nord arcunuilent les images sur les cimes des hautes moulagnes silures au-delà de l'équateur, où ils se résohenl en pluies qui tombent en torrens. La réunion d'une foule innombrable de ruisseaux gonflés par les pluies forme le !Nil el produit l'inondation. On jouit à Memphis, pendnnt les trois premiers mois, des jours les plus sereins; mais, dès que le soleil .se couche, il pleut jusqu'à .soulever, ce qui e.sl suivi d'éclairs et de tonnerre. Dans les premiers jours d'hécatombéon *, le Nil roinmence à croître; mais sa crue n'est bien sensible qu'au solstice. A cette époque ses eaux se troublent, preimenl une teinte rougeâtre; il faut les purifier pour les boire. Ce fleuve eontinueà gro.ssir jusqu'au boédromion ', et souvent jns-
* Les mois (t'anlhe.ilérion . posidi'on , Rainélion , répondaient , chez les Athéniens , aux mois de décembre , janvier et février.
' Les mois de niunychion et de skirophorion étaient ceux d ; février et de mai.
' Ce soni les mois de mars, avril , mai et juin.
' Juin.—'' Soù\.
qu'en mamiactérion ' : son élévation nécessaire est de seize coudées; au-dessus elle est dangereuse. Il y a une colonne devant Memphis oii ces divers accroissemens sont marqués. De celle ville on les fait publier dans le resie de l'Égyple. Si la crue des eaux alleint la quinzième ou seizième coudée, une joie universelle s'empare des habilans, et l'on donne des fêtes et des réjouissances publiques. Ou prélend que les eaux du Nil sont imprégnées d'un sel qui a une vertu stimulante, lanl pour les hommes que pour les animaux. On m'a assur." qu'il y avait des femmes qui porlaieni jusqu'à quaire et .sepi enfans, mais j'en doule. Ce qui est pluscerlain, c'est que les Égyptiens usent, contre la siérilité, de différentes compositions; l'une des plus fortes est une infusion de géiofle avec du fiel de crocodile, dont loutes les parties sont aphrodisiaques, moins pourtant ((ue le fiel et les yeux. Mais revenons aux eaux bienfaisantes de ce fleuve.
«On a ouvert des canaux qui les porlent an loin dans les cam|)agnes, devenues les plus fécondes de l'univers; car, si les autres fleuves, dans leur débordement, emportent les sues des terres et les détériorent, le Nil y dépose un limon qui les engraisse et qui les fertilise. Dès que ces eaux se sont retirées, le laboureur retourne la terre, en y mêlant un peu de sable , la sème sans peine et presque sans frais.
" Les temps des semailles sont les mois de pyanepsion , anihesiérion -,à mesure que les eaux s'écoulent. Deux mois après , la campai',ne est couverte de toutes sortes de grains et de légumes; on fait la mois.son aux mois de inunychion el thargélion ' ; rien n'est si beau que l'Egypte dans ces deux saisons, l'élé el l'hiver. Je n'ai pu me lasser de jouir du spectacle (|u'elle offre à ces diverses époques. Aux mois d'hécalombéon el de métagéilnion ', je montais sur une pyramitle ou sur une montagne : de là je découvrais une vasle mer, sur laciuelle s'élevaient une infinité de villes et de villages, avec plusieurs chaussées qui mènent d'un lieu à l'autre ; le lout entremêlé de bosquets et d'arbres fruitiers donl on n'apei'çoit que les .sonnnités. Cette perspective , circonscrite par des montagnes et des bois , est terminée dans l'éloignemenl par l'horizon le plus riant et le plus beau. En hiver, an contraire, vers le mois de posidéon et gamélion '' , la campagne ressemble à une prairie émaillée de fleurs; ou voit de tous cotés des troupeaux épars, et une infinité de laboureurs et de jardiniers. L'air alors est embaumé par quantité de tleurs, d'oran- (jers, de cilrormicrs et d'autres arbres.et l'on n'en peut respirer de plus sain ni de plus agréable. »
Ce récit finissait lorsqu'on nous apporta une collation pythai;oricienne , que nous mangeâmes sur le gazon et à l'ombre du bois. CependaiU Xéno|)hane nous fit donner uneanqihorede vin. Apres le repas, nous primes congé de ce rigide philosophe , qui nous dit en nous embrassant : Mes enfans , n'oubliez pas cette maxime du niailre :
. L'honmie n'est heureux que sous le bouclier de la sagesse. »
CIIAI'ITKE XXX.
Description de Leucadc. Ils y rencontrent Sapho et deux tirée» malheureux.
Je proposai à Phanor de l'accompagner à Leucade : j'avais deux motifs, celui de la curiosité et celui de le dis-
' Septembre.—' Octobre , novembre.
2 Mars e( avril.- < Juillet et aau'.— ^ Janvier et février.
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suaderd'un rémèdési violent. Je lui représeiilai qiie l'on ne se luait pas pour avoir i^lé piqué par un épine eaehée sous des fleurs; qu'il élait t[op heureux d'être débarrassé de Théano ; que l'ini onslame et la perfidie d'un sexe mobile ne devaient pas plus étonner que l'inconslanee des vents ou la lép,èreté du papillon ; que s'en aftliger c'élait faiblesse (45;. Je sens, répondit-il, toute la force de votre logique ; je sens que je méprise Théano ; mais son souvenir me poursuit et me déchire ; je l'aime encore avec plus de fureur, et le saut de Leucade seul peut opérer ma guérison— Mais vous exposez votre vie. — Il vaut mieux la perdre que de la traîner sous le poids des afflictions. D'ailleurs je connais un homme, nommé Macés , qui a fait quatre fois ce saut périlleux; et loin d'y succomber, il a trouvé dans celle épreuve le remède de quatre passions malheureuses. — If[norez-vousla fin désastreuse d'Arlhémise, cette reine de (larie qui combattit si vaillamment S Salamine?Éperdument éprise d'un jeune honune d'Abydos, elle en fut abandonnée ; ivre de jalousie et de vengeance , elle s'attacha à sa poursuite , le surprit dans les bras du sommeil , et , armée d'un fer aigu, elle lui cre\a les yeux. Ce crime de l'amour fut venyé; le remords, des souvenirs cruels, le feu même de l'amour s'irrilant dans le reeur de cette amante avec plus de furie, le déchirèrent impitoyablement. Désespérée, plus passioimée que jamais, elle V int chercher à Leucade im remède à ses maux : elle y trouva la mort. »
Pendant le reste du voyage, Phanor ne me parla que de ringralilude de Théano, de sa beauté; il me jura cent fois qu'il renonçait 5 ce sexe ingrat et dangereux; ensuite il répétait son élégie , et parfois je la chantais avec lui. C'est ainsi que nous arrivâmes à Leucade.
L'ile de Leucade ou Leucale est située dans la mer Ionienne, sur la cote de l'.Vcarnanie. A l'une des extrémités de l'Ile, vis-A-vis de Céphalonie, s'élève une montagne très haute et concave, sa base ayant été creusée par l'impétuosité des flots ; on voit sur le sommet du promontoire un rocher menaçant , suspendu en précipice sur l'abime des mers. Ou dit qu'un enfant nommé Leucalée s'élança du haut de ce rocher dans les flots pour échapper aux poursuites d'Apollon, et qu'il donna son nom à celte fie.
Après la mori du jeune Leucatée, on établit un temple et une fêle en l'honnem- d'Apollon , et l'on forçait un criminel rondanmé ."t mort à se précipiter du haut du promonloirc. On avait l'alleniion d'attacher à ses habits des ailes d'oiseaux , et même des oiseaux vivans qui le soutenaient en l'air, et rendaient sa chute plus lenle et plus douce. Plusieurs petits bateaux, rangés autour du précipice , l'attendaient pour lui donner du secours '45;.
Nous trouvâmes à Leucade une aftluence de voyageurs qui nous surprit; mais nous en sûmes bientôt la cause. Phanor étant allé se faire inscrire parmi ceux qui voulaient faire le saut du rocher, les prêtres lui dirent que la célèbre Sapho avait pris date avant lui, et devait .sauter le lendemain ; mais qu'il n'a\ ait qu'à prêter le .serment, et qu il passerait immédiatement après elle. Ace nom de .Sapho, dont la renommée publiait au loin les lalens, l'espril cl les amours, que la Grèce enchantée avait nommée la dixième mu.«e, je demandai à l'un des prêlres s'il ne serait pas possible de la voir et lui parler. « Elle est, me dit-il, don accès très difficile; son amant l'a trahie. Éperdue de douleur, d'amour et de jalousie , elle vient chercher ici sa guérison ou sa mort. Vous la \ovc2 non
loin qui se promène sur le bord du promontoire, le visage pâle, abattu; ses yeux sont attachés à la terre; elle rêve profondément et parait immobile ; maintenant elle marche à glands pas, l'air très agité, le visage enflammé de colère ; elle gesticule, regarde le ciel qu'elle accuse de ses malheurs; elle s'avance sur l'extrémité du rocher. Suivons ; ses yeux en mesurent la profondeur ; elle recule ; le bruit des flols écumans l'épouvante. Dans ce moment sou visage parait plus calme; elle jette les yeux sur ces rochers épars où sont gravés les noms de« amans qui ont fait heureusement le saut du promontoire. La voilà qui s'arrête devant le tombeau de la jeune Arthémise ; elle le regarde attentivement; une sueur froide découle de son front ; quel sujet de méditation pour Sajjho ! quel rapiwrl dans leur sensil)ilité , dans leur malheurs ! »
Cependant nous avancions ; nous observions ses mouvemens, sa figure, avec cet intérêt, cette avide curiosité qu'excitent une personne célèbre et malheureuse.
Sapho, privée du don flatteur de la beauté, était de petite stature, avait la peau très brune, les yeux petits, mais élincelans de feu et d'esprit ; la volupté, la flamme du génie, la sensibilité se peignaient tour à tour sur son visage, ou plutôt s'unissaient comme des couleurs fondues ensemble pour lui composer une physionomie des plus piquâmes; et .si la beauté, comme on peut la définir n'est autre chose que ce qui plait aux yeux et agite l'âme agréablement , Sapho jouit de ce don précieux.
Pour avoir un prétexte de lui parler, j'engageai Phanor à la prier de lui céder la priorité pour le saut du promontoire. Elle était assise sur un rocher en face de la mer, oii ses yeux étaient fixés; elle semblait se dire: Foilà mon tombeau !
IVous l'abordons , et Phanor forme sa demande. Sapho lui répond : » Vous avez donc trouvé aussi un monstre de perfidie ? Je n'en suis pas surprise ; hommes et femmes, tout est ingrat ; mais Phaon est le plus perfide des hommes ! Racontez-moi vos malheurs; et si les dieux sont plus barbares pour vous que pour moi , je vous accorde votre demande. » Phanor lui fit alors le récit de la trahison de Théano. «Vous éprouvez, lui dit-elle, un revers assez ordinaire ; vous ne perdez qu'une maîtresse fausse, coquette, qui en aimait un autre, ou plutôt qui n'aime personne et s'idolâtre elle-même; d'ailleurs elle ne vous doit ni amour ni reconnaissance ; vous n'avez rien fait pour elle, rien sacrifié. Mais Phaon, l'ingrat Phaon me doit tout, son esprit , ses connaissances, sa célébrité; j'ai rendu son nom immortel en l'attachant au mien. Si Vénus m'a dénié la beauté, cette fleur fragile, Minerve m'a donné les talens, le génie, présens céle-stes bien supérieurs à la beauté ; j'ai sacrifié ma réputation, ma vertu à ce qu'il appelait son bonheur : je ne respirais que pour lui ; il élait le centre et le but de toutes mes pensées, de tous mes désirs , de toutes mes affections ; mon âme n'était pleine que de lui , n'existait que dans lui. Pour le traître j'ai abandonné tous mes disciples, et cette jeune et charmante Érinné, mon égale en talens ; j'ai .sacrifié à cet ingrat les trois grands poêles de ce siècle ; Architoque, Hipponax et Alcée , cet Alcée qui m'adorait ! Pour Pbaon je me suis altiré la haine des femmes, qui m'ont flétrie des noires couleurs de la calomnie [%\ Pour lui j'ai dé.serlé le sentier de la gloire . j'ai quitté les délires d '.\lhènes, oii je jouissais du double plaisir de régner à la fois par l'amour et par l'admiralion sur votre sexe et le mien. Veuve et mailresse absolue, je me suis éclipsée, j'ai fui le monde •
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que n'ai-je pas fait ! J'ai refusé le lilre d'éj-eufe, rraijjDPti d'attrister l'amour en lui donnant des chaînes ; le nom de son amante était plus doux à mon cœur. Mais ni le temps ni la situation de mon esprit ne me perniellenl un plus long entrelien. Je vais vous confier un manuscrit où sont gravés mon histoire et mes malheurs. Hélas! je l'avais coiuniencé dans le calme des beaux jours de l'amour et de la solitude ! Pour le reste de l'ouvrage, vous direz que Sapho, trahie, désespérée, déjà couverte des ombres de la mort, a eu assez de force d'esprit, d'empire sur sa douleur pour déposer dans le sein de la postérité son infortune et le crime de Phaon. Si je péris, vous pouvez le publier ; si je survis , j'exige de votre parole que vous me le rendrez. » Nous la lui donnâmes. Elle nous remit alors un petit bâton , garni d'ivoire aux deux extrémités, autour duquel étaient roulées des feuilles de papyrus écrites de sa main. « A l'égard, ajouta-t-elle, de la priorité que vous me demandez , je vous la refuse : votre blessure doit à peine efUeurer votre cœur, et bientôt elle sera fermée: la mienne est proronde et incurable. .4dieu, j'ai beso'in d'être seule. Le dessein en est pris : que je perde mon amour ou la vie, j'obtiendrai le repos. » A ces mots elle nous salua et s'éloigna rapidement.
Dans ce moment un vaisseau abordait; deux hommes en descendirent et montèrent au temple d'Apollon : nous soupçonnâmes que c'étaient deux amans malheureux qui venaient chercher un remède à leurs maux. Nous les joignîmes au temple ; ils avaient sur le vi.sage l'empreinte d'une longue tristesse, l'un à son automne , l'autre dans la fleur de l'âge. Ils se firent inscrire pour passer après Phanor.
Nous étions curieux de savoir la cause de leur voyage, l'homme âgé s'éloigna de son compagnon, et nous l'abordâmes. Je lui pris, selon l'usage, le menton avec la main droite (47;, et lui fis quelques questions sur le jeune houmie qui l'accompagnait , el sur le triste uiolif qui l'attirait à Leucade. « Il n'en a point de raisonnable ; c'est un cerveau exalté , un cœur pusillanime ; pliU au ciel que mon malheur ffit aussi chimérique que le sien !
• Nous sommes l'un et l'autre de Sicyone , un des plus beaux et des plus riches pays de la Grèce. 11 aimait depuis deux ans la belle Agariste: leur mariage était arrêté ; mais cette beauté vit daus la nuit Diane chaussée d'un cothurne , un croissant sur le front et un arc à la main , qui lui commandait , sous peine des plus grands châtiinens, de lui consacrer sa virginité. Frappée de cette ^ ision , épouvantée des menaces de la déesse , elle a bravé les prières de sa famille , les pleurs de son amant, et s'est réfugiée dans son temple.
«Ce jeune homme, au désespoir, vient chercher sa guérison à Leucade. Vous voyez que c'est une légère perte que celle d'une maîtresse que l'on peut remplacer aisément ; il se croit cependaiU le plus infnrtimé des mortels, comme si je n'existais pas. » Je l'assurai qu'il avait raison; je déplorai ses malheurs sans les coiniaitre, et nous le laissâmes très satisfait de nous.
La curiosité, ce monstre à tant d'oreilles, nous fit chercher le compagnon du vieillard; nous l'aperçilmes qui gravait des lettres siu- l'écorre d'un arbre; nous feignîmes de nous trouver auprès de lui forluilcinent, et nous nous récriâmes sur notre indisi'rétion. « Vous ne sauriez, dit-il, ra'imporluncr; vous éles sans doute des infortunés qui venez comme moi chercher â Leucade la fin de vos misères?» Je l'assurai que nous étions fort à plaindre. Je lui
tdemandai si son compagnon était aussi malheureux que lui.» Hélas! il s'en faut de beaucoup , quoiqu'il le pense : sa perte est légère, son malheur est idéal ; mais le mieu est irréparable. Je vais vous raconter son histoire.
« Il se nomme Philoxène , et jouit d'une grande opulence; il a épousé naguère Tamyris, jeune beauté qu'il adorait; et ce qui a le plus flatté son amour- propre, c'est la préférence qu'il a obtenue sur Timanthe , jeune homme très aimable , mais sans fortune. Pendant plusieurs mois, Philoxène a été le plus heureux des hommes ; mais l'hymen a des jours nébuleux. Un esclave vint lui confier secrètement que sa femme avait accordé un rendezvous à Timanthe, « à condition, m'a-t-il dit, que je serais présent. » Cette clause ne rassura pas cet époux alarmé ; il voulut être témoin lui-même de cette entrevue mystérieuse. Il se cacha sous l'habit de son esclave , et â la première veille de la nuit ', qui était l'heure donnée, il alla, une lampe à la main, ouvrir la porte de la maison à cet amant disgracié, qui était trop empressé, trop ivre de joie pour s'amuser à regarder son introducteur. Lorsqu'ils furent dans la chambre de Tamyris, l'esclave prétendu alla se blottir dans un coin , où la lumière , très a'faiblie , lui permettait de voir sans être reconnu : mais sa fenune , pour le moins au,ssi rusée que lui , avait mis dans un flacon d'excellent vin un .suc somni'ère; elle eu remplit une coupe, et la lui porta, en lui disant que, pour le régaler et payer ses soins, elle avait choisi le meilleur >in de son mari. Philoxène, fort ami de cette boisson, et qui ne se doutait pas de la vertu que celle-ci recelait , s'abreuva de la coupe entière; l'effet en fut prompt, ses yeux s'appesantirent ; il voulait voir, et ils se fermaient; il voulait écouter, et il n'enicudait pas: il lutta tant qu'il put contre la force du breuvage: mais bientôt un profond sommeil enchaîna tontes ses facultés. Nos amans profitèrent d'un temps si précieux; ils étaient jeunes, ardens, amoureux , et ils oublièrent de mesurer l'heure qui s'écoulait. Après un paisible sommeil, l'époux s'éveille un peu tard pour son repos : il se rappelle qu'il n'était pas venu là pour dormir ; il regarde , il se frotte les yeux , il doute, il cherche à rappeler .ses idées. Enfin, bien éveillé, il voit Timanthe dans les bras de sa femme. Ti'ansporté de fureur, il se lève , crie , s'élance , renverse , brise tout. Si la foudre fût tombée aux pieds de ces amans malheureux; si les Furies leur eussent tout à coup apparu agitant leurs flambeaux, la tête ceinte de couleuvres , ils auraient été moins épouvantés : ils restaient confondus , anéantis. Cependant Timanthe, bientôt rassuré, s'oppo.se à la furie de Philoxène , prend Tamyris sous le bras , et s'enruit avec elle. Le malheureux époux, n'écoutant d'abord que la vengeance, a répudié sa femme; mais il ne peut supporter cette .séparation ; il la pleure le jour, il la pleure la nuit , el il vient à Leucade chercher la fin de ses lourinens. Il est bien moins à plaindre que moi ; il ne perd qu'une femme galante, qui ne l'aime point , qu'il reprendra d'ailleurs quand il voudra : et moi , Diane m'a enlevé pour jamais une maîtresse douce, sensible, et dont j'étais aimé. "Nous couviumes avec lui que sou malheur était réel, et celui de Philoxène chimérique.
' Los Grecs p.Trtagcaicnl les nuits on trois veilles : la seconde commençait environ quatre heures après le coucher du soleil.
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