CHAPITRE XXXI
Sapho fait le saut de Leucade.
Le jour oii Sapho (ie\ ail faire le saut du promontoire , nous allâmes par mer au pied du rocLer. Elle était couverte de bateaux rangés en demi-cerrles; ils laissaient au milieu l'espace nécessaire pour rece^oir celte infortunée; huit excelleus naî;eurs l'allendaient pour la retirer des dois ; le haut du rocher était aussi chargé de speclaleurs attirés par la célébriié de la victime. Elle était allée au temple pour se reudre .4pollon propice ; les prêtres immolèrent une génisse, et déclarèrent les auspices favorables.
Au sortir du temple, Sapho, sans fleurs, sans voile, les cheveux épars, s'avance enire deux prêtres .sur le bord du promontoire, promène .ses re;;ards .sur les spectateurs, et mesure d'un ii'il fixe et tranquille l'espace qu'elle allait franchir. Tout le monde, les yeux sur elle, attendait en silence le succès de celle terrible épreuve. Alors elle fléchit le genou , lève les mains au ciel et s'écrie : • Divinités protectrices des uiaHienreux, jetez un œil de commisération sur une viclime infortunée de l'amour. Si vous m'accordez de revoir ma pairie cl déteindre une passion cruelle, je fais vœu de me consacrer aux autels de Diane ! OTélbys! reçois-moi dans Ion sein! «Elle dit, etiroisfois s'avance sur l'exlréniité du rocher; trois fois an.ssi, par im mouvement involontaire, elle recule. Les prêtres l'exhortent , l'encoin-agent : elle revient , lève les yeux et les mains au ciel, et se préripile. Nous voyons daus les airs l'infortunée .Sapho rouler sur elle-même, tomber dans le gouffre des eaux . et disparaître. Les clameurs, l'effroi àfs speclaleurs redoublent. Cependant les nageurs plongent, la cherchent : deux lois on l'aperçut se déballant , lutlant contre les vagues, et deux fois les vagues l'engloutirent. Enfin les plongeurs la Irouveul , et la transportent sur le ri\ âge ; on l'élend siu- le sable , mais froide et inanimée. On s'empresse autour d'elle, la foule l'environne; on s'écrie : • Elle n'est plus! elle est morte! » Je mets la main sur son c(jpur ; j'y sens encore de la chaleur et du mouvement. «>ou,elle vit, m'écriai-je; secourons-la, .sauvons-la. .On la rappelle à la vie par des eaux spirilueuses et des frictions : elle respire , ou\ i-e les yeux qu'elle arrête sur moi : et «esoulevatit avec effort pour me parler: " Qui que vous soyez, je \ous recommande ma sépulture! .le meurs victime de l'amour et de l'ingralilude ! Si par hasard vous lenconirez Phaon , parlez-lui d'une inforlunée à qui , pour prix de son amour, il a donné la morl. —Songez à vivre, a vous conserver pour êlrerornemenl et la gloire du monde. — La gloire ! quelle chimère 1 le bruit n'en pénètre pas dans la tombe. Hélas! tout pa.ssc; je ne laisse que des mourans sur la terre ! • A ces mots, son dernier sou; fie .s'évanouit dans les airs. Nous fondions en larmes, .le m'éloignai bien vile a\ec Phauor de celte scène de douleur , après avoir recommandé aux prêtres le;s obsèques de celte infortunée, auxquelles nous promimes d'assister.
Nous marchions le long du ri\ âge , rê\ ein-s et taciturnes; je \oulais laisser à Plianor le temps de réfléchir sur cette calaslrophe. Enfin, après un long silence, je m'écriai : ■■ (Juel sort dêplor.ible , avec tant de laleus. d'esprit, un cœur si tendre !— Oui, celte mort est terrible.— Que pen.sez-vous du saut de leucade et de sa façon de guérir? — Qu'elle esi inunanquablc. — Vous reslc-t-il encore quelque vellciic d'en essayer ? — C'est à quoi je rêvais.
J'avoue que je suis un peu refroidi. — On le serait à moins. Cou\enez que c'est un acte de folie. — Oui, cela y ressemble.— A oulez-vous que nous parlions demain ? — J'y con- .sens; je me réconcilie avec la vie, et je livre ïhéaiio à Plulon et à Proserpine. » Nous rencontrAmes les deux désespérés de Sicyone qui devaient aussi faire le saut du rocher. Phauor leur dit qu'il cédait son tour au plus pressé des deux. • Je vous rends grâce, répondit Philoxène, le remède me parait un peu trop violent ; j'aime mieux être mari trompé que mari noyé; et je laisse à mon jeune compagnon la jjloire et l'honneur d'un pareil exploit. » Celui-ci répliqua qu'il n'abuserait pas de la faveur ; que la belle .\gariste pouvait vouer .sa virginité à la triple Hécate, à Proserpine , à qui bon lui semblerait , luais qu'il ne ferait pas le saut de Leucade pour les prémices de la belle Hélène. Ainsi le sort funeste de Sapho sauva trois insensés d'une mort presque assurée. Les ministres du temple n'auront pas manqué d'attribuer leur guérison à la sainteté du lieu.
Je dis alors aux deux voyageurs que Sapho m'avait confié l'histoire de ses amours, et que, s'ils voulaient, je leur en ferais la lecture. Nous allâmes nous asseoir au bord de la mer, sur un lit d'algue et de mousse, et je lus ce qui suit.