A MON CHIEN MEDOR
Ridendo dicere verum quid vetat !
Jadis Boileau fit à son jardinier,
En très beaux vers, une épilre morale;
Moi, j'ose ici, sans prétendre au Laurier
De cette muse encore sans rivale.
J'ose en ce jour adresser à Médor,
Mon chien fidèle, une épitre bizarre.
Un Grec plaisant a fêlé l'âne d'or ,
C'était, sans doute, un animal fort rare;
Un chien vaut mieux pour plus d'une raison;
Plusieurs d'enir'eux ont illuslré leur nom.
Qui ne connait la chienne d'Érigone,
Qui brille au ciel , lorsque l'or des guérets
Tombe mûri sous la fau\ de Cérès ?
Dans la cité que la Seine environne,
Un chien guerrier coniballil en champ clos,
Et terrassa l'assassin de .son maître.
Dans le pays où jadis on vit nailre
Les lois, les arts, les monstres, les héros,
Et que le Nil enrichit de son onde ,
On adorait , sous le unm d'Anubis ,
Les chiens sacrés, connus de tout le monde.
Et moi , tiop fier , et du nom d'homme épris,
Au beau Médor j'hésiterais d'écrire,
Lui , mon ami , gardien de mon empire,
Oui veille, aboie et m'avertit soudain
Qu'un inconnu rôde, s'arrête ou passe
Dans mon enclos ; qu'un voleur a l'audace ,
Fiu'tivement de prendre mon raisin ;
Mais qui sensible, aimant tout ce que j'aime.
Saule de joie, et caresse l'ami
Qui vient me voir , agit comme moi-même.
Mon cher Médor , je te l'avoue ici ,
Je connais peu ton âme et son essence,
Par qui, comment elle agit, elle pense;
Si j'en croyais les Pline , les Bul'fons,
René Descarte , auteur des tourbillons ,
Tu ne serais qu'une simple machine ,
Qu'un ressort ment, qu'un pur instinct domine.
Mais point d'humeur ; j'ai vu plus d'un savant,
En raisonnant déraisonner souvent.
Tu crois, .sans doute , en contemplant ton maître ,
Qu'il est heureux , que le ciel te fit naître
Cent et cent fois moins fortuné que lui.
Pauvre Médor! reconnais aujourd'hui
De Ion esprit l'erreur Irop ordinaire;
Lorsque la nuit , des bords de l'orient ,
Vient de son ombre envelopper la terre.
Que le sommeil pèse sur ta paupière,
Dis, si jamais la crainte, les soucis.
L'ambition, l'avarice ou l'élude,
Ont quelquefois troublé tes douces nuits ,
Tes longs sommeils, ta sage quiélude?
Non , me dis-tu, je dors tant qu'il me plait;
Eh ! qui de nous , comme toi le dirait?
Lorsque le ciel se charge de nuages ,
Que déchaînés, l'Ausier et l'aquilon,
En se choquant amènent les orages ;
Cra ns-lu de voir détruire ta moi.sson.
Ou ton vaisseau brisé par un tiphon?
Eh! non, tu dors au bruit delà tempête;
Du temps présent te bornant à jouir,
L'impénétrable et douteux avenir
Fatigue peu les fibres de ta têle;
Connue un ruisseau facile dans son cours ,
Tu suis les lois de la simple nature.
Ainsi pensait, dans la Grèce, Épicure,
Auacréon , le cygne des amours.
Dans rldumée \m roi , plein de .sagesse,
Aimé du ciel ; ce philosophe roi
Nous dit ; « !\lortel , jouis de ta jeunesse ,
Des doux plaisirs; l'heure le fuit, te presse;
Le temps, demain, ne marche plus pour toi. »
Mais avançons, le vent est favorable ;
Jamais un chien, ton voisin, ton semblable,
A-t-il osé t'intenler un procès?
As-tu donné, pour soutenir la cause.
Et pour payer aux messieurs du palais.
Leurs beaux discouis, leur éleruclle prose.
As-tu donné la moitié de ton pain?
Pour une toux, pour un mal incertain ,
Avec ses bols , sa casse, sa rhubarbe.
Tous vrais poisons qui font blanchir la barbe,
Un médecin, jadis coiffé docteur.
Fait-il passer, après courte visite.
Au chien malade, enc r plein de vigueur.
En improuqitu , les rives du Cocyte ?
Non , lu mourras sans remords, sans frayeur.
l'OESIES.
Sans médecin, miné par la vieillesse;
Tu loniberas sous le poids qui le presse.
Comme un Irait milr , délaclié par le vent.
Hélas 1 aiusi, dans la fameuse Athènes,
^e soni pas morlsSoi-raleel Démoslhènes!
Quand la naiureet son cri lout-puissaut,
Aux doux amours, au lit dhyuien t'appelle,
Vas-lu chcrclier, une Ijrgnclle en main.
Très soucieux, rÈve la plus tidtle?
Peser sa dot , et dés le lendemain
Te repentii- du beau choix de la veille?
Non , plus iieureux , des l'amore vermeille,
Tu cours chercher l'objet de les ardeurs;
Comme un sultan, tu choisis la maiiresse;
Tu ne crains pas ses jijrands airs , ses rigueurs ;
La jalousie et sa brutale ivresse
K'allumenl pas, conumneellc fait chez nous.
Dans tesyi'ands yeux la llamme du courroux.
IN'on , tout est bien, lu bénis toutes choses.
Et dors toujours sur des feuilles de roses.
Écoule encore : apprends, sans vanité,
Un privilège, un avanlage unique.
Que du destin l'indulijeule bonté
Te donne encor sur l'homme tant vanté,
Et qui se croit un si |;rand politique ;
Toi seul jouis de celle libe:té
Qui nousséduil par son brillant fantôme.
L'ardent Brulus, ce fier républicain ,
Qu) fit tomber le superbe Tarqu'n,
Et le chassa de son trune et de Rome,
Fut-il jamais aussi libre que loi ?
Dis-moi de plus : as-tu , semblable à l'hoimne.
Lui qui se dit et Ion maiire et ion roi ,
As-iu le cœur déchiié par l'envie ,
Ce vice obscur d'une âme réirécie ?
Un chien plusj;raiid, plus lesle, plus mignon,
Aime du prince et noun i de sa table,
A-t-il souvent navrs ton cœur coupable,
Aigri la bile et fait pâlir ton front ?
I\on , lu verrais tous les chiens de la terre
Couveris d'orgueil , de cordons et de croix,
Tu les verrais à la table des rois ,
Que le sommeil qui ferme la paupière.
Et les repas n'en seraient pas moins longs.
C'en est assez . cher Medor , concluons ;
Loin de te croire au-dessous de Ion maiire,
Rends grâce au ciel , au Dieu qui l'a fait naitre,
Sans passions, sans désirs criminels.
Sans soif de l'or, ce vautour des mortels;
A la naiure, à son instinci fidile,
Très salisfail de ton rang, de Ion nom.
De l'amitié digne et parfait modèle.
Et plus heureux que Pompée et Caton.