CHAPITRE XXXIL
Histoire des anioiu-s de Sapho et de Phaon.
"Je rencontrai Phaon pour la première fois à Athènes, fous le périslyle du lemi)le de Jupiler. 11 venait de se sig'iialer dans les nobles exercices du Gymnase; les sucs onctueux de l'olive brillaient encore sur son sein découlerl. Un léger duvet, plus doux que l'herbe naissante, commençait â poindre sur l'incarnat de .son teint. Le jeune Hylas qn'enlevèient les nymphes, Cyparisse dont la mort fit pleurer .\pollon, n'avaient pas d'attraits plus scduisans. Vénus elle-même l'avait orné du don de plaire, lien reçut un vase précieux, rempli d'une essence parfumée; elle coula sur son corps , et le charme inef.able de la grâce et de la beauté se répandit sur lui. Je le vis, je tressaillis; je le regardais encore, et une fièvre ardente me consumait, .le re\ ins chez moi égarée, éperdue. Prosternée aux pieds de Véiuis , j'implorai sa pitié. • Fille de Jupiler, lui dis-je, lu enflammes les eaux, les airs; les (eux pénèlrenl dans les pro:'ondeurs de lalerre; pénètre le cœur de mon amant , fais que je sois aimée , et je le reconnais pour la plus grande divinité de l'Olympe ! » Ma lyre, ma douce lyre ne rendit plus de sons. Le jour m'accablait de sa lenteur, la nuit me paraissait l'image de l'éternité des malheureux : mou corps de\ int semblable au souci jauuissain. Cinq fois le soleil avait décrit son cercle diurne , et ma douleur élait la même. Enfin je me confiai à Bihlis. «.Ma chère Biblis, lui dis-je, aie pilié de moi ; je suis la proie du cruel Amour : le jeune Phaon absorbe toute mou âme; cours au Gymnase; dis-lui; "Sapho voudrait vous voir, »el lu le conduiras ici. Elle part et revient avec lui. Dès que je le vis franchir d'un pied léger le seuil de ma porte, je devins plus froide que la neige : je trcudjlai , je bri'ilai. Le cruel voit mon trouble; il baisse les yeux et s'assied sur ma couche. «Belle Sapho, me dil-il , mon cœur la prévenue. Je le vis au temple de Jupiter , et le feu de l'amour se glissa dans mes veines. Si la même ardeur l'enflamme, je n'ai plus rien à demander à Cypris, je suis au faite de la gloire et du bonheur. • H dit. Trop aisément persuadée, je m'inclinai sur lu i; mon
Voyages dante^jor.
sein bnMa ronlre le sien , mon visafje s'anima d'un feu nouveau , et mon âme s'ahreuva dans les sources de la volupté.
«Les premiers jours de notre ivresse, Pliaon me proposa d'abandonner Alliénes, où m'avait allii-ée l'amour des arts et de la gloire , pniir nous retirer dans une solitude agréable et champêtre. » Mon chei' Phaon, lui dis-je, je suis prèle à vous suivre sur le moni Rbodope . ou dans les déserts de la Thébaide ; je quilleiais pour vous le monde, les plaisirs, la fortune, la gloiic : qu'est tout cela près de l'amour? Je .suis sûre de me plaire avec vous dans l'asile le plus sauvage: l'ennui n'y empoisonnera jamais aucune de mes heures : la paix , l'en de , les charmes de la campagne, et surtout mon amant, embelliront mes jours, en précipiteront la course. Mais vous , supporlerez-vous la monolonie, le vide de la retraite, le poids d'une vie inarlive, el la longue durée de nos Icle-à-tèle?» A ces mots il s'écria : « Trop aimable Sapho, l'ennui ne pe it habiter auprès de toi ; lu remis l'intérél du senlimeut à l'aurait piquant de la variété: tes connaissances. Ion imagination, aiiimenl lout , vivifient loiit : l'on est près de loi dans le temple des Muses. •• Séduile par l'amour plulot que par les discours de Phaon, enirainée |iar mon goût pour les champs, goùl si naturel aux Ames Icudresel aux esprits sages,j'eus la faiblesse de condescendre à ses vaux. Cependant je résolus de chercher une solitude riante, où la voix des hommes se fit enlcndre quelnuel'ois , où le chai'ine du repos, et même de l'amour, fût suspendu parles plaisirs d'une société choisie.
«J'avais parcouru nue partie de la Grèce : je connaissais la vallée de Tempe en The.ssalie, séjour délicieux , où tout rit à l'imaginai ion el parle au cœnr , où l'homme sensible et éclairé sent qu'il peut vivre seul avec la nature : je proposai cet asile à Phaon , qui en fui enchaîné. Kous parlimes bientôt, ravis de nous dérober au fracas lumullueux d'.\- Ihcnespoiir aller jouir des doux loisirs, des agrémens de la campagne et des délices de l'amour.
■ Arrivés à Gonnus , ville de Thcssalie , nous nous embartpiâmes sur le Pénée pour recnnnailrc ses bords et chercher une maison dans un sile agréable.
• Nous étions alors au milieu du printemps ; la vallée de Tempe en paraissait le temple: elle commence au sortir de Gonnus , entre l'Olympe et l'Ossa , (pi'entassèrent les fiers enfans de laTerre. Sa longueur esl de quaranle stades 1 18; ; sa largeur , très inégale , esl lanlol de deux , lanlnl quatre ; le Heuve Pénée la parcourldansun canal Icanquille, .serpenlant autour des petites lies dont il éternise la verilure el les ombrages. Uue lumière pure se reposait doucement sur les objets ; la fraicheur des bois et des eaux lempérail l'action du soleil. Depuis le pied des collines jusqu'au boid du fleuve, lout esl vergers et prairies émaillées, peuplés d'oiseaux dont les chants mélodieux se mêlent aux accords des chalumeaux rusliques : l'Olympe, ù droite et à gauche, nous présentait des tableaux ravissans. Ici, l'on voit des vignes rangées en amphiihéâire ; là , des boij de peupliers , des platanes, des frênes sourcilleux ;desna|)pes d'eau y tombent en cascades, et lormenl au pied des collines des ruisseaux ipii , après avoir |)roineiié leurs flots limpides à travers les prairies, finissent leur course dans le sein du Pénée '. «Ainsi, dis-je à Phaon , nous terminerons la notre au sein de la nature ! » Une corêt d'arbres (|ui
' Cette vallée délicieuse produit du via cxc.Ucnl el des fruits recherchés; l'air y esl inir el sain.
croissent spontanément couvrait le fleuve de ses ombres. A cet a.speci je inécriai : "C'est ici la fêle des yeux ! Celle délicieuse \ allée est formée pour les siènes heureuses de l'amour , de la Iranquillilé. » Après a\oir parcouru les bords du Heuve , nous revinmes aux environs de Gonnus, ou élaill l'asile que nouscherchions. Descendus du baleau , nous arrivâmes , à travers des bo.squels de lauriers, au pied du monI Olympe. Kous trouvâmes à mi-côle une maison charmante qui dominail .sur la plaine, sur la ri- \iere et la ville, dont elle n'était éloignée que de vingt slades.
« La nature avait loul prodigué pour embellir ce séjour; on n'y voyait ni statues, ni marbres, ni obélisques, ni ba,ssins magnifiques : des prairies, des ruisseaux , des vergers nous prèseiitaieul sans fasle des beautés plus louchantes. Cet asile charmant fixa noire choix et nos vœux.
" C'est là que le temps nous eiilraina avec une exlrême rapidité ; le seul regret de sa vitesse mêlait parfois un peu de mélancolie à noire bonheur. « Nos jours , disais-je souvent à Phaon , se suivent , se pressent comme les flols du Pénée ; noire jeunesse s'écoule , la mort nous suit à grands pas , mais nous joui.ssons. Épuisons les \ oluptés , afin que, la vieillesse nous trouvant rassasiés de plaisirs et de vie , nous quittions l'exislence comme un convive quille la table du festin. » Pour varier nos amusemens el nos occupalions, le jour, au frais, sous des berceaux, je lui apprenais à marier sa voix aux sons de la cithare: je lui enseignais le rhythme des vers, l'art euchanleur d'ujùr le sentiment, rharmonie à la vivacité des images. C'est pour cet ingrat qu'un jour, dans l'euthousiasme de la poésie et de l'amour , je composai cette ode qui a circulé dans toule la Grèce, et que sans doule la postérité répétera encore .AU).
" La nuit , quand le ciel sans nuages déployait le spectacle ravissant de celle miillilude d'étoiles qui brillent à travers un espace incommensurable, je promenais ses yeux et sa pensée sur ces corps errans el lumineux : je lui dévoilais les systèmes de l'aslronomie. • Voilà , disais-je, l'éloile de Vénus, la plancle des bergers et des amans, qui le malin, sous le nom de Lucifer, précède le char du soleil, et brille encore quand toutes les autres éloiles ont disparu. Lejsoir, sous le nom de f csjtcr,e\[e suit cet astre, dont elle ne s'écarle au plus que de quaranle-.'^ept degrés et demi. Le grand éclat de celle planète \\eM, à ce que je présume, de la chaiiie des montagnes hautes et arides qui la ceignent de tous C(ilés '. » Je lui nionlrais ensuite les sept filles d'.Allas ou les ]iléia(les, qui paraissaient au printemps à la lêle du taureau : « elles avaient perdu leur frère déchiré par un lion; elles ne cessaient de pleurer sa morl , el Jupiter, ému de compassion , les plaça dans le ciel. » Tanlot je lui expliquais les pha.ses de la lune, et sa révolulion auloin- de la lerre en vingl-sept jours el un tiers. • Anaxagore, lui disais-je, prétend qu'elle est habilée. Méirodore lrou\e qu'il est aussi absurde de ne meure qu'un seul mojide dans le \\àe infini que de dire qu'il ne pourrail croilre qu'un épi de blé dans une vaste campagne. Épicure, Démocrile, Leucippe , sont du même avis. Eu ef.el, nous ïojous six planètes autour du soleil; elles tournent dans leurs orbites : elles ont, comme la lerre, mi mouvement de rotation, des inégali-
' Bianchini de Vérone a coniplé, vers le milieu du ilisque de Vénus, srpt mers qui se connnuiiiquenl par c|ualrc délroits , et deux aulrcs mers vers les cxlrémilés, sans eonnnuuicalioa avec les premières.
VOYAGES D'ANTÉNOR
tés, des montagnes; pourciuoi ne seraient-elles pas également peuplées ? Ce que ces grands philosophes disent de ces planètes , je l'étends à tous les systèmes planétaires qui environnent les étoiles : chaque étoile doit être un soleil , un corps lumineux et immobile , qui sans doute est entouré de ses planètes, peuplées comme la terre. Nccesse est oonlîteare Esse alios aliis tcrralum in partibus orbis , Et varias homiimm génies et secla fcrrarum.
mCEET.
Cependant je crois Mercure inhabitable ; car la proximité du soleil doit rendre l'intensité de son action sur lui beaucoup plus considérable que la plus grande chaleur de ia terre (50 . •
t Je lui expliquais ensuite la cause des éclipses qui effraient le peuple ; tantôt je lui faisais observer le pôle boréal. ISous comptions ensemble les sept étoiles brillantes de la grande Ourse. Je lui racontais l'histoire de l'infortunée Calisto, que la jalouse Junon avait métamorphosée en ourse ijour l'enlever à Jupiter qui lainiait : « mais ce dieu la plaça dans le ciel sous le nom d'Nclice ou du Chariot. Cme étoile qui brille à côté est son fils Arcas, qui , à la chas.se , allait percer sa mère de son dard , lorsque Jupiter, pour empêcher ce parricide , le changea en ours, et l'attacha au ciel .sous le nom de Booiés , ou de Bouvier. Pendant long-temps la grande Ourse a servi de guideauxnauloniers; maison découvrit enfin, plus près du pôle arctique, Cynosure ou la petite Ourse, composée aussi de sept étoiles brillantes ; c'étaient autrefois des nymphes qui avaient soigné l'enfance de Jupiter. Les navigateurs se règlent aujourd'hui sur cette dernière constellation, et surtout sur l'étoile polaire, qui est isolée et à la queue des autres. Elle parait immobile, parce que le cercle quelle décrii est petit, et qu'elle ne s'éloigne du pôle que de deux degrés au plus '. •
. Je lui parlais du cycle , ou du nombre d'or du philosophe Mélhon . que les Athéniens ont fait graver dans la place publique .51.
. Quelquefois , lorsque le midi versait des torrens de feux sur la terre embrasée , nous nous retirions dans une grotte tapissée de mousse. Là . couronnés de fleurs , mollement assis sur des lits de feuilles , nous faisions quel(|ue lecture intéressante. ISous lisions aiec délices la Cyropédie de Xénophon. Çuel style enchanteur! Il était inspiré par les Grâces. ■ Cette histoire , disais-je à Phaon , n'est qu'une fiction ingénieuse , par laquelle l'auteur, sous le nom du grand Cyrus , a voulu nous donner de grandes leçons de morale et de politique. Platon a fait le rêve d'un bel esprit , il s'est égare dans les espaces ; le plan de sa république est aussi impossible à exécuter que le serait celui de rendre tous les hommes philosophes. Xénophon nous a offert , avec plus de sagesse et de lumière, le modèle d'nn gnnvernemenl monarchique tempéré. Le chimérique Platon a voulu bannir les poi-tes de sa république en les couronnant de fleurs; mais il s'est rétracté dans un dialogue intitulé iHino.i . où il introduit un personnage qui demande à Sdcrate : . Pourquoi est -on généralement persuadé que Minos fut un roi cruel et barbare ? — Par la
' l,es étoiles fixes ont nn moiivcment , mais d'une extrême lenteur ; ell( s ne chanfirnl point de situation entre elles. Les astrftnunirs Us pn'iinciit iH*iir dis points immobihs, auxquels ils rapixirlenl tous les niouveminls des planètes qui sont audessous d'elles.
même raison , répond Socrate, qui doit faire redouter i tout homme épris de la gloire le ressentiment des enfans d'Apollon. . Je chantais sur ma lyre les charmes du printemps , les bienfaits de Cérès , la beauté et la puissance de Cythérée , les doux plaisirs , l'ivresse de l'amour ; et lorsque Morphée répandait autour de nous ses pavots bienfaisans, couchés à côté l'un de l'autre, nous recevions le dieu dans nos yeux appesantis ; quelle heureuse existence ! quel songe ravissant ! que le réveil est affreux ! »