‹ Œuvres complètesChapitre 40 sur 416 · CHAPITRE XXXIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIll

La lecture est interrompue. Obsèques de Sapho.

Dans ce moment on vint nous avertir qu'on allait rendre les derniers devoirs à l'infortunée Sapho : nous courtlmes aussitôt. Phanor alla trouver les prêtres pour leur signifier qu'il renonçait au saut du promontoire. Ils lui objectèrent son serment à Apollon. 11 leur répondit qu'il était vrai qu'il avait fait un serment, mais que depuis il avait juré par les mânes de Sapho de ne pas le tenir.

Le corps , déjà lavé , était parfumé d'essences et revêtu d'une robe éclatante ; il était à l'entrée du temple, à côté d'un vase d'eau lustrale, où se purifiaient ceux qui touchaient le cadavre. Nous couvrîmes sa tête d'un voile , et nous y attachâmes une couronne de laurier ornée de quelques fleurs. Un prêtre lui mit dans la main un gâteau de farine et du miel pour apaiser Cerbère , et sous la langue une pièce d'argent pour payer le passage de Carou (52j.

Le corps resta ainsi exposé le reste du jour et toute la nuit ; des femmes qui le veillaient poussaient de longs gémissemens, des cris de douleur : quelques-unes, en signe d'affliction , coupaient des boucles de leurs cheveux , et les déposaient dans le cercueil , fait de bois de cyprès.

Le convoi fut indiqué, suivant l'usage, avant le lever du soleil : des joueurs de flûte étaient à la tête; des hommes vêtus de noir, les yeux baissés , précédaient le char, et de» femmes fermaient la marche. Nous montâmes dans cet ordre une colline destinée à la sépulture ; on y dressa le bilcher, on y plaça le corps tourné vers l'occident , et l'on y mit le feu avec des torches. Pendant qu'il brillait , nous fimes des libations; nous jetâmes dans le feu des fleurs, du miel , du pain , et quelques dépouilles de Sapho ; nous l'appelâmes trois fois. Dès que le cadavre fut consumé , on recueillit les cendres dans une urne qui fut ensevelie dans la terre. On éleva auprès un cippe (53;, sur lequel on grava une lyre, attribut de la poésie, avec cette épitaphe :

"Ci-glt Sapho, la gloire de nos jours; • Muses, pleurez; pleurez, Amours.»

Nous plantâmes quelques ormeaux autour de la sépulture ; après quoi nous l'appelâmes encore ti'ois fois ;54\ et ce dernier adieu renouvela nos larmes. Ceux qui avaient assisté au convoi furent invités au festin funèbre; nous célébrâmes à l'env i les talens, le génie de Sapho. Le repas fini , nous noiisemljcassâmes tous, et chacun fit ses adieux, comme si c'étaient les derniers et que nous ne dussions plus nous revoir ' .

Au sortir de cette cérémonie, nous allâmes continuer

' Le peuple de Mitylène lui fît ëriger un tombeau magnilîqiie, avec une ins(Tiplion qui rap|«>lail son aventure, et lui éleva ime statue d'or. Elle laissa neuf livres de poésies lyriqiKS. des élegirs, des Ïambes, des epithalames. M n'est échappé au temps que deux de ses pièces ; l'une conservée par Loogin, l'autre par Denys d'Halicarnasse.

VOYAGES D'ANTÉNOR

notre lecture sous un vasie rocher, où réonaient le silence et la fraîcheur.

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