‹ Œuvres complètesChapitre 42 sur 416 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Trait d'audace sur le Nil. Du Phénix.

«Je vais vous parler d'un Irait d'audace qui se passe à l'une des cataractes du Nil, car ce fleuve en a i)lu,sieur,v deux surtout qui lonibent de fort haut. En approchant de la principale, nous dil Thaïes, le fleuve, resserré dans son lit par deux montagnes, devient tout à coup furieux ; il écume, il se précipite à travers des rochers avec un si horrible fniras. qu'il porle la terreur à soixante stades à la ronde '. Les gens du pays donnent ici un spectacle plus

> Il tombe de deux cent» pied» de haut.

effrayant que divertissant : ils se mettent deux à deux dans une nacelle, l'un pour la conduire, l'autre pour vider l'eau. Après avoir navigué quelque temps sur les flots agités, ils s'abandonnent au fleuve, qui les lance connne un trait au fond du gouffre. Le spectateur, épouvanté, les croit engloutis; mais le Nil, rendu à son cours, les remonte sur ses eaux tranquilles, et on les voit gais et rians continuer leur navigation. »

« Il fut ensuite question de l'oiseau nommé Phénix, si peu connu, et si renommé dans la Grèce. Je demandai à Thaïes s'il l'avait vu et ce qu'il eu pensait. « Voici ce dont j'ai été témoin pendant mon séjour à Memphis. Un dé])uté de la ville du Soleil vint annoncer au roi Amasis l'arrivée d'un nouveau phénix. «On a vu, seigneur, dit-il, le bûcher s'allimier, et je suis parti en diligence pour vous apporter cette merveilleuse nou\elle. Ou n'ote sans votre ordre loucher à ces cendres précieuses. ■ Amasis fit soigneusement chercher dans les archives de l'Égyple tout ce qui concernait cet oiseau miraculeux. On trouva qu'il a\ ait paru, pour la première fois, cinq cents ans auparavant, sous le régne de Sésostris. «Qu'on prenne garde, dit le roi au député, de troubler la cendre <lont le phénix doit renaître; attendons, sans y toucher, que la nature opère son ouvrage. ■ Les ordres d'Amasis furent observés, et le second phénix reparut dans le monde. Je puis présentement vous faire son poi'trail.

« Il naît dans l'Arabie, et vit cinq à six cents ans; il est delà grandeur d'un aigle; il a la lèle ornée d'un plumage brillant, les plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blandie, mêlée d'incarnat, les yeux étincelaus comme des étoiles. Lorsque, chargé d'années, il voit approcher sa fin , il fait son nid , le compose de cannelle et de gomme aromatique, s'y renferme, après quoi il meurt: de ses os et de sa moelle il naît un ver qui devient un autre phénix. Son premier soin est de rendre à son père les honneurs de la sépulture ; il compose , pour l'emporter, une espèce d'oeuf ou de boule avec de la myrrhe; il mesure la grosseur et le poids à sa force, et il l'essaie souvent; après il le vide eu partie, y dépose le corjjs de son père, et en ferme soigneusement l'entrée avec de la myrrhe et d'autres parfums; alors il se charge de ce précieux fardeau, el va le brûler sur l'autel du Soleil, dans la \ ille d'Héliopolis. — La description de cet oiseau, dis-je ù Thaïes, est magnifique; mais m'a.ssurez-vous de son exi.stence? — La nature est si voilée pour nous, elle a tant de mystères impénétrables, qu'il y aurait de la témérité à tout nier, et de la simplicité à tout croire.

«Nous avons dans l'Ile de Cos un ver précieux, qui tire de son corps nue matière très fine qu'il file, et dont on fait de riches étoffes. Ce ver, comme le phénix, renaît de Ini-niéme. Après avoir filé la soie, il fait une coque dans laquelle il s'ensevelit. On la rompt, et il en sort un ver qui se métamorphose en papillon, et meurt après aToir pondu des œufs. Ce sont autant de iiouveaux vers que la chaleur fait éclore, qui , après s'élre nourris quelques semaines de feuilles de nirtrier, filent la soie jusqu'à ce qu'ils aient consommé la matière; ensuite ils s'enferment dans leurs enveloppes. Le phénix n'a, selon moi, rien de plus merveilleux. — Me voilà presque obligée, d'après cette analogie, de croire à .son existence ! — Ou du moins d'adopter un scepi icisme raisonnable. Je suis même persuadé que l'exemple du phénix a donné lieu, eu Egypte, à celle loi si respectable qui ordonne aux eufaus d'honorer le cadavre embaumé de leur père. Il est vrai qu'ils peuvent

Voyages d'aixténo!^.

l'engager à des créanciers , mais à condition de retirer bientôt un j',3^,e si sacré; et la loi prive de sépulture les enfans qui meurent sans avoir accompli ce devoir. »

• Le lever de l'aurore sus|iendir les jeux , les danses et le récit de Thaïes qui nous quitta. J"a!lai chercher Phaon, et nous nous retirâmes très satisfaits d'une journée si agréable.

> En effet , je n'ai jamais vu de scènes plus riantes , plus animées : le fleuve coiiverl de bateaux , tout le monde inspiré par la joie, la danse et la musique; ces repas sous des berceaux , sur les prés; ces concerts harmonieux unis aux chants des oiseaux; tous ces groupes, ces tableaux champêtres enchantaient l'imaniuation, et remplissaient l'âme des émotions les plus douces. Phaon ne parlait qu'a- 1 ec transport des plaisirs de cette fête. »

Ici finissait la première partie du inémnire. La seconde commençait ainsi : «Filles de l'Hélicon, ne m'abandonnez pas; je veux immortaliser les crimes de Phaon, intéresser la postérité à mes malheurs ! Combien de fois ma main a hésité, tremblé, en les gravant sur ces tablettes !

. Le lendemain de la fête. Phaou voulut aller il Connus, .le ne donnai aucune attention à ce voyage: le soupçon n'entre pas ai.'ément dans nue âme noble. 11 pas.sa le jour suivant avec moi; mais je lui trouvai un airr>veur et contraint. Je le crus indisposé; je lui en parlai; il me rassura; ma confiance l'cnharoit ; il retourna à Connus. Peu à peu les absences devinrent ))lus fréquenles, et mes inquiétudes ( ommeucèrent ; je démêlai son embarras, son ennui, son impatience, les faus.ses couleurs qu'il donnait à ses absences; je ne doutai plus de sa perfidie. Le poison de la jalousie fermenta dans mes veines; j'en cachai l'activité, et il se développa avec plus d'énergie, l'u jour enfin je ne pus m'empêrher de lui reprocher ses fréquentes promenades à Connus : il m'allégua pour excuse la maladie de Mélissus, îou ami, me peignit le danger de sa sit;ialiou , et combien il était triste de mourir à la fleur de son âge. Reronnais-ez la crédulité des amans! combien ils aiment à se tromper! ou plutôt reconnaissez la noble simplicité de mou âme! Je crus à cette fiction; je l'exhortai même à lui continuer ses soins, en lui disant que les devoirs de l'amitié étaient aussi sacrés que ceux de l'amour. In soir, à son retour, je lui trouvai l'air inquiet et .soucieux: je lui en demandai la cause : il me répondit que .son ami déclinait visiblement, et qu'il était si mal qu'il se proposait de retourner aiqires de lui dès le grand malin, mais qu'il reviendrait pour le diner. Hélas! j'approuvai siui zèle: il partit à l'aube du jour, ,1e ne sais quel dieu on quel mauvais génie m'inspira d'aller l'attendre sur le chemin ! la journée m'y invitait . des nuages voilaient le soleil. Je niarchais un Homère à la main, lorsque je rencontrai Thaïes cjui m'aliorda. Mais . 6 surprise ! je vois avec lui Mélissus, cet auii expirant, qui se portail à merveille ! La tête de Méduse ne produit pas des effets plus ra|)i(les : je roujjis, je pâlis. Thaïes , saperceNaiit de mon trouble, crut sa présence importune. Je me remis soudain, et l'assurai que, loin de me gêner, il me ferait plaisir de venir diner chez moi avec son ami Mélissus : ils acceptèrent, et nous retournâmes ensemble.

. Vers l'heure du repas, j'allai au-devant de Phaon : je le vis bientôt accourir, haletant , couvert de sueur; car le traître uavail qi.itlé la \ille que le plus tard qu'il avait pu. Je l'interrogeai sur la saïUé de Mélissus. « la maladie est grave, me dit-il , mais les médciius laisseiu quelque espérance.—Oui, je me Halle qu'il n'en mourra pas, et que

vos anxiétés cesseront. » J'ajoutai d'un air tranquille qUè j'avais deux convives 5 dîner.

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