CHAPITRE XXXVL
Maxime de Thaïes. Anecdote de Solon. Invention du verre. Sapho apprend le nom de sa rivale. Fin du récit.
• Quel fut l'étonnemenf de Phaon à la vue de Méli.ssus! Lelaboureiu' r[ue la foudre a renversé, et qui, revenant à lui, volt ses bneufs couchés par terre et morts, n'a pas plus de stupeur. Je jouissais malignement de sa peine; il était sans iiarole et sans mouvement. Ceiiendant nous nous mettons à table; et, maîtresse de moi-même, je soutins, j'animai la conversation.
« Tlialès nous parla morale et philosophie ; il cita une maxime odieuse que je combattis de tonte ma dialectique, qu'il faut vivre avec nos amis comme pouvant un jour devenir nos ennemis. . One dev ieudra la société ? m'éeriai-je ; quel lien attachera les hommes les uns aux autres? Plus de confiance, plus de liaison!" Il eu débita plusieurs antres plus dignes de lui ; • La eho.se la plus difficile e.st de se coimaitre soi-même; la plus facile, de conseiller autrui . et la plus douce, l'accomplissement de ses dé.sirs, » Il ajoutait que , « pour bien vivre , il faut s'abstenir des choses qu'on trouve répréheusibles dans les autres; » que " la félicité du corps consiste dans la santé, et celle de l'esprit dans le savoir. » Je lui demandai pourquoi il ne s'était pas marié. « .Solon, me répondit-il , étant venu me visiter à Sillet, nie fit la même question; je gardai le silence. Quelques jours après , j'apostai un homme qui feignit d'arriver tout récemment d'Athènes. Solon lui en demanda des nouvelles; celui-ci, qui avait sa leçon prête, lui répondit : « Rien, si ce n'est la mort d'un jeune homme , de qui toute la ville accompagnait le convoi , parce que c'était le fils du plus honnête homme d'Athènes, absent alors. — Ah! s'écria Solon , que ce père e-st à plaindre! Quel est le nom de son fils? — Son nom m'est échappé; je me souv lens seulement qu'on vantait beaucoup la sagesse et la justice du père. «Chaque réponse redoublait la terreur de ce père tendre. « Pse serait-ce point, dit-Il en tremblant, le fils de Solon?^ — Justement , l'est lui-même. « Solon, à ces mots, déchire ses babils, frappe sa poitrine, s'abandonne à la plus vive douleur. Alors je le pris par la main , et lui dis en riant : « Rassurez-vous, tout ceci n'est qu'une fiction; voll,\ pourquoi je n'ai pas voulu me marier. ■ Je n'approuvai pas la leçon de Thaïes, car la philosophie ne uo;is conseille |)as de nous priver des choses agréables parce que nous pouvons les perdre ; mais elle nous apprend à en supporter la perte.
" Cependant Phaon , rouge , iiUerdlt , s'efforçait , pour dérober sou trouble , de hasarder quelques monosyllabes. A propos d'une coupe de cristal que Thaïes admirait , il lui demanda s'il savait la manière dont la composition du verre avait été trouvée. «C'est le hasard, dit-il, auquel nous devons celte découverte. Des marchands de nitre (|ui traversaient la Phénicle s'élant arrêtés sur les bords du fleuve Bélus, et ayant voulu faire cuire leurs viandes, mirent , au défaut de |)ierres, des morceaux de nItre pour .soutenir leur vase. Ce nitre, mêlé avec le sable, embrasé par le feu , se fondit , et forma une liqueur claire et transparente qui ,se figea en se refroidissant ;5.)i. •
« Malheuieusement pour Phaon, on vint à parler d'un rhume calarrheux qui régnait alors dans la ville : j'eus la méchanceté de demander à Mélissus s'il en avait été at-
teint. « Non ; je n'ai jamais été malade , et je crois devoiicetteinallérablesantéà l'habitude que j'ai contractée de me vêtir légèrement, de braver, comme les Spartiates, l'intempérie de l'air el les changemens des saisons (56;. » Je regardai Phaon à ce discours ; il était pétrifié , l'humiliation, la honte courbaient son front vers la terre : que le mensonge est vil lor,squ'il est démasqué! Phaon élail si confondu , si écrasé que j'eus pitié de lui. Je changeai de propos, et nous parlâmes de la fêle de Tempe. Mélissns fit l'éloge des béantes qui l'avaient embellie, et demanda à Phaon laquelle il préférait , de Philonomé ou de Théagène. Il répondit d'un air déconcerté que, s'il était Paris , il serait très indécis à qui donner la pomme ; que cependant Philonomé était plus grande. — Mélisnus. Mais Théagène est mieux faite; sa taille est plus souple, plus légère. — Phaon. D'accord; mais Philonomé a une tournure pins piquante, un ton plus enjoué. — Mélissus. Je tion\ e à l'autre pins d'expression . plus de sensibilité dans la physionomie, et de grâce dans le maintien. — Phaon. Il se peut; cependant Philonomé éblouit au premier coup d'oeil ; elle est l'image du plaisir, elle enflamme l'imagination. — Mélissu.s. Théagène réveille le sentiment , et parle au cœur ; sa marche est peut-être plus lente , mais elle est pins silre. — Phaon. Philonomé a des yeux superbes, pleins de feu et de vivacité. — Mélissus. Ceux de Théagène sont bleus; ils ont plus de douceur et de finesse. » J'arrêtai ce dialogue, il me fatiguait; j'avais déjà deviné ma rivale, c'était Théagène. L'économie des éloges de Phaon pour elle, les louanges qu'il prodiguait â Philonomé, tout me confirmait qu'il aimait Théagène. Je ne me trompais pas : nue longue contrainte me rendait le repas très pénible. Enfin le jour déclinant , mes convives me quittèrent.
«Nous voilà seuls! Phaon n'osait me regarder; ,sa tête penchée touchait son sein ; nous restâmes long-teini)s sans proférer une parole. Enfin je le prie de me dire par quel miracle le dieu d'Fpidaiire avait rendu si soudainement la santé à son ami mourant. Il était muet, les yeux attachés à la terre ; je lui fis grâce; et, quittant l'ironie, je lui reprochai la turpilude de ses mensonges, son ingratitude, son amour pour Théagène. «Théagène! s'écria-t-il. — Oui, Théagène! osez le nier, ingrat! Est-ce là le prix de mes bontés , de l'amour le plus tendre? Est-ce là ce que Sapho, l'immortelle Sapho. méritait de vous? Quelles pitoyables ruses que les vôtres ! Combien elles doivent vous dégrader à vos propre,s yeux ! Le beau triomphe de tromper une femme trop confiante, trop généreuse p<iur s'abaisser aux soupçons ! Voyons , démens tout. Accuse-moi d'erreur et d'injustice ; parle , justifie-toi ; peut-être lu pourras m'abuser encore.» Phaon, interdit, plus rouge (|ue la pourpre de Tyr, rompit enfin le silence : il confessa sa faute , la rejeta sur la séduction du moment, sollicita son pardon, promit de ne plus revoir Théagène — Me le jurez -vous? — Oui, par Vénus et par Apollon. Si je me parjure, que ce dieu me perce de ses traits comme le serpent Python. » En me parlant ainsi, il était a mes genoux, il jurait d'être fidèle. Il avait tant d'amour dans les yeux, de sensibilité dans la voix; il m'était si doux de pardonner, qu'il obtint sa grâce. Nous passâmes le reste de celte jom-née dans les douceurs d'un racconnnodement. Au moment de notre séparation, l'étoile de Vénus descendait sous l'horizon. «Tu vois, lui dis-je , cette planète à laquelle préside la déesse de Paphos; tu l'as prise à témoin de la fidélité, elle a entendu
tessermens; si tu les trahis, redoute sa vengeance. » 11 sourit à ces mots , et , me pressant doucement dans ses bras , il renouvela le serment de m'aimer jusqu'à la mort. Je répondis à ce serment par des larmes, des caresses, et je le quittai heureuse et rassurée.
«J'avais été trop agitée par le dépit, la jalousie et l'amour , pour sentir le besoin du sommeil ; je me promenai , j'errai dans la campagne. La lune argentait la surface des eaux, et répandait sur la leri'e un jour tendre et voluptueux; la nuit, couronnée d'étoiles, promenait son char silencieux dans le vague des airs; toute la nature se reposait ; mon âme, délivrée du poids qui l'avait oppressée, respirait, s'ouvrait à la douce espérance; le bonheur et l'amour semblaient m'environner; cependant le crime veillait autour de moi. Une clarté douteuse annonçait à peine vers l'orient le retour de l'aurore, lorsque je rentrai dans ma chambre. Je me mis à écrire notre entretien avec Thaïes. Je commençai ensuite un h\ nine à Vénus. A la voix des Muses, un calme inconnu conla dans mes veines ; mon cœur se reposa de tant d'agitations. Ainsi le laboureur accablé de fatigue et de chaleur oublie ses peines en écoutant le chant du rossignol ; ainsi le berger à l'ombre d'un bocage, en jouant de sa musette, se délasse de ses travaux. Enfin mes yeux s'appesantirent, et je jouis d'un sommeil bienfaisant et paisible.
« Le soleil avait fourni le tiers de sa course lorsque je m'éveillai : je m'informe aussitôt de Phaon; l'esclave me répond qu'il est sorti de grand malin. J'attendis son retour, non sans (|uelque inquiétude; le midi dévorait la terre, et il ne paraissait pas: l'impatience m'entraine ; je sors , je cherche , je l'appelle ; le silence est partout ; l'écho seul ose me répéter son nom. (iette solifude, ces déserts taciturnes m'épouvantent. Échevclée, éperdue, brûlée des ardeurs du soleil , hors d'haleine , je cours à travers les champs, je gravis les collines, les rochers; je visite ces asiles secrets et voluptueux où l'amour m'avait si souvent enivrée de ses délices ; ils étaient mornes el silencieux. Enfin exténuée de fatigue et de sueur, palpitante de douleur et de crainte, je revins. Hélas! je me berçais encoi e de l'espoir de retrouver mon amant. On me remet une lettre de sa part : la main me tremble, je fri.ssoune, je l'ouvre. Le parjure! il m'avouait son inconstance, sa perfidie; il en accusait les dieux, comme si les dieux étaient les auteurs du crime! Je reste sans voix et sans couleur, je ne respire plus. On s'empresse de me secourir; je renais, je ne verse pas une larme, je ne pouvais pleurer.
• Cependant le jour s'éteint : je cours dans les bois: j'erre, je m'égare; l'a.stre des nuits, rouge comme du sang, se montrait aux bornes de la terre. Je m'écrie: • Hécate, terrible Hécate, parais; viens venger mon injin-e !... Mais non , cache Ion flambeau importun ; couvreloi des voiles les plus sombres ! Eh (|uoi ! tout me trahit ! Avec quel calme elle promène son char à travers les étoiles brillantes qui la suivent! quel silence! la nature est insensible!» J'aperçois autom- de mon bras un bracelet tissu des cheveux du perfide : je le saisis, le déchire avec les dents ; je le foule à mes pieds , je le mets en pièces. C'est dans cette agitation, au milieu des toiirjnens des enfers, que finit la plus longue des nuits. Au point du jour je partis pour Connus; je voulais encore voir ce traître, l'accabler de mon indignation, de mes mépris; que sais-je? le poignarder dans les bras de ma rivale. J'arrive chez Théagène; Phaon n'y était plus, il élait parti avec elle. «Où vont-ils? m'écriai-je; j'irai, je les
VOYAGES D'ANTENOR
suivrai jusqu'au fond du Tciiare. » On ne put me dire la roule qu'ils avaient prise, l'nc fièvre ardente, le délire, me saisissent ■. je ne parle dans mes transports que de vcn(;eaMce , de trahison, de poignards. Hélas! le croira-1-on ? pour me calmer, on nie prononçait le nom de Phaon, et aussitôt mon \isage reprenait sa sérénité! « Au retour de ma raison on m'apprit ((lie j'étais chez |e .sophiste Zenon. qui, compatissant et généreux, m'avait t'ait transporter chez lui. 11 me dit qu'un no'ud coupable venait de lier Phaon ù Théagène; qu'il fallait rappeler ma philosoi)hie, in'armer de courage, et oublier un ingrat. A cette nouvelle, je rclombai dans les accès d'une fureur .sombre; je crie vengeance aux dieux; j'invoque Némésis , les Furies. Le sage Zenon , à l'exemple de Py- Ihagore et d'Empédoele, employa les modulations de la musique pour abattre mon désespoir; il m'enloura de musiciens haijiles : il observa quels étaient les airs, la mélodie qui pénétraient jusqu'à mon âme; il les faisait répéter; et soit ce charme de l'harmonie (.37 i ou un bienfait de la nature, ma frénésie se calma peu ù peu; mais je tombai dans une noire mélancolie. J'implorai la justice des dieux, le cbâlimenl des coupables. Zenon, qui suivait la philosophie d'Épicure, me disait que la raison était le .seul dieu que je dusse implorer; que les divinités , élres impassibles, ne se mêlaient point de nos affaires, encore moins de nos amours. Ce système, qui nous sépare du ciel , qui laisse notre faiblesse sans appui , sans consolation, n'était pas fait pour un cœur affligé; il me paraissait odieux.» Ah ! m'écriai-je, lais.sez-moi croire que Jupiter, qu'un dieu suprême punira le crime et récompensera la vertu ! Eh ! quels seront l'espoir et la consolation de l'homme de 1)ien accablé par les méchans, si vous détournez de lui le regard des dieux , s'il n'entrevoit dans l'avenir la récompense de ses peines ? Ah ! Zenon . croyezmoi, la religion e.st l'asile du malheur et de la vertu ! •
« Lorsqu'un souffle de \ie eut ranimé mes faibles organes je partis de Goimus; j'abandonnai ma douce retraite; je suivis les traces du perfide. J'apprends qu'il esl en Sicile :j'y vole, j'arrive, j'enire, il était seul, il tenait en main la lyre d'ivoire qu'il reçut de moi; il n'osait chanter la scholie que je lui avais apprise (58'. Quel fut son élonnement à mon aspect ! sa lyre échappe de ses doigts, il pâlit, bais.se les yeux, et parait transformé en marbre. Moi-même, embarrassée, le coeur oppressé, je restai quelques momens sans parler; enfin je lui reproche aiec douceur son ingralilude, son abandon, les maux qu'il me cause ; il ne répond pas. Vaincue par l'amour, quelle humiliation! je timibe à ses pieds, je lui redemande sa tendresse, mes beaux jours , mon aiuam , mon époux. Il ose enfin me dire qu'un nœud solennel el sacré l'unissait à Théagène. « (JucI noud plus sacré, m'écriaije, que celui qui m'unit à loi? ingrat, ne sais-tu pas que lu es lié par l'honneur, la reconnaissance et l'amour ?■ Hélas! en prononçant ces mots je versais des plein-s à ses genoux; mais le crime avait étouffé dans son ,1me le remords, loule sensibilité. Il eut la barbarie de me déclarer ((u'il ne pouvait se séparer de Théagène. A ces mois, loul à la rage, je jette sur lui un regard terrible, et je sors, résolue d'aller à Leurade, ou pour périr.oii pour effacer de mon cour le .souvenir d'un monstre odieux. Bientôt, ou je Iravcrserai le Cocyle, ou mon supplice ccs.sera. ■■
Ainsi finis,sail le nLémoire de l'mmiortellc Sapho(59). 11 y a* ait au bas mic ode écrite de sa main, précédée de ces mots:
« Luth divin ! réponds à mes désirs ; rends tous les seul imens qui m'agitent! C'est toi-même, Calliope....»