‹ Œuvres complètesChapitre 45 sur 416 · CHAPITRE XXXVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIl

Projet de voyage des deux amis. Leur séjour chez un philosophe sceptique.

Je proposai à Phanor de me suivre à Delphes pour consuller l'oracle, et de là en Laconie pour voir la célèbre rivale d'Athènes, celle superbe Sparle, dont les mœurs, la vaillance faùsaienl l'admiration de l'urùvers. Il fut enchaîné de la propnsilion: il coinmençait à .s'atlacher A moi : de plus, il était pressé de la même curiosité sur 8e.s deslins futurs , et il espérait que la Pythie lui ouvrirait le livre de l'avenir.

Nous parlons pour (Ihalcis ; nous Iravei'sons le fleuve .\ehéloiis , fameux par son combat avec Herriile, auquel il voulait enlever Oéjanire. .Vchéioiis, jioiir échapper à sa défaite, .se méiamorphosa en serjieni, en taureau; mais

VOYAGES n'ANTENOR.

Âlcide , trois fois victorieux , lui arracha une de ses cornes, et le contrai|;iiit de se cacher an fond des eaux. Aihéloiis, pour ravoir sa corne, lui céda celle d'Aniallhée, ou la corne d'al)ondance.

A mesure que nous nous éloignions de Leucade Phanor déployait un caractère aimable : son enjouement, son aménité, qu'une passion malheureuse avait obscurcis et comprimés, connnencèrent à se développer; il ne parlait déjà plus qu'en raillant de l'intidélilé de la belle Théano; il riait souvent des deu\ vif,oui-eux soufflets appuyés sur la joue tlétrie de sa chère lanle, et des heuj;lemeiis du baple lorsqu'il lui serrait la itor^e ; tant il est vrai que la cause de la plupart de nos chacrius est si frivole, qu'il ne faut qu'allendre pour rire un jour de noire douleur et de nous-mêmes.

JNous allions souvent à pied; nous nous arrêtions aux sites les plus aj;réables; nous nous reposions à l'ombre des bois; nous pienious nos repas auprès des ruisseaux, lies fontaines : un i;rand ap|)étit les assai.sonnait. C'est ainsi que nous arrivâmes à (Ihalcis , joyeux , satisfaits du présent et jieii .soucieux de l'avenir.

De tihalcis nous parlimes pour Amphissa. l'hanor connai.ssait dans celte ville un ami de son père, nonuné l>acyde, philo.sophe sceptique, natif de Cyrène. Il avait été disciple d'Archésilas, et son siicce.s.seur dans l'Académie : c'était un homme sec, maij;re. et d'une (jiande taille; il avait la léte chauve, quoiqu'il n'ci'it pas au-delà de cinrpiante ans. Il nous accueillit avec politesse et bouté, nous prit par la main droite eu sifiue de fidélité, marcha devant nous et nous fitconduire au bain ; des esclaves vinrent nous laver les pieds (60). Lors(|ue nous repari\mes, il nous dit : Tout est doute dans ce monde; mais vous pouvez être d'honnêtes i;ens; vous resterez, chez moi tant qu'il vous plaira, pourvu que vous me permeltiez quelques heures tl'étude; car vivre, c'est cultiver sa raison et déployer toutes les facultés de son esprit. Les connaissances sonl les sources d'où découle le bonheui'. »

La table du philosophe sceptique valait mieux que celle du pylhaiioricien ; il nous promit ce|)endant meilleure chère chez son ami Biou , si nous voulions aller le visiler. • C'est un sai;e, dit-il, de la secte d'Épicure, qui vit à la campagne. » Nous acceptâmes avec d'autant plus de plaisir que Bion était fameux par ses idylles pleines d'imafîes champêtres, d'une poésie douce et facile, d'un style pur el éléjjant.

Lacyde nous entretint , après le souper, de ses opinions et de celles de Pyrrhon, chef des .sceptiques. • .l'ai professé, dit-il, dans les jardins de l'Académie pendant vin(;t-cinq ans; mais je lus abandonné pour Épicure, qui prêchait les voluptés de l'âme et des sens. Une des jjraudes maximes de notre école est qu'il faut toujours suspendre .son jujjement et ne hasarder jamais aucune décision. Regardez par la fenêtre; que voyez-vous sur celte colline? — Un troupeau de moulons. — Kh bien ! ces moulons n'exislent peut-être pas; c'est une illusion d'optique. C'est par le moyen du doute que le sceptique ijarvieul à ce calme de l'âme que nous appelons ataraxie. Pyrrhon, sur le point de faire naufrage, regardait la tempête d'un œil Iranquille : comme on l'en blâmail : . Vous voyez, leur dit-il, au bout du vais.seau cet aniinalquimange sans ,se troubler; voilà quelle don êii-e rimpas,sibililé du sage.» Ce grand philosophe demeurait a\ecsa sœur, el,coiuine elle, se mêlait de ménajve, allait au marché, balayait la maison, remplissait les fonctions d'une servante. Quand on lui en par-

lait, il répondait que «tout était indifférent; (juil ne croyait pas qu'une chose vaiflt mieux qu'une autre. * Lacyde ajouta que vivre el mourir étaient la même chose. Phanor lui demanda pourquoi il ne mourait pas : • Parce que c'est la même chose » Dans ce moment un esclave brisa une coupe; le sceptique se mit en colère et le gronda. « Pourquoi le grondez-vous ? » lui dis-je. « Ne voyez-vous pas qu'il a rompu une 1res belle coupe? — .Je vois bien une coupe brisée, connue je vois des moutons; mais peut-être la coupe n'existe pas plus que les moutons. D'ailleurs l'ata-

raxie ce calme de l'âme... — Eh ! par Pluton, je pense

d'une façon dans l'école, mais chez moi je me conduis d'une autre. »

La conversation tondia sur les vices et l'injustice des hommes. « Je pense, dit notre hôte, comme Pyrrhon, qui prétend que la justice ou l'injustice des actions dépend uniquement des lois humaines et de la coutume, qu'il n'y a rien en soi-même d'honnête ou de douteux. » Nous combatlimes vivement une morale si dangereuse. Il ajouta : . Nous n'avons aucun moyen de connaître la vérilé : la raison, les .sens, l'iinagination, tout en nous, hors de nous, nous trompe; il n'y a aucun objet qui affecte deux hommes ou le même homme, en deux momens différens, de la même manière ; après cela, que penser de la raison ? De plus, dans un songe nous voyons les objets comme s'ils existaient , qui peut donc nous assurer que notre vie n'est pas un rêve continuel ? ■ Ce système nous paraissait si absurde, que nous rrov ions, Phanor el moi, qu'il y avait du dérangement dans la léte de ce sceptique : mais il raisonnait si juste sur d'autres objets, il monlrail tant d'érudition, (|ue nous le rétablissions aussitôt dans son bon sens. Kn le quittant pour aller nous coucher, je lui dis que nous venions de rêver (pie notis avions fait un souper cxcellcnl et liés agréable. « Et moi,dit-il, jerêvequeje vous l'ai donné de bon cirur. »

Il vint nous éveiller de grand matin pour nous mener chez son ami Bion. «Vous trouverez, nous dit-il, im poclc philosophe, grand amateur de la campagne, qu'il a résolu de ne plus quitter. On iieut dire de lui , quand il lélèbre dans ses idylles les plaisirs champêtres , qu'il chante ce qu'il aime : il possède une grande fortune, et a le don très rare d'en savoir jouir; il mène une vie délicieuse, et associe loul ce qui l'entoure à son bonheur. A la fin de l'année il partage ses économies entre ses domestiques el ses esclaves ; il n'a jamais refusé un service pécuniaire à un honnête homrne. Au reste , il n'est pas seul dans sa solitude ; il a tine compagne aimable, beaucoup plus jeune que lui, rpii fait les délices de sa \ie, et dont l'histoire est intéressante. Bion vous la contera lui-même. »

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