CHAPITRE XXXVIIL
Leur arrivée chez Bion. Ses mœurs , sa philosophie. Ils sonl présentés à Théophanie.
On nous dit , en arrivant chez Bion , qu'il était dans le bois voisin. En approchant, nous aperçilmes un troupeau dispersé. Lacyde nous dil alors ; . Bion n'est pas loin, car je vois son troupeau ; en effet , le voilà. » Nous vîmes un vieillard assez frais, mais si bizarrement vêtu , que nous ne voulions pas croire (pie ce fût le poète Bion. Il était habillé en berger; il avait sur sa tête . blanchie par les ans, une couronne de peuplier, et dans la main une houlette ornée de fleurs; sa panetière tombait .sur ses épaules, et son chien le suivait. Il nous salra très gracieusement; et
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comme il s'aperçut que Phanor et moi le regardions avec quelque surprise , il nous dit : • Je vois que mon costume vous étonne ; mais tort ou raison, à soixante-dix ans je me suis fait bercer. Ce métier eu vaut bien un autre; certainement je ne le troquerais pas contre celui d'un roi : j'imite mon mailre Apollon , avec celte différence que ce sont mes troupeaux que je (jarde. Mais la chaleur commence; vous avez besoin de repos, allons chercher un asile. Je donnerai des ordres pour qu'on vous traite le mieux possible ; quoique simple bercer, je ne vis pas toujours de racines, et ne suis pas au lait pour toute boisson. - Il fit alors un sifine à son chien, qui rassembla le troupeau ; et ber{;er , chien et moutons , nous marchâmes de compar,nie. Bion attaqua en riant Lacyde sur ses princicipes philosophiques; il lui demanda si nous existions réellement. 11 répondit que rien n'était plus douteux. Alors le philosophe bercer lui appliqua im jjrand coup de poinp,. Le sceptique se récria. • Oh ! lui dit Bion, ce coup n'est qu'un rêve que vous faites ; rien n'est plus incertain que mon existence. • Nous rimes tous de la force de cet arjjument , et le sceptique lui-même , qui ne put y répondre. » lorsque Bion eut fait rentrer .son troupeau, il nous conduisit à sa laiterie. • Nous y trouverons, dit-il, l'aimable Psyché qui nous prépare du beurre : Psyché n'est qu'un nom afiectueux que je lui ai donné à cause de sa ressemblance avec cette di\inité : elle se nomme Théophanie; c'est un doux présent que j'ai reçu des dieux. Nos âges sont un peu disparates , car mon âme n'habite plus que des ruines, et Théophauie est dans son printemps; cependant j'ose me flatter qu'elle m'est attachée. J'ai eu le bonheur de lui rendre un service signalé , auquel je dois son amitié; je vous conterai cette aventure à table ; mais loin d'abuser de sa reconnaissance, je lui portai un malin l'écrit d'une donatioii. • Vous voilà, lui dis-je, à couvert de l'indigence , et indépendante : si vous voulez vous retirer à la campagne avec moi, je ^ous devrai mon bonheur; si la société d'un vieillard que les infirmités vont bientôt atteindre peut contrister vos beaux jours ;61 ) , vous êtes libre , iml service , nulle recounais.sance ne prescrivent le sacrifice de soi-même et de sa liberté. » A ce discours, l'âme sensible de Psyché me jura un attachement inviolable. Nous nous retirâmes dans ce lien solitaire; nous l'habitons depuis deux ans, et je ne crois pas que l'enimi et le dégoût l'aient habité avec nous. »
Nous entrions alors dans la laiterie , et Bion nous présenta .sa jeune divinité, qui nous salua avec cette aménité, cette grâce ([u'on ne définit pas, et qu'on n'apprend point. A son aspect, Phaiior et moi fiinies ravis en extase. Lacyde, qui s'aperçut de l'imiiression qu'elle nous faisait, demanda à Phanor comment il la trouvait. . Une très jolie apparence, une illusion d'optique charmante; et j'aime mieux rêver que je la vois que de rêvei' queje vois des moutons. • Bion me fil la même question, .le lui dis que je croyais voir Psyché elle-même , sa physionomie intéressante, ses beaux yeux uoirs, son regard vif et tendre; enfin cette expression, ce charme toudiaut ([ui lui ont mérité le nom de Psyché i,6-2).
Cet éloge n'avait rien d'exagéré. Imaginez une figure céleste ; son front et sa tête étaient petits; sa physionomie, ses grands yeux noirs exprimaient le plus pur sentiment ; .sa taille élevée avait la tlexibililé du jonc; son organe doux et llatteur pénétrait dans les replis de l'âme. Klle battait le beurre, et nous le lit goitter; pétri par une si jolie main , nous le primes pour de l'ambroisie. Bion
l'aida dans cette manipulation. « Vous êtes étonnés, nous dit-il en riant, de voir un philosophe, un élève des Muse.s descendre à ces détails minutieux, s'abandonner à ce geme de vie ; mais je n'ai qu'un seul regret, c'est de l'avoir commencé si tard. Cette vie pastorale était celle de nos pères : lisez Homère , il en fournit mille exemples. Dans la Syrie, en Sicile, on trouve encore d'honnêtes gens qui s'occupent à nourrir des bestiaux, et qui, dans leurs loisirs, font des chansons naïves et charmantes. Hélas! ce n'est qu'ici que j'ai trouvé ce bonheur, cherché si long-temps dans des routes trompeuses! J'ai été, comme un autre, dupe des sottises humaines. Tourmenté par la vanité, par de petites passions, je me suis immolé pendant les trois quarts de mon existence à l'opinion des hommes ; comme si la conscience d'un homme d'esprit ne devait pas être le premier juge de ses actions! ,1'ai passé mes jours en contradiction avec moi-même, luttant sans cesse contre mes goûts, mes sentimens, et m'éloignant du but où j'aspirais. Enfin j'ai secoué mes vieilles erreurs; j'ai vu que la retraite était le port du sage : je n'enteuds pas une reiraile absolue; les extrêmes sont faiblesse ou manie. Je suis encore dans le monde pour ce qui me plait ; je me dérobe aux connaissances qui nie fatiguent, et aux conversations qui m'ennuient :je cherche un donxcommerce avec mes amis; un plaisir grossier, une vertu trop austère me blessent également ; je me crée d'innocentes et tranquilles jouissances. Pour la vieillesse, le repos est le premier des biens. J'habite la campagne, parce que tout y rit, tout y parle à l'âme et aux sens : la .sagesse, comme le plaisir, a besoin de modération. A mon âge l'affaiblis- .senient des sens, la tristesse de l'esprit nous inclinent à l'austérité; on doit craindre la misanthropie et l'ennui qu'elle amène. Je m'étudie à ranimer ma vie. Je veux pouvoir dire comme je ne sais quel philosophe épicurien ; « Les ans peuvent lu'entraiuer, mais c'est à reculons. »
«Voici noire plan de vie ; le matin, lorsque le ciel est pur, Théophauie et moi menons paître notre troupeau; quand le soleil s'élève , nous nous réfugions dans les bois ; là, sous leur ombrage, Théophauie accompagne sa voix des doux accords de sa lyre. Tantôt, couché mollement auprès d'elle, je compose des idylles; tantôt nous lisons Hérodote ou Thucydide; une autre fois nous récitons des scènes de Sophocle et d'Euripide ; ou, couronnés de roses, nous chantons les scholies d'Anacréon. Souvent, dans les beaux jours d'été, nous diuons dans le bois avec du lait et des fruits; le soir, <|uaud l'ombre coninience à noircir les vallons, nous ramenons notre troupeau ; et, après une promenade agréable , variée, nous terminons la journée par un repas ])lus délicat que les soupers d'Ulysse et d'Agaïueumou. Ce roi des rois, selon Homère, soupant chez Ajax , fut régalé d'un taureau bouilli ; et le feilin d'Ulysse chez le bon homme Eumée, consistait eo deux cochons rôtis. Peut-être irouTerez-vous de la bizarrerie dans celle existence; mais .soyez persuadés que la première bizarrerie, la plus grande inconséquence de l'esprit humain, est d'être constamment l'esrlave et la victime des usages et des préjugés des hommes. > Un domestique vint lui demander dans quel endroit et à quelle j heure il voulait souper. A ces mots il nous prévint qu'il lie mangeait jamais ni dans le même lien , ni à la même I heure. ■ Je ne liouve rien de si ridicule que de fixer l'instant de ses repas, et d'ordonner à l'appétit d'arriver à point nommé. Les animaux mangent à la voix du besoin. , Ouant à Hotre salle à manger, j'ai encore li-dessus un |
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travers d'esprit ; elle est partout, tantôt sur une rolliue, tantôt à l'ombre des Ixiis, ou bien près d'une fontaine, souveni dans une (;rotle ([ue nous aimons beaucoup. Ainsi, prévenant l'insipidité de l'habitude, nous varions nos plaisirs : diversité est la devise de l'honnne. Choisissez aujourd'hui le lieu de la scène. • Nous dinies que nous nous en rappoilions à l'aimable Psyché, qui décida que nous souperions dans la grolte.
L'entrée de cette jjrolte était étroile; mais elle offrait une rotonde spacieu.se , taillée dans le roc ; elle recevait le jour par une grande ouverture centrale, pratiquée au haut de la voilte ; un châssis ne laissai! enlrer qu'une lumière douce et une fraîcheur agréable. Nous y trouvâmes des lils simples et commodes.