‹ Œuvres complètesChapitre 49 sur 416 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Comment Bion rencontra Théophanie.

. J'étais à Milet . ville d'ionie , où le ciel est pur et serein , où coule le Méandre à travers des prairies charmantes, sous des berceaux de peupliers, en décrivant mille sinuosités qui retardent et embellissent sa 'ourse. Ce fleuve jouit d'un privilège précieux ; les jeunes filles , quelques jours avant leur hvinénée , viennent lui offrir leurs premières faveurs , et ce dieu daigne quelquefois les accepter. Sous ce climat voluptueux on ne respire que le plaisir et l'amour ; on s'étudie à mulli|)lier ses jouissances, à créer des voluptés nouvelles; maison néglige les plaisirs de l'esprit et ceux du cœur, plus doux, plus vrais, plus durables que ceux des sens. Le plaisir est sans doute uue excellente chose ; mais il ne peut être poiu- l'homme un état habituel et constant ; le repos , la paix avec soimême , avec les autres , voilà le but oit doit tendre tout homme sensible et raisonnable ; c'est la philosophie de mon maître Épicure.

. Dans une belle journée d'hiver, j'avais diné à la campagne ; le repas fui prolongé . et je ne retournai à la ville qu'à la naissance du crépuscule. Je n'en étais éloigné que de quelques slades, lorsque je trouvai deux hommes qui d'un air effaré me demandent si je n'ai pas rencontré une jeune fille : sur ma réponse négative , ils me quittent. Kon loin de là , un petit chien que j'avais s'arrête vis-àvis duue haie qui bordait le chemin ; puis tout à coup il revient à moi , l'air effrayé et jappant de toutes ses forces : ses mouvemens, se* cris, sa frayeur me firent soupçonner quelque homme daugereux caché derrière cet abri. Quoique âjjé, j'avais de la vigueur et du courage : armé de mon bâton , j'approche ; mon chien redouble se« jappemens ; je cherche à v oir derrière celle haie , mais un fossé bourbeux m'arrêtait; la nuit n'était point ob.scure. Tout à coup je vois sortir du milieu de cette haie une figure.... un spectre. Je l'aurais cru échappé du Tartare , si sa \oix douce et touchante ne m'eiit annoncé une femme jeune et malheureuse; elle me disait du ton le plus pathétique : . Homme de bien , au nom de Jupiter et des dieux hospitaliers, avez pitié de luoi, secourez une infortunée! » Ces accens de douleur, cet organe sensible, pénétrèrent au fond de mon cœur ; je franchis le fossé. Quel aspect! quel tableau! je vois une jeune femme demi-nue, tenant nn enfant dans ses bras ; .sou sein , son visage , ses longs cheveu- étaient souillés de sang et de boue; transie de froid , elle tremblait de tous ses meiubres. Je craignais de l'aborder; s'apercevanl de ma crainte, elle tombe à mes genoux, me présente sou enfant , lève les yeux au ciel , et implore ma commisération , mon humanité. • Çui éles- \()ns.' lui dis-je ; que failes-vons dans ce fossé? — Je ne puis répondit-elle d'une voix presque éleinle, vous parler à présent ; je suis accablée ; je meurs de froid et de frayeur ; sauvez-moi , par iiitié . et je vous apprendrai mes malheurs.» Je n'hésite plus , je l'enveloppe de mon nianlcau , je la prends sous un bras ; de l'autre , je porte son enfant, elle était d'une faiblesse extrême, le froid l'avait eniiourdie ; je la soutenais, je l'encourageais;

VOYAGES D'ANTÉNOR

mais bientôt elle suceombe et s'évanouit. Je me trouvai très embarrassé ; je me déterminai à l'emporter sur mes épaules : ce fut avec ce fardeau que j'arrivai à IMilet, excédé de lassitude. Je fis allumer du feu; je lui donnai des cordiaux : je m'aperçus qu'elle était grièvement blessée à la main ; je pansai sa blessure , la fis conduire au bain, où je lui envoyai des babils. Comment vous peindre ma surprise lorsque je la revis? Je crus qu'une nouvelle Circé, d'une femme hideuse, en avait fait une divinité. J'avais bien remarqué ses beaux yeux ; mais lont le reste du visaye était si défait, si sale, si noir, que j'élais loin de soupçonner les charmes de cetle aimable figure. Elle se jeta à mes pieds pour m'exprinier sa reconnaissance : je la relevai , louai sa beauté ; je me félicitai d'une rencontre si heureuse. Nous soupâmes ; et quand le bon vin et la nourriture eurent remonté les res.sorts de son âme, je la priai de me raconter son histoire.... Mais je veux vous laisser le plaisir de l'entendre conter à Théophanie , car c'était elle-même ; elle y met un intérêt , une grâce , cpie je suis loin de pouvoir imiter. L'étoile du soir nous ramène la fraîcheur; allons la respirer sur la colline qui est en face de nous ; nous y trouverons des sièges de gazon , et pendant le récit je ferai paître mon troupeau. » Nous sorliines alors de la grotte. L'aimable Psyché nous demanda la permission de nous quitter pour im instant. Bioii joua de son chalumeau , et soudain le troupeau accourut : le bêlement des moulons et des agneaux remplissait le vallon ; un bélier marchait gravement à leur tête; deux chiens étaient sur les flancs pour niainlenir l'ordre et la discipline : en allant, Bion nous faisait observer les agrcmens, les beautés de son jardin. . Celui d'Alcinoils , dis-je , si vanté par Homère , n'était auprès du vôtre que le jardin d'un berger, et celui-ci serait digne du roi des Phéaques. — Dans ma jeunesse, quand la pauïTcté me pressait, je n'ambitionnais qu'une des quatre fontaines d'Alcinoils et qtielques arpens de son verger. Mais le goôt du beau , de l'élégance , le désir des jouissances s'insinuent peu à peu dans l'âme , perfectionnent sa sensibilité et sa délicale.s,se. Est-ce un bienfait ou un mauvais présent de la nature ? C'est ce que je laisse à décider à nos grands métaphysiciens, qui certainement ne seront pas d'accord entre eux. — Mais comment, né panvTe et peu ambitieux, avezvous pu parvenir à l'opulence dont vous jouissez ? » Laeyde lui dit alors : . Vous devez à vos hôtes le récit de cetle révolution de fortune; cela les amusera. Je le veux bien. Moulons la colline ; je vous ferai cette narration en attendant Théophanie. »

Page 1