CHAPITRE XLllI
Suite de l'histoire de Bien.
" Un jour je trouvai Denys dans une noire mélancolie; je voulus m'éloigner ; il me rappela , et me dit : « Philosophe grec, avez-vous jamais deviné l'énigme du bonheur? savez-vous où il existe? — Voici, lui répliqnai-je, la réponse d'Ana\ai5ore à un grand seigneur qui lui demandait quel était l'homme heureux :« Ce n'est pas celui qui, chargé d'honneurs el de richesses, parait être heureux aux yeux du vulgaire; mais celui qui cultive un petit champ , mêlant à ses travaux champêtres le commerce non ambitieux des Muses. Son extérieur modeste , son visage tranquille n'expriment pas les vives émotions de la joie . mais elle est dans son cœur. » Je vous citerai encore la belle fable de Cranlor : il fait comparaître aux jeux olympiques la Richesse, la Volupté, la Santé,la Vertu: chacune demande la pounne. La richesse dit:«C'est moi qui suis le souverain bien, car avec moi on les achète tous. . La Volupté dit :« La ])omuie m'appartient , car on ne désire la richesse que pour m'a- Toir.» La Santé a.ssure que .sans elle il n'y a point de volupté, et que la richesse est inutile. Enfin la Vertu représente qu'elle est au-dessus des trois autres, parce qu'avec de l'or , du plaisir et de la santé on peut se rendre très misérable, si l'on se conduit mal. La Vertu eut la pomme. — La fable est très ingénieuse, mais elle serait plus juste si Crantor avait dit que le souverain bien , ou le bonheur, est la réunion des quatre rivales: vertu, santé, richesse, volupté. Au reste, Crantor et Anaxagore ont raison : au faite de la grandeur, nageant dans la mollesse et le luxe, je .suis las de mon existence ; je me crois souvent le plus infortuné des honunes. Aidez-moi de vos conseils ; dans quelle route faut-il se jeter pour trouver quelques rayons de ce bonheur f ugil if ? (^)ue feriez-vous à ma place ? — Je m'échapperais de ce vaste palais, je cesserais d'être roi pour redevenir particulier et hoinine,je me retirerais à Athènes, séjour fortune des arUs, de la philosophie, du goût, de la |X)litesse et de la liberté; j'y achèterais une
belle maison de campagne ; je planterais , je bâtirais ; je verrais des hommes aimables , des philosophes ; je m'entourerais d'un petit cercle d'amis , d'une maison heureuse de mes bienfaits, et sage sans austérité, philosophe sans système , amateur des lettres sans prétention , et des plaisirs avec délicatesse, solitaire sans misanthropie, j'attendrais dans une douce incurie le lever de mon dernier soleil. — Vous me persuadez; je vais déposer un sceptre qu'assiègent les périls el les peines , et préparer ma retraite. Cependant gardez-moi le secret. Venez demain matin , et nous travaillerons de concert à un projet qui me séduit. » Je le quittai , m'applaudissant d'avoir fait un tel prosélyte , et d'avoir acquis un roi à la philosophie.
• Je revins le lendemain à l'heure donnée ; je trouvai Denys au milieu d'ime cour nombreuse dont il recevait les hommages et les adulations. 11 me somit avec bonté , et me fit signe d'attendre. Lorsque la foule fut éclipsée, il lue parla de l'éclat qu'il voulait donner ii son empire,, de la guerre qu'il méditait contre les Carthaginois, des troupes , des vaisseaux qu'il allait armer, el pas un mot du plan de la veille ; j'étais ébahi. Quand il eut fini l'étalage de sa puissance et de ses futures conquêtes, je lui dis en riant ;■ J'espère que, dans vos rapides exploits, vous épargnerez la ville d'Athènes , qui hier vous offrait si généreu.sement un asile. — Je vous entends , j'ai rétléchi , mais chaque homme a sa destinée, .le sais que le diadème est entouré de pointes aiguës , qu'un philosophe est beaucoup plus heureux qu'un roi ; mais encore quelques années de travaux, après quoi, libre de soins et d'inquiétude, je jouirai au .sein du repos et des Muses de tous les plaisirs de ma vie , et de ma gloire passée. — Oserai-je vous demander votre âge? — Soixante-deux ans. — Eh bien ! chaque année , chaque jour que vous respirez encore est un jour de grâce! — Comment cela? — Votre contingent de vie e.st de vingt-deux à vingt-trois ans, c'est ce que vivent les hommes, l'un portant l'autre. De plus , d'après les calculs de la durée moyenne de la vie pour chaque âge , vous n'avez plus que neuf à dix ans de vie à attendre. — Mon plan, puisque ma portion est si courte , est d'empiéter sur celle des autres et d'exister à leurs dépens le plus que je pourrai. » îSous filmes interrompus , et je conclus , en me retirant , que , pour Denys et la plupart des hommes , les fruits de la sagesse et du bonheur naissent sur des arbres exotiques, qu'ils ne savent pas cultiver.
« Revenons à la cause de ma fortune. Denys , ambitieux de toute espèce de gloire , avait envoyé aux jeux olympiques une dépulation .solennelle pour disputer le prix des vers et de la course des chars ; elle était composée de quelques lecteurs doués d'une voix brillante et sonore , et de plusieurs chars attelés de quatre chevaux. On chargea en ron nom les autels de Jupiter de riches offrandes: cet appareil , la beauté de la voix des lecteurs , fixèrent un moment l'attention des Grecs; mais bientôt, fatigués de l'insipidité des vers , ils éclatèrent en murmures , couvrirent de sifflets les lecteurs et le poète, et poussèrent même l'insulte et le mépris jusqu'à piller el renverser ses tentes. Son succès dans la lice fut aussi malheureux ; ses chars , mal conduits, se brisèrent les uns conire les autres; et pour comble d'inforlune, le vaisseau qui ramenait les députés et leurs débris fit naufrage sur les entes d'Italie.
• Denys, accablé de cet affront, resta plu.sieurs jours sans paraître ; il mangea seul , vit très peu de monde. Je ne fus admis près de lui que le surlendemain. En en-
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trant , je fus embarrassé de ma contenance et des consolations que j'apporterais à l'auiour-propre d'un poêle qui avait des armées à ses ordres. Je ne voulais pas imiter Philoxène, me faire mettre aux carrières: je me présentai la physionomie sombre , allongée. Denys me parla d'abord d'objets indifférens, et puis, d'un visage aussi triste que le mien , il me dit ; « Vous savez ma disgrâce , et ma tragédie tombée aux jeux olympiques?» Je répondis qu'un grand prince comme lui, couvert de gloire, n'avait pas besoin d'un laurier poétique pour immortaliser son nom ; que d'ailleurs , dans ces assemblées tumultueuses , l'enthousiasme , la cabale , la prévention , décernaient les couronnes; qu'il devait connaître la légérelé et l'inconséquence des Grecs. « De plus , lui dis-je , Eschyle , sur environ quatre-vingts pièces qu'il a composées, n'a obtenu que treize couronnes; Sophocle, dix-huit, sur près de cent vingt tragédies ; Euripide n'a été couronné que cinq fois , quoique plus de quatre-vingts de ses tragédies aient enrichi notre théâtre. — Je sais tout cela ; les Grecs sont légers, inconséquens et railleurs ; mais ils sont les dispensateurs de la gloire; ils ont en main la trouipetle de la renommée. Je veux absolument me relever de cette chute, et concourir dans Athènes aux fêtes de Bacchus. J'ai une tragédie sur le métier; le sujet est la mort d'Egée. H vous souvient que Mines, ayant vaincu les Athéniens, leur imposa un tribut annuel de sept jeunes gens et de sept filles pour servir de pâture au Minolaure. Le jeune Thésée, né pour teri-asser les monstres , voulut être un des sept jeunes gens, révolu de péiir, ou de délivrer sa pairie d'un tribut si honteux. Egée, affligé et épouvanté d'une telle audace, ordonna au pilote du vaisseau qui portait les jeunes victimes d'arborer , à sou retour , si son tils revenait vainqueur , une voile rouge ou blanche <1 la place de la voile noire d'usage dans cette occasion. Thésée triompha du Minotaure et en purgea la tene.
« Cependant Egée allait tous les jours surles bords delà mer , regardait au loin pour découvrir le vaisseau de son fils; enfin il arrivait. Un jour serein brillait; un vent frais enflait les voiles ; le vaisseau sillonnait légèrement les ondes tranquilles. Le pilote et Thésée , dans l'excès de leur joie , avaient oublié l'ordre d'Egée ; la voile noire flottait encore au gré des zéphyrs. Le bon père l'aperçoit; et croyant son fils dévoré par le monstre, il se précipite dans les Hots. Ce sujet intéressant et national doit plaire aux Athéniens. Je n'ai encore tracé que quelques scènes : je suis surchargé d'affaires. Vous êtes bien heureux, vous autres beaux esprits, d'être toujours logés sur le Parnasse sans être obligés d'eu descendre pour d'autres occupations ; mais n'est pas poète qui veut. — N'est pas roi non plusqui veut. Cependant je ne voudrais être roi que de mon jardin et de ma maitresse.— Voici , mon cher Bion , un service que j'attends de vous; je crois pouvoir compter sur voire discrétion. — Comme si je jurais par le Styx. — Je veux que vous m'aidiez pour l'achèvement de ma pièce. Finis.sezmon plan; mettez les premières scènesen vers: je travaillerai de mon coté. ■ Je refusai d'abord par modestie d'associer mes faibles lalens à son vaste génie, mais il insista , et je cédai. Je m'enferme aussitôt dans mon cabinet. Le plan de Denys n'était qu'ébauché , je l'élève à cinq actes. 11 en fut satisfait , et me fit cependant quelques ob.scrvations très justes, car il ne manquait ni d'esprit ni de littérature. Le plan terminé, je me jetai dans la poé.sie. A chaque scène, j'allais consulter Denys, mou Apollon : nous corrigeâmes beaucoup. Je m'aperçus que
Denys disait toujom's ma tragédie , soit qu'à force de le répéter il voulût me persuader qu'il en était l'auteur, ou se le persuader à lui-même. Je lui répondais aussi votre tragédie: au fond elle lui appartenait, non-seulement pour une centaine de vers de sa façon , mais pour le prix dont il l'acheta. Lorsque nouseùmes a.ssez vu , revu , sassé et ressassé ce phénomène tragique , je partis pour Athènes dans une birèine, et présentai au premier archonte le poème du maitre de la Sicile. Je fis briller à ses yeux et aux yeux des juges nommés pour recevoir ou rejeter les pièces le métal précieux de l'or; son éclat réfléchit sur l'ouvrage , qui fut jugé digne du concours. Je m'adres.sai aux choréges ' : je n'épargnai rien pour la dépense des chœurs et des danses; je donnai aux acteurs de longues robes traînantes, tissues d'or, émaillées de pourpre et de plusieurs sortes de couleurs ; des masques dessinés et coloriés par de grands martres ; et comme une taille majestueuse est imposante , j'élevai mes héros sur des cothurnes de quatre pouces de hauteur ; j'épaissis leur poitrine , leurs flancs , et toutes les parties de leiu' corps â proportion de leur stature; des gantelets prolongeaient leurs bras. Les décorations furent travaillées par les meilleurs peintres ; la première offrait une campagne riante ; la seconde , une solitude affreuse , le rivage de la mer entouré de rochers escarpés et de grottes profondes; la troisième représentait un temple superbe, couvert d'or et de pierreries, au milieu d'une v,-^ste forêt des arbres de Jupiler. Trenle mille spectateurs remplissaient le théâtre. Denys fut payé de ses peinesetde ses frais ; la tragédie, étayée de ces grands moyens , alla aux nues, et le tyran de Syracuse fut déclaré vainqueur. -\ux vives émotions que j'éprouvai, je sentis que j'étais père. Cependant, fidèle à Denys, je ne détachai aucune Heur de sa couronne littéraire. Je m'embarquai dans la nuit même , je fis force de voiles et de rames ; et favorisé par les vents et Neptune, j'arrivai en peu de jours à Syracuse.
« La nouvelle de ce brillant succès causa à Denys un délire de joie qui semblait affecter sa raison ; il ne parlait que de sa tragédie, car je crois qu'il s'était bien convaincu qu'elle était l'enfant de .son génie. Il appela tous ses amis, leur apprit son triomphe, l'annonça à toute .sa cour, à tous ceux (juil rencoutrail. Ses transports un peu calmés, il me demanda quels étaient les vers qui avaient été le plus applaudis ; je ne manquai pas de lui citer les siens, ce qui fit le plus grand effel. Aussi , à peine étais-je rentré chez moi, que je reçus le magnifique don de cent talens , et une invitation de .souper pour le soii-. Denys voulait célébrer son triomphe avec ses amis. Hélas! ce triomphe eut la rapide instabilité des choses humaines! Jamais le luxe et la profusion n'avaient ordonné un festin si somptueux ; on servit deux mille poissons et sept mille pièces de gibier. Le lit du vainqueur était placé sous un dais chargé de lauriers; lui-même en portait une ample couronne. La table était de cent convives, truand il entra dans la salle, les battemens de mains roulèrent de toutes parts. Denys, animé par la joie, l'appétit et la bonne chère , s'abandoima â son intempérance. De larges coupes de vin circulaient à chaque instant ; il buvait tour à tour à la san>é de ses amis les .ithéniens , d'Apollon et des neuf Muses. Son zèle fut si fervent , il célébra si souvent
I l.t's choréffes piésiilaicnt aux chœurs , et réglaient la dépense ((u'on y faisait pour les acteurs et les musiciens dans les fêle» publiques.
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le maître du Parnasse el les neuf vierges qiii rhal)itent. qu'il loinba d'ivre&se . el bien'.ot une \ioleule indigestion lerniina sa i;loire , son rèffiie , ses plaisirs , ses peines et ses vastes projets : il était âgé de soixante-trois ans. Les Athéniens, à la nouvelle de sa mort, dirent qu'ils l'auraient couronné vingt ans plus tôt. s'ils avaient cru par ce moyen en délivrer la Sicile '. .le terminerai l'histoire de Denys par une anecdote singulière tpii le concerne. Ce prince, détesté de ses sujels, et l'objet de leur.s imprécations, appiend qu'une bonne femme, d'un âge trèsavancé . demandait tous les jours aux dieux de la faire mourir avant lui ; flatté d'un si tendre intérêt , il l'envoie chercher et lin en demande la cause. « Dans mon enfance, dit-elle, je voyais tous les Syracusains maudire leur prince et faire des voeux pour sa mort ; il fut massacré. ISoiis en eûmes un autre dont le règne barbare fit regretter le premier; les dieux eurent pitié de nous, et nous en délivrèrent. Vous lui avez succédé; et c'est pis encore ; et comme je présume que votre successeur vaudra encore moins que v ous . je fais tous les jours des prières pour votre con.servation. » Denys, étonné de la franchise de ce discours, ren\oya cette femme sans se permettre la moindre vengeance.
« Après la mort de ce tyran . inquiet comme un vieil avare qui voit roder des gens autour de son trésor, ou comme un berger qui la nuit entend le loup errer autour de sa bergerie , je .songeai à mettre mon argent i couvert de la rapacité de Denys le jeune et des favoris. .le m'embarquai secrètement pour Cxirinlhe, d'où je vins ici visiter quelques parens; ils me proposèrent l'acquisition de ce domaine. Le site me séduisit ; je vis qu'il était susceptible d'embellissement; j'y ai travaillé pendanl quarante ans à diverses repri.ses. »
Théophanie arriva dans ce moment : nous la plaçâmes au milieu de nous; son chien se mit à ses pieds, et dès qu'elle nous vit attentifs, elle commença son histoire.