CHAPITRE XLIY
Histoire de Thitophanic.
« Je suis née à Milet , dont Bion vous a fait la de.scriplion ; mais il vous a peut-être laissé ignorer que les Jlilésiennes se croient obligées , par une antique tradition , de livrer leurs beaux ans à l'amour ; au.ssi les intrigues galantes sont leurs affaires principales , el les jouissances lem- unique but.
« Je ne sais si dans sa jeunesse ma mère avait été zélée pour le culte de Venus ; mais, à son dixième lustre, se trouvani veuve et pauvre, et u'ayant f|ue moi pour toute Mxiété , elle se retira à la campagne , dans une simple chaumière qu'elle po.s.sédait près des bords du Méandre : j'a\ ais alors euvirou douze ans. Là nous vécûmes de légumes, des )aciues de notre jardin, et du produit des paniers d'osier que nous tressions daus les soiiées d'hiver, ou dans le règne de la canicule. Ma mère était une Ixiune femme, dans toute l'acception du lerme, c'est-à-dire pleine cie candeur et de probité, mais faible d'esprit, crédule el superslilieu.se à l'excès; le Tartare l'épouvantait ; à la luoiudre omission dans les rites , dans
' L'oracle avait prédit à Denys qu'il inciinrail quand il vaincrait ceux qui valaiinl mieux que lui. 11 cnil que cet oracle n'gardait les Cartliasiiiois ; mais A sa niorl il fut éclairii Denys avait vaincu les iwles d'Alhènes , qui lui étaient bien supérieurs en lalens.
le culte des dieux, elles le voyait ouvert sons se.? pas; les noms de Cerbère, des Euménides, de Miiios, la faisaient frisonner. C'était la terreur plus que l'amour qui l'allachail à sa religion : elle redoulait la vengeance des dieux. Malgré sa pauvreté, elle immolait tous les ans une brebis noire à Pluton, faisait des lustralions et des libations en son honneur presqu'à toutes les heures du jour C'était du lait , du vin ou du miel , qu'elle versait sur la terre ou dans le feu ; à leur défaut, elle répandait de l'eau. Lorsque nous avions un morceau de viande , elle en brûlait la meilleure partie en l'honneur de ses lares , ou de son génie , de Mercure ou de Bacchus. Les jours de jeûne ou d'abstinence religieuse, qui .sont la veille de fêles solennelles , elle ne faisait qu'un léger repas le soir; tout au plus, dans la journée, elle se permellail un morceau de pain sec , mais sans boire. Nous avions toujours une bonne provision d'eau lustrale, dont nous nous purifiions soir et matin; elle portait .sur elle des pierres surnaturelles, qui avaient des propriélés merveilleuses 6.3) ; elle me parlait sans cesse des lourmens des damnés, du vautour qui ronge le foie de Prométhée , du rocher de Sisyphe , de la roue d'ixion, des métamorphoses des dieux, de leur vengeance. Elles me disait souvent qu'un prêtre de Minerve lavail assuré que, lorsque les Pédasiens étaient menacés de quelque malheur, une large barbe naissait aussilot sur le menton de la prétresse de cette divinité, et cet événement était arrivé jusqu'à trois fois. Ce même prêtre lui avait conté la vengeance de Bacchus contre les Calydoniens. « Corésus , un des prêlres de ce dieu, était le plus malheureux des inorlels; il aimait la jeune Callirhoé, et plus il l'adorait, plus elle lui opposait les dédains de rinsensibililé et de l'ingratilude. Après qu'il eut employé sans succès les larmes, les .supplications , tout ce tpie peuvent inspirer la violence et l'abandon d'un amour ardent et délicat , il eut recours à Bacchus. Il couronne sa statue de pampres de vignes , de branches de pommiers et de grenadiers, se jette à ses pieds; "Puissant fils de Jupiter el de Séinélé . lui dit-il, prends pilié de mes loiu-mens , venge l'injure faite an plus zélé de tes ministres. » Sa prière s'éleva jusqu'au dieu. Les Cahdoniens furent frapi>és d'une ivTCSse qui les rendii furieux, Daus leur déses|îoir ils envoyèrent consulter l'oracle de Dodone. qui répondji «que Bacchus, irrilé contre eux, ne pouvait élre apaisé que par le sang de Callirhoé immolée à l'aulel par son grand-prêlre Cflrésus , ou par la mort de celui qui voudrait mourir pour elle »Sur la foi de l'oracle, on arrête Callirhoé, on invile celui qui \oudrait subir la mort à sa place à se présenter ; personne n'ayant paru , on la conduisit à l'autel ; elle marchait pâle, tremblante, éperdue. Corésus, respirant la ^engeance allendait sa victime ; elle approche ; il lève les yeux , voit ses larmes , sa pâleur, sa beaiilé encore si louchante; son cœur s'émeut, le res.senliinent s'éteini , la pitié le presse , l'amour renaît. Il tenait dans ses mains le couteau sacré ; il hésite , jette un dernier regard sur celle infortunée, se frappe et tombe à ses pieds. Callirhoé. désespérée de la mort d'un amant si tendre, si généreu\. détestant lingralitude dont elle avait payé tant d'amour, alla se tuer près d'une fontaine , qui depuis a porté sou nom. •
" iMa mère était nourrie dans ces préjugés par un vieux prêtre deCybèle , notre unique société. Elle lui donnait ses économies, et nous nous privions souvent du nécessaire
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pour envoyer des offrandes et des victimes à la mère des dieux.
« Elle m'élevait dans ces principes, dans la terreur du ciel et des enfers, et j'étais tellement abreuvée de ces idées superstitieuses, que, lorsque je me trouvais seule dans les champs, à l'approche de la nuit, je voyais dans les airs des dieux, des génies. J'eus un jour une frayeur mortelle; j'aperçus un taureau blanc qui venait à moi : je savais la métamorphose de .Jupiter en taureau de celte couleur pour enlever la belle Europe, .l'imaginai que ce dieu me poursuivait ; épouvantée, sans force , je fléchis le genou ; je lui demandai pardon de mes fautes , de ma tiédeur pour son culte, et promis de lui innnoler un petit chevreau que j'aimais beaucoup, te taureau-dieu sans doute entendit ma prière , et fut touché de mon innocence, car il prit un autre chemin; et moi, comme nue jeune colombe poursuivie de l'épervier, je me réfugiai dans le sein maternel. Je touchais à ma quinzième année; je venais de prendre la ceinture'; je commençais à me développer, ma taille était à peu pi-ès ce qu'elle est aujourd'hui , et j'avais toute la candeur et la simplicité d'une jeune personne élevée dans la solitude par une mère pieuse.
« Nous avions la permission de couper des jets d'osier dans une oscraie qui bordait le Méandre; j'y allais .souvent. Un jour j'entendis les sons mélodieux d'une lyre; j'écoutai, regardant de Ions cotés sans rien voir. Étonnée du prodige, j'imaginai que c'était Appollou lui-même qui, invisible, fai.sait résonner sa lyre; j'étais dans l'enchanlement, loisque tout à coup du milieu des roseaux s'élève je ne .sais quel dieu sous la figure d'un mortel. ,Te recule; mais il m'appelle et me dit ; ■ Arrêtez, charmante Théophanie, bannissez votre crainte. » Rassurée par ces mois, j'ose lever les yeux sur lui : ime couronne de roseaux ceignait sa tête ; il tenait dans ses mains une lyre et un bouquet de roses qu'il me préseiUa. [.a surprise, je ne sais quel sentiment suspendait ma pensée et m'enchainait à ma place. Le dieu eut pitié de mon embarras, et me dit avec douceur ; « Rassurez-vous, belle Théophanie , je suis loin de vouloir \ous cau.ser le moindre déplaisir. — Qui ètesvousIMui dis-je eu bégayant; conuneut .savez-vous mon nom ?— Je suis le fleuve Méandre; j'habite dans ce palais de cristal au fond des eaux ; je comiais le préseiU , le passé , l'avenir; j'ai l'œil ouvert sur vous : j'ai vu que votre innocence, votre piété, vos vertus égalaient vos appas, et j'ai résolu de vous placer parmi mes naïades. Moulée à ce rang suprême, vous ne craindrez plus les maladies, les chagrins, ni la mort si hideuse; immortelle connue moi, vous conserverez toujours votre jeunesse et votre beauté. » Je remerciai le dieu en rougissant, et lui dis quej'en parlerais à ma mère. « Non , il n'est pas temps encore : nos mystères ne doivent pas être révélés aux profanes. — Mais que dois-je faire pour mériter l'honneur de devenir uaïade? — Il faut pendant trois jours vous purifier soir et matin avec de l'eau lustrale, invoquer chaque fois Neptune , dieu de la mer ; jeûner et ne manger le .soir que des légumes, du lait et du miel. Les trois jours expirés. revenez à cette oseraie, on vous m'appelerez par trois fois : alors je m'élèverai sur la face des eaux , et par mou souffle divin j'épurerai votre corps de tout ce qu'il a de terrestre et de périssable ; je vous animerai de ce principe de vie qui d'une siuiple mortelle fera de vous la plus hcu-
' Les jeunes filles ue portaicut la ccmture qu'à l'àee rie pnlx'rté. "
relise des naïades. » Après ces mots, il me donna uu baiser m'aida à couper des scions d'osier, et disparut.
«Rêveuse, étonnée, agitée de joie, d'espérance et de eraiiUe , je retournai à pas lents près de ma mère; je lui celai cet auguste secret, et observai fidèlement les coininandemens du dieu Méandre.
« Le quatrième jour, au iireinier rayon de l'aurore , je m'acheminai à mon rendez-vous, non sans quelque émotion; mais la piété et lacuriosilésoutenaient mon courage. Lorsque je fus au bord du Heuve , par trois fois j'en appelai le dieu; i\ la troisième j'entends des sons; le feuillage est agité ; la frayeur me saisit ; je fermai les yeux , et lorsque je les ouvris, je trouvai le dieu près de moi, plus brillant qu'à la première apparition : les roseaux qui ceignaient sa tête étaient entremêlés de roses; il exhalait l'odeur la plus suave ; sa robe était dune blancheur éclatante; enfin le dieu m'ébloui.s.sait. Il me dit ; ..Vous avez été fidèle à mes préceptes ; vous n'avez pas trahi le secret des dieux. Neptune mou père me permet de récompenser votre piété et de vous élever au rang de uaïade; suivezmoi dans cet asile, où ce mystère va s'opérer {(il!. ■ Aces mots, il me conduisit dans une grotte peu éloignée, que cachaient des vignes sauvages : les parois intérieures étaient tapi.ssées de lierre; au fond se trouvait uu lit de feuilles fraîches et d'herbes odorantes. On aurait cru celte caverne préparée par le dieu Fan pour y recevoir la belle .Syriux. Le fleuve Méandre me fait asseoir sur ce lil , et se phace auprès de moi : je n'osais ni parler ni regarder ; mais lui, m'entourant de ses bras, me dit :. Je vais vous initier dans un mystère où les dieux n'admet lent que leurs élus, et vous donner un nouvel être. » Eu me parlant ainsi, il détache ma ceinture, me couvre de baisers. Le cruel! comme il abusait de ma simplicité! .le pleui'ais,je le repoussais; mais II était sourd à mes prièies et à mes larmes.
« Au sortir de la grotte, il médit ; « Relie et chère Théojihanie , j'ai déployé toute ma puissance pour faire de vous une naïade : la métamorphose est bien avancée, car vous avez déjà la beauté, les grâces, la fraieheur de l'aimable Galalée, de qui Polyphème était si vivement épris. Neptune, que je vais implorer, achèvera mon ouvrage. Tependaut le soleil .s'approche de notre zénith; je sais par ma prévision que votre mère commence à s'inquiéter de votre absence; il faut nous séparer. Promettez-moi de revenir ici après demain; une .seconde entrevue finira de purifier votre corps de tout ce qui peut lui rester d'impur et de terrestre. Allez, belle "Théophanie, .soyez toujours .soumise aux dieux et fidèle à leurs .secrets. »
• En retournant, je rêvais beaucoup à cette aventure,qui me paraissait uu mélange étouiianl de choses divines et humaines. Cependant quelque inquiétude se mêlait à l'impression de volupté dont mon àme jouissait encore. Quoique très peu persuadée de la divinité de mon amant, je me reprochais tacitement ma facilité à lui obéir, et les moyens dont il avait u.sé pour faire de moi une naïade. Je m'abstins néanmoins d'eu iiarler à ma mère; et mes remords .se taisant devant l'attrait du plaisir, je fis divers pèlerinages à cette groiie uiy.stérieuse, bien différente de l'antre de TrophoiiiiLs. Mais l'amour est un arbuste fertile qui, après s'être counmné de fleurs, porte des fruits amers. Mou amant .soupçonna le premier que je recelais im fi-uit nouveau dans mou sein ; il m'en parla, me fit connaître ma situation, et la nécessité de la cacher, surtontà manière. «.Suivez mes avis, et vous sortirez d'eni-
barras : votre mère est pleine de l'esprit de sa religion ; sa piété m'est connue. Au milieu de la nuit, vous feindrez de vous réveiller eu sursaut: vous jetterez un grand cri, et direz A votre mère que Pallas vient de vous apparaître sur son char traîné par des hiboux ; qu'elle vous a ordonné de vous faire recevoir au nombre de ses prêtresses, et de vous rendre avec elle , au jour naissant , au bord du fleuve Méandre, où sera un vieux prêtre de Minerve, chargé de vous conduire à Athènes , au l'artheuon , son temple. Vous ajouterez que la déesse, pour la consoler et récompenser sa piété , lui donne un talent qu'elle trouvera caché dans le jardin, an pied de sa statue. — Et qui donnera ce talent? où prendrez-vous le vieux prêtre? ^ — Le talent est un don de Minerve, j'en suis instruit; et quant au vieillard, ce sera moi ; j'ai, connue Vertumne, la faculté de prendre les formes que je \eu\. • Vous voyez que mon amant était nu dieu aussi adroit , aussi rusé que le messager de l'Olympe : je suivis sou plan. Je m'éveillai en sursaut au milieu de la nuit, et je fis à ma mère le récit de ma prétendue vision. Elle y crut, je pense; car dès la pointe du jour elle courut chercher le talent. Pour moi, j'osais douter du présent de Minerve ; mais ma mère qui me précédait , .s'écria ; ■ Le voici! » Elle se jeta soudain aux pieds de la dée.sse pour la remercier, pour l'assurer d'une recounaifisance éternelle. J'en fis autant, très étonnée du miracle. Nous passâmes cette journée dans la jubilation, dans des exercices de piété; nous brûlâmes de l'encens devant la déesse ; nous lui offrîmes des gâteaux , du miel , de l'huile, des figues sèches, et nous la couronnâmes de branches d'olivier.
• Mais ma mère ne put se résoudre à me laisser partir; cette séparation aflligeait trop sou âme; moi-même je n'aurais pu me décider à ce sacrifice , si ma situation ne l'eût connnandé. Je fis part au fleuve Méandre des perplexités de ma mère : il me dit qu'il les avait prévues, mais qu'il opérerait nu prodige qui fixerait ses irré.solutions. . .\nnoncez-lni de la part de Minerve que, si dans trois jours elle n'exéciUe pas ses ordres, le .soleil s'éclipsera deux heures avant midi, les ténèbres vous envelopperont ; et si vous ne partez aussit(>t pour vous rendre sur mes bords , vous ne jouirez plus de l'aspect de cet astre; nue nuit éternelle couvrira la terre.»
' Quelque crédule et simi)le que je fusse , je ris de celte prédiction; mon amant .s'en aperçut, et médit d'un air grave :• Je pourrais dès à présent punir votre incrédulité, et ordonner au soleil de cacher ses rayons ; mais je veux attendre le troisième jour; vous connaîtrez alors l'étendue de mon pouvoir. Cependant annoncez à votre mère , de la part de Minerve , le châtiment terrible auquel l'expo.se sa désobéi.ssance. » Quoique ma foi fût incertaine , je promis d'obéir.
• Ma mère, fort alarmée des menaces de Pallas, mais combattue par sa tendres,se pour moi, attendit le jour fatal pour se décider ; il parut. Toute la matinée, les yeux fixés sur le soleil , nous suivîmes sa marche: deux heuresavant midi, les bords de sou dis(|ue loiumenceut à pâlir ; insensiblenieut l'ombre s'accroit ; la frayeur nous saisit ; nous nous serrons l'une coutie l'autre. Bientôt l'obscurité s'étend ; uoti-e terrein' redouble, nous pleurons; prosternées aux pieds de Minerve, nous implorons .sa clémence, nous .sollicitous noli-e pardon. Après celle oraison, j'exhortai ma mère â me lais.ser dévouer au culte de la déesse, et à se rendre a\ ec moi sur les bords du lleuve ; elle y consent. JN'ous partons au seiu des ténèbres; la terreur, les remords
suivaient ma mère ; elle .s'accusait de ce bouleversement de la nature. Enfin , à mesure que nous approchions du fleuve, les ombres peu à peu s'éclairrirent, et bientôt l'astre du jour brilla de tout son éclat. La joie renait dans nos âmes, et nous adressons à Minerve les plus tendres remercimens. Pour moi, mes idées se brouillaient ; je ne pouvais concevoir ce prodige; mon amant me paraissait un homme ordinaire ; et cependant il commandait aux astres, à la nuit. — Votre amant, lui dit Bion, n était qu'un fourbe instruit et très adroit, qui savait qu'à tel jour, à telle heure il devait y avoir une éclipse de soleil. — C'est ce que j'ai su depuis '.
« En arrivant auprès du fleuve , j'aperçus un vieillard assis au pied d'un peuplier, un livre à la main ; il paraissait absorbé dans la méditation : à notre approche, il vint à nous. Une barbe blanche couvrait la moitié de son visage; ses cheveux, ses sourcils paraissaient blanchis par les ans : il s'avançait d'un pas lent , le corps voûté, incliné sur un bâton. Je le considérais attentivement sans pouvoir le reconnaître. Ma mère lui demanda s'il était prêtre de Minerve. — Vous voyez que j'en ai les vêtemens sacrés. Au reste, je sais qui vous amène : Pallas me l'a révélé; votre imprudence a failli cau.ser un grand désordre dans la nature; le soleil, à la voix de la déesse, a retiré ses rayons lumineux ; mais vous avez réparé votre faute ; le repevitir est entré dans votre âme , et la lumière la reparu. •
"Dès les premières phrases, à sa voix, sous les habits d'un vieillard, j'avais reconnu mon amant. Ma mère, faniiliari.sée avec les miracles, et peu surprise de voir un prêtre confident de Minerve, lui répondit qu'elle se soumettait aux ordres des dieux , et qu'elle lui conf.ait les destins d'une fille si chèie. A ces mots, elle m'embrassa tendrement, non sans verser un torrent de larmes ; les miennes ne cessaient de couler. Je fus vingt fois au moment de me rétracter ; mais la présence et les signes du faux prêtre , et les souvenirs de ma situation réprimèrent ces mmivemens de sensibilité.
«Nous vînmes à Milet. Philon , car enfin mon amant n'est plus (|u'uu simple inortel, me logea magnifiquement ; il me trouva la voix agréable, et il inc donna des maîtres de musique. Je pris du goût pour cet art, et j'y fis des progrès.
• Six mois après, j'accouchai d'une fille d'une si jolie figure, qu'elle aurait pu passer pour l'ouvrage d'un dieu. Je ne voulus pas souffrir qu'une étrangère lui don» liât sa nourriture ; je portai si loin ce sentimeiLt, qu'un jour, étant au lit, malade, je m'aperçus qu'une femme l'allaitait ; je m'élançai du lit , je pris ma fille , et lui fis rendre le lait qu'elle venait d'aspirer (65).
• Je crus , à .sa naissance, mon bonheur assuré. J'aimais Phiion , j'idolâtrais ma fille , je jouissais des faveurs de la fortune; j'envoyais des secours fréqnens à ma mère; je n'avais plus de V(pux à former : mais une simple ligne sépare le bonheur de l'adversité.
« Ma fille avait â peine quatre mois, que Philon me fit entendre qu'il conviendrait de l'éloigner, et de la confier à quelque honnête femme. La proposition m'indigna, et il changea de discours. Je m'aperçus bientôt qu'il ne souriait jamais â cette enfant, qu'il lui refusait ses cares.ses, la lepoussait même avec humeur. J'étais navrée; je me
' C'est apparemment la même éclipse qui effraya si fort Xcrxès lonsqu'il marchait contre les Grecs.
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plaignis. Il me répondit avec dureté que de pareils eufans ne méritaient aucun altachenieul. — « Eli quoi ! la nature ne parle donc pas à voire cœur? n'éles vous pas son père? — Oh ! la nature est un mot insignifiaut : le préjugé, l'hahilude, et surlout l'auiour-propre , voilà les seuls liens qui attachent les pères aux enfans ; séparez-\ ous d'eux à leur naissance, et la nature restera muette.
•■La nature à mes ycuï n'est rien que l'habitude.
«Je ne répondis à cette misérable métaphysique que par les pleurs d'une mère et les baisers que je prodiguai à ma fille. Un jour, croirez-vous à celte barbarie ? il me caressait, me pressait dans ses bras : ma fille était près de nous; je lui dis : • Regardez-la, voyez qu'elle est jolie! — Oui, répondit-il, ce serait donnnage de l'empoisonner {Gfi;. "Quel propos! je fris,sonnai d'horreur. Depuis ce jour, je passai ma vie dans le deuil etla crainte; la haine entra dans mon cœur, je détestai Philon. Cependant je combattis ce sentiment imporlun ; pouvai.s-je oublier qu'il était le père de ma fille ?
«Un matin il enira dans ma chambre, l'air sombre et préoccupé, en me disant ;« Celle enfant jetle de la froideur entre nous, elle vous absorbe lout entière; je veux absolument la meure en d'autres mains; ne craignez rien pour elle , on la soignera ; elle recevra une éducation analogue à son existence future. » Je me taisais, je le regardais d'un œil fixe. — « M'enlendez-vous , Théophanie? — Oui , mais le barbare Philon m'arrachera plutôt le C(Pur que mon enfant : à votre tour, m'entendez-vous?» Il sortit sans répondre, et resta trois jours absent. Quels Jours! quels siècles! l'anxiété, la terreur, la solitude, l'amour nialernel m'agitaient , nie déchiraient tour à tour.
«Le troisième jour, un peu avant la nuit, il revint, me demanda d'un air calme et affectueux des nouvelles de ma santé, me dit qu'il avait fait compter quelque argent à ma nieie; me pria ensuite de le suivre dans son cabinet pour l'aider à détacher un tableau qu'il voulait envoyer au peinlre pour réparer (|uel(|ue dégradation ; ma fille dormait. J'étais loin du soupçon ; je le suivis ; il monta sur une échelle, et me pria de la tenir il semblait avoir quelque peine i enlever le tableau. En ce moment mon enfant crie ; j'entends marcher dans la chambre; j'y vole. Que vois-je ! une grande mégère qui l'emportait ! je m'élauce sur elle, je la saisis par les cheveux en criant : ■ Ah ! monstre infernal . tu ne m'échapperas point ! » La barbare me présente un poignard, je le brave : ma main le prend , le serre ; elle veut me l'arracher, nous luttons ensemble ; la rage, la fureur, l'aspect de ma fille redoublent mes forces, enflamment mon courage; le sang coule de ma main déchirée ; n'importe je rési.ste, j'attaque, je jette des cris épouvinlables. Philon enfin parut ; sans doute qu'il eut peur que mes cris ne décelassent son forfait : et ce nioiistre était le père de ma fille! 11 me la fit rendre ; et, frémissant de rage, il sortit avec sa complice.
"J'appelai mes esclaves; point de réponse; la solitude m'environnait. J'étais seule dans l'univers, mais j'avais ma fille. Je la pre.sse sur mou sein ; l'infortunée souriait à mes caresses, et me tendait ses bras innocens! Je la vis baignée de mon sang; je songeai alors à panser ma blessure.
« La nuit cependant épaississait ses ombres et m'apportait l'épouyanie : je résolus de ni'éehapper, et d'aller cher-
cher un asile où je pusse trouver de la commisération pour une mère. Je cours à la porte de la maison : mais le nœud qui la fermait était si bien fait, que je ne pus le démêler '. Celle précaution accroît mes soupçons et ma terreur. Je vais de chambre en chambre , éperdue, tremblante, formant vingt projets détruits l'un par l'autre. Je mesure la hauteur des fenêtres, elle m'effraie. J'avais un un petit jardin , clos de murs assez élevés : j'osai projeter de les franchir; la unit était obscure, mais les ombres me favorisaient. Je traînai une grande échelle au jardin, je la dressai contre le mur; j'attachai mon enfant sur mon dos avec ma ceinture; je monte d'un pied tremblant. Hélas! ce n'était pas pour moi que je tremblais! Parvenue au haut dunmr,je m'assieds, caresse mon enfant, resserre ma ceinture : ayant ensuite posé l'échelle de l'aulre côté, non sans travail et sans efforts, je descendis lentemenl avec mon fardeau.
«En arrivant, ma première idée fut de fléchir les genoux pour rendre grâce aux dieux. Quel ressort (|ue l'amour maternel ! Je m'éloigne à grands pas; je marche enviroimée de terreurs et d'ombres, voyant toujours derrière moi Philon et ses satellites. Hélas! bientôt mes forces m'abandonnent; je tondie mourante auprès d'une haie; là, pâle, palpitante, je prèle l'oreille au cri d'un oiseau, au mouvement léger d'une feuille. J'entends tout à coupdes pas d'hommes; je redouble d'attention, le bruit approche, je n'hésite pas, je me précepite derrière la haie . dans un fossé bourbeux. Quelle heureuse idée ! deux hommes arrivent, s'arrélent. Ah! connue mon cœur battait! mon sang se figeait dans mes veines; je ne respirais plus ; je redoutais surtout les vagissemens de ma fille. Ces honuncs disaient; «Où s'est-elle enfuie? elle a fait bien du chemin en peu de temps : suivons-la, nous l'aurons. • Quelques uiomens après, le dieu qui veille sur les malheureux m'envoya Bion, Le voilà, mon sauveur! que je lui dois d'attachement et de reconnaissance ! H m'a réconciliée avec les hoimnes, que j'avois pris en aversion : sa générosité, sa complaisance, .ses tendres soins ne se sont jamais démentis : il m'a fait oublier mes peines. Ma vie aujourd'hui est heureuse, et je n'ai plus d'autres désirs, d'autres vceux à former que de répandre sur la sienne autant de féli<ité. » Nous lui demandâmes des nouvelles de sa fille et de sa mère : elle nous dit qu'elles étaient à Amphissa pour quelques jours.
Après ce récit intéressant , Bion se leva et nous dit : « Lanuitaétendu ses voiles; le sommeil, sorti de son antre sombre, nous attend au chevet de notre lit : allous jouir de ses bienfaits. Chemin faisant , pour égayer vos esprits et vous procurer des songes agréables, je vous conterai une petite aventure dont j'ai été témoin ; elle a beaucoup de rapport avec ccl'.e du dieu Méandre et de Psyché.
« Je voyageais dans la Troade pour visiter les ruines de Troie. Dans cette contrée, la reliî;iou prescrit aux jeunes vierges d'aller, quelques jours avant leur hymen, se baigner dans les eaux du Scamandre , et d'offrir leurs prémices au dieu du lleuve. La belle Thaïs , conformément à cet usaijc pieux, se rendit sur ses bords avec sa nourrice, deux jours avant son hyménée, et se plongea dans ses eaux en s'écriant . « Dieu du Scamandre, viens cueillir ma virginité, si ce présent peut te paraître agréable. —
' l.cs clefs ont été inventées chez les Lacédénioniens; avant celle invi'iilion, on fermait les portes avec des nœuds si entortillé», que celui seul qui avait le secret pouvait les démêler.
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Je l'acceple, » répond le «lieu s'élevant du sein des roseaux, el la léle couverte de leur feuillaise. Il prend aussitôt Thaïs par la main et la conduit sous un vaste rocher que cent arbrisseaux enveloppaient de leurs ombres. Klle en sortit colorée connue la rose qui va s'épanouir, et revint joindre sa nourrice qui Taltendait sur la rive.
« Le jour de la noce , la jeune mariée , chargée de tons ses orneniens . mais plus belle de ses attraits, suivait une procession qui se faisait en rhonneur de Vémis. Tout à coup, parmi la foule des jeunes s^ns. cWe reconnaît le dieu .Sramandre. « Ah ! ma chère Cléone, s'écria-t-elle en s'adres.>iant à sa nourrice, voilà le dieu Scamandre , luon époux de l'autre jour! »La nourrice, découvrant la fraude, crie, appelle au secours, veut faire arrêter le dieu prétendu; mais heureusement II eut le temps de s'évader.»
Blon nous quitta en nous disant : « Un berger doit être debout quand l'étoile du matin brille encore. Demain nous dînerons dans l'ile de l'Amitié. La vie m'échappe ; chaque soleil qui m'éclaire peut être le dernier : je dois miiter l'hounne des champs; plus le lever de la nuit s'approche , plus il hâte ses travaux.
•.Chaque jour est un bien que du ciel je reçois, ,1e jouis aujourd'hui de celui (lu'il me donne; Il n'appartient pas plus aux jeunes gens qu'à moi, tl celui de demaui n'appartient à personne.»