CHAPITRE XLV
Promenade solitaire d'Anténor.
Je me levai avec le jour: j'allai parcourir le domaine de mon hôte; j'admirais ses bois, ses coteaux variés, l'abiJiidance et la limpidité des eaux , le silence et le calme enchanteur de cette solitude. Après avoir erré assez lonp,tenqis, je montai sur le sommet d'une colline escarpée, dont un seul arbre, d'une vaste circonférence, occupait le centre ; je lu'assis sous son ombre ; de là je découvrais au loin de vastes prairies, des vignobles touffus, des bœufs (pil à pas lents sillonnaient la terre, de nombreux troupeaux; je voyais l'onde unie el transparente d'un lac qui terminait les jardins de Bion ; je sui\ als les détours de .son rivage verdoyant : je regardais avec Intérêt le lobtisle laboureur qui , brillé des feux du soleil , impassible, iufaligablc, guidait .sa pe.saule charrue. Dans ce moment une douce rêverie m'enqiorte dans une autre sphère; je respire un air plus pur, plus rare; j'oublie la terre : nja peu.sée vole au séjour de la Divinité. Je \ois cet être Incréé arrangeant la matière éternelle comme lui, mais désordonnée. Informe; un rayon de son être l'anime; elle pense, elle a des idées, des sensations, des désirs, une volonté; ce rayon, imi à uneiiarcelle de matière, forme un Individu qui existe un moment , puis se <lis.soiu ; la maiièi-e reste, l'âme va se plonger dans le .sein du Dieu suprême; mais l'idenlilé est détruite, plus de (»iO(. t) mortel! si près du néant, d'où te vient ton orgueil ■.' Tu succombes sous le poids de la vie comme Atlas sous le fardeau du monde ; tu dissipes le temps dont tu pleures la perle ; avide de jouissances, lu flétris sa Heur en la cueillant. Tu crains la mort, et tu voudrais précipiter la luan he du soleil ; cet astre sort dans ce moment radieux des bords de l'oiient ; et peut-être, avant qu'il ait fini sa cour.se, la l'anpic m'aura rayé du nombre des vivans ! Oui, le destin di- l'homnie est de pleurer et d'être pleuré ! Ces rellexions, i onnue des nuages épais qui chargciil l'atmosphère, obscurcissaient el contrislaieut mou
àme. Heureusement le souvenir de Lasthénie m'enlratnâ dans une plus douce rêverie; la tendre mélancolie descendit dans mon cœur, le pénétra d'une trislesse plus douce, plus attachante que les vives émotions de la joie. Je me promenai avec elle aux bords de l'ilyssus, ou du Céphise; je me rappelai le jour cent fois heureux où, dans la chapelle de Flore , l'amour m'enivra de ses délices. Je me transportai ensuite au moment fatal de noire séparation, de nos tristes et derniers adieux ; des larmes aussitijt coulèrent sur mon visage.
J'étais plongé dans ce rêve extatique, lorsqu'un esclave vint m'avertir qu'on m'attendait pnur déjeuner. Ce repas fut celui des simples bergers : du laitage, du miel et des fruits. Bion nous proposa ensuite d'aller faire la guerre aux poissons de son lac. Lacyde lui objecta l'Incommodité de la chaleur. • Eh bien ! lui répondit gaiment Blon, vous supposerez que ce n'est que l'apparence du chaud : les sceptiques sont maîtres de leur imagination. Au reste, je vous promets un vent d'ouest dont le souffle bienfaisant tempérera l'ardeur du midi. Vous savez que les zéphyrs sont aux ordres des poètes ; ils les chantent si souvent ! • En effet, le zéphyr obéissant souffla pendant notre navigation ; de plus, une lente de pourpre couvrait notre bateau et repoussait les rayons du soleil.