‹ Œuvres complètesChapitre 55 sur 416 · CHAPITRE XLVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVL

Promenade sur le lac. Pêche. Conversation.

Nous nous promenâmes d'abord autour du lac pour le reconnaître : nous contemiilions ses bords rians de verdure, ombragés de hauts peupliers, de saules et de quantité d'arbustes. «Celte décoration, nous dùsalt Bion, est mon ouvrage. Il y a quarante ans que j'ai plaïué ces arbres. J'ai toujours aimé la campagne et la douce tranquillité. Lorsqiieje fis cette acquisition, je lu'y retirai pour l'embellir et y couler en paix , au sein des Muses , la plus grande partie de mes jours. J'exécutai le premier projet. Je plantai . je bâtis , je renversai , je travaillai moi-même avec ardeur ; mais ma tête ni mon cœur n'étaient lias enlore as,sez nu'irs pour supporter les loisirs de la retraite; pour s'y plaire . Il faut a\oir celte philosophie de l'âme supérieure à celle de l'esprit; Il faut savoir vivre avec soimême. L'ambition , l'inquiétude, l'amour des plaisirs m'en exilèrent, .le venais parfois m'y recueillir, reposer mes esprits ; mais j'y séjournais peu ; je n'avais pas la force de jjriser mes chaînes. Enfin , après trente-huit ans d'erreurs et d'agitations , j'ai appris à jouir de mes bois , de leur ombre amicale , et du repos, plus précieux encore. Je suis à l'époque la plus forlimée de ma course. Oui le «roirait ! i soixante-dix ans ! Le printemps de la vie n'est pas la salsdu du bonheur; trop de passions , trop de besoins l'assiéi;enl : le.» jouissances , il est vrai, sont plus vives, mieux .senties; mais elles sont achetées par les soucis cuisans , souvem parle repentir. Un vieillard sage et éclairé, qui est investi d'une bonne réputation , dont la santé el la force sont affaiblies et non détruites, se crée des plaisirs purs , tranquilles et mesurés à ses besoins : il a tout pesé, tout apprécié. La vanité, les faux plaisirs, les préjugés (|ui trompent et tourmentent les hommes n'allèrent plus la pai\ et la sérénité de ses jours. Vous m'objeilerez qu'un vieillard est plus près du terme, et que cette perspective <loit coniri.sler son âme cl altérer .ses plaisirs. Je répondrai par l'anecdote d'un de nos sages. Il revenait de voyage, plein de vigueur et de santé ; il n'était plus qu'à quelques

VOYAGES D'ANTENOR

slades de ciicz lui , lorsfiu'il se rappela un arliele oublié dans son teslanient. 11 descendit aussitôt de cheval, et écrivit sa volonté sur ses lal>ietles(67). Ce saj^e craisïuait que la mort ne le surprit avant son arrivée. J'en conclus que la crainte de la mort doit être à peu près la même pour tous les Ages, ou plutôt qu'il faut l'attendre et l'envisager d'un (jeil calme el indifférent. •

En devisant ainsi, nous éli(ms parvenus au milieu du lac , qui a seize stades de circuit , et douze environ de largeur. Bion fit cesser de ramer, el nous dit : » .le veux vous réjouir d'un spectacle nouveau, .\lors il pria Théophanie déjouer de sa cithare. Kous vîmes .soudain , avec une snrpiise agréable, les poissons accourir, se ranger autour du bateau, et s'animer aux accords harmonieux de cet inslrainent. [Vous n'oubliàuies pas de comparer cette l)eauté au célèbre Arioii , dont les sons ravissans attiraient les dauphins autour de son vaisseau; mais nous ne lui conseillâmes pas de l'imiter et de se précipiter dans le lac, attendu qu'il n'y avait pas de poissons as.sez gros pour la transiiorler au rivage. Théophanie ne voulut point permettre qu'on jet;\t les lilets dans ce moment. «Ce serait, disait-elle, une lâche trahison ; donner une fêle à ces pauvres auimaux , te attirer par l'aurait du plaisir pour les innnoler à nos yeux ! «Nous contiimâmes notre navigation , nous passâmes devant une petite ile. <• Voilà , nous dit Bion , l'ile de l'Amitié. Cette grande cabane , irrégulièrement construite, basse et couverte de chaume, sera aujourd'hui notre salle à manger ; vous la trouverez .sans doute un peu trop rustique; mais je dois de temps en temps me rappeler que je ne suis qu'un berger. »

Nous priâmes alors ce poète philosophe de nous réciter quelques-unes de ses idylle.s, et d'ajouter an charme de la promenade le plaisir plus piquant d'entendre ses aimables productions. « Je vous satisferai, répondit-il, d'autant plus aisément, que ce n'est pas mon ouvrage que vous entendrez , mais ceux d'Aiiacréon et de Théocrite , fondus ensemble. Tous deux ont traité le même sujet : l'Amour pique par une abeille : tous deux ont des traits heureux qui manquent à l'autre. Je me suis amusé â les réunir dans un même cadre. Cependant nous voguerons sans bruit , aussi légèrement , s'il est possible , que vogue la conque de la belle Ami)liitrite lorsqu'elle sillonne la surface de son empire. »

• Un jour une abeille méchante piqua l'Amour qui enlevait > le miel Je ses cellules ; blessé au iluigl , le ptlit dieu , clans sa « douleur, soufHe sur sa main , du pied frappe la terre, et s'eu- « volant vers la belle Dythérée ;« Ma mère, s'écria l-il, ma mère, "C'est fait de moi! je me meurs 'Un petit serpent ailé, que les ■ laboineins nomment abeille, m\i frappé de son dai'd. «Vénus

• sourit el lui dit :"Ne lesscmblez-vous pas â l'abeille? Combien «vous êtes iK'tit! combien sont grandes les blessures que vous

• faites ! •

N(ms firmes si enchantés de celte idylle , que nous priâmes Bion de la répéter. Les rameurs cessèrent d'agiler leurs rames, el l'éconlèrent aussi atlentiveiuent que nous. Lorsque Bion eut fini , nous lui diiues : « Vous nous avez donné des fruits délicieux , mais ils ne sont pas de voire jardin ; nous savons qu'il en porle d'aussi doux, d'aussi délicats, et nous en sommes très friands. — Vous avez beau me louer , je sens combien je suis loin de la grâî-e el du naturelle de ces deux poètes, vrais enfans d'Apollon ; mais produire mes vers a|irès les leurs, c'est vous prouver ma modestie et mon zèle. Je vais vous choi-

sir la plus agréable de mes idylles; car il faut traiter ses hôtes le mieux que l'on peut. »

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