‹ Œuvres complètesChapitre 57 sur 416 · CHAPITRE XLVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVll

ncscription de l'ile de l'Amitié , de la salle ù manger, des trois statues qui y sont.

Cette ile était inculte et agreste; on n'y voyait que des plantes spontanées et sauvages, quelques pins qui s'élevaient à travers des rochers, des chèvres qui paissaient une herbe rare , mais savoureuse. Des oies et des canards se promenaient sur les bords : une cabane occupait le centre, adossée à un vaste rocher. • Je vois, nous dit Bion, que vous n'êtes pas séduits par l'aniénilé du lieu ; mais il faut des contrastes, des oppositions dans les plaisirs, coninie dans les sites, dans les tableaux et les ouvrages d'esprit. Demain vous trouverez mes jardins et mes bois plus agréables ; pour aujourd'hui, veuillez vous contenter d'un repas champêtre dans cette chétive cabane. » J'y entrai le premier. Bion suivait avec Phanor. Nous restâmes un moment dans l'obscurité; mais des esclaves , renfermés dans celte enceinte, sur un signal de leur maître, ouvrirent tout à coup des volets, et nous nous trouvâmes transportés dans un salon riant et magnifique ; un jour doux l'éclairait ; on y respirait des odeurs suaves, une fraîcheur délicieuse. Dans mon étonnement , mes paroles restèrent sur mes lèv res. Bion jouissait de notre surprise. Je lui dis enfin ;• Par quelle magie renouvelez -vous ici le miracle de Philémon et de Baucis . et transformez-vous une misérable chaumière en im temple superbe ? car c'est ici sans doute le temple de l'Amitié. — Ce prodige, connue tant d'autres, s'exécute pas des moyens bien simples : des volets , ouverts à propos , ont opéi'é celle mélamorjjliose. ■

Ce salon était coupé en deux parties inégales; le haut, appuyé au rocher, formait un parallélogramme : l'autre partie, beaucoup plus grande, était de forme elliptique : trois statues d'albâtre . de cinq pieds, posées sur des socles , occupaient le fond du carré . rempli de vases , de caisses de Heurs, rangés sur des gradins : ime balustrade de fer doré, â hauteur d'appui, séparait ces deux parties ; la seconde était entourée de colonnes alternativement de marbre blanc et de marbre vert; des jalousies mobiles remplissaient l'intervalle des colonnes. Le plafond offrait im tableau charmant ; c'était Thcophanie sous les traits de l'Aurore, parée d'une guirlande de roses et de jasmin, conduisant son char dans les airs ; son visage brillant de fraîcheur et de gaité annonçait aux mortels la plus belle journée. Les Heures, ayant des ailes de pourpre et d'azur, et des corbeilles pleines de fleurs quelles répandaient, environnaient son char ; quantité d'oiseaux de différens plumages voltigeaient à l'entour, le suivaient, le précédaient ; on croyait entendre leur chant d'amour et d'allégre.sse, et l'on partageait lem- bonheur.

Le festin répondait à l'élégance du lieu. On avait entremêlé parmi les plats des vases de cristal remplis de fleurs. On nous .servit les coquillages , les oiseaux , les poissons les plus rares. Nous eilmes à profusion des vius de Chypre, de Lesbos et de Chio; on n'en buvait pas de meilleurs aux festins des satrapes de la molle lonie.

Après le premier service, je priai Bion de me nommer les personnages que représentaient les trois statues. • Hélas ! répondil-il en soupirant, vous voyez les portraits de trois amis inliuies, que j'ai eu le malheur de perdre. Qui vit long-temps voit tout périr autour de lui, et reste isolé sur la terre! Heureusement, Théophauie, comme un doux soleil, ranime et embellit les jours languissans de la dernière «aison de ma vie

« La statue de la droite , qui d'une main tient une lyre , et de l'autre soutient un jeune Amour qui parait en jouer , est celle du poète de Téos , du sage et voluptueux Anacréon, mon maître et mon ami, quoique plus âgé que moi de vingt ans ; c'est lui qui m'a appris à moduler des vers, à cacher le travail sous la facilité, à couvrir la négligence sous le charme du sentiment. Heureux, si j'avais pu imiter sa facilité et ses grâces ! Ses chansons immortelles, tilles du plaisir et de l'imagination, respirent la mollesse et l'enjouement. La statue de la gauche, qui a une flilte â la main et un agneau à ses pieds, est celle d'Ibicus, poète bucolique, auteur charmant. Notre union fut intime; jeunes alors, et liés par les mêmes goûts, nous vivions au sein de l'incurie, plus avides de plaisirs e' d'instructions que de iiches.se«. La statue du milieu, qui médite en souriant, est Apollonides de Cos. Hélas! il a péri, ainsi qu'Ibicus , d'une manière tragique ; leur mort funeste a cou\ ert pendant long-temps ma vie de tristesse et de deuil. Le temps enfin m'a apporté quelque consolation; mais leur aspect , leur .souvenir oppressent encore mon âme de regrets amers. Je vais vous raconter leur histoire; j'aime encore à parler , à m'occuper d'eux. Commençons par Anacréon, dont la fin tranquille ne fut qu'un passage de l'existence au sommeil.

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