‹ Œuvres complètesChapitre 58 sur 416 · CHAPITRE XLVUL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVUL

Histoire d'Anacréon.

« Vous savez qu'Anacréon passait sa vie entre le vin et les amours ; il joignait à une fortune médiocre beaucoup de désintéressement, deux grands moyens de bonheur. Il vécut long-temps à Samos, chez Polycrate, protecteur éclairé des arts; ce prince lui fit présent de cinq talens. Anacréon, qui n'avait jamais possédé une telle somme, en perdit le sommeil pendant deux jours , ce qui le décida à la rendre bien vite à Polycrate , en lui disant ; « Je hais les lirésens qui troublent mon repos. »

« A l'âge de quarante-quatre ans, il cjuitta Athènes pour .se retirer dans un asile champêtre , aux portes de sa patrie. Sa maison était dans une situation charmante ; elle dominait la mer Egée et les îles éparses à l'entour. C'est là que, dans un calme délicieux, ce poète philosophe goiltait les charmes toujours renaissans de la nature. Il s'exerçait aux travaux de la campagne. Couronné de pampres, il présidait aux vendanges. « La retraite, disait-il, ramène l'homme à lui-même , aux plaisirs faciles de la nature. Dans le sein de la société , les préjugés, les devoirs fatiguent; les inquiétudes, l'ambition vous agitent et vous pressent en tout sens ; dans la solitude , l'âme respire , se repose, jouit du sentiment intime de son existence; elle dépose, pour ainsi dire, les .soins étrangers, les vaines illusions, connue l'eau dépose au fond d'un vase tranquille le sédiment qui la troublait. »

« On raconte qu'un jour ce favori des Muses et de» Grâces partit pour Téos, suivi d'un petit chien et d'un domestique portant un sac qui contenait de l'argent. Cet lionnne s'arrêta auprès d'un buisson et oublia le sac. Ni lui ni le maître ne s'aperçurent que le petit chien ne .suivait pas. Anacréon resta plusieurs jours à Téos , consolé i aisément de la perte de son argent , mais regrettant beau- , coup son chien ; enfin il reprit le chemin de sa maison. Il passait devant le buisson où le domestique s'était ar- | rèté , lorsque tout ù coup il vit paraître le petit chien qui accourait au-devant de lui , et qui tâchait par ses signe»

VOYAGES D'ANTENOR

le l'attirer vers le buisson. 11 trouva son sac que ce lualleureux animal avait fiiléleinent fjardé ; mais le chien , )rivé de nourriture depuis plusieurs jours, expira aussi- 6t d'inanition.

• Cet aimable poilc avait une physionomie où respi- -aieut la candeur, la finesse, \n\ raluie heureux et une einte de j;ravil(^. Ses yeu.x pleins do leii décelaient la déicatesse de son esprit , el son penchant à l'amour et à la l'olupté. Son anie clait noble, élevée, son caractère enoué , charmant, son iinaninalion riche et lleurie. Moléré dans ses plaisirs , il clianlait Bacchus et l'Amour lans s'abandonner à leur ivresse. Sa dernière niailres,se, lonnnée C.éa, élail encore au Ijerceau , lorsipien passant juprès d'elle, échauffé de vin , il la choqua riidemeul et 'outragea de paroles; la nourrice, irritée, souhaila, daus >es imprécations, queCéa eùl un jour la beaulé d'Hélène , >t qu'Anacréon , éperdu d'amour poui- elle, l'iM plus malleureux que Ménélas. Une parlie de celle imprécalion i'acconqilit. Auacréon , octoiiéuaire , soupira pour la belle Géa; et par une prolecliou spéciale de Vénus ou de l'Amour, il sut plaire et fut écoulé.

«Depuis cinq ans il achevait doucement sa vie auprès d'elle ; ils soupaient avec quelques amis ; le poile de Téos chanta d'une voix encore ferme sa scholie favorite ;

"I.a vie court comme un char rapide ; dans peu nous ne .m- ■ rons plu.s qu'un pou do pous.sièro: p<iurtiMoi ilonc répandre «de v:iines lihalions? Parfuniez-nioi plu'iit pondant que .je vis «encore ; couronnez-moi de roses. Céa , ma chère (Ita , donne" «moi deux baisers. »

• Sa chanson finie , il mangea quelques raisins secs ; il u.sait de cet alimcul pour soutenir la laugneur de .sa vieillesse ; malheureusement un pcpin s'arréla daus sou gosier, et l'élonffa '. Une mort si prouqile et si douce, après une vie longue et pleine de voluplés, est regardée comme une faveur particulière des dieux. IMais la fin tragique d'lbi<us semble accuser ces mêmes dieux . et faire un problème in.soliible de leiu-s prédilections et de leurs préférences dans la disiributiou des biens et des maux. »

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