CHAPITRE L
Hiiitoire d'ArolIonidcs.
.Je vous l'aconierai d'abord rom..ient noire ainitie s'est formée. A l'âne de viniit-ciiiq ans, j'étais à Mefiai-e retenu da..s les lie.is de la courtisane Nicarette, temrae .lislinsuée par sa naisiance, par sa beauté , les aGréincns
de ses manières et la supériorité de son espriL Elle avait reçu des leco.is de phibsophie à l'école de Platon. Ele pXr,eait son temps entre les mathématiques et les amours. Il était plus facile de s'ouvrir un accè dans son co'ur par la science que par l'appât de l'or Je fus oblige de f aie un voyaîïe à Ihèbes ; mais le fils de Venus hâta ':^r:.Z.Oni;;zeiours partirent tmeannéeamaten^
i„,nalience. En arrivant . je vole chez ma déesse . tlle .ne r 0 d'un air calme et modeste. Je veux ]Ou.r de ses bout se presser mon bonheur, elle me repousse avec n éllo.m'^ d'un tel accueil, je lui en fais des reis (^imez-vous, me dit^lle, et daignez m'écouter^ Cêtes aimable, et je vous ai aimé pendant pr«e six mois - Le terme est prodigieux. - Oui et non, ^tT^latif. Pendant votn- absence, i"- att ^^ d l'.me de vos maximes, v«c le p!i"s,r doit ctre note oZte Tm consulté c/t oracle, et il nVa répondu qu'én m is heureu,se avec un autre . je devais le préférer^- A et Tvie m'emportai; je la traitai d'ingrate, de ifil .Il ! s'écria-l-elle, voilà .tos philosophes mo- ™es admirables en théorie, exigus et pusillanime hi Ta conduite! Convenez que c'est l'amour- propre et on rainour <,ui allume votre colère. - Pour vous, assur meii ce n'est pas lamour-propre qui vous entraîne a ' m^usîance; car" selon l'usage de votre sexe vous .ne Xz à quelque sot. - Sur ce point ma just.ficat.o,. es f cite. S. vous êtes capable de raison et e tranc,ui 1 te^je vous donnerai à souper ce soir avec votre rival , et vous Tre •" il est digne de l'être. Vous ne vous connaissez m 1 'm ni l'autre; il ..'est ici que depuis sept jours. - Ses ' rogr ont été ..pides ; cet homme doit être bien sédm- , Vons le Userez - Comment se norame-t-il ? rUoiX. 1 st de Cos, de moins célèbre encore Tar es b. us vins que par la naissance d'ApcUes et d Hi,v 0 rate 1 exerce la médecine avec succès , quoiqn',1 n a.t m'ùn an de plus que vous. . Après quelques momens de ôude.'" j'^ceptai la proposition ; je soupai avec Apolmide Par une pente naturelle de son esprit, ,1 chercha ! pl=dr . me Sit des choses flatteuses sur mes talens , u" nia réputation ; il sollicita mon amitié avec cet m- ^^ssemeu't, cette grâce qui prévient 'a réflexion nraiiie le cœur. Depuis ce jour, notre union fut nlmie . et mis verrez par son portrait s'il était fait pour l'amour
'■' ! IpSionides avait l'imagination brillante, mte grande nerspicacité, et celte justesse d'entendement qu. voit saisU les vrais rapports, et conslitue le véritable esprd Lien était facile et naturel ; il ne se cachait point, ,1 ne
Lu "trait point ; sa mémoire ^'f^^^^^^^^^^ holanique, en physiologie, en ""-"ecne .1 e ..bri h s a science par l'aménité et l'enjouement de son laraitere
corn de la musique et de la poésie , talens aimables
' 1 nlnivait avec succès. Amoureux de la gloire, avide
:r; il-sdes richesses, .nais pour les prodiguer, i
... fi tii vie à ses passio,.s; il étudiait le jour, passait
; mît dai s les festins, et .le dormait que deux ou trois
1 n nnd ie lui représcnlais le peu de temps qu'.l
d^^lilitΗ ..,i'---^P— '-""-^^''^""gédie :
ce que j'ùlc à mes .tuits , je l'ajoute i mes jours (71). ,Ses i^rincipes en médecine lui donnèrent de la célé-
,,té 1 nd«"«a" '-^ '■-"-'- "*r'"T'seTr"e lùédéein doit traiter ses malades agréablement. Ses re-
VOYAGES D'ANTENOR
mèdes étaient doux : il nrdonnail le vin, è! défendait l'usage des viandes et la pronioiiade en ceriaijies occasions. Il inventait tous les jours quelque ctio'se de particulier pour récréer ses malades. Il îfna,';ina cent sortes de bains , entre antres des bains suspendus. H désapprouvait la saifjnée, usait rareinenl de pur;;alirs, et disait en riant qu'il fallait laisser aux leint'jriers l'examen des urines, il ne diercliait pas à arcclécer le.s jjiiérisons, prrlendanl qu'il se conleiilait d'en parla,",er la j'jloire avec la nature. Il avouait, en voyant tant de mauvais inéderins, «jne la société aurait fiaijné si on avait interdit cette profession.
«Pour plaire aux feunnes, il avait étudié la nature des cosmétiques, et inventé, pour les eniliellir, plusieurs sortes de fanls, des compositions pour teindre lesclieveuv et la barbe. Il s'était attaché à jjnérir la mélancolie, produite , disait-il , par une bile noire cpii jette dans le délire : ceux qui sont attaqués de cette maladie ont une tristesse profonde, un penchant irrésistible pour la solitude : ils se croient changés en rois , en dieux . en loups, eu chiens, en lapins : nous les appelons Ircanlliropei. Il raconlai' qu'utie fenune tenait toujours le doiijt levé pour soutenir le inonde. Un peintre s'imaginait avoir tous les os ramollis comme de la cire, et n'osait faire un seul pas. Apollouides lui prnniil des remèdes infaillibles, mais il hii défendit de marcher pendant .six jours. Le mélancolique obéit ponctuellement : après quoi il marcha el se promena avec facilité et sans crainte. Un certain î.eucippe d'Argos s'était figuré qu'il était lapin : .surtout autre article, il raisonnait en homme sensé; mais, à ta vue d'un chien , il frémi.çsait et courait se cacher. Mon ami le guérit par des bals, des spectacles, et surtout par la musique. Mi les détails de médecine n'étaient pas fastidieux, je vous dirais quels étaient .ses principes. • ÎN'oiis l'assurâmes que nous l'écoiilerions aver un très grand plaisir. « 11 faut auparavant que je vous raconte le dénoilnient de .ses amours avec Kicarette. Il apprit bientôt que j'avais été son rival, et rival détrône par lui t il vint, plein de regret.s, me prier de reprendre celle beauté. Je refusai obstinément : IJ-'dessus grands débats. Pour les terminer, il me proposa de tirer au .sort à qui l'aurait. ,(e trouvai l'idée plaisante, ^dus jetâmes trois dés; il amena le coup de Vétms '. ,1e lui dis alors : . La fortune et Cypris vous donnent Nicarelte, ainsi gardez-la.» Cet arrangement comique parvint à ses oreilles, son amourpropre, beaucoup plus irascible que le mien, s'en irrita vivement , et mon vainqueur fut congédié sans pitié. Passons mainlcnanl ;i ses apho/i.snie.s.
• Il conseille à tout honunc d'une bonne constitution de ne s'assujettir à aucun régime, de ne consuller aucun médecin, de demeurer plus souvent à la campagne qu'i^ la ville. H reromniande beaucoup l'exercice; car le repos énerve, el le travail fortifie ; l'nn hâte la vieillesse et l'autre prolonge la jetmesse. 11 prescrit aussi de manger laiiK'il plus, tantôt inoins, de faire plutôt deux repas qu'un seul. Voici sa doctrine sur le commerce avec les renmies.llcoii.seille aux époux d'altcïidre le retour de l'aurore pour cueillir les fruits de l'amour. «Après un doux .sommeil , tlit-il , le corps est dispos et léger. » Il citait l'exemple des paysans, qui s'endorment dès qu'ils sont an ht , ne remplissent (pie le matin les devoirs d'époux , et
' Les Crées appelaient /c' coup de léniis celui où l'on amenait tous les six.
donnent cfepeiîdant des enfans robustes. « Les oiseaux , ajO!!iait-il, guidés parla nature, choisissent presque loii.s, pour le temps de leur hymen , le lever de l'aurore , el leur chaut est l'expression de leurs plaisirs. » Bion nous demanda notre avis sur ce principe d'Apollonides. « Mon avis, s'écria Phanor, est que les oiseaux ne sont que des bétes, et qu'il faut faire l'amour le soir et le matin. » Ce jugement fit rire, et on convint qu'il ne fallait pas en appeler.
« Présentement , ronlinua Bion , je vais entrer dans le récit de la catastrophe cruelle qui m'a privé du plus aimable des amis. 0 mon cher Apollonides! que ta mort m'a coiMé de larmes ! combien donnerais-je pour possédei' la dépouille précieuse , restée dans un pays barbare ! je la couvrirais de Heurs et de lauriers ; mes larmes arroseraient ta tombe, et ton ombre immoriclle recevrail avec reconnais.sance mon tribut de douleur et d'amitié !
« Apollonides , avide de connaissances , alla les chercher il Athènes. Après un an de .séjour, il partit pourSamos, où il guérit le tyran Polvcrale d'une maladie trè'. .grave. Deux talens d'or furent sa récompense. Quelque temps après, les Per.ses le firent prisonnier. 11 leur cacha son nom et sa prolèssion ; mais il fut reconnu et mandé h Per.sépolis pour traiter le roi Darius qui soufirail beaucoup de la dislocation de l'un de ses pieds. Mon ami réussit dans celte opération, et traita avec le même succès Alossa, femme du roi, malade d'un cancer au sein, ('en deux cures lui valurent de riches présens, et la faveur de Darius, qui l'admit à sa table. Il ei1f été le plus heureux des hommes si, au milieu de cette cour brillante et volnpliieuse, il ei'lt pu modérer sou p-enchant pour l'amour, ou si du moins il n'ertt pas élevé .ses désirs jusqu'à Amylhis, .sirur du roi, veuve d'une rare beauté et dans la Heur de la jeunesse. Il devait aux agrémen.s de sou esprit , à ses cosmétiques un accès facile auprès d'elle. Il cul cependant la prudence de dissimuler des senlimens trop tendres. Mais .\inythis tomba dans une maladie de languenr. L'amour d'Apollonides s'irrila parla (réqiience des visites. Cependant , malgré ses soins et toutes les ressources de son art, celle aimable princesi-e dépérissait comme un bouton de rose séparé de sa tige; elle était inconsolable; la mort l'épouvantait. Elle fit offrir des sacrifices sans nombre , sur le sommet des montagnes , au soleil , à la lune , à la terre , à l'air et aux vents. Mithra , ou Vémis-Uranie, fut accablée de dons et de prières. Un jour, seule avec Apollonide^i, elle déplorait sa destinée f|ui la condamnait à mourir au printemps de ses jours , environnée de Ions les plaisirs, de toutes les séductions. «0 mon cher Apollonides, s'écria-t-elle dans l'abandon de sa douleur, je vous en conjure , faites tous vos efforts , employez toute voire science, sanvez-nioi, sauvez-moi ! • Eu prononçant ces mots , elle inondait de pleurs la soie et l'or de son lit fastueux.
• Apollonides , touché , très ému , ne lui répondit que par un profond soupir. « Ah ! je le rois , je suis perdue ; vous désespérez de moi ! il n'est plus de remède ! — Peutélre il en est un dont l'efficacité m'est connue; mais comment o.ser vous le propo.ser?» Amylhis, ii ces mots qui lui rendaient l'espérance , voulut absolument connaître ce remède. Mon ami baissa les yeux el garda le silence; mais la princesse redoublant ses instances, donnant même des ordres, il déclara enfin , soit qu'il en fi1t persuadé, ou qu'il fût aveuglé par sa passion, que les plaisirs de l'amour éiaieut l'unique ressource (pii pouvait
la ramener 5 la vie. A ce propos, la jeune princesse rougit : on ToyaiL loul à la fois sur sou visage l'embarras de la pudeur, l'inquiélude du doule et la sérénité de l'espérance. «Je .sais, ronlinua .\pollonides , que le^ préjugés de décence , de venu , parais.scnt condamner rusage d'un pareil spécifique ; mais voire vie psi si précieuse , si chère ù loule la l'erse , que je n'hésite plus à vous le conseiller : ce plaisir agile l'âme d'un feu si doux, si bienlaisant , qu'il produit les plus heureux effets. J'ai vu des vierges langiiissanles, décolorées, renaître, après l'hymen , brillantes de santé et de Iraiclieur : il en est même (|ui, par l'usage du plaisir, ont passé tout à coup de la laideur à la beauté. On cite une vier.ge de Sparte , privée des grâces de la figure , qui , après le mariage , aurait pu disputer à Hélène le prix de la beauté. » Hnfiu Apollonides :.'appuya d'une si bonne dialectique, mit tant de feu et d'inlérét dans ses regards, dans ses expressions, il est si doux de vivre, que la sœur et la fille des rois s'abandonna aux conseils et aux désirs de son médecin.
• Mais Amythis, semblable aux victimes que l'on couronne de tlenrs au moment de leur immolation, dépéril de plus en plus; l'aitivilé du remède, loin de détruire la maladie, en développa, en précipita les progi'és.
■ Lorsque les pleurs, la consternation, le silence de ceux qui l'environnaient, lui eurent appris son extrême danger, un affreux désespoir s'enqiara de sonâme; elle ne pouvait se résoudre à mourir. Une de ses femmes, pour la llatler ou la disiraire, lui ayant parlé de sa grandeur, de l'éclat de son rang; «Oui, s'écria-t-elle, aujourd'hui sœur du plus grand roi de la terre , et demain rien ! » Elle attribua sa mort au prétendu spécifique ir.\pollouides, cl , dans son égarement, elle en fil la ((uifidence à sa mère. Elle s'en repentit bientôt, et demanda la grâce du coupable. On la promit , tuais on la trompa : Darius clail trop irrité ; l'orgueil des rois est implacable.
"L'inlortuné Apollonides fut condamné à être enterré \ivant dans un caveau. Il y fut conduit jiar un détachement des gardes appelés les immortels. 0 mon cher Apollonides ! 6 tendre et digne ami ! quel fut ton effroi â la vue de cette toiube où tu descendais tout vivant , où tu allais ensevelir tant d'esprit , de talens, de connaissances, et ta vie! Quels étaient ton dé.sespoir, tes larmes, ta fureur, pendant les heures cruelles que lu vécus dans cet abime ! » .\ ces mots les sanijlnts étouffèrent sa voix. ISous pleurions tous; un profond silence régnait dans la salle. (Cependant Bion , siuinontant .sa douleur, continua sa narration. • l.a pierre posée sur lel hoirilile caveau , on y laissa un garde. Deux foi.s le soleil avait décrit le ceirle du jour, lorsque Amythis apprit le supplice d".\iK)lloiiides. Énme , déchirée par la pitié, elle résolut d'abréger les tourmens de cet infortuné et de hâter sa luoi't. Elle ;',agna les gardes du caveau ; un homme y descendit , mie lampe a la main , et une coupe de poison del'aulre. Apollonides élait couché sur la terre , enveloppé de son iiiauteau . n'ayant qu'un souffle de vie. Dès qu'il aperçut la lunùère, il se souleva avec effort, et prenant la coupe, il demanda à l'exécuteur si Amylhis vivait eniore. "Oui. rllevit; et c'est elle-même qui, pénélrée de vos malheurs, vous envoie ce poison pour en abréi;er le terme. » Apollonides le remercia d'un signe de têle, et , le regardant avec douceur. lui dit; .Tu me donnes là une bonne nouvelle; je ne suis pas [iiallieureiix en tout. Remercie la princcs.se de ses bontés. "Apres ces mois il but le i)oison et se rceoiiclia sur son uianiean. Il élail si faible, si
abattu , qu'il fut éteint dans le moment. » Les pleurs , les sanglots de Bion redoublèrent ; il se leva subitement , et courut embrasser la slalue de .son ami. Pour terminer cette scène atlendrissanle, je fis signe à Phanor déjouer de sa lyre. Il préluda d'abord sur le mode chromatique de ïimothée , el passa par degrés à des Ions plus vifs , plus animés. Théophanie unit sa voix à .se,s accords, et chanta une scholie de Bion :
• Lelemps vole; mille siMci , par rapporta l'élernité, ne
■ sont qu'un ix>int. F,mpIoyon.s des moineiis si fugitifs à jouir «des biens qui nous sont réservés, les principaiLX sont la «santé, la beauté el les richesses acquises sans fraude. Que
■ de leur usage résulte cette aimable volupté qui console et «embellit la vie. «
Cette brillante harmonie dissipa les nuages de tristesse (|ui s'étaient élevés. La gaité revint. On arrêta une partie de chasse au vol jiour le lendemain. Eu nous retirant, nous nous promenâmes, aux rayons de la lune, sur l'onde paisible du lac; après quoi nous surgîmes au port; et chacun de nous, enchanté de sa journée, alla chercher dans son lit le repos el le sommeil.