CHAPITRE LL Conversation des deux amis. Partie de chasse
Dès que nous fûmes seids avec Phanor, il me parla avec tant d'intérêt el de chaleur des grâces, de la beauté, des lalens de Théophanie, que je craignis ])our lui une nouvelle blcs,sure d'amour; il m'avoua que j'a\ais deviné. «Et Tbéano,lui dis-je, que vous adoriez naguère; votre beau désespoir, \()lre aversion pour la vie, le saut de Leucade qu'est devenu tout cela? — Ce que deviennent à notre réveil les songes de la nuit. — Vos vers élégiaques, qu'en lérez-vous? — Ils me serviroul dans une autre occasion, si je suis encore assez fou |)our me désespérer de l'infidélité d'une femme. — El quel est voire espoir? — De me faire aimer. Bion est très âgé. — Mais il est aimable : 11 vous a coulé qu'Anacréon , octogénaire , avait le talent de plaire. — 11 est permis d'en douter : au .surplus, ces phénomènes n'arrivent qu'une fois [T2). 11 faut de l'audace en amour. Je vais passer cette nuit dans un délire poétique cl composer des vers pour cette jeune divinité. » Je voulus le dissuader, étouffer ce feu naissani ; mais son oreille était fermée à la raison.
Le lendemain, aux premiers traits de l'aurore, tout fut debout dans la mai.sou. Ranimés par la fraîcheur vivifiaiue du malin, nous partîmes pour la chasse, chacun un faucon sur le poing. On se rendit au milieu d'une plaine entourée de coteaux; nous y plaçâmes nos filets, el occupâmes ensuite les hauteurs ; la vue , tes cris des faucons en chassèrent les oiseaux ; ces pauvres fugitifs se réfugièrent dans la plaine; mais, en voyant les filets, s'envolèrent par Iroupes; alors nous lâchâmes les faucons, qui, se précipilanl sur eux, en tuèrent un grand nombre. Cette chasse nous amusa beaucoup, exceptéThéophanie, dont l'âme sensible compatissait à la destruction de ces timidesoiseaux.
.Apres nous être reposés, Bion el moi accompagnâmes Lacyde qui retournait chez lui. Phanor resta pourvoir la charmante Psyché et lui donner ses vers. En chemin je perdis ma bom'se ; beurcuseuieni je m'en a|)rrcus bienloi. r^Huine j'en témoignais quckpie sollicitude, Lacyde me dit froidement ; « Votre bom\sc est tombée â vingt pas d'ici, auprès du buisson où nous nous sommes arrêtés.»
VOYAGES D'ANTENOR
J'y courus, et je la retrouvai. Je demandai îi Lacyde pourquoi il ne m'avait pas averti de celte perle. «C'est, me dil-il , que cela est indifférent. — A vous, et non à moi. » Il me roula alors , pour se justifier, que Pyrrhon , ayant vu tomber dans un fessé Anaxarque, son maiire, avait continué son cliemiu sans dai,f;npr lui tendre la main. Il nous parla à ce .sujet de celte heureuse indolence de l'âme, de l'alaraxie qui rèfjle les opinions , de la métriopalliie qui modère les passions (73). Bion, souriani à ce jaffjon métaphysique, dit à son ami avec f,a]lé : Il me .semble que je ni'éloijjue de chez moi, et qu'il .serait temps de vous quitter. Adieu , mou cher Lacyde ; réj;alez-moi quelquefois de voti-e apparence , et failes-moi rêver aj'vréablement que je suis avec vous. «Lâ-dcssus nous nous cmbras.sânies, et nous nous quittâmes pour jamais.
En revenant avec Bion, nous nous eiilretiumes de son ami, de celte indifférence philosophique avec laquelle il me laissait perdre ma bourse. « C'est un orijiiual, me répondit-il, qui s'est infatué du .scepticisme, système insensé qui rend aux yeux des sceptiques leur existence même problématique; mais, maljjré ses erreurs et ses travers d'esprit, il est plein de probité, et .son âme est noble et généreuse. [In jour, un de ses amis lui ayant emprunté sa vaisselle, il ne voulut jamais la reprendre. Dans une époque de sa vie oii sa fortune était délabrée, Attalus, roi de Pergame, lui offrit une somme considérable , s'il voulait venir à sa cour; il refusa , et répondit : • que le portrait des rois ne devait être regardé que de loin. »